Gaston, l’otarie

Au cœur de la Patagonie se trouve la Peninsula Valdez, paradis des baleines, orques, otaries, touristes et autres pingouins. Mais je ne vis personne quand j’y débarquai en plein hiver. Ce n’était pas la saison. N’ayant pu me faire d’amis, je la quittai sans regret pour Puerto Deseado, à 270 miles plus au Sud. J’avais repéré sur la carte un mouillage bien abrité à mi-chemin, au cas où le temps se gâterait, la Caleta Hornos… Le temps était au beau fixe quand je la croisai, mais je décidai quand même de m’y arrêter par curiosité. J’y accédai par un étroit chenal qui débouchait sur un joli petit bassin intérieur, entouré de collines protectrices. Il n’y avait, bien sûr, pas un chat, mais pour le reste, c’était jour de fête ! J’observai une grande variété d’oiseaux, une colonie d’otaries, appelées aussi lions de mer, et des guanacos, (une sorte de lama sauvage) sur les hauteurs. Je jetai l’ancre au beau milieu de la calanque et coupai le moteur. Un silence respectueux m’accueillit, moi, le roi de la Création.

Il faisait beau, la température était douce ; c’était le moment et l’endroit idéal pour mettre au point tout un tas de choses avant d’attaquer l’exigeante navigation autour du Cap Horn.
Je suis un épouvantable bricoleur, maladroit, impatient, con (je ne cesse de le dire !), car je casse plus souvent que je ne répare. Quand j’ai le malheur de devoir me rendre dans un magasin de bricolage grand public comme Leroy Merlin ou Castorama, une grande déprime m’envahit. Mon caddie est aussi vide que mon regard, en particulier quand je croise celui de mes congénères surexcités, l’œil brillant d’intelligence pratique !
Mais sur un bateau, on a n’a pas le choix. Il y a toujours quelque chose à réparer, et personne d’autre que vous pour le faire.

La colonie d’otaries batifolant dans la crique comportait une vingtaine d’individus, et je ne tardai pas à éveiller la curiosité d’un des jeunes, qui vint jouer autour du bateau. Il nageait sur le dos juste sous la surface, faisait des loopings sous l’eau, (je me souviens que j’adorais faire ça étant enfant), puis il sortait la tête pour vérifier que je le regardais bien.
Son manège dura toute la journée, pendant que je bricolais péniblement. Je décidai d’appeler mon nouvel ami Gaston, ça lui allait mieux que le nom dont l’avaient affublé les scientifiques. Otaria Flavescens, ce n’est pas le nom qu’on donne à un copain.

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Aquarelle Sarah Kabbaj

Au petit soir, je décidai de faire une petite promenade pour me dégourdir les jambes. Cependant, ce n’était pas une mince affaire de se rendre à terre. Il fallait préparer des affaires de rechange, mettre l’annexe à l’eau, installer le moteur, prévoir des outils au cas où il ne redémarre pas, haler tout l’équipement sur les rochers, dérouler les cordages pour amarrer le bateau au rivage… Après 45 minutes d’effort, j’étais enfin en marche vers les sommets environnants, prêt à percer les mystères du charme que cette région a exercé sur bon nombre de grands hommes.

Malheureusement je ne suis ni ornithologue comme Robert Hudson, ni anthropologue comme Charles Darwin, ni romantique comme Bruce Chatwin, ni chanteur comme Florent Pagny… Mes observations seront très brèves :
– Il n’y avait pas la moindre trace d’humanité mis à part les déchets plastiques sur les plages. Curieusement, les animaux n’y faisaient pas attention.
– 
Les guanacos me surveillaient depuis les crêtes et restaient à bonne distance, alors que je ne leur voulais aucun mal. Quand on a longtemps servi de dîner aux Hommes, la méfiance reste….
– 
Il y avait sur le sol beaucoup de traces d’animaux et une grande variété de végétaux. Ne parvenant pas à les identifier ni à comprendre les interactions du vivant, il ne me restait, en désespoir de cause, qu’à m’extasier comme un vulgaire touriste sur la beauté­ des paysages.

Je remontai à bord, non pas à la nuit tombée, car ici la nuit ne tombe pas, mais glisse lentement en un interminable crépuscule.
Le lendemain, je repris mon bricolage et Gaston son ballet aquatique.
Je m’échinais sans succès plusieurs heures sur le dessalinisateur. Pendant ce temps,Gaston essayait toujours d’attirer mon attention. Après chacune de ses cabrioles, il sortait la tête de l’eau et me regardait de son air perpétuellement satisfait.
Chez les animaux comme chez les hommes, un jeune ne se lasse jamais de jouer, surtout si cela peut agacer un adulte occupé à des choses sérieuses.
Cette situation où l’un s’amuse pendant que l’autre travaille commençait à me taper sur les nerfs. Je repensai à la première réaction de Saint Exupéry occupé à réparer son avion quand le Petit Prince lui demanda : « Dessine-moi un mouton. »

L’insistance de Gaston à vouloir éveiller mon attention devenait étrange. Que voulait-il ? Un dessin ? Se foutait-il de ma gueule ? Mais un animal est-il assez évolué pour se moquer de l’Humanité ? Grande question qui, à ma connaissance, n’a pas encore été traitée sérieusement par les scientifiques, et encore moins par les religieux.
Quoi qu’il en soit, une brèche s’était ouverte dans ma certitude d’Homme.

