Mort du migrateur

 « Il faudra repartir. » Nicolas Bouvier

Les frontières terrestres et aériennes de la plupart des pays du monde ont été fermées il y a quelques mois, pendant que je faisais paisiblement le tour du monde à la voile. Peu de temps avant cette fermeture, j’avais laissé mon voilier dans une marina bien abritée à Valdivia au Chili. Il me fallait régler quelques affaires en France, un aller-retour en avion de quelques semaines pensais-je.
Depuis lors, il m’est impossible de rejoindre mon bateau et de poursuivre mon voyage. 

« Le gouvernement chilien a fermé ses frontières aux étrangers et aux non-résidents. Aucune exception ne sera faite pour les navigateurs ! » me fait-on savoir au ministère chilien des Relations Extérieures avec humeur. Visiblement, ma démarche leur a semblé complètement déplacée dans le contexte actuel.

N’ayant nulle part où aller, j’ai pu observer les inquiétantes conséquences de cette immobilité sur mon psychisme de migrateur. 
J’ai senti mon esprit s’engluer peu à peu dans les méandres du quotidien, du statique, mes pensées se noyer dans un brouillard d’informations inutiles, mon estomac se nouer à force de mal digérer les perpétuelles incitations à la peur de mon entourage. Puis, j’ai senti mon pas devenir plus lourd, mon corps s’avilir, mon imagination perdre du terrain… La joie, la force, le désir que m’apportaient les grands voyages se désagrégeaient peu à peu… Finies les transcendances de l’âme, les fulgurances de l’esprit, les envolées de la pensée, les courses folles vers l’horizon… ! Lentement mais sûrement, je sentais en moi s’éteindre le rêve qui depuis toujours m’emportait vers l’ailleurs.

Comment réagiraient les baleines, les albatros si l’on interrompait leur migration éternelle ? Ne deviendraient-ils pas fous si on les empêchait de remonter au nord ou de descendre au sud quand leur horloge biologique leur commande de le faire ? Se laisseraient-ils mourir devant l’inanité d’une vie sédentaire ? Manqueraient-ils tout simplement d’oxygène comme ces poissons dont les branchies ne fonctionnent qu’en mouvement ? S’accommoderaient-ils d’une telle régression de leur espace de liberté sans perdre l’essence même de leur être, sans régresser eux-mêmes, puis mourir à petit feu ?

Un jour, par bête compassion, un ami résidant en Afrique a recueilli une tortue chez lui. Comme elle « traînait » dans la rue et risquait de se faire rouler dessus par des mammifères pressés, il a voulu la mettre à l’abri dans son jardin. C’était une tortue terrestre d’environ cinquante kilos, qui semblait n’avoir qu’un seul impératif : aller vers l’ouest. Elle passait son temps la tête collée au mur d’enceinte de sa propriété. Elle cherchait par moments à le contourner, mais jamais à partir dans une autre direction. Elle n’avait aucun appétit pour les belles salades qui poussaient dans les potagers derrière elle.

Certaines tortues possèdent un sens de l’orientation très développé peut-être dû à la présence de magnétite dans leurs cellules, laquelle les rendrait sensibles au champ magnétique terrestre. Cette magnétite est également présente dans des parties du cerveau humain. Certains hommes auraient-ils plus de magnétite que d’autres ?

Ce n’est pas exactement ce que j’écrivis à l’ambassade de France à Santiago du Chili. Plus prosaïquement, je tentai de leur expliquer que mon bateau constituait tout à la fois ma résidence, mon outil de travail, et mon véhicule. Cela méritait bien un laissez-passer… Là encore, j’essuyai un refus plutôt sec ! 

Finalement, cette tortue, que mon ami se vantait d’avoir sauvée d’un possible accident de la circulation, se mourait de désespoir dans son jardin… Tels sont les dangers de la sensiblerie alliée à l’ignorance. 

Car les espèces non migratrices comprennent mal leurs frères migrateurs qu’elles prennent tour à tour pour des vagabonds, des migrants ou des touristes ! Elles pensent que le but de la migration se limite à une simple quête de nourriture. Pourtant, ce n’est pas l’impression que donnent les albatros quand ils dansent au-dessus des grandes houles océaniques, ou les baleines qui multiplient les ballets aquatiques tout au long de leur voyage. Ces êtres vivants sont si heureux de leur liberté qu’ils en font régulièrement la démonstration, comme une bande de joyeux drilles qui courent en dansant. Car au cours de leur migration, ils aiguisent leurs sens, leur esprit, leur corps, et font le plein de joies puissantes. 

