L’exil du navigateur.

Aujourd’hui, dernier jour de l’année 2020, je songe que je dois être l’homme le plus isolé du monde. Seul sur un voilier, à plus de mille miles de toute terre habitée, voilà des jours et des jours que ce bien aimé océan Pacifique me berce dans ses bras immenses et apaise mon âme.

À la fin de chaque étape importante de sa vie – et cette année en fut une pour moi – on ne peut s’empêcher de repenser aux évènements qui s’y sont déroulés. En la passant au filtre du souvenir, on cherche à l’intégrer à l’ensemble de notre vie. Et si l’on y parvient, on voit alors se redessiner les cartes du destin. 

Cette année, j’ai frôlé le naufrage. Le pire genre de naufrage qu’un navigateur puisse connaître : vivre exilé loin de son bateau. Mais revenons au début de l’histoire, qui avait merveilleusement bien commencé.

Je naviguais depuis plusieurs mois dans les canaux de Patagonie, aussi heureux que le plus libre des hommes, quand deux-trois affaires pressantes m’obligèrent à rentrer en France. Nous étions au début du mois de mars 2020. Je laissai mon voilier dans une marina au sud du Chili, pensant le retrouver le mois suivant afin de poursuivremon voyage vers la Polynésie.

En arrivant sur le territoire national, je fus abasourdi par le déchainement médiatique à propos d’une nouvelle épidémie de coronavirus. Les journalistes étaient aussi surexcités que s’ils annonçaient la fin du monde. Ils produisaient une cacophonie ahurissante pour qui est habitué à écouter la symphonie de la mer. Couper la radio ou déconnecter mon téléphone ne changea rien : les nouvelles étaient relayées par toutes les bouches que je croisais. Faute de calme et de temps, car chaque jour apportait son lot de nouvelles informations, toute saine réflexion était devenue impossible. Je me demandais comment pouvaient encore naître dans ces conditions autant de vocations journalistiques ! 

Quant au confinement à domicile qui fut décrété peu après, c’est un exercice que ma nature m’a toujours déconseillé. Le déplacement est chez moi une question de vie ou de mort – un besoin essentiel pour employer le langage des technocrates d’aujourd’hui. J’ai l’âme du voyageur, du nomade et du migrateur réunis. 

Il me fallut donc me déplacer clandestinement, ce qui était plutôt excitant. J’avoue avoir pris un coupable plaisir à échapper aux contrôles de police. Lors de mes randonnées en montagne, je me cachais dès que j’entendais un bruit pouvant faire penser à un drone ou un hélicoptère. C’était étrange car j’avais la sensation de renouer avec un vieux réflexe. D’où me venait cette réminiscence ? De la préhistoire où l’homme avait comme prédateurs des oiseaux gigantesques ? Ou plus récemment, de la guerre de 40, quand les maquisards se cachaient des avions de surveillance allemands ? 

Probablement en partie de la guerre comme l’a déclaré notre président qui reprend à son compte le mot d’ordre de Pétain :  » Sacrifions nos libertés afin d’épargner des vies !  » 
Quoi qu’il en soit, mon choix était fait ! j’entrai de plain-pied dans la résistance… Sans attendre un éventuel de Gaulle.

Une des excuses les plus couramment avancées par le régime pour justifier les privations de liberté était :  » Regardez, tous les autres pays font la même chose !  » De leur côté, les autres pays disaient à leur population :  » Regardez ! Même les Français ont accepté de renoncer à leur chère liberté ! »

Je ne voudrais pas paraître vieille France, mais si l’on s’en tient aux préceptes de notre devise républicaine – Liberté, Égalité, Fraternité – la Liberté passe en premier. Cela signifie que dans les cas où on ne parviendrait pas à les concilier, on ne doit pas sacrifier la Liberté au nom de la Fraternité. 

