A la recherche du paradis perdu

Quand on arrive en voilier au Cap Vert en provenance des Canaries, on ressent nettement ce qui sépare l’Afrique de L’Europe. Autant à Las Palmas je me sentais écrasé par cet énorme port industriel, cette immense marina surchargée, cette activité humaine incessante …  Autant au Cap vert, tout semble paisible. La Marina de Mindelo, la seule de l’archipel, est petite, quasi déserte, et, comme assoupie au milieu de l’Atlantique. A peine se réveille t’elle lors de l’arrivée ou du départ d’un voilier.

Ainsi, personne ne répondant à mes appels à la VHF, j’ai accosté au hasard sur une panne où se prélassaient 2 ou 3 voiliers. Après 8 jours de mer, j’ai apprécié de reprendre pied en douceur sur la terre ferme. Car notre âme qui s’est ouverte pendant la traversée, supporte mal les agressions du monde moderne : le vacarme des automobiles ou le fonctionnaire qui, avant même de vous laisser boire un coup, vous demande vos papiers !

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la marina de Mindelo

A Mindelo, rien de tout ça… Est-ce du savoir-vivre ou de la passivité ? Cette question reviendra me hanter tout au long de mon séjour.

Il y a manifestement une douceur particulière au Cap vert. La Saudade, une musique incarnée par Cesaria Evora, égrène ses notes nostalgiques, tandis qu’en littérature,  Jean Yves Loude, nous berce d’une ile à l’autre avec ses « notes atlantiques ».

J’ai si bien aimé cette douceur et cette tranquillité qu’au bout de quelques jours passés dans la capitale, j’ai recherché un petit mouillage isolé, là où le monde tournerait encore plus lentement. J’entends parler de Tarrafal, un village de pêcheur sous la cote abritée de San Antao, l’ile voisine. C’est le petit village perdu qui fait rêver. Difficile d’accès par la route ( il n’y en a pas !), il faut 2 heures d’une piste acrobatique, et par moment vertigineuse pour y accéder en 4*4. Pour ma part, après quelques heures de navigation au vent portant, je jette simplement l’ancre à 20 mètres de l’immense plage de sable noir, totalement déserte, au bout du village.

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Le village de Tarrafal

Il y a 2 européens qui résident à Tarrafal, un français et un espagnol : l’un a le centre de plongée et une maison d’hôte, l’autre un club de pêche et une maison d’hôte. Bien sûr ce sont les deux entreprises les plus florissantes du village et de loin. Ce qui me semble normal car ils connaissent les attentes des clients qui sont pour la plupart des européens. Les autochtones essayent de les imiter en construisant des maisons d’hôtes ou en proposant des sorties pêche mais en termes de prestation et de rentabilité, ils restent très loin derrière.

La pêche sportive avec l’espagnol coute 1000 euros par jour. Son bateau est équipé de deux puissants moteurs et d’un sonar qui repère les fonds et les bancs de poissons, de matériel de pêche dernier cri et de tout le confort pour passer la journée en mer. Guidé par un fin connaisseur de la zone, le client va presque immanquablement faire plusieurs grosses prises dans la journée.

Le soir à la maison d’hôte de l’Espagnol où j’ai choisi de diner, le touriste qui revient de son safari pêche m’invite à sa table et me montre les photos de ses prises de la journée. J’y vois un portrait en pied d’un magnifique marlin de 200 livres, à côté d’un petit bonhomme tout sourire.

Je lui demande si c’est ce poisson que nous mangeons ce soir.  Non il est beaucoup trop gros, me dit il.  Mais alors qu’en fait-il ? J’apprends qu’il s’est « fait » plusieurs autres poissons de ce calibre, et donc qu’il lui faudrait plusieurs mois pour manger sa pêche du jour. Mais le bougre est déjà gros à ne plus pouvoir attraper sa canne, alors il donne toute sa pêche au personnel du bord. C’est généreux de sa part, se dit-il, et ça lui donne bonne conscience vis-à-vis de la communauté des poissons.

D’un autre côté, les sorties pêches organisées par les locaux se négocient entre 20 et 40 euros.  Ils ont des petites barques avec des moteurs hors-bord et hors-d’âge, et proposent des petites sorties de 3-4 heures.