Les gouvernements n’ont pas tenu compte des humains migrateurs quand ils ont décidé de fermer leurs frontières. Ni des dangereux déséquilibres que cette mesure engendre. Car en toute chose l’équilibre est dans le mouvement et la variation : les variations de pression de l’air s’équilibrent par la libre circulation des vents, celles de la température de l’eau par les courants marins, le jeu des forces telluriques par la dérive des continents, et l’évolution des espèces vivantes par la migration. Sur terre, en permanence, tout bouge, tout change et tout se meut. Chaque jour des centaines de millions d’organismes vivants franchissent nos « frontières » par air, mer ou terre, et par cet acte circulatoire, participent à l’équilibre du vivant. Des centaines de millions… mais plus l’homme ! 

C’est ce que je tentai vainement d’expliquer à l’agent de la compagnie aérienne Iberia qui refusait de me laisser embarquer sur le vol Madrid-Santiago. Après tout, je n’allais survoler que quelques heures le territoire chilien, avant de rejoindre mon bateau et d’appareiller pour la Polynésie. Mon impact bactériologique sur le Chili serait totalement négligeable… Mais les directives du gouvernement chilien étaient strictes, et le rôle de l’agent se limitait à les appliquer. 

Les gouvernements ont une approche purement rationnelle du monde. Leurs règles s’imposent par le simple calcul mathématique. Engagent-ils des migrateurs, des navigateurs, des grands voyageurs dans leurs institutions ? Demande-t-on aux fonctionnaires internationaux ou aux personnels des ambassades un Bac+ 5 ans de voyage ? Non ! Les fonctionnaires sont par essence sédentaires. Formatés dès leur plus jeune âge, leur esprit tente de comprendre la vie, l’humanité, la nature, par le calcul. Pour simplifier leurs calculs, ils construisent des systèmes, élaborent des modèles et mettent en place des mécanismes ou des procédures. 
Ce projet calculatoire est dangereux, prévient le philosophe Martin Heidegger dès 1954 dans son essai La question de la technique : «… par son caractère démesuré, il rejaillit non seulement sur la nature mais sur le sujet lui-même. »  Il conclut en résumé que « le propre du mécanisme qui accompagne la technique est d’expliquer toute vie, y compris la vie psychique, en partant d’éléments isolés et non pas de la cohésion du sens du vécu ».

Pour tenter de comprendre l’univers, l’Homme moderne s’est spécialisé dans tous les domaines imaginables. Mais est-ce la bonne méthode ? Car autant il est facile, et pour tout dire divertissant, à partir du tout d’approfondir ses connaissances dans des domaines particuliers, autant il est impossible de reconstituer un tout à partir de celles-ci. 

Le migrateur n’ est que la dernière d’une longue lignée de victimes de ces erreurs administratives. Depuis les débuts de la conquête du monde par les Occidentaux, les fonctionnaires de l’administration coloniale ont imposé aux peuples nomades de se sédentariser, avec les résultats catastrophiques que l’on connaît. Les Indiens d’Amérique, les chasseurs-cueilleurs d’Afrique, les Aborigènes d’Australie ont très vite dépéri, emportant avec eux des connaissances précieuses.  Ce besoin administratif de parquer les êtres humains a provoqué la plus grande perte jamais subie par l’Humanité. Une perte de connaissances que toutes nos avancées scientifiques ne pourront jamais compenser.

Cette fermeture généralisée des frontières est une première dans l’histoire de l’Humanité. Par cette mesure sans précédent, l’Homme accélère sa déconnexion avec les grands courants terrestres, et perd ses espaces de liberté. 
Le migrateur ne s’est pas attardé sur les bancs de l’école, il n’a pas d’horaires de travail et ne possède pas de bureau. Par contre, il sait au fond de lui qu’en s’enfermant de la sorte, l’être humain accumule une telle quantité de frustrations qu’il ne pourra bientôt plus trouver les ressources pour s’en sortir. 

Comment des êtres devenus à ce point faibles, peureux et strictement rationnels, pourront-ils un jour retrouver la force, le courage et le rêve ? Comment des prisonniers pourront-ils recouvrer leur liberté s’ils s’ingénient à perdre les clés ?

Au large de la Terre de Feu

1 Comment

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  1. Restez positif, ça ce debloqueras un jour!
    Pendant mon TDM de 2007 a 2018 j’ai eu un tas d’ennuis mais c’est un peu la règle du jeu
    Êtes-vous obligé de payer le port actuellement ?
    Quand vous aurez rejoint votre bord où irez vous?
    En tous cas bon vent

    J'aime

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