Dernières nouvelles de Patagonie

Les canaux de Patagonie constituent un immense dédale, formé par les contreforts de la Cordillère des Andes à moitié ensevelis sous la mer. Inutile de préciser que le décor est grandiose ou sublime, les agences de voyage s’en chargent parfaitement bien.
La particularité d’une navigation dans ce labyrinthe est l’isolement total, l’absence de toute présence ou trace d’humanité, hormis quelques petits bateaux de pêcheurs de crabes. Et ce qui constitue le luxe ultime, pas de connexion internet ou de réseau téléphonique. Nous sommes absolument tranquilles de ce côté-là.

Il nous fallut deux mois pour remonter des îles du Cap Horn jusqu’à celle de Chiloé, qui marque la fin de la Patagonie chilienne. Pendant des semaines, nous longions des rives vertigineuses, couvertes de végétation en bas et de neige en haut. Le sol était recouvert d’un épais tapis de mousse, rendu spongieux par les pluies quotidiennes. C’était, vous l’avez compris, un rivage plutôt hostile aux randonneurs. Chaque soir, nous jetions l’ancre dans une crique abritée des vents dominants. Nous tendions des cordages à terre pour amarrer solidement le bateau au cas où une rafale de vent se mettrait en tête de nous chasser de là. C’était une des spécialités de la région, servie par les diligents Williwaws. Le matin, une fois l’ancre levée et les amarres rangées, nous progressions vers le nord, en tirant des bords. Le vent du Pacifique, qui soufflait en général du nord-ouest à cette latitude, s’engouffrait dans les canaux comme un gosse dans une foire. Après le passage du Détroit de Magellan, la navigation se fit plus paisible. Nous usions raisonnablement nos forces, en naviguant 8 à 10 heures par jour, avec des haltes plus longues lorsque nous croisions un beau mouillage, ou lorsque la météo l’exigeait. Nous vivions là une délicieuse routine que seuls les caprices de la nature pouvaient troubler. Nous étions hors du temps. Ou plutôt, nous étions parfaitement dans le temps présent, avec la sensation d’en disposer à l’infini.

Les pêcheurs de crabes faisaient des campagnes de plusieurs semaines dans les canaux, sur de vieux  rafiots à peine plus grands que notre voilier. Comme ils connaissaient les meilleurs abris, nous allions souvent mouiller près d’eux. Ils venaient de Punta Arenas sur le détroit de Magellan, de Chiloé ou de Puerto Montt plus au nord. C’était le travail le plus isolé du monde. Il rendait les hommes calmes, bons et taiseux. Mais quand ils rentraient à terre pour livrer leur pêche et retrouver leur famille, ils se sentaient perdus. Le temps leur échappait. Je les imaginais sans mal, débarquer chez eux béats et hirsutes, après un ou deux mois passés dans les canaux. Leurs femmes devaient se pincer le nez, et leurs gamins les prendre pour des vieux crabes…. Ils repartaient au bout de quelques jours. Bien qu’ils n’en vissent pas l’utilité, ils me demandèrent si beaucoup de gens faisaient, comme nous, le tour du monde en voilier. Je sentis que c’était à mon tour d’y aller de ma confidence. Très peu, leur dis-je, et moins qu’avant je crois. Il y a bien des millions de propriétaires de voilier, mais très peu d’entre eux font le tour du monde avec. Ils n’ont plus le temps ! Maintenant ils ne font guère plus que le tour de leur bateau… Sur ces bonnes paroles, nous trinquâmes. Salud ! Libertad siempre !