Là où j’eus plus de mal à échapper aux gendarmes, ce fut pour pratiquer mes activités favorites, le voilier et le kitesurf. D’abord parce que les gendarmes aiment à flâner sur les bords de mer, et ensuite parce qu’une voile, c’est visible. Mais en appareillant de nuit, avec le voilier qu’un ami compatissant me prêtait, je ne me suis jamais fait prendre. Je prenais soin de couper les instruments de bord et, si on me questionnait en arrivant dans un port, je prétendais avoir appareillé avant le début du confinement…

Pour le kitesurf, il faut connaître des spots très isolés et de préférence pratiquer son activité par mauvais temps. Il y a nettement moins de contrôle quand il fait froid et humide ! Le plus important est de ne pas garer son véhicule sur le spot car, même si l’on vous repère sur l’eau, vous avez encore une chance de vous en sortir si les gendarmes ignorent le lieu de votre mise à l’eau.

Pour contourner l’interdiction de circuler sur les routes pour son plaisir, cela demande une petite formation de graphiste et une imprimante couleur. Je précise cependant que je trouve navrante cette distinction entre travail et plaisir, déjà quand on le fait pour soi-même, et pire encore quand on le fait pour vous – cet aparté étant bien entendu uniquement destiné au lecteur. 
A l’aide de Photoshop, Je créais des affiches que je collais sur mon véhicule :  » Livraison de médicaments urgent « . Restait à imprimer des ordres de missions à l’en-tête de l’entreprise avant de prendre la direction du spot…

Je trouve que mes compatriotes, au lieu d’agir, perdent trop souvent leur temps à chercher des responsables à tous leurs problèmes. Nul besoin de recourir à des théories fumeuses pour comprendre le choix de notre gouvernement ! Celui-ci n’ignorait pas qu’un confinement total ferait plus de victimes que le virus lui-même. Mais comme ces victimes se verraient moins, elles ne lui seraient pas imputables. À l’inverse, il imaginait sans mal les effets que produiraient les images de malades, mourant en direct sur les parkings des hôpitaux, faute de places disponibles aux urgences… D’autant qu’on pouvait compter sur les médias pour diffuser ces images en boucle assorties de commentaires épouvantables ! En définitive, s’il voulait sauver sa peau tout en se mettant en avant, le gouvernement n’avait pas d’autre choix que de surfer sur le tsunamimédiatique.

Je n’ai pas réussi à rejoindre mon bateau quand les frontières françaises se sont rouvertes, car les frontières chiliennes étaient fermées. Les ordres de mission, attestations et certificats de ma composition n’y purent rien. Les autorités chiliennes furent intraitables. On me refoula sans ménagement. J’étais prisonnier en Europe.

Lors du second confinement, j’allais visiter des sites d’ordinaire infréquentables car bondés de touristes, comme c’est souvent le cas en Italie. J’eus le bonheur de me retrouver seul dans les lieux les plus émouvants du monde. Je recommande particulièrement la montée de L’Etna ou du Stromboli, deux volcans hyperactifs. Sentir le sol trembler sous ses pieds relaie à des millions d’années-lumière les préoccupations du moment. De même, passer la nuit dans les anciennes cités grecques de Sicile peut vous faire frôler l’extase mystique. Je précise à toutes fins utiles qu’on peut y accéder gratuitement en enjambant simplement la barrière, car il n’y a absolument personne.

Début novembre, je rentrai à Marseille où je constatai qu’une vie clandestine s’était organisée dans mon quartier. Probablement comme au temps de l’occupation ou de la prohibition, les soirées étaient d’autant plus réussies qu’elles étaient agrémentées de ce petit zeste de danger et d’interdit qui émoustillent le beau sexe. 
Malheureusement les bonnes choses ont toujours une fin. Le Chili, après 8 mois de confinement strict, ouvrit ses frontières aux étrangers et je pus rejoindre mon bateau début décembre. 

