La transat

La transat c’est le rêve de beaucoup de navigateur. Mais pour moi, cela n’éveille pas autant de fantasmes que le Cap Horn ou le Pacifique. Ainsi la veille du départ, je ne ressentais aucune appréhension. Les prévisions météo étaient rassurantes et le routage simplissime. Pas ou peu de vent sur les 600 premiers miles, puis je devrais rencontrer, aux environs du 5ème parallèle nord, les alizés du sud-est, qui me conduiraient tout droit à Fernando de Noronha, au Brésil. Une traversée de 10 à 12 jours tout à fait accessible à un retraité de la fonction publique ! Ma seule crainte était de tomber en panne de moteur, ce qui m’aurait obliger à louvoyer des jours voire des semaines dans le pot au noir.

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La baie de Faja de agua
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la paisible ile de Brava

Je suis donc parti un dimanche en fin de matinée, de l’ile de Brava, la plus sud et la plus paisible des Iles du Cap Vert, et c’est peu dire. Un léger vent de 10 nœuds souffle dans la bonne direction. J’installe le spi et c’est parti… pour une rêverie faite de siestes et de lectures qui va durer 11 jours. Je choisis pour commencer le livre de Stefan Sweig, « Brésil », car c’est ma prochaine destination. Il parle de la naissance et de la construction de ce pays, qui a échappé de justesse à la colonisation. Il était trop loin, trop grand et trop difficile à gérer pour le petit Portugal, qui s’est contenté d’empêcher les autres de s’installer, comme les français à Rio. Puis finalement ce pays constitué d’aventuriers venus de toute l’Europe, d’esclaves noirs et d’indiens, s’est trouvé une identité propre et un équilibre, grâce, selon Sweig, au métissage. Une piste à suivre selon moi pour construire l’équilibre du monde, notamment entre l’ Europe et l’ Afrique.

Je suis désolé d’aborder un sujet qui fâche dans un récit de voyage mais, alors que je m’apprête à traverser l’Atlantique pour aller voir de l’autre côté de quel bleu est la mer, des voyageurs africains qui rêvent eux aussi de voir si la terre n’est pas plus ronde en Europe, sont refoulés en méditerranée. Ce sont nos frères, à nous voyageurs. Portés par leurs rêves, ils tentent une aventure autrement plus dangereuse que la mienne. Mais on les nomme des migrants et non des voyageurs sans doute pour signifier que leurs rêves ne sont pas aussi nobles ? Le voyage est un droit universel que nous devons défendre, nous qui y tenons tant. Parce que c’est justice et aussi parce que c’est la seule solution viable pour l’avenir de l’humanité. Car les flux migratoires sont comme les courants marins : ils équilibrent le climat de la planète. Ceux qui proposent de les bloquer (et qu’y parviennent à vous convaincre que c’est dans votre intérêt) n’imaginent pas les conséquences autrement plus terribles que cela provoquera.

Voilà pour le sujet qui fâche ! Revenons, cher lecteur, à notre voyage.

La nuit, le vent tombe. Je range le spi et mets le moteur. Bercé par le lent balancement du bateau au vent arrière, les jours s’écoulent. Je ne suis occupé que par la lecture et la contemplation de la mer et du ciel. Et sans faire de vague, au fil du temps, l’ancien monde disparaît de mes préoccupations. A cet effet, je n’avais pas pris de téléphone satellite pour pouvoir me déconnecter totalement. Ce qui est, ne l’oublions jamais, le but du voyage en dehors du simple déplacement géographique. Et bien c’est incroyable comme c’est facile de tout arrêter ou plutôt comme tout s’arrête de lui même.

A peine 3 jour plus tôt, je me sentais obligé de répondre à mes mails et messages le jour même, voire instantanément. Je m’accrochais à ma « connexion » au monde, comme a un cordon ombilical, et puis voilà que je m’en détache si facilement. En réalité, il suffit de se lancer dans un univers totalement différent (et la vie en mer en est vraiment un !) pour y parvenir. A terre, notre cerveau est en permanence excité. Les pensées se succédent continuellement sans que nous puissions les maîtriser. En mer, la conscience peut à nouveau respirer, retrouver son souffle, lent, profond et serein, propice aux bonnes idées… Et si l’on pense à moins de choses à la minute, on y voit aussi plus clair.

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Atmosphère du pot au noir

Comme mon bateau, je me sentais flotter sur l’océan sans limite et étrangement calme, presque irréel. Après plusieurs jours de ce traitement, j’abandonnais mes derniers repères qui étaient le calcul de ma route et mon journal de bord… Après tout, le bateau suivait son cap tout seul. Prévoir mon jour d’arrivée ne m’intéressait plus. Cet état bizarre où l’on a quitté l’ancien monde sans en avoir trouvé un nouveau, c’est probablement l’effet de l’influence de cet entre 2 eaux, entre 2 hémisphères, entre 2 continents, le pot au noir, ou la Zone de Convergence Inter Tropicale pour les scientifiques.

