Coup de foudre sur un marin

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Une des choses les plus difficile à vivre pour un marin solitaire, c’est de reprendre la mer après un coup de foudre. On embarque un passager fantôme sur son bateau, qui peut vite se montrer envahissant, et difficile à débarquer si le temps se gâte.

J’ai rencontré C…. sur la plage d’Ipanema à Rio de Janeiro. Elle était seule, en train de lire sur un transat, dans l’une de ces gargotes qui jalonnent la plage. Je l’ai observé pendant plus d’une heure en sirotant ma caïpirinha. Par bonheur, elle ne portait pas ces horribles maillots de bain « string », qu’adoptent toutes les Brésiliennes quel que soit leur âge, et qui laissent, au regard de l’esthète, aussi peu de place à l’imagination qu’un discours d’Emmanuel Macron. Elle avait un adorable bikini rouge, une couleur qui a toujours eu le don de m’hypnotiser.

Puis, peu avant le coucher du soleil, elle rangea ses affaires et passa devant moi. Au livre qu’elle tenait dans ses mains, « Conquistadors » de Eric Vuillard, j’observai qu’elle était francophone et amatrice de bonne littérature. Deux raisons supplémentaires, s’il était besoin, pour l’aborder. Je ne suis pas de ces Français qui bondissent sur leurs compatriotes quand ils voyagent à l’étranger. Mais quel bonheur de parler sa langue, alors que je baragouinais depuis des mois un infâme « portugnol », pour tenter de me faire comprendre des Brésiliens !

Elle était parisienne et travaillait à L’ONU. (Je repensai avec effroi à mon récent article sur le sujet !) Elle finissait sa mission au Brésil, et devait repartir le soir même à Paris. Je lui dis que je faisais le tour du monde en voilier. Ces mots ont toujours eu un effet remarquable sur les femmes, surtout en France où foisonnent les magnifiques récits de navigateurs …Voyager en voilier est si beau et follement romantique, divaguent-elles.

Cependant, notre conversation fut rapidement écourtée, car elle devait se préparer pour partir à l’aéroport. Nous échangeâmes nos adresses et elle s’éloigna en me faisant un petit signe charmant de la main. Il ne s’était rien passé, aucun contact physique, mais je sentis monter en moi, dès qu’elle eut disparu dans un taxi, tous les signes d’une passion amoureuse naissante. J’appris par la suite, qu’il en avait été de même pour elle.

Passablement troublé, je rejoignis plus tard dans la soirée mon bateau qui était au mouillage de l’autre côté de Rio, dans la baie de Botafogo. J’avais la nette sensation d’aller à contre-courant et une furieuse envie de foncer à l’aéroport. J’appareillai néanmoins comme je l’avais prévu le lendemain, en direction du sud, mais je longeai au plus près les côtes brésiliennes afin de garder assez de réseau pour correspondre avec C…. Je voguais sur un océan de béatitude. Le bateau avançait au moteur sous pilote automatique, tandis que je restais allongé dans le cockpit à penser à elle.

Quand on vit seul sur un bateau pendant des mois ou des années, souvent déconnecté du monde, on ne peut se parler qu’à soi-même. Cette voix intérieure est comme l’air que l’on respire. Notre équilibre mental repose entièrement sur l’art de se faire la conversation. Ceux et celles qui pensent que vivre sur un voilier procure un bonheur facile, n’imaginent pas la complexité des mécanismes psychiques qui permettent d’être heureux seul. Voilà sans doute pourquoi des milliers de personnes rêvent de partir mais ne le font pas.

C… semblait avoir ressenti au fond d’elle un séisme de magnitude égal au mien. Nous en étions en présence d’un de ces miracles de la nature où deux êtres entrent en résonance instantanément. Nous pensions tous deux que c’était suffisamment rare pour y voir un signe du destin.

Dans les jours qui suivirent, nous eûmes une intense correspondance de type « Proustienne ». Ses réponses nourrissaient toutes mes espérances. Et au bout d’une semaine, elle m’annonça qu’elle aimerait bien me rejoindre à Buenos Aires, ma prochaine destination, pour, dit-elle rêveusement, se retrouver dans une taverne autour d’une bonne bouteille de vin, et parler de voyage et de bout du monde….

Elle envisageait pour cela de démissionner de l’ONU, où elle s’ennuyait de toute façon. J’étais assez fier que mon article, qu’elle avait lu entre temps, l’ai conforté dans son choix. Elle se trouvait à un moment de sa vie où elle voulait prendre le temps de lire, d’écrire, de voyager et de rêver. Difficile, vous en conviendrez, de trouver mieux que le voilier pour un tel programme, et meilleur compagnon que moi, car c’est exactement ce que je faisais toute la journée !

Mais pour le moment, C… était à Paris, ville lumière, jalouse et possessive. Paris, où un gigantesque amas de conscience crée une force gravitationnelle, dont il est aussi dur de s’extraire que d’une gueule de bois après une élection présidentielle. Ainsi Paris et les Parisiens n’aiment pas qu’on les abandonne pour des rêves lointains.

J’imagine aisément la réaction de ses amis et parents à l’entendre parler de ses nouveaux projets.

– T’es devenue dingue ou quoi ! Prendre un billet pour Buenos Aires pour aller retrouver un inconnu ? Un marin en plus ! Et ton boulot ?

