Conquistadors

Parmi les mille préparatifs d’un voyage autour du monde, il ne faut pas oublier de faire le plein de livres. Car on ne sait jamais quand on recroisera une librairie amie.

Mon bateau était amarré au Vieux Port de Marseille, en face du quai Rive Neuve, là où se trouve La Cardinale, la mythique librairie maritime. Entre une visite chez le voilier ou l’accastilleur, j’y passais presque tous les jours acheter deux ou trois livres parmi la vingtaine que je feuilletais. Parfois je remontais la Canebière, et me rendais chez Maupetit, puiser dans le rayon littérature de voyage, quelques récits de voyageurs terrestres. Je m’imaginais déjà tranquillement allongé dans le cockpit, un livre à la main, tandis que mon bateau faisait voile sous les doux alizés océaniques, vers un ailleurs rêvé.

Un an plus tard, alors que j’abordais la côte sud-américaine, j’ai été surpris de constater que beaucoup de mes lectures parlaient de la manière déplorable dont l’Occident a conquis le monde. Il semble qu’il y ait, parmi les écrivains voyageurs, un consensus sur le sujet. Je vous recommande particulièrement « Le Papalagui » de Eric Scheurmann, les récits d’Alain Gerbault et de Stevenson sur les sociétés traditionnelles polynésiennes, « L’ile » de Robert Merle, « La nuit commence au Cap Horn » de Saint Loup, le glaçant « Voyage Saharien » de Sven Lindqvis, ou le très romancé « Conquistadors » d’Éric Vuillard.

Dans son livre, Eric Vuillard retrace la conquête de l’empire Inca par Francisco Pizarre. Quelques centaines d’espagnols ont réussi à détruire la civilisation Inca et à asservir un peuple de plusieurs millions de personnes en quelques années ! La principale explication de cet incroyable exploit guerrier ? Le degré de barbarie des Conquistadors serait resté longtemps inimaginable pour les Incas. Impressionnés par ces grands barbus pétaradant sur leurs chevaux, ils les ont pris pour des demi-dieux. Ils devaient, se disaient-ils, poursuivre un but élevé, dont le sens leur échappait encore. Mais quand ils ont compris que Pizarre et ses hommes voulaient seulement faire main basse sur leur or et leurs terres, il était trop tard. Partout, ce même effet de surprise a joué en faveur des envahisseurs. Partout les peuples autochtones ont été massacrés, déculturés ou réduits à l’esclavage, et les civilisations, amérindiennes, aborigènes, polynésiennes…. anéanties. Seules quelques populations reculées, en Afrique notamment, ont pu en réchapper. Pour l’instant. Car la conquête n’est pas finie, au contraire, elle a pris aujourd’hui une forme encore plus pénétrante.

Je me plais à rêver qu’il aurait pu en être autrement, si Francisco Pizarre était tombé sous le charme de la civilisation Inca. Si, fasciné par ses connaissances, ses croyances et ses mœurs, il eut préféré les assimiler aux siennes plutôt que de les détruire. Si son ambition avait été de comprendre le monde, de le contenir dans sa pensée, de le sentir dans son âme, afin de s’élever vers une conscience universelle. Il était chrétien après tout, et le Christ ne lui aurait pas conseillé autre chose, si l’on en croit le Nouveau Testament. Mais, dans la mesure où l’on se bat mieux quand on pense défendre une noble cause, le christianisme a surtout servi de prétexte à l’invasion. Cette hypocrisie fera date dans l’histoire.

colonia
Eglise Colonia de Sacramento – Uruguay

Je ne pense pas qu’Eric Vuillard me contredira si j’affirme que l’idée de défendre la culture Inca n’a même pas traversé l’esprit de Francisco Pizarre. Digne descendant D’Herman Cortès, Pizarre était un pur et magnifique produit de son pays et de son époque, un barbare dans toute sa splendeur. Quand il rentra en Espagne après la conquête du Pérou, il parla des immenses quantités d’or qu’il avait prises et entreprit de recruter une armée pour préparer l’invasion de toute l’Amérique du Sud. Pas une armée de scientifiques, de théologiens ou d’artistes, mais une armée de brutes avides. Ce qu’il fit avec la bénédiction royale.