La nuit je dormais dans le cockpit, sous les constellations du sud que je découvrais. Parfois le bateau était incroyablement silencieux. Je pensais qu’on était à l’arrêt, mais un regard au loch m’assurait qu’on filait 6 nœuds. Il glissait sur l’eau dans la nuit sans un bruit. Religieusement. Dans ce silence intérieur enfin retrouvé, je concevais Dieu d’une façon si précise, que je tins pour une chance de n’avoir jamais épousé une religion.

Combien de temps aurait pu durer cet état d’apesanteur ? Qu’importe le temps quand on vit des moments d’éternité. Puis, un jour, après le passage d’un dernier grain, les alizés du Sud Est sont apparus d’un coup. La mer et le ciel sont devenus bleus, sur lesquels accouraient des moutons et des petits nuages d’un blanc de neige.

Quel effet euphorisant ! Comme si Dieu, pour me récompenser d’avoir traversé une de ses épreuves, me disait : « c’est bon, tu peux y aller maintenant ! » Alors, le bateau se lance, libre et joyeux, à l’assaut des vagues.

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Le ciel se dégage, l’alizé arrive.

Les oiseaux aussi sont de retour. J’ai observé hier la chasse d’un oiseau des mers, un natif des iles Salvagem peut être… Il suit le bateau qui lui sert à lever le gibier, en l’occurrence des poissons volants. Ces poissons volants ont, certes, développé un truc unique, des ailes, pour échapper au prédateur. Une idée géniale qui a fonctionné car ils pullulent sous les tropiques. Mais, comme il fallait s’y attendre, d’autres ont fini par trouver l’astuce pour les avoir. Comme ils s’envolent assez stupidement à l’approche du bateau, l’oiseau qui guette à mi hauteur dans les haubans, les attaquent en piqué. Pas évident comme chasse néanmoins car les poissons volants ont d’affreux yeux noirs globuleux qui voient au dessus. Alors ils font des virages brusques en plein vol pour échapper à leur prédateur.

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l’oiseau guette dans les haubans
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le poisson volant et ses gros yeux noirs.

Pendant mes 30 minutes d’observation, l’oiseau n’a pas pu en attraper un seul. Mais j’imagine la satisfaction, le régal, qu’il ressentira quand il aura trouvé son diner. Car moi, j’ai enfin attrapé un poisson, une dorade coryphène de 2kg environ. Après 10 jours sans rien, j’ai eu l’idée de combiner 2 leurres de tailles différentes sur la même ligne comme si l’un pourchassait l’autre. J’imagine que le poisson voyant cette scène habituelle, se méfie moins et attrape le leurre arrière. Quelle joie de vivre d’astuces !

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Une petite dorade coryphène

C’est d’ailleurs un peu le thème du livre de Tom Neal, « Robinson des mers du Sud », qui a passé volontairement plusieurs années seul sur une ile déserte dans le Pacifique. En multipliant les astuces, il a réussi à vivre assez confortablement en autonomie totale. Il en retirait une joie et une fierté nettement supérieure à celle que lui apportait son travail antérieur, qui ne demandait pas autant de réflexion, ni d’imagination. C’était, certes un banal emploi de magasinier, mais si on songe que 90% de l’humanité est contrainte à des jobs qui ne demandent aucune créativité, on est en droit de se demander, après ces milliers d’années où la nature imposa à l’homme tant de défis qui ont conduit à sa remarquable évolution, comment évoluera à présent l’espèce humaine. Je pense que nous n’aurons pas à attendre 100 000 ans pour que beaucoup retournent à l’état de protozoaires !

Puis, un matin à l’aube, je suis presque déçu d’apercevoir le Morro do Pico, le sommet de l’ile de Fernando de Noronha, qui émerge de l’horizon comme un nuage. Accompagné par les dauphins et une multitude d’immenses oiseaux étranges, des frégates, je m’apprête à jeter l’ancre dans la baie de San Antonio. Mais oh! surprise, mon ancre a disparu ! Ainsi, je n’avais pas rêvé, mon bateau, qui me suit en tout et réciproquement, avait lui aussi brisé ses chaines…

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Une frégate devant Fernando de Noronha

2 Comments

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  1. Merci Hervé pour ce beau récit !
    On le voudrait encore plus long . …
    Tout semble évident et facile à te lire … on voudrait en savoir davantage encore Quelles sont tes motivations profondes ,tes doutes …vers quoi tend ton envie d’aller voir des ailleurs … pudiquement tu nous faits entre apercevoir ton voyage intérieur …
    Et cela me fait penser à une belle phrase de Saint Exupery : … « le véritable voyage ,ce n’est pas de parcourir le désert ou de grandes distances sous marines c’est de parvenir en un point exceptionnel où la saveur de l’instant baigne tous les contours de la vie intérieure ». … à méditer entre 2 mondes ,!
    Voyageurs immobiles , voyageurs de l’espace et du temps à vos marques partez :… merci Hervé
    Voici une petite phrase d’Antoine de Saunt Exup

    J'aime

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