Dieu a des poings !

La marina Mikalvi à Puerto Williams est le lieu de rendez-vous incontournable des cap horniers et autres navigateurs au long cours. Au fond d’une caleta, un vieux navire échoué, le Mikalvi, sert de ponton et de bar. Des bateaux de tous les âges s’y sont amarrés bord à bord, afin de résister ensemble aux rafales de vent qui descendent des montagnes environnantes. Quelques vieux marins encalminés ornent le chaleureux carré du Mikalvi, où chacun apporte ses boissons car le barman a pris sa retraite depuis 5 ans déjà.

Les discussions tournent bien évidemment autour des fortunes de mer que chacun a connu, dans ces parages riches en naufrages. Bercés par toutes ces belles histoires, autant que par de réconfortants vieux rhums, nous nous sentions de moins en moins prêts à appareiller pour l’étape qui s’annonçait la plus difficile depuis mon départ de Marseille : la remontée des canaux de Patagonie au début du printemps. On nous promettait un vent de face froid et violent parcouru de grains incessants, des canaux étroits qui nous obligeraient à une vigilance constante et des mouillages soumis aux rafales démentielles qui vous couchent un bateau de 10 tonnes comme une demoiselle. Sans compter que nous n’allions croiser aucun port, ni ravitaillement, ni connexion et encore moins de bars chaleureux avant plusieurs semaines. Ainsi mis en condition, nous quittâmes Puerto Williams le cœur lourd et nous embouquâmes le canal Beagle vers l’ouest. Nous passâmes devant Ushuaia dans l’après-midi et mouillâmes le soir même à la caleta Ola dans le canal Beagle Nord. Au matin, un doux soleil de printemps s’invitait dans le carré. Les oiseaux gazouillaient. La Patagonie sauvage offrait son plus délicieux sourire, et semblait nous souhaiter la bienvenue avec l’enjouement d’un vendeur d’un Apple store.

Le voyage s’annonçait sous les meilleurs hospices et j’envisageais déjà la promenade de plaisir que nous promettaient ces mois de navigation en autonomie totale dans les canaux de Patagonie. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait réaliser une telle « sortie du monde ».

Cette expérience allait nous transformer, nous le sentions. Mais sans savoir encore comment ni en quoi…

Les jours suivants nous cabotions dans les canaux en tirant de gentils bords. Un vent de face de 20-25 nœuds, 2 ris dans la GV, nous permettaient de progresser de 15 à 20 miles par jour sans trop faire souffrir le bateau, ni l’équipage*. Mais le soleil disparut bientôt définitivement pour laisser place à un ciel nuageux traversé de fréquentes averses de pluies ou de grêles. Des rafales de 45 à 50 nœuds vous tombaient dessus en l’espace de quelques secondes, nécessitant de mettre le 4ème ris en 4ème vitesse ou de tout affaler, ou quand c’était vraiment trop soudain, de prendre la fuite.  Jour après jour, en s’approchant du Pacifique, le vent forcissait. Si les bords de près par un vent de 25 à 30 nœuds ressemblent encore à quelque chose, par 35 à 40 nœuds, notre trace sur le GPS dessinait un Z comme… zeubi ! Ce n’était vraiment pas la peine de s’épuiser pour parcourir 10 miles par jour. Quant à sortir dans le Pacifique, il ne fallait pas y songer ! Depuis notre départ de Puerto Williams, les dépressions déboulaient le long des côtes chiliennes telles des boules de feu, au rythme d’une tous les 2 jours. Autant patienter tranquillement au mouillage en attendant que le vent tourne. Ainsi bloqués par le mauvais temps, seuls au fin fond de la Patagonie, je relisais le livre de Joshua Slocum, qui fut le premier à accomplir un tour du monde à la voile en solitaire (dans les années 1895 !). Il avait vécu la pire étape de son voyage justement dans cette zone.  Après avoir connu mille difficultés pour s’extraire du détroit de Magellan, les vents et la houle démentielle du Pacifique, le repoussèrent illico vers le Sud. Afin de ne pas être propulsé au-delà du Cap Horn, et se retrouver aux Falklands, il chercha refuge dans les canaux. Parvenu de nuit au sud du détroit, il se retrouva entouré d’écume, les milky ways, dans une mer incompréhensible et connut la peur de sa vie. «…nulle part au monde on n’aurait pu trouver une mer aussi mauvaise que ce jour-là près du cap Pilar, la farouche sentinelle du cap Horn » écrit-il dans « Seul autour du Monde ».
Ne souhaitant pas retenter l’expérience de Slocum, nous restâmes dans les canaux. Par petites étapes, toujours en tirant des bords, nous parvînmes finalement dans le détroit de Magellan en empruntant le canal Barbara. Il nous restait 120 miles à remonter au vent dans le détroit avant d’emprunter le canal Smith qui nous conduirait plus au nord.

04Cela faisait bientôt 15 jours que nous avions quitté Puerto Williams et 10 jours qu’il pleuvait sans discontinuer. Cette humidité, plus que le froid ou le vent, nous atteignait profondément. Je décidai de prendre le taureau par les cornes afin de nous sortir de là au plus vite. En tant que capitaine, je décrétai pour tout l’équipage finies les grasses matinées. De son côté, l’équipage rationna la nourriture car nous avions prévu trop juste.