Le Chili, je dois le reconnaître, a encore une longueur d’avance sur la France sur le plan dictatorial. Les attestations de sorties – deux par semaine et de trois heures maximum – ne pouvaient pas se bidouiller, et les Carabinieros, comme leur nom l’indique, ne plaisantent pas.  
Sentant la fragilité de ma situation, je décidai de mettre les voiles au plus vite. Comme il m’était impossible d’être en règle avec les douanes – car mon bateau était resté trop longtemps au Chili -, je dus prendre la fuite. Je prétextai une sortie de quelques heures pour tester mon bateau et filai tout droit vers le large. 
En contemplant les côtes sud-américaines disparaitre dans mon sillage, les dernières terres que je verrais cette année, je songeai qu’en 2020, j’aurais passé le plus clair de mon temps à échapper aux autorités, à louvoyer entre les interdits. J’étais devenu malgré moi un clandestin et un hors-la-loi.

Même si je ne m’en étais pas trop mal sorti, je ne me sentais pas euphorique pour autant. Un détail me préoccupait : je m’étais senti bien seul cette année…
Que les gens de mon âge aient des contraintes familiales et professionnelles qui les obligent à suivre les règles, je peux le comprendre. Mais que les jeunes aient accepté de s’enfermer pendant des mois pour des motifs aussi discutables – alors qu’ils discutent chaque fois qu’on leur demande quelque chose – cela me paraissait incroyable, et pour tout dire, contre nature. Je compris dès lors que la nouvelle génération n’était pas faite du même bois que la mienne. J’étais d’un seul coup devenu un boomer ! 

Toute mon enfance, j’ai lu des livres de voyage et d’aventure : London, Conrad, Bouvier, Moitessier…. À la télé, c’était le commandant Cousteau qui parcourait le globe sur la Calypso. Rien d’étonnant à ce que, à peine parvenu à l’âge adulte, je prenne mon sac à dos pour leur emboîter le pas. Rien d’étonnant non plus à ce que, pour moi, confinement soit synonyme de mort cérébrale. 
Les jeunes de la génération smartphone auront passé plus de temps devant un écran que partout ailleurs.  » Le confinement ? Pas de problème du moment que j’ai la connexion…  » Pour eux, c’est la déconnexion qui est synonyme de mort. 
En ce qui me concerne, chaque minute passée derrière un écran me ramollit le corps et l’esprit, alors que chaque minute passée dans la nature aiguise mes sens. Mais pour les jeunes c’est différent. On dirait que leur cerveau a été modifié. Ce sont des mutants. 
Cette très récente – à peine 10 ans – et bouleversante évolution du cerveau humain marque probablement le début d’une grande mutation. On ne reviendra pas en arrière. Il m’aura fallu une guerre pour m’en apercevoir.

Ainsi se termine pour moi cette rocambolesque année 2020 : seul au milieu du Pacifique. J’ai le sentiment que cette traversée en solitaire est le début d’un long et peut-être définitif exil. Passerai-je le reste de ma vie à tenter d’échapper à la surveillance mondialisée des autorités ? À me cacher dans des lieux isolés où je pourrai ancrer mon bateau, surfer, plonger, gravir des montagnes en toute liberté ? 

J’appartiens à une espèce en voie de disparition. Comme ces gorilles du Congo qui voient chaque jour leur habitat – le seul où ils peuvent vivre en liberté – se réduire comme peau de chagrin. Quoiqu’eux aient encore une chance car ils sont un peu protégés. Mais moi, qui me protégera des hommes ?

2 Comments

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  1. À quand le drapeau noir sur votre navire?
    Mon plus grand regret de cette année est de voir si peu de personne osant dire non et bravant l’interdit…

    Merci pour votre belle écriture, et ne changez rien à votre style de vie!
    Cordialement

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  2. mes amities et mes respects a l adjudant chef scanzi qui fut mon premier chef de groupe a corte en 1978
    qui m a dit que tu es sur son ile vers tahiti
    thierry bocoum

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