Une fois le monde partagé comme un camembert entre les différentes nations conquérantes, avec la bénédiction du Pape cette fois-ci, la barbarie s’est déplacée sur d’autres terrains. Le commerce, et son diabolique allié la publicité, la production et le travail, planifiés à l’échelle planétaire, sont devenus les nouveaux fers de lance de la conquête.

Depuis toujours, le commerce pollinise le monde. Et par les subtils mélanges qu’il crée, lui donne toute sa variété et sa saveur. Hélas, là encore, les mauvaises manières ont tout gâché. Aujourd’hui, toutes les méthodes sont bonnes pour conquérir des parts de marché. L’hypocrisie fait plus que jamais partie du jeu, elle en est devenue la règle. Ainsi, l’ « amitié » entre deux pays est un marché de dupes. L’ »aide au développement « , est un terme bien-pensant derrière lequel se cachent des accès privilégiés aux matières premières et aux débouchés commerciaux.

Quant à la publicité, sous couvert d’informer gracieusement, elle trompe ou manipule cyniquement, usant sur nos cerveaux de procédés dignes de tortionnaires nazis !

Pendant des millénaires, l’homme, si fier de posséder un savoir-faire, s’est enorgueilli de son travail. Aujourd’hui, le travail s’est transformé en simple ressource pour quelques prédateurs. Pour la plupart d’entre nous, il est devenu si absurde et détestable, qu’aucun animal n’en voudrait.

Tout cela est normal, me direz-vous en esquissant un sourire condescendant devant une telle naïveté, le monde est un gigantesque marché où la concurrence fait rage. Il faut bien que l’on se batte ou se défende ! Le problème est précisément que le monde soit devenu un marché, alors qu’il aurait pu en être autrement.

Francisco Pizarre parla-t-il des crimes qu’il commit ? Des massacres et des destructions ? Probablement pour s’en vanter, car il ne voyait pas le mal. Aujourd’hui, de pareilles méthodes l’auraient conduit tout droit au tribunal de la Haye. Je ne saurais dire comment sera le monde dans cinq cents ans, mais je pense que, s’il y a encore des consciences libres, elles auront le même regard horrifié face à la barbarie actuelle que celui que nous avons aujourd’hui sur celle des Conquistadors. La production de masse et le marketing planétaire détruisent le monde et asservissent les consciences de toute l’humanité, dans le seul but de mettre la main sur des tonnes d’or… Rien n’a changé depuis l’invasion du Pérou…

Comme il fallait s’y attendre, ces manières de Conquistadors ont fini par être adoptées par tous les pays au nom des lois du marché. Et tous les peuples en sont à présent les victimes. Les écoles forment des barbares, prêt à en découdre avec le reste du monde. On apprend aux enfants à concevoir la terre comme un champ de bataille, un terrain de conquête politique, économique, scientifique, sportif… Notre intelligence, notre créativité, notre formidable capacité d’organisation, notre surproduction, ne nous ont pas permis, à l’échelle des nations, de concevoir la vie autrement que comme une lutte pour la survie ou la domination.

Cela aurait-il été mieux si d’autres peuples avaient conquis le monde ? Ce dont je suis sûr, en tant que voyageur, c’est que le monde aurait été plus beau et plus riche s’il n’y avait pas eu de conquête du tout. J’imagine avec ravissement ce qu’il aurait pu devenir si on avait cumulé respectueusement les savoirs et les croyances des hommes, si on avait cultivé plutôt que combattu nos différences. Après tout il semble que sur certains points, beaucoup de sociétés traditionnelles étaient plus avancées que l’Occident.

En voyageant longuement, à pied, à cheval, ou en voilier, en vivant dans des villages épargnés par l’agression des barbares, en lisant tous ces livres de grands voyageurs, j’ ai pu me débarrasser de cette enveloppe de Conquistador que mon éducation et ma culture m’avaient tissé, et enfin entrevoir les ultimes traces du « Nouveau Monde ».

Il y avait là un embranchement de l’Evolution qu’ont totalement négligé Darwin et ses congénères, si intimement persuadés qu’ils étaient d’être assis sur la bonne branche, la seule qui mène au ciel…. C’était oublier un peu vite qu’une branche n’est pas un tronc, et qu’un tronc a besoin de plusieurs branches pour ne pas s’écrouler.

