L’impossible carpe diem

J’éprouvais quelque appréhension en rentrant en France après six mois passés à l’étranger. M’adapterais-je à cet univers paranoïaque dans lequel le monde moderne avait basculé ? J’arrivais il est vrai, d’une région où le coronavirus ne faisait pas peur à un moustique : l’Afrique noire.

En débarquant à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, je ressentis immédiatement un pincement au cœur, car les visages des femmes étaient masqués. Je perdais ainsi le principal intérêt d’une escale à Paris.
Mais je décidai malgré tout d’explorer la région plus en profondeur. J’empruntai le RER B. En contemplant la banlieue morne qui défilait derrière les vitres sales, les visages sombres et les corps voutés errant sur les quais, j’eus la brutale impression que le bonheur s’éloignait irrésistiblement de l’humanité. Ajoutez à cela l’inquiétude et l’ahurissement qui se lisaient dans le regard des passagers et vous vous seriez cru parvenu aux portes de l’enfer.

On éprouve toujours cette sensation étrange quand on rentre d’Afrique, et la crise sanitaire actuelle n’a fait qu’accentuer ce phénomène.
Pourquoi les Africains ont-ils l’air si heureux et si insouciants et les Européens si tristes et si soucieux, alors que les premiers n’ont rien et que les seconds ont tout ?
Est-ce donc la peur de perdre leurs acquis qui préoccupe les uns et la sensation de n’avoir rien à perdre qui donne le cœur léger aux autres ?
Ou bien est-ce plutôt un immense espoir déçu qui attriste les Européens et un espoir insensé qui ravit les Africains ?

Cette descente précipitée – par la crise sanitaire – aux enfers est une extraordinaire volte-face de l’Histoire de l’Occident. Il y a un siècle, ses merveilleuses innovations technologiques semblaient démontrer sa supériorité sur toutes les autres civilisations et lui promettaient un avenir radieux. Les Occidentaux étaient convaincus que le progrès allait rendre les hommes heureux, leur apporter la prospérité, la paix, la sécurité… En un mot : le paradis !
Les plus humanistes pensaient que ce progrès devait être partagé avec tout le reste de l’humanité, même s’il fallait pour cela aider certains peuples à s’en convaincre… Ainsi, en 1962, René Dumont écrivit un livre qui servit de référence aux acteurs du développement : l’Afrique noire est mal partie. Ce qui sous-entendait que l’Europe, elle, était bien partie.

Cette certitude d’être sur la bonne voie commença à être sérieusement ébranlée à la fin du xxe siècle, quand on s’aperçut que le mode de vie des personnes qui achetaient et utilisaient ces innovations n’était pas écologique.
Un second séisme de plus forte magnitude se fit ressentir le 11 septembre 2001. Depuis ce jour, les Occidentaux ne se sentent plus en sécurité nulle part, même là où rien ne les menace.
Vingt ans plus tard, une simple épidémie fait basculer l’Occident dans une peur paranoïaque et s’apprête à anéantir définitivement la croyance en sa capacité à bâtir un avenir meilleur.

Les grands dirigeants tentent toujours de nous convaincre qu’en persévérant nous y arriverons. Ils sont peut-être sincères. Mais je ne crois pas qu’ils empruntent souvent le RER, ni qu’ils aient habité au fin fond de la brousse africaine.
Selon moi, il faut abandonner purement et simplement cette croyance afin de renouer avec l’insouciance et le bonheur qui sont les caractéristiques principales de la vie terrestre. Les hommes n’ont pas pour mission de bâtir un monde meilleur, mais celle de vivre pleinement le présent.
Pour déconstruire cette croyance fortement ancrée dans les esprits occidentaux, il faut remonter à sa source, qui se trouve en partie dans la religion chrétienne. Au fil des siècles, en entretenant une peur de l’au-delà, cette religion réussit à modifier en profondeur la nature humaine afin que celle-ci se souciât plus du futur (le paradis) que du présent (la vie terrestre).
Cela ne fut pas le cas d’autres civilisations.
Quand James Cook découvrit les archipels du Pacifique pour la première fois en 1766, il chercha à comprendre les principes religieux des Polynésiens. James Cook fut l’un des plus grands explorateurs de l’histoire de l’Occident, mais il n’avait pas ce fâcheux défaut d’être aussi un conquérant. Il se contentait d’observer et, bien qu’il s’en cachât adroitement, d’apprécier.
Voici ce qu’il relata d’une cérémonie funèbre à laquelle il avait assisté aux îles Fidji :
« On s’attendait, d’après la sévère rigueur avec laquelle ces cérémonies funèbres sont accomplies, qu’elles fussent destinées à assurer la félicité par-delà la tombe : mais leur objet principal se rapporte à des choses purement temporelles. Car ils ne semblent guère concevoir de punitions (dans l’au-delà) pour des fautes commises pendant la vie terrestre. Ils croient cependant que c’est sur la terre que l’on reçoit les justes punitions, et par conséquent, ils essaient par tous les moyens de rendre leur divinité propice»

Quand survenait une catastrophe, les Polynésiens accomplissaient des sacrifices destinés à s’attirer la faveur des dieux. Sitôt les sacrifices terminés, ils retrouvaient l’insouciance, la joie et la gentillesse qui les caractérisaient et ne cessaient de séduire les équipages des navires, comme si leur devoir le plus sacré était de rendre le quotidien aussi réjouissant que possible.
Selon de nombreux témoignages, les Européens qui découvrirent ces îles ne concevaient pas une meilleure image du Paradis terrestre. Or c’était un paradis inaccessible pour eux, car ils étaient engagés dans des missions dont ils ne pouvaient se libérer : celles imposées par l’Église et celles imposées par leurs employeurs. J’imagine néanmoins que cette vision du paradis ici et maintenant plutôt qu’ailleurs et plus tard dut en tenter plus d’un…