Le lendemain matin, 3 jeunes pêcheurs dont celui avec lequel je m’étais entendu la veille, viennent me chercher directement à mon bateau, qui est toujours au mouillage en face de la grande plage. On ne va pas très loin car on s’arrête vers les premiers tombants. Les lignes sont enroulées sur des morceaux de polystyrène. On y installe 1 plomb et 2 hameçons, sur lesquelles on attache un morceau de poisson. Ensuite on déroule la ligne qu’on laisse filer entre ses doigts jusqu’à ce que le plomb touche le fond.

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Le bateau au mouillage face à la grande plage de sable noir

Puis on attend… pas longtemps. En tenant le fil entre ses doigts, on sent si ça mordille ou si ca mord vraiment. D’un coup sec du poignet on ferre l’hameçon dans les « gencives » du poisson et on remonte la ligne à la main. Les locaux arrivent à remonter des prises de 20 kg comme ça !

Mais ce jour-là, mes guides avait déjà attrapé un plus gros poisson de près de 80 kg, moi-même. Alors ils ne se sont pas fatigués. On a pris une vingtaine de mérous et de muraines, de 1 à 2 kg en moins de 2 heures. Ce genre de pêche est si facile que ça en devient vite ennuyeux. Heureusement, mes guides ont jugé qu’on avait en fait suffisamment et qu’on pouvait rentrer.

Cela m’a quand même étonné qu’ils n’améliorent pas leur technique de pêche. Est-ce de la paresse physique ou intellectuelle ? Ont-ils d’autres priorités dont l’évidence nous échappe ? C’est le même genre de question que je m’étais posée lors de mon arrivée au Cap Vert.

Peu importe leur façon de vivre ou de travailler ! dirait-on avec notre redoutable pragmatisme occidental, c’est le résultat qui compte.

Mais c’est là le problème ! Car ici, tous les signes du bonheur sont au vert. Ils sont en parfaite santé physique, leur corps sont magnifiques, ils ont tout le temps de s’occuper de leurs enfants et de leurs parents, de courtiser les filles, de jouer au foot, de discuter entre amis, et le soir, de jouer de la guitare, de chanter ou de danser en buvant du rhum de leur crû. (car le village compte à lui seul plus de 10 distilleries !). De plus leur mode de vie est foncièrement écologique.

Si ce n’est pas ça le paradis, qu’on m’explique ce que c’est !

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Sur les hauteurs de Tarrafal

Est-ce pour moi un paradis perdu ? Pourrais-je un jour vivre comme eux ? Me contenter de ce que m’offre le quotidien ?  Me suis-je demandé.

J’ai été formé pour toujours vouloir transformer l’existant. Je ne pourrais jamais être heureux dans un monde immuable (entendez : qui n’est pas en révolution permanente), me suis-je répondu.

Mais on peut toujours changer, si l’on est aidé.  C’est bien ce que nous croyons quand nous venons aider les autres à s’adapter au modèle occidental. Pour avoir une chance d’y parvenir, il faudrait que des associations ou des ONG africaines volent au secours des occidentaux,  leur apprennent à vivre autrement. Après tout c’est aussi dans leur intérêt, car il s’agit là de sauver le monde, que nous ne pouvons nous empêcher de détruire.

En remontant sur mon bateau bourré de technologie, je me demande si j’ai trouvé une réponse à ma question.  En partie, me dis je pour me consoler , car la réponse est toujours dans l’approfondissement de la question.

 

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Au portant entre Sao Vicente et San Antao

3 Comments

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  1. Beaucoup de questions et pas beaucoup de réponses pour ce voyage initiatique. Mais l’essentiel c’est de continuer à chercher! 😝. Bisous Herve et bonne route!

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  2. je trouve ce texte très agréable à lire et plein de bonnes reflexions que l’on se pose nous même tous les jours que fait-on de notre vie ? qu’attendons nous pour réagir? A cette lecture je me sens une gros légume à qui tu redonnes la joie de vivre et l’envie de changer de vie! je t’embrasse fort, ta soeur qui t’admire et t’adore!

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