Pour retrouver cet équilibre du vivant, nos enfants devront être éduqués autrement que nous l’avons été et que nous le faisons jusqu’à présent. Qu’ils apprennent à travailler librement, qu’ils apprennent à commercer sans hypocrisie, qu’ils apprennent à voyager sans conquérir, qu’ils apprennent surtout les bonnes manières.

6 Comments

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  1. C’est effectivement interpellant tous ces questionnements ! Il n’est pas facile de se débarrasser de cette enveloppe de conquistador, car parfois ce sont des réflexes tout simplement… Mais on va y travailler chacun à son niveau, C est impératif pour préserver ce qu’il reste de bleu sur notre planète. Bon vent Hervé

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  2. Cher Hervé , j’ai lu avec grand intérêt ta chronique un excellent résumé et complet cependant ? de l’Histoire et des comportements de l’humanité . Les voyages forment la conscience…chez quelques uns ! Heureuse suite à ton aventure ! PIERRE

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  3. C’est un idéal très louable que tu nous fais partager, malheureusement c’est une utopie, et c’est bien dommage! Tu as la chance de pouvoir te permettre de retrouver les bribes d’une vie libre en évitant pas mal de contraintes.. La nature humaine, intrinsèque à la plupart d’entre nous, obligée de se confronter à la Nature tout court ne peut rester trop naïve par rapport à elle. C’est alors une fuite en avant dans le courant de laquelle il est bien difficile de ne pas se laisser entrainer. Ce sont toujours les plus inventifs et gourmands qui gagnent. En tout cas tes réflexions restent bien intéressantes. Profites.

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    • Peut être que l’on confond la nature humaine avec la nature de l’ego humain, je constate que dès lors que nous cessons d’être au service de notre mental on redevient libre même au coeur des contraintes du quotidien le plus insignifiant.
      S’il y a un voyage à tenter c’est en nous même pour transformer nos conditionnements. Et il se fera toujours de là où l’on est, pas besoin de condition extérieure.
      Je ne vois pas d’utopie dans cet idéal, sans doute d’avantage nourri par une quête de sens que par cette aventure autour du monde. Nous sommes profondément capable de toucher notre humanité et la vivre en toute liberté.

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  4. Merci beaucoup Hervé pour cet article toujours aussi pertinent . Non seulement Tu partages ce voyage au long court passionnant mais surtout tu nous donnes à réfléchir à nous interroger sur notre façon de voir le monde .
    Oui le constat est amer… mais pas complètement sans appel…
    Nous sommes tous responsables , informés, sensibilisés alors pourquoi cette fuite vertigineuse vers les catastrophes à venir….
    Oui Notre société occidentale est marquée par le progrès scientifique et la technologie « ultra moderne » sensé nous permettre de vivre mieux , mais cette même société est fondée par dessus tout sur la SUR-VALORISATION des biens matériels . Et comme tu nous l’as remarquablement démontré Hervé cette marchandisation est devenue totalement virale et planétaire ( et comment blâmer plus que nous mêmes les pays émergents !!)
    .Pourtant nous sommes incapables de « posséder » le vent , l’océan , l’atmosphère, la biosphère !!! De plus nous perdons les connaissances ancestrales acquises pour vivre en harmonie avec la nature.
    Alors il faudrait
    que chaque parent ,chaque enseignant ,apprenant ,communiquant prenne la question au sérieux. Trop facile de ne rien faire , de laisser faire .
    Si on souhaite vraiment le meilleur pour ses enfants à chacun d’essayer de changer la donne ! Essayons de leur apprendre à Conjuguer davantage le verbe ÊTRE (humain)et moins le verbe AVOIR (des tonnes de biens inutiles) , et laissons nos enfants rêver et s’ennuyer pour redevenir curieux et imaginatifs …
    Déjà un bon nombre d’entre eux et de tous horizons se mobilisent pour vivre dans un monde moins violent moins destructeur plus respectueux des hommes et de la nature , ils interpellent politiciens et décideurs .Allons …écoutons , encourageons , prenons les vraiment au sérieux alors peut -être …
    B.R

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