En naviguant 12 heures par jour, on arriverait bien à parcourir ces 120 miles en 6 jours, et sortir enfin du détroit de Magellan. Nous luttâmes ainsi jour après jour contre pluies, vents et marées.  Nous nous couchions épuisés le soir après avoir amarré le bateau aux plus solides arbres de la berge, afin de résister aux rafales qui déboulaient de n’importe quel côté, et pouvaient vous drosser sur les rochers en moins de temps qu’il n’en faut pour enfiler son caleçon et bondir sur le démarreur. Je coupais la nuit l’éolienne dont les hurlements nous empêchaient de dormir.

Mais le plus surprenant est que, malgré cette situation difficile et épuisante nerveusement, notre moral trouvait à se nourrir et à s’équilibrer. Les hautes falaises de granits noirs ruisselantes de pluies, les sommets enneigés, ce ciel perpétuellement gris auquel répondait le gris sombre de la mer, accompagnés par les rugissements du vent qui jouait avec les reliefs, conféraient une beauté surnaturelle à l’univers qui nous entourait. Cette beauté, à chaque fois qu’elle nous pénétrait, nous gonflait d’énergie et de courage.

Le 5ème jour, probablement parce que nous approchions de la sortie du détroit, les conditions météo empirèrent encore, et la mer commença à se former. Beau ou pas, il fallait s’extraire de là sans tarder. Nous étions à présent proche de la peninsula Tamar, où nous pouvions mouiller, d’après le guide nautique de référence sur la Patagonie, écrit par les seuls italiens ayant jamais navigué dans ce secteur. Il ne nous resterait plus, le lendemain matin, qu’à passer le Cap Roda tout proche, puis enfin virer au nord. Mais vers 19H, une bourrasque sous un grain trouva utile d’envoyer 10 à 15 nœuds de plus dans les voiles alors qu’on avait déjà bien 30 à 35 nœuds en moyenne depuis le matin. En enroulant précipitamment le reste de trinquette, je reçus un grêlon dans l’œil, qui me fit l’effet d’un coup de poing. Je m’affalai sous la barre, littéralement sonné. Je m’imaginais déjà borgne avec un bandeau sur l’œil, de retour au bar du Mikalvi pour raconter mes aventures.

– « Dieu a des poings les gars ! Et le détroit de Magellan m’a tout l’air d’être son ring préféré ! »

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dessins Sarah Kabbaj

Dès que j’eus repris possession de mes faibles moyens, je décidai de m’aider du moteur pour atteindre le mouillage de l’île Tamar au plus vite. Et grâce à cela, nous y parvînmes juste avant la nuit. En nous approchant, je trouvais étrange que ce mouillage soi-disant abrité soit aussi accueillant pour les vents d’Ouest, qui s’engouffraient dans le vallon, redoublant de puissance par l’effet venturi. Je fis néanmoins confiance au guide nautique. De toute façon, nous étions à bout de forces. C’était ça ou passer la nuit à la cape dans le détroit, à surveiller les rivages pas vraiment accueillants de l’île de la Désolation, probablement bien nommée par mes prédécesseurs.

Nous mouillâmes donc par 5 mètres de fond sableux face à la plage, et par sécurité, je déroulai les 60 mètres de chaîne. 12 fois la hauteur, ça devrait tenir, pensais-je, car j’avais la paresse d’empenneler une 2ème ancre.

J’étais bien au chaud au fond de mon lit quand une rafale tout droit sortie du cul du diable arracha l’ancre du fond comme une plume et le bateau se mit à dériver à toute vitesse vers les rochers sous les vents. Je bondis dehors, démarrai le moteur et mis plein gaz face au vent et à la pluie. Une chance que j’aie gardé mon caleçon, pensai-je… A 3500 tours/minutes, le bateau peinait à remonter au vent. Mètre par mètre, nous réussîmes à relever l’ancre, profitant de courtes accalmies et prîmes la fuite vers le large. Ouf ! Dans le détroit, le vent soufflait raisonnablement à 30 nœuds, alors plutôt que de chercher un autre mouillage plus abrité, nous tirâmes des bords jusqu’au matin, luttant contre le courant, et pûmes à l’aube enfin passer le cap Roda et abattre vers le nord. Le vent soufflait maintenant à 40-45 nœuds, mais au portant. Un vrai régal ! En 2 heures nous parcourûmes sans effort ce qui nous avait demandé la veille 12h de lutte acharnée.

A 10 heures du matin, nous avisâmes un mouillage bien abrité dans le canal Smith, et dormîmes 2 jours. Au réveil, nous fîmes le point sur la situation. Nous avions mis 3 semaines à parcourir à peine plus de 300 miles et il nous en restait encore plus du double avant de quitter les canaux de Patagonie. Mais qu’importe la distance ! Nous savions qu’un cap avait été franchi, un cap que nous avions rarement eu besoin de dépasser jusqu’ici. Nous nous sentions aguerris pour la suite du voyage.

*Pour cette étape, une équipière éprouvée, (Cf. l’Équipière) avait embarqué à bord d’Antinéa. Sa présence s’est révélée indispensable dans de nombreuses situations, principalement pour les mouillages. En effet, nous avions souvent besoin de tendre des amarres à terre, afin de placer le bateau au plus près du rivage. Chaque mètre compte : vous pouvez être suffisamment abrité à 10 mètres sous le vent d’un relief, alors qu’à 20 mètres, les rafales vous arrachent.

 

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