– Où irez-vous ? Et de quoi allez-vous vivre ? Combien de temps allez-vous vous aimer ? Peut-être même pas une nuit…

– Allez réfléchis ! Arrête de fantasmer ! Reviens sur Terre ! Ce voyage t’a toute chamboulée !

Chaque jour passé à Paris faisait perdre du terrain à son rêve. Elle devait lutter contre vents et marées pour continuer à y croire. Il fallait partir tout de suite ou ce serait trop tard.

Pour moi, c’était l’inverse. J’étais seul sur mon bateau, sans aucun frein, sans rien ni personne pour contenir mon imagination. Aucun rêve n’était déconseillé dans mon cas, au contraire, c’étaient eux qui me propulsaient. Ma raison, elle, apportait seulement son avis technique (souvent favorable je le reconnais) sur leur faisabilité. Inutile de vous dire qu’en ce qui concernait son projet de nous retrouver à Buenos Aires, chez moi, tout le monde était d’accord !

Mais pendant ce temps, de redoutables processus chimiques étaient à l’œuvre sous ma carapace de marin solitaire. Je n’entendais plus ma voix intérieure. Tout mon esprit se projetait à l‘extérieur, vers elle. Je n’avais plus goût à rien, je ne cuisinais plus. Les voiles de mon bateau ne me portaient plus nulle part, le vent était devenu un pitre qui me tourmente, la mer, un océan d’ennui, la circumnavigation, une errance vaine.

J’attendais qu’elle prenne son billet d’avion avant de mettre le cap sur Buenos Aires, que je pouvais rejoindre en une semaine de navigation. D’ici là, je cabotais de crique en crique, souvent désertes, sur les iles de Ilha Grande et de Ilha Bela. Mais je voyais que le baromètre commençait à baisser. Une dépression s’annonçait. De fait, notre correspondance devint, petit à petit, discordante. Je me demandais si Proust lui-même, aurait réussi à maintenir cette tension amoureuse, à l’heure des messageries instantanées.

Finalement, une semaine plus tard, C… m’annonça qu’elle ne venait plus à Buenos Aires… Les contraintes vous savez ? Non, je ne voulais pas savoir. Mon phare dans la nuit, cette taverne à Buenos Aires où nous devions nous retrouver, venait de s’éteindre. Je coupai le moteur. Un silence absolu m’envahissait. Mon encéphalogramme était aussi plat que l’océan qui m’entourait…J’étais perdu.

Tel un grand requin blanc, m’imaginais-je (mais en l’occurrence c’était plutôt un requin marteau), j’étais pris dans un filet, que pour l’essentiel mon imagination avait tissé. Tous les messages que je pouvais lui envoyer ne feraient qu’en resserrer les mailles. Pour se libérer, le requin n’a qu’une seule solution, regrouper ses dernières forces, et quitte à se déchirer les chairs, donner une ultime et puissante ruade pour rompre le piège mortel. Dans un de mes rares instants de lucidité, c’est ce que je décidai de faire en lui envoyant un message destructeur.

Je la traitai de tous les noms : de Parisienne et d’onusienne, futile et inutile, de rêveuse de supermarché, de simulatrice, de touriste ! …… Je n’en pensais rien, mais je savais que ça la ferait bondir.

Sa réponse ne tarda pas. Elle me répondit de même, me traita d’Ulysse de pacotille, de romantique à la noix, d’écrivain raté, puis y ajouta tous les noms de mammifères terrestres et marins. On y vit passer le blaireau, le beau merle et plus surprenant, le phoque moine. Je n’ai jamais su si elle le pensait vraiment car ce fut notre dernier échange, mais une chose était sûre, cette histoire était finie pour de bon.

J’éprouvai un immense soulagement. J’avais balancé le fantôme par-dessus bord. Au bout de quelques heures, ma voix intérieure revint. Elle me réchauffa, me congratula, me fit une délicieuse conversation toute la soirée et, pour la première fois depuis que j’avais quitté Rio, je m’endormis comme un bébé. Le lendemain au petit déjeuner, comme cela faisait 15 jours que j’errais dans les eaux létales de cette région du Brésil entre Rio et Sao Paulo, ma voix me suggéra de mettre les voiles.

– Et où va-t-on ? lui demandai-je.

– Si on allait dans cette taverne à Buenos Aires dont je t’ai entendu parler, boire une bonne bouteille de vin ? me dit-elle avec ce ton espiègle que je lui connaissais bien.

4 Comments

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  1. Bonsoir Hervé,,
    Sur la forme :Alors là,, ce récit c’est très fort !! Tu as confiance dans ton écriture et tu as bien raison car c’est un talent !
    Sur le fond : C. comme Coup de foudre alias C. comme Chagrin de Cœur….Cpeut-être doit avoir bien des regrets …. comme nous le dit Jean de la Fontaine « Amour Amour quand tu nous tient on peut bien dire adieu prudence »….la vie , l’amour c’est si compliqué……y aura t’il un épilogue ? qui sait ?
    Dans mon souvenir d’il y a quelques années Bueno Aires a un petit quelque chose de parisien , un charme semblable qui vaux le détour . ….ta petite voix te guide au bon endroit !
    Bon vent cher ami écrivainavigateur
    Bises
    Ben

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  2. Qu’elle don d’écriture .je ne lasse jamais de te lire et à la fin tjrs le sentiment de vouloir plus comme une drogue douce.
    Elle rrevendra car je suis sure que c tout ce dont elle rêve pour le moment.c qd même un grand ps qui cessite un moment de réflexion.
    Bon plan ca aboutira 😉

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