Le long des côtes du Brésil.

C’est à la marina Jacaré près de João Pessõa que je posai enfin un pied, puis deux, sur le continent sud-américain. Et s’il n’y avait pas eu autant de monde sur le ponton d’accueil, j’y aurais volontiers ajouté les deux mains et le front tant j’étais ému. Une autre partie du monde s’ouvrait à moi, une alchimie de cultures latines, indiennes et noires. Un monde totalement métis, une modèle de ce que pourrait être la planète si on abolissait les frontières.

C’était une marina comme en rêve tout voyageur, simple et fonctionnelle. Tenue par deux français, ex-globe trotteurs ayant jeté leur ancre, ils savent vous apporter l essentiel sans vous encombrer du superflu. Rare ! Et pour ne rien gâter, Jacaré se trouvait au croisement de deux routes de grands voyages. Celle venant d’Afrique du Sud ou de Saint Hélène pour remonter vers les Antilles, et celle descendant du Cap Vert pour aller vers le Cap Horn. En conséquence, on y rencontrait au bar des marins au long cours et obtenait, moyennant une ou deux tournées de rhum, une mine d’informations pour la suite du voyage.

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La marina Jacaré avec ses voiliers de grand voyage

Pourvu de toutes les recommandations jusqu’en Patagonie, je quittai Jacaré quelques jours plus tard pour caboter le long des côtes brésiliennes au rythme de l’alizé du sud-est. C’est dans un petit village sur l’ile de Itaparica, en face de Salvador de Bahia, devant un poste de télé, que j’assistai à la victoire de Bolsonaro à l’élection présidentielle, qui a soulevé tant d’inquiétude en France. Mais dans le bar où j’étais, personne n’y faisait vraiment attention. La musique et l’alcool coulaient à flots comme d’habitude dans le pays.

Puis au sud de Salvador, l’alizé faiblit, pour mourir à Cabo Frio, à côté de Buzios, un mignon petit village de pêcheur rendu célèbre par Brigitte Bardot qui y allait en vacances. Depuis lors, sa statue grandeur nature orne le front de mer où les « badots » se prennent en photo. Mais aujourd’hui elle irait ailleurs car Buzios s’est transformé en parc d’attraction touristique. Un chassé-croisé en fin de compte !

Il ne me restait plus que 50 miles pour rejoindre Rio de Janeiro, que j’atteignis au moteur.

La navigation le long des côtes brésiliennes est vraiment paisible, assurée par un alizé très doux et des températures chaudes. Mais en solitaire, elle est rendue épuisante par tous ces petits bateaux de pêche artisanale, invisibles au radar, où j’ai constaté, après en avoir frôlé quelques-uns, que très souvent tout le monde dort à bord, et que le pilote regarde plutôt les Novelas à la télé que la mer ! Donc jour et nuit, cela m’imposa de mettre le réveil toutes les 15 minutes.

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Les bateaux de pêche artisanale

Je n’avais pas obtenu de renseignements concordants sur le meilleur endroit pour accoster à Rio. Cela m’a semblé, d’après la carte, être le Yacht club de Rio dans la baie de Botafogo, idéalement situé entre le Pao de Azucar et Copacabana.

  • « C’est un club privé, uniquement réservé aux membres ! » me répond on à la VHF !
  • « Bonjour l’accueil ! » me dis-je, et quid de la tradition marine de réserver un ponton d’accueil aux navigateurs hauturiers ???!!

Mais au Brésil, j’allai m’en rendre compte par la suite, on n’a pas la même approche de la plaisance qu’en France.

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Entrée dans la baie de Rio, au fond la plage de Botafogo.

Heureusement, un gars au mouillage, m’indique au fond de la baie, la « marina Giovanni ». Inexistante sur les guides, et pour cause ! La seule preuve concrète de l’existence d’une marina, c’est Giovanni lui-même, et trois ou quatre bidons flottants reliés à des corps morts. Mais Giovanni est un gars qui compense le manque d’infrastructure par sa débrouillardise, et, petite précision à toutes fins utiles, sa marina est gratuite !

J’ai passé quelques jours à Rio de Janeiro où j’ai sacrifié à mes devoirs de touriste, assurant le service minimum cependant, car il est désagréable de vivre sur un voilier dans cette baie qui est si polluée qu’on ne peut pas s’y baigner sans dégout.

Si le but de la modernité est d’apporter à l’humanité confort et qualité de vie, et bien à Rio, c’est raté. Car outre la pollution de la baie, 70 % de la population vit dans les épouvantables favelas, à côté desquelles les banlieues de Bamako font figure de quartiers chics ! Pourtant j’ai été étonné de découvrir que Rio dispose du plus ancien et presque plus grand parc urbain du monde. Crée en 1850 pour lutter contre le manque d’eau, il couvre la moitié de la surface de la ville et ressemble, 150 ans après sa création, à une forêt primaire. Une note d’espoir écologique enfin !

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Le Christ du Corcovado, fait le dos rond en regardant Rio.