Au début de l’ère industrielle en Occident, les grands dirigeants prirent le relais des prêtres. Pour pouvoir bâtir leurs grandes entreprises, il leur fallait transformer l’homme en employé afin qu’il choisît de lui-même de s’enraciner dans un travail monotone plutôt que de jouir de la vie comme elle vient.
Pour ce faire, les grands dirigeants continuèrent donc d’alimenter cette peur du futur et cette idée de devoir bâtir un monde meilleur. Ce conditionnement intense et d’une durée extrêmement longue métamorphosa peu à peu l’homme naturellement spontané, joyeux et insouciant en homme calculateur, soucieux et précautionneux à l’extrême.
Je tenais là une explication plausible de cette impression ressentie dans ce RER parisien. Restait à savoir comment, en Afrique, on parvenait à garder le moral dans ce contexte particulièrement anxiogène.

En Afrique, notamment dans les villages où perdure la société traditionnelle, les populations ne semblent pas très enclines à adopter le mode de vie occidental. Contrairement aux Amish, elles ne refusent pas les nouvelles technologies. Au contraire, elles s’en émerveillent le plus souvent et conçoivent une sincère admiration pour ceux qui les créent. Cependant, elles ne peuvent se résigner au conditionnement individuel et à l’organisation mortifère qu’il faut mettre en œuvre pour inventer, produire, vendre et utiliser ces produits complexes.

Un jour, alors que je prenais le thé avec le chef du village où je résidais, j’assistai à une discussion entre un jeune homme et les conseillers du chef. C’était un jeune qui avait voyagé en Europe et en était revenu avec l’idée d’investir dans son village. L’une des principales activités des villageois était le ramassage de sable qui s’effectuait à la main. Entre ceux qui le ramassaient au fond du fleuve, ceux qui le déchargeaient, ceux qui le rechargeaient sur les camions et ceux qui le transportaient, cela donnait du travail à plus de cinq cents personnes  organisées en petites unités de cinq à dix individus qui se partageaient équitablement les revenus que cette activité procurait.
Le jeune entrepreneur voulait acheter une pelleteuse, du type bulldozer – Dieu, que ce nom est suggestif ! – pour charger le sable dans les camions. Il avait demandé au préalable la permission aux anciens, comme c’est la coutume là-bas. Après plusieurs jours de réflexion, les vieux venaient de lui donner une réponse négative. Leur discussion portait sur les raisons de cette décision jugée rétrograde par le jeune homme.
Les vieux arguaient que cette innovation allait en appauvrir beaucoup pour en enrichir un seul… Et même si celui-ci se serait par la suite montré généreux – il s’était engagé à construire une nouvelle mosquée pour le village – cela n’aurait pas compensé les déséquilibres générés par une modification brutale de l’économie du village. Il y aurait eu des jaloux, des aigris, des dégoûtés… Tout bien pesé, les vieux ne pensaient pas qu’une telle innovation pût être, dans l’immédiat, bénéfique pour le village dans son ensemble.
Sur le plan des innovations, les vieux ne comprenaient pas grand-chose, mais ils maîtrisaient parfaitement les équilibres sociaux et économiques de leur village. Et c’était là une priorité acceptée par tous.
Toute innovation est bonne, car c’est une manifestation de l’intelligence de l’homme. Mais à quoi bon se presser pour la mettre en application ? La vie présente n’est-elle pas déjà assez belle comme ça pour que l’on éprouve le besoin d’en changer à tout prix ? semblaient penser les anciens… 

Ce que l’on peut retenir de cette histoire est que le facteur temps est essentiel dans l’administration d’une société. Or, c’est une constante sous toutes les latitudes, les jeunes sont pressés alors que les vieux ont tout leur temps. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans ce village, les décisions finales sont prises par les anciens. Et après toutes ces années, ceux-ci n’avaient pas trouvé de meilleur moyen de préparer l’avenir que celui de respecter le présent. 
On ne saurait d’autant moins leur donner tort que le mode de fonctionnement de ce village africain était hautement plus écologique que celui d’un village en Europe bénéficiant des dernières technologies vertes.
J’avais trouvé là quelques raisons pour expliquer la bonne humeur et l’optimisme à toute épreuve que l’on ressent en Afrique.

En Occident, l’Église, les grands dirigeants et, pour finir, le progrès technologique sont allés dans le même sens et ont renforcé tour à tour cette croyance : notre mission est de bâtir un avenir meilleur pour nos enfants.
Or, malgré les sacrifices consentis par des dizaines de générations en Europe, force nous est de constater que ce monde meilleur ne semble pas près d’advenir. La tendance est même plutôt à l’inverse. De fait, la nouvelle génération est plus encline à accuser qu’à remercier ses aînés pour ce qu’ils ont fait.

Sacrifier le présent à l’avenir rend-il les hommes plus avisés ? Ne faudrait-il pas plutôt réapprendre à vivre au présent et laisser les générations futures s’occuper du futur ?
Après tout, il n’est pas impossible que cela nous conduise à adopter un comportement plus sensé au quotidien que celui que nous observons aujourd’hui…


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