J’essayai de me rassurer. Cet animal ne sait rien faire d’autre que jouer, manger et se reproduire. Et mis à part cette extrêmement lente transformation des espèces, son existence se limite à tourner en rond dans sa crique (je m’aperçus quelques jours plus tard de mon erreur lorsque je croisai une dizaine d’individus remontant vers le nord, au large de l’île des États). Que connaissait Gaston des sciences ? De l’art ? De toutes les découvertes prodigieuses de l’humanité ?… Il n’y avait qu’à voir mon bateau, et la somme de technologies qu’il contenait. On n’attend pas d’évoluer au rythme de la transformation des espèces, nous les Hommes, on a pris les choses en mains !

Le troisième jour, alors que Gaston reprenait ses facéties avec un bonheur sans cesse renouvelé, je ne parvenais plus à me concentrer sur le bricolage. J’éprouvais un rejet de tous les objets qui m’entouraient. Certes, ma vie en dépendait car j’étais bien incapable de survivre plus de 24h dans cet environnement sans eau potable, nourriture, chauffage et sans les milliers d’éléments de confort auxquels je m’étais habitué. Ce confort participait à me maintenir le moral au-dessus du niveau de la mer, mais se révélait aussi être un piège dont les mailles se resserraient à chaque innovation. Il transformait petit à petit mon univers en une prison dorée et anxiogène qui m’affaiblissait physiquement et moralement.

Que les scientifiques m’expliquent : toutes ces innovations devaient en principe soulager l’Homme, afin qu’il passe moins de temps à assurer sa survie. Or, si Gaston jouait toute la journée, quand s’occupait-il de sa nourriture ? Cela ne semblait pas lui prendre plus de temps ou d’énergie qu’il ne m’en faut pour me faire cuire des pâtes… Sachant qu’en plus de cela, je dois faire les courses, les transporter, travailler pour les payer et faire la vaisselle, Gaston s’en sortait bien mieux que moi pour satisfaire ses besoins alimentaires.
Quant aux loisirs, Gaston batifolait nu comme un vers et heureux comme un pape dans l’eau glacée. Alors que moi, je n’avais non seulement ni le courage ni l’envie d’y mettre un pied, mais en plus je me sentais, en comparaison, si balourd avec tous mes équipements.

Le moral assez ébranlé par toutes ces questions existentielles qui remettaient en cause mon statut de privilégié, je renonçai définitivement au bricolage. Armé d’un cigare et d’un bon vieux rhum (ça, ce n‘est pas pour Gaston !), je m’allongeai dans le cockpit pour rêvasser, mon regard et mes pensées se perdant dans la voûte étoilée.

J’imaginai Dieu, ayant achevé sa Création, réunissant toutes ses créatures pour un grand discours inaugural :
« J’ai créé ce monde, et il est parfait, dit-il….  A un petit détail près : Il faut que tout le monde en soit convaincu. Pour cela, je laisse la possibilité à chacun d’entre vous d’essayer de faire mieux que Moi. Que ceux qui veulent tenter leur chance le disent maintenant ou se taisent à jamais.
– Moi ! dit l’Homme pour faire le malin. »

Depuis ce jour, tous les êtres vivants se mirent à observer l’Homme pour voir ce qu’il allait faire.
C’est en voyant le résultat aujourd’hui, où l’Homme s’est avéré être un infâme bricoleur, détruisant bien plus qu’il ne crée, que je compris pourquoi Gaston et ses congénères se payaient ma tête.

 

 

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La caleta Hornos
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Un guanaco guetteur
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La caleta Hornos vue des collines

4 Comments

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  1. Ohh !! Hervé … tout y est ! Tu Partages tes observations et tes introspections avec un sens parfait du récit . Un vrai régal encore !!!
    J’adore aussi le dessin , photos et vidéo
    Et un merci spécial à Gaston pour son sens de l’humour et sa joie de vivre
    Bénédicte

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  2. Un énorme plaisir de te lire Hervé 🤣. Suis tellement fière de te connaître et de pouvoir dire… un jour…. :  » oui c’est la dédicace du LIVRE d’un des derniers Hommes libres de notre génération. Bonjour et respect à Gaston, en passant. Dominique Semega.

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