Étonnant Brésil où les écolos purs et durs côtoient les plus épouvantables pollueurs, les marinas privées ultra luxueuse, les mouillages accueillants et gratuits. Étonnante aussi la fusion particulièrement réussie chez les Cariocas, des styles africain et européen.

Peu après Rio, j’ai posé plus durablement mon ancre à Ilha Grande, “la grande ile” au cœur d’une des dernières forêts humides atlantique du Brésil, sans voiture et gratuite, deux qualités essentielles pour bien vivre.

J’y découvrais une multitude de mouillages paradisiaques, où l’on commence la journée par un beau plongeon, pour aller prendre une noix de coco ou de succulents jus de fruits sur la plage, où on la poursuit à surfer, pêcher, et faire la sieste. Tout l’imaginaire de la vie facile à la brésilienne était concentré là. La nuit sur les plages, des groupes de musique jouaient des airs de Samba ou de Bossa…

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Mouillage à Ilha Grande

A la tombée du jour, sur le bateau, je profitais de la douce moiteur de l’air, et du léger bercement de la mer pour rêvasser. Que tout était paisible, intemporel ! J’aurai pu rester à l’ancre des années, pensais-je, et oublier le monde moderne…. Jusqu’à ce qu’un yacht à moteur n’arrive à toute allure et musique à fond se garer à côté de mon bateau, déplaçant une vague qui faillit me renverser. Bon dieu ! Quels moteurs monumentaux pouvait-il avoir pour faire une telle vague !!??

3 ou 4 filles en maillot de bain dansaient sur le pont, coupe de champagne à la main. Je répondis à contrecœur au salut condescendant, que m’adressèrent le pilote et son copain du haut de leur poste de pilotage.

Le moins que l’on puisse dire est que les brésiliens n’y vont pas avec le dos de la cuillère question Yatch ! C’est à celui qui aura le plus gros dirait-on. Pour eux, la plaisance est synonyme de luxe, de réussite, et il faut que ça se voit. Ici on est à l’opposé de l’esprit « Moitessier », du vagabond des mers.  Pour eux la mer est un océan de bitume sur lequel il s’agit de faire vrombir ses moteurs.

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Immense Yatch de 70 pieds, très courant au Brésil

Musique et alcool coulaient à flots depuis une petite heure sur le pont supérieur, quand les yachtmen ont sorti deux jets ski du coffre arrière pour aller faire des rodéos le long de la plage. Il ne manquait plus qu’un hélicoptère au tableau pour qu’ils remportent le prix du plus gros pollueur et emmerdeur de la planète !

Vous savez comme les bruits portent sur l’eau quand l’air et la mer sont calmes ? Impossible de fermer l’œil, et j’avoue, en adepte de Sea Shepherd, avoir eu plusieurs fois eu la tentation d’enfiler mon matériel de plongée pour aller discrètement faire un trou dans leur coque.

Mais ces gars-là, dont le moins que l’on puisse dire, est que leur comportement trahit un certain retard sur le plan des préoccupations écologiques, sont loin d’être des cas isolés dans le monde ! Ils sont même en voie de dangereuse prolifération dans les pays dits « émergents » (on se demande bien vers quoi), les fameux BRIC. Brésiliens, russes, indiens et chinois, soit plus de la moitié de la population mondiale. Dans ces pays-là, le nombre de gens riches voire très riches explose. Et quand on voit avec quelle fougue, fortune faite, ils se pressent d’acheter les biens de consommations les plus ostentatoires, on perd définitivement toute illusion quant à l’avenir de la planète.

Je n’étais pas aussi pessimiste en quittant l’Europe, où, en consommateurs assagis, on espère encore parvenir à un mode de vie durable en optant pour un comportement écologique et responsable. Mais je me rends compte à présent, que cet effort risque d’être totalement inutile si les autres pays, qui sont dix fois plus nombreux en population, veulent rejouer les trente glorieuses !

Enfin au Brésil, il n’est pas de bon ton de se morfondre. Alors renonçant à mon funeste projet (mes excuses à Paul Watson) et à défaut de pouvoir dormir, je rejoins l’humanité joyeuse sur la plage, pour danser la Samba et boire des Caipirinhas.

J’en suis sûr, avec les brésiliens, même la fin du monde sera festive !

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5 Comments

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    • Salut Hervé !
      Merci à nouveau pour ton récit, ce beau rayon de soleil dans la grisaille parisienne !
      Ton écriture est légère et le propos tellement pertinent . Tu nous embarques au bout du monde en quelques phrases et la projection est là. Écrivain marin observateur du monde ….
      Le lecteur est gâté
      Pour la suite peut-être quelques portraits en écriture de locaux ou voyageurs ?
      Bon vent à toi Hervé

      J'aime

  1. Merci Hervé pour ces mots qui sont, à mon sens, plein d’esprit et de vérités mais surtout qui donnent, un accès, au voyage et à tous ses apprentissages, à ceux qui sont moins chanceux ou juste moins curieux…
    Profite bien des capirinihas, des sourires et du soleil Brésilien!
    Bon vent 😉

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