Con in fine

Lettre d’un français de l’étranger à un français de France

Mon cher compatriote,

Depuis bientôt 3 mois, tu vis sous le feu nourri d’un intense pilonnage médiatique auprès duquel la propagande de Staline ressemble à une réclame pour de la cire à moustache !

Noyé sous un déluge d’informations, abasourdi par le vacarme journalistique, enfumé par les milliers de fausses rumeurs, il t’est difficile de te faire ta propre opinion sur cette crise sanitaire. D’autant que l’opinion publique qui pourrait te servir de point de repère dans la tourmente fait l’objet de toutes les manipulations.
Inutile de rechercher les responsables. Vas donc trouver un coupable dans une meute !

En vivant à l’étranger, on échappe quelque peu à ce maelstrom. D’ailleurs, n’étant pas soumis à la même emprise des médias, il n’est pas rare de se retrouver en décalage avec l’émotion communément ressentie dans notre pays devant l’actualité.
Après quelques années d’expatriation, je ne tardais pas à trouver le JT national français affligeant. Son entame grave, son ton compassé, cette sensiblerie dégoulinante, ses interviews mièvres et bien-pensants, et pour finir, son réjouissant petit fait divers, comme un rayon de soleil offert à des rats de laboratoire, sont au journalisme ce que le monde de Bambi est à la politique chinoise.

Ce feuilleton à l’eau de rose que tu suis depuis ta naissance, l’actualité française, déforme ta sensibilité en sensiblerie. Ta peur est devenue terreur, tes désirs, dépendances, ta compassion, pitié, tes joies, hystéries… Ce phénomène s’est accéléré ces dernières années par la prolifération des médias sur Internet.

Vu de ma brousse, il me semble que ton cerveau a été dépassé par toutes ces nouvelles technologies. Il y a moins de 20 ans, tu as accueilli Internet comme un nouvel espace de liberté et d’ expression. Pourtant internet signifie « filet international » en anglais. Il ne fallait pas être bien malin pour deviner qui serait le poisson… Et en français on l’appelle la toile : c’est pratique pour se poser et discuter, à condition de ne pas perdre de vue l’araignée !

Je me rappelle de cette conversation avec mon chef de village il y a une dizaine d’années, quand je lui expliquais le fonctionnement de mon smartphone… pardon ! de mon téléphone connecté. Connecté à quoi ? me demanda-t-il circonspect. Connecté à toutes les informations, lui répondis-je. Son regard se dilata comme s’il entrevoyait l’Apocalypse… A tout et n’importe quoi ! bougonna-t-il.
Dans la tradition orale africaine, la parole est une puissance créatrice sacrée. Elle engage la personne qui parle. Si l’on peut s’exprimer sans en payer les conséquences (dans le cas bien trop fréquent où elles seraient néfastes), alors le monde est perdu.

La situation présente semble lui donner raison. L’Occident perd les pédales.  Emporté par ses émotions dénaturées, il s’exprime à tue-tête sur ses réseaux connectés au reste du monde.  Il véhicule l’angoisse, la terreur, la pitié, l’hystérie … et répand sur la planète un climat anxiogène. (Et surchauffé !)
Stop ! arrête-toi de parler ! écoute ! pas les médias ! ton cœur ! ton voisin ! ton bon sens ! Retrouve tes émotions vraies ! Ecoute ta peur ! Ecoute ta compassion, qui est amour, mais garde ta pitié qui est mépris.

Tu t’attendris devant ton JT qui encense les bons côtés du confinement : le temps retrouvé, la nature qui respire, les objectifs de la COP21 enfin accessibles, … Tu penses que rien ne sera plus jamais comme avant. Tu as raison, mais tu te trompes sur le sens de l’Histoire. Après ce sera pire.

Au Mali, cela fait bientôt 10 ans que nous, occidentaux, sommes confinés sur initiative de nos gouvernements. Au départ, comme toi aujourd’hui, nous avions subi des mois durant, un bombardement continu des médias français à propos des prises d’otages au Sahel.  Tout le monde a commencé à flipper alors que le danger était très relatif. Ce confinement ne devait durer que le temps nécessaire à ce que tout revienne en ordre. Mais rien n’est revenu en ordre, bien au contraire, un immense désordre en a découlé. Et c’était tout à fait prévisible. Ces mesures extrêmement radicales ont eu pour effet de détruire le tissu social, économique et culturel qui s’était tissé depuis des décennies entre l’Occident et le Sahel.

La privation de liberté « librement » consentie (lire la « fabrication du consentement » de Noam Chomsky et Edward Herman) est presque toujours irréversible car elle entraîne un recul de l’imaginaire et de la pensée. C’est bien plus dangereux qu’un emprisonnement forcé car celui-ci provoque généralement la rébellion. Dans le cas présent, c’est toi qui te construis ta propre prison.
Le problème n’est pas le confinement. Quand ça chauffe au dehors, il est naturel de se mettre à l’abri. Le problème c’est la manière dont il est décidé et imposé. On a jugé, en haut lieu, que tu n’étais pas assez grand pour faire les gestes barrières, pourtant accessibles à un enfant de 2 ans. Cette infantilisation du citoyen n’augure rien de bon.
Après cette période de confinement, tes libertés risquent de se réduire pour toujours. Avec la trouille bleue que tu viens d’avoir, tu seras prêt à accepter tout un paquet de nouvelles normes de « sécurité sanitaire ». D’énormes normes planétaires débiles. Alors comme nous au Sahel, tu finiras parqué, comme des brebis dans un enclos sécurisé.

Cher compatriote, le monde doit changer après le confinement, je te rejoins sur ce point. Mais si ce changement doit reposer sur toi, sur ta force, ton imagination, ton bon sens, alors je crains fort que tu ne perdes du terrain en restant devant ta télé à écouter les infos.
On te dit que c’est la guerre ? C’est exact. C’est une guerre d‘occupation.  Une armée bien rodée aux méthodes du bourrage de crâne occupe le plus précieux espace de liberté et de création : ta pensée.

Française, français ! Aujourd’hui le même choix qu’en 1940 s’offre à toi : entrer en résistance, rejoindre la zone libre ou… rester con in fine !

3 Comments

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  1. Rassure toi Hervé tout le monde n’est pas devant un écran, le changement arrive dans un calme intérieur de plus en plus grand, dans une clarté d’esprit de plus en plus intense, et dans une action qui s’aligne sur l’essentiel, la compréhension, la compassion, la non discrimination et la joie.

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  2. Merci pour ce petit rappel ! De retour en France, notre Lorraine, depuis 6 ans, je suis passée de sage à névrosée en un clin d’oeil. Prise dans la toile. 4 ans de Mali balayés ou presque. Même en se tenant à l’´écart, ça reste difficile de ne pas être happée. Au plaisir de vous lire.

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  3. Il t’est sans doute plus aisé que la plupart d’entre nous de mesurer à quel point nous pouvons être dépendants et conditionnés par les infos , les reportages , les témoignages savamment orchestrés par les médias . Le pouvoir .
    Tu es un expatrié et aujourd’hui voileux , tu devines la manipulation et rejette la sinistrose ambiante , tant mieux .
    Le monde dont lequel nous vivons nous semble de plus en plus restreint alors qu’il est vaste dit-on . les hommes se meurent , la nature brûle , nos esprits se figent dans un questionnement anxiogène .
    Mais ne vois tu pas là , regarde , regarde bien , ne vois- tu pas ce qui ressemble à un horizon , n’est-ce pas une voile ?
    Bon vent Monsieur .

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