Noronha ou le monde à l’envers

Quand on arrive au Brésil en provenance du Cap vert, on tombe naturellement sur l’ile de Fernando de Noronha, à 200 miles au nord est de Recife. C’est une réserve naturelle inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Isolée et peu peuplée, elle constitue une escale toute indiquée pour se réacclimater à ses semblables.

L’approche est magnifique. Escorté par une multitude de dauphins et une escadrille d’oiseaux fantastiques, j’aperçois de très loin le pico de Morro, piton rocheux du genre pain de sucre, le reste de l’archipel étant recouvert d’une végétation qui cache toute présence humaine.

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Au coeur de la reserve naturelle

La réserve qui occupe 80 % de sa superficie est un véritable sanctuaire terrestre et marin, un hymne à la Création. Des oiseaux d’un genre préhistorique, telles les immenses frégates, tournoient par centaines au dessus des reliefs, la végétation est luxuriante, et étrange pour ceux qui la découvre, tant il y a d’espèces endémiques. Vu des promontoires rocheux, on aperçoit les baleines croiser en toute quiétude à moins de 500 mètres des côtes. Dans des criques, des bandes de pacifiques requins se prélassent, tandis que les tortues ont leurs plages préservées. Les fonds marins multicolores dansent sous une eau translucide.

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Le mouillage dans la baie de San Antonio

Ici pas de marina équipée, un simple mouillage forain devant la jetée. Pas d’hôtel 5 étoiles, ni 4 , ni 3, mais des modestes petites pousadas (chambre d’hotes). Pas de grands restaurants ni de boutiques chics, mais des gargotes sur la plage, et des petits commerces fourre tout. Fernando de Noronha ressemble en tout point à une paisible petite ile de pêcheurs.

Ah j’oubliais ! Le climat est parfait, la température de l’eau idéale, et c’est un spot de surf de légende. noronha-surf

– « C’est le paradis terrestre ! », me direz vous ?

Oui, sauf qu’il y a un détail qui tue : ce paradis a un prix. Et il est plutôt salé car c’est une des destinations touristiques les plus chères du Brésil !

Jeter son ancre, dans la baie de San Antonio, un mouillage rouleur mal abrité (le seul autorisé) coute plus cher qu’une place à quai dans une marina de luxe. Une importante taxe de séjour est prélevée quoi que vous fassiez. L’accès du parc et des plus belles plages est payant, auquel il faut ajouter un guide obligatoire des que l’ on sort des sentiers battus… Même les produits de base, la noix de coco ou la caipirinha sont hors de prix. Et la plus quelconque des pousadas, la plus rudimentaire gargote, pratiquent des tarifs dignes des hôtels et restaurants chics de Rio ou de SaoPaulo
– « Bon Dieu ! Pourquoi est ce aussi cher ?! » m’insurgeais je, devant l’agent du port, qui semblait trouver normal que le paradis soit payant.

– « Pour éviter la foule » me répond il tranquillement. Noronha est trop chère pour les pauvres et trop inconfortable pour les riches. Puis il me montre sur son téléphone portable, la photo d’un ilot dans l’Etat voisin du Paraiba, tellement envahi de bateaux qu’on ne le voit plus ! Effectivement, j’étais bien mieux ici, où je n’avais recensé dans la baie qu’un seul voilier et quelques petites barques de pêches locales au mouillage.

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Une ile dans l’Etat voisin

Je m’inclinais devant le 1er amendement de l’ile : la tranquillité. « Tranquilo » est probablement le mot le plus employé ici.

Fernando de Noronha a choisi un tourisme aisé en quête de nature et de simplicité. Le concept, c’est le tourisme « Roots », qui signifie dans ce contexte, authentique, naturel, traditionnel, originel, sans superflu … Je reconnais là la devise des surfeurs engagés, qui ont découvert le potentiel de l’ile dans les années 70.

