Vivre avec les consignes de sécurité à Bamako

Paru dans le Monde Afrique du 12 Janvier 2017

A Bamako, les consignes de sécurité sont un véritable fléau pour les expatriés comme pour les maliens.

S’il est vrai que nous avons vécu une période particulièrement stressante entre 2012 et 2013 avec le putsch et l’occupation du nord du pays par les djihadistes, grâce à l’intervention française en janvier 2013, la situation s’est améliorée au sud du pays et notamment à Bamako. Nous essayons depuis lors de reprendre une vie normale. Mais les consignes de sécurité alarmantes émises par les divers consulats et ambassades occidentaux et particulièrement par l’ambassade de France et les « conseils aux voyageurs » extrêmement dissuasifs du site du Ministère des affaires étrangères nous rendent la tâche impossible.

En effet le consulat nous envoie très régulièrement des alertes sécuritaires sur nos mails et par SMS. On ne sait pas comment elles s’alimentent, mais elles ont un pouvoir considérable sur notre quotidien, qu’elles s’expriment comme des conseils ou des ordres selon l’organisme pour lequel on travaille : Ce week end ne sortez pas de Bamako/ Ne vous déplacez pas la nuit /Evitez les lieux publics/..…… De plus ces CDS divergent selon les pays et les services, créant des situations parfois cocasses :

Les Américains ont eu le « droit » d’aller au festival de Ségou, pas les Français. Du coup nous y croisons des Français masqués, marchant à couvert de peur d’être reconnu par leur hiérarchie, … alors que les américains faisaient bruyamment et publiquement la fête.

De même l’équipage air France, après avoir déposé ses passagers, choyés pendant le vol Paris Bamako, s’en va dormir à Dakar car Bamako est trop dangereux pour eux ; laissant ces mêmes passagers atterrés par ce « lâchage » soudain !

On pourrait rire du coopérant sous contrat voulant passer le weekend  en famille dans tel hôtel , obligé d’y laisser sa femme et ses enfants seuls car lui seul n’a pas le droit d’y dormir….

Et que dire de l’absurdité des « recommandations » (qui sont pour certains des obligations) du consulat, d’aller dans tel ou tel hôtel parce qu’ils sont les plus « sécurisés » ?  Ce sont ceux qui deviennent les plus dangereux car ils finissent par constituer des cibles principales de par leur fréquentation. C’était le cas du Radisson.

Et puis le vendredi soir, on retrouve nombres d’expatriés dans des maquis (gargote de plein air).  Aucune sécurité, pas même de porte, au diable ces foutus CDS !! On pourrait bien se croire dans la série « Kaboul Kitchen » à Bamako….

D’un autre côté, la rubrique « conseils aux voyageurs » du site du Ministère des affaires étrangères prodigue depuis 2009 des « conseils » sans nuance. A l’heure d’aujourd’hui Bamako est en zone orange ce qui signifie : fortement déconseillé sauf raison impérative.  Les ¾ nord du pays dont le pays dogon (zone la plus touristique) sont en rouge : formellement déconseillé.

Les conséquences de la sévérité de ces consignes sont énormes. Il faut bien les mesurer : nos familles et nos amis hésitent à venir nous rejoindre. Les candidats à l’expatriation deviennent plus rares et plus exigeants, ce qui freine le développement de nos activités, voire pour certains les condamnent à fermer. Bien sûr, le Mali est le grand perdant de tout cela, mais pas seulement. Bon nombre d’expatriés ont dû rentrer et  nous perdons également énormément de vocations à l’expatriation. Souvenons-nous que le Mali accueillait sur tout son territoire des centaines d’associations et d’ONG françaises. Toutes ces personnes qui exprimaient par là un besoin d’agir à l’étranger sont ainsi fortement « conseillées » de rester sur le territoire national au risque de tourner en rond.

A quoi servent ces consignes et conseils ? Nous protègent-elles ?

On peut en douter. Le consul nous a envoyé dernièrement un SMS sur nos portables nous demandant de rester chez nous en raison d’une menace de prise d’otage. Pense-t-il que les preneurs d’otages s’arrêteront à la porte de nos maisons ? ». Du reste, il n’y avait pas de consignes particulières quand ont eu lieu les attentats.

Est-ce aussi dangereux que cela de vivre à Bamako, comme tendent à nous le faire croire ces messages alarmistes ? Difficile à évaluer, mais depuis 5 ans, on peut commencer à s’appuyer sur des statistiques. De fait il y a eu bien plus de civils occidentaux morts pour raison de santé ou d’accident de la route ou même d’avion que du fait des djihadistes. En retournant au pays dogon en 2014 avec mes enfants, j’ai vu dans un village un couple de retraités français qui vivaient là à l’année, sans autre protection que les amitiés nouées. On aurait pu les enlever avec des pinces à linges.  On ne l’a pas fait, ce qui à mon sens relativise les risques pour un voyageur de passage. Et ils ne sont pas les seuls à vivre en zone rouge. En zone orange, à Bamako ou Ségou nous sommes des milliers d’occidentaux à vivre à l’année sans protection. Là où le MAE déconseille fortement aux français de venir … Et nous alors ? Sommes-nous des citoyens de seconde zone, ou des pestiférés mis en quarantaine ?

En France les gens imaginent qu’on vit reclus chez soi et pas une seconde qu’on puisse se promener tranquillement au marché, circuler à toute heure de la nuit…  Ces consignes faussent totalement leur vision du Mali.

Pourquoi un tel zèle sécuritaire de la part de nos représentants politiques ?

On suppose qu’ils ne veulent prendre aucun risque en cas d’incident : prudence compréhensible mais lourde de conséquences pour le pays qui les accueille. Est-ce cela qu’on est en droit d’attendre de nos responsables politiques ?

De plus les fonctionnaires de l’ambassade  au Mali ont des primes de risques qui sont fonction du niveau de dangerosité du pays. Ce qui signifie que plus le pays est jugé dangereux par eux, plus ils gagnent…. Sur un salaire de 10000 euros

Comment changer la donne ?

La voie juridique ?

Ces « conseils » de par leurs effets constatés constituent une entrave claire à notre liberté. Ils sont discriminatoires pour les citoyens placés dans les « no go zone ». Et Ils sont évidemment diffamatoires.

La voie politique ?

Tout pouvoir arbitraire sans contrôle de la société civile a ses dérives. Les résidents français au Mali ont un droit légitime de regard sur la rédaction et la diffusion de ses conseils. Nous devons instaurer un jury populaire qui rédigerait en partenariat avec les militaires et les politiques les consignes les plus appropriées à la situation et dans l’intérêt du plus grand nombre.

 

Paris a connu des attentats autrement plus graves que Bamako. Anne Hidalgo a fait son possible pour rassurer les visiteurs étrangers et les parisiens.  Et je pense qu’elle a raison : c’est comme ça que la paix reviendra… Au moins dans les esprits pour commencer.

Cela vaut bien de prendre quelques risques ? Mais ce n’est apparemment pas l’avis du consul, ni de l’ambassadeur de France à Bamako.

 

– « Comment vit-on dans un pays aussi dangereux » ? me demande-t-on souvent en France.

– Je réponds invariablement : « Je ne savais pas qu’il était aussi dangereux »

 

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