Après avoir dévoré les centollas que les pêcheurs nous offrirent (les centollas sont une sorte d’araignée de mer pouvant atteindre un mètre d’envergure !), nous reprîmes notre voyage. Avant de poursuivre, il faut vous préciser, et de cela les agences de voyage n’en parlent pas, qu’il pleut tout le temps dans cette région. J’insiste donc sur ce point : le climat est épouvantable dans les canaux de Patagonie. Quand il ne pleuvait pas, il neigeait, et parfois une violente grêle punissait ceux qui avaient le nez en l’air !
Voici la description qu’en fit Saint-Loup qui vécut en exil en Patagonie : « la neige tombait depuis 30 jours. Avec la même rigueur que la pluie. Elle ne transfigurait pas le paysage. C’était une neige triste, pelliculeuse, elle rétrécissait encore plus l’univers mou, sans fond ni forme où tout, même la chair vivante, semblait pourrir ». (Extrait de « La nuit commence au Cap Horn »)
Même si je trouve que Saint-Loup exagère, je comprends aisément qu’on qualifie ce décor de sinistre. Tout paraissait absolument gris. Le ciel, la mer, la roche, la neige, la végétation n’affichaient aucune couleur. Même les pêcheurs étaient sombres et graves. Mais au fil des semaines, notre impression changea. Équipés de cirés en caoutchouc, (seule barrière efficace, le Goretex ™ ne vaut rien !), nous passions des heures dans le cockpit, sous la pluie, à regarder défiler les paysages. L’eau suintait des hautes parois rocheuses, les falaises ruisselaient, les arbres dégoulinaient. L’eau était partout. Les éclaircies semblaient irréelles et détonantes dans cet océan de nuages. On aurait dit que le bleu n’avait rien à faire dans le décor. D’ailleurs, il disparaissait aussi vite qu’il apparaissait.
N’étant pas distrait par les chatoyantes et trompeuses couleurs de la nature, nous avions tout le loisir d’observer des phénomènes moins « tape à l’œil », comme les mouvements et métamorphoses de l’eau. Ce spectacle nous faisait rêver d’une façon totalement indécente. Nous passions l’essentiel de nos journées à observer l’eau qui dévale la montagne, les nuages qui traversent le ciel, et la pluie qui tombe. Nous étions merveilleusement improductifs. Nous traiterait-on de flâneurs, de contemplatifs, de dilettantes, que c’eût été bien en dessous de la réalité.
Sur un même flanc de montagne, des centaines de petits filets d’eau d’un blanc brillant descendaient en serpentant depuis les sommets enneigés. Ils formaient des dizaines de ruisseaux, qui se rejoignaient l’un après l’autre pour former des rivières. Ces rivières se déversaient dans des lacs d’où sortaient des torrents, qui enfin rejoignaient la mer. Les petits ruisseaux pouvaient être incroyablement nombreux, longs et tortueux, ou ridiculement courts et filiformes. Les rivières chutaient en cascade ou se faufilaient dans les vallons, les torrents couraient avec force sur leur lit de cailloux en faisant un tel bruit de fureur que nous l’entendions depuis le bateau. Mais le torrent a beau faire, la star de ce spectacle est, sans conteste, le glacier qui plonge dans la mer. Il s’annonce par de petits icebergs, les tempanos, qui sortent de ses entrailles et dérivent des jours dans les canaux avant de fondre. Il n’est pas rare d’y voir se prélasser une otarie ou un banc d’oiseaux. À croire que, comme les enfants, ça les amuse aussi de se laisser dériver sur un radeau de fortune. Mais ces tempanos, même petits, pouvaient sérieusement endommager la coque de notre bateau, et nous obligeaient à la plus grande vigilance.
Très lentement, sur la pointe des pales de notre hélice si je puis dire, nous nous approchâmes de ces hautes falaises de glaces hérissées de pics. Notre bateau semblait si petit et si fragile face à un tel monstre, qu’il craignait sans doute de le réveiller. Déjà, nous sentions son haleine froide et minérale, chargée de l’odeur des roches qu’il charrie et broie pendant des années. Le glacier est un géant à la digestion difficile. Pas une minute ne se passait sans que ne survienne un terrible grondement, comme celui d’un monstrueux estomac, suivi d’une dégringolade de blocs de glace dans la mer.
En scientifique de formation, (mais pas de profession je vous rassure !), je tentais de m’expliquer la raison de tant de pluies. Cette eau n’arrivait pas de nulle part, ni sans raison. Par la formidable énergie du soleil, elle s’était évaporée du Pacifique. Ensuite, l’air du large chargé d’humidité, conduit par les fortes et incessantes dépressions qui longeaient la Cordillère des Andes, se précipitait sur la Patagonie. L’air s’élevait, se refroidissait, l’eau se condensait, retombait sur les reliefs, coulait dans les rivières et retournait à la mer. C’était un travail colossal, qui demandait une énergie considérable. Et tout ça pour quoi ? Plusieurs hypothèses s’offraient à notre entendement de rêveurs impénitents. Dieu avait-il voulu préserver cette région des touristes ? C’était un combat perdu d’avance. Pour permettre la vie sur terre ? En réalité, seule une infime partie de cette eau était absorbée par les végétaux et les animaux, ainsi que par votre humble narrateur qui allait de temps en temps remplir ses bidons dans les ruisseaux. 99% de cette eau ne faisait que creuser, raviner, éroder, charrier la terre des montagnes. Encore quelques millions d’années et elle aura fait disparaître la Cordillère des Andes. A moins que de nouvelles formidables éruptions n’élèvent de nouvelles montagnes au-dessus des mers…

Cette Terre est le théâtre d’un formidable jeu de forces démentielles et éternelles, où les acteurs essentiels sont l’eau, la terre, le vent, et le soleil. Les êtres vivants ne sont que des figurants, minuscules, superficiels, éphémères. Nous par exemple, quelles traces allions-nous laisser dans cette Patagonie, que le sillage d’un voilier, quelques empreintes de pas sur le rivage, et des carapaces de centollas vite recyclées par la nature ? Aucune. Ici, nous n’étions que des esprits qui passent, pensent, et prient. En définitive, seule la Patagonie allait laisser des traces en nous.
Mais nous n’en ressentions aucune frustration.
Par je ne sais quel miracle, peut-être dû à la lenteur respectueuse de notre voyage en son sein, elle nous fit partager un peu de son éternité. Nous comprenions alors que ces deux mois de navigation en Patagonie étaient un avant-goût du grand voyage, pour lequel l’important n’était pas que l’Homme laisse des traces sur terre, mais bien que la Terre laisse des traces en lui.

Quand nous quittâmes les canaux et sortîmes dans le Pacifique, au niveau du golfe de Penas, un magnifique soleil nous salua et avec lui toute la Création se révéla. Cela nous fit l’effet d’une immense clameur. Oui c’est cela ! Une clameur de couleurs. Je regardai le rivage avec stupéfaction : la végétation arborait toute une palette de verts magnifiques. C’était pourtant la même végétation que dans les canaux. A ce moment-là, nous eûmes comme l’impression de sortir d’un imperceptible envoûtement.

 

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Aquarelles Sarah Kabbaj

 

 

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Dans le pacifique

 

2 Comments

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  1. Bonjour 🍀 de Bamako 🇲🇱

    Ce récit est absolument ✨féerique ✨ et j’admire ton énorme courage, ton insatiable curiosité et cette folie du voyage qui t’habite au quotidien. Je me permets de te poser quelques questions 😊 Questions techniques : Depuis longtemps, je suis admirative des photos que tu prends (ce périple et aussi du bateau La Gracieuse, les 4 piscines etc.). Comment fais tu !? (location de drônes 🤔)

    Questions sécuritaires : si un bloc de glaces vient par malchance juste s’effondrer sur ton bateau, ou autres incidents « graves », as tu un organisme spécialisé qui pourrait intervenir ?

    Alors, Capitaine, bon vent 😉💨🍀

    Dominique Semega

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