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NORONHA ROOTS est la marque de Thsirt la plus vendue de l’ile

La plus belle conquête pour un surfeur, c’est d’entrer en harmonie avec la vague, en fusion avec sa force, sa forme, son rythme. Il en rêve jour et nuit, envouté par sa beauté et ses dangers. N’imaginez pas que ces sentiments naissent dans les esprits vides ou dérangés par un excès d’iode et de marijuana, la plupart des surfeurs ont un niveau d’étude et une vie bien plus saine que la moyenne.

Cependant, quand on s’en remet quotidiennement aux forces de la nature et que cela vous procure les plus grandes joies et les plus grandes peurs imaginables, on respecte la nature au delà de tout. Bien plus, on la vénère. Cela va bien plus loin qu’être « écolo ». Là, vous pénétrez corps et âme à l’intérieur du cosmos.

Le dénuement avec lequel le surfeur s’abandonne aux vagues surpuissantes, qui, lorsqu’il tombe, le font rouler comme une poupée de chiffon dans une machine à laver, provoque chez lui une catharsis salutaire, propre à remettre l’homme à sa bonne place dans la nature.

On comprend alors que ces surfeurs des années 70, qui avaient érigé le surf en mode de vie et en philosophie, rêvaient pour Noronha d’une société différente de la leur, et surtout d’un avenir different. Ainsi, ils ont opté pour une petite économie raisonnée, à taille humaine, et interdit toute exploitation industrielle. Ce choix a été payant, car aujourd’hui, hommes, animaux et végétaux vivent en harmonie sur cette île, baignés de soleil, de vent et de vagues enchanteresses.

– « N’est ce pas cela, la solution ? Le développement durable ? La reconquête du paradis terrestre ? »

Ca en a tout l’air, mais là encore, il y a un détail qui tue !

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Plage déserte, accès payant.

En effet, pour goûter au bonheur d’un séjour à Noronha, il faut de sacrés revenus. C est à dire pour la plupart d’entre nous, qui ne sommes pas natifs du paradis, vivre dans des grandes villes, travailler dans des grandes entreprises. Or ces gigantesques organisations ont perdu toute humanité, toute mesure. Elles sont devenus des monstres qui dévorent la planète, hommes compris, pour assurer leur propre croissance ou a defaut leur simple survie.

Alain Gerbaut écrivit il y a un siècle « un paradis se meurt », où il s’inquiétait de la disparition des sociétés traditionnelles polynésiennes, alors que leurs cultures, leurs organisations sociales, leurs modes de vie étaient parfaitement en harmonie avec la nature….. C’était, à l’entendre, le paradis terrestre. (Le vrai, celui qui est gratuit). Aujourd’hui, cher Alain, le travail est achevé, tous ces charmants microcosmes ont été engloutis. Et du paradis, il ne reste que quelques bastions hors de prix.

J’imagine et partage les immenses émotions qui ont étreint les grands navigateurs, ces aventuriers de légende, ces « Conquistadors », en débarquant sur cette île en l’année 1500. Eux, parce qu’ils découvraient un nouveau monde, immense, fabuleux, plein de promesses et de richesses, et moi cinq cents ans plus tard, parce que j’en contemplais la fin.

2 Comments

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  1. Ce reportage sur l’une des dernières îles préservées me donne des sueurs froides et me laisse perplexe 😲. On va vers la Fin du Paradis malgré toutes les alertes et on se dirige vers l’Enfer en réalité,

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  2. Bonsoir Hervé
    Merci pour ce beau texte que tu nous offres . Enchantement et désenchantement , l’important est ta volonté d’aller voir de tes propres yeux ces terres lointaines … certes quelques joyaux sous cloche , mais aussi l’océan immense , méconnu , la pulsation terrestre . Je veux croire qu’il reste encore des morceaux d’océan , des montagnes , des forêts , encore de beaux sanctuaires de la nature ….
    Merci encore de nous faire rêver et de partager tes ressentis .
    Bénédicte

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