Quand on arrive en Polynésie

Le voyage devait durer deux ans jusqu’à ce qu’il jette l’ancre à Upolu, dans les Samoa… Là, se dit-il, se trouvait sous la forme la plus pure ce qu’il avait cherché d’île en île, l’essence même de la civilisation des mers du sud – et une réponse à ce dont il avait lui-même rêvé –, une société tout entière ordonnée par une conception esthétique du monde. Ici, chaque instant de leur vie (celle des Samoans) tend imperceptiblement vers un idéal de beauté.

Préface au livre de Robert Louis Stevenson, Les Pleurs de Laupepa.

   Après un mois de mer, j’abordai aux îles Gambier. Situé à environ 900 miles à l’est de Tahiti, cet archipel est le plus isolé de Polynésie et, par conséquent, du reste de l’humanité. Je jetai l’ancre dans la baie de Rikitéa et eus l’impression immédiate de débarquer au paradis. (cf. La traversée du désert Pacifique)

   À peine mille habitants peuplent les sept îles de l’archipel baignant dans un immense lagon aux eaux turquoise. La plupart vivent sur l’île principale de Mangareva, les autres îles ne comptent que quelques familles. Les motu (prononcez motou) – petits îlots posés sur la barrière de corail entourant le lagon – sont inhabités. Tout cela pour dire qu’il y a de la place pour qui souhaite s’installer. Un paradis surpeuplé n’est plus un paradis, ce qui arrive fatalement aux destinations touristiques. Nous sommes à la latitude du tropique, il fait bon et la nature offre tout à profusion. Il suffit de lancer un caillou dans la mer pour attraper un poisson. Vous pensez que j’exagère ? Pas du tout ! C’est une technique de pêche qui se pratique en famille, où femmes et enfants jettent des pierres afin de faire fuir les poissons vers un filet tendu à l’opposé.

   Sur les motu, les noix de coco vous tombent dessus sans crier gare. Dans les îles hautes, les fruits sont en libre-service sur leurs arbres : mangues, pamplemousses, citrons, avocats, fruits de la passion… Il vous manque du pain ? Voilà l’arbre à pain ! Les cochons, les chèvres et les poules vivent en liberté. Bien qu’ils soient à l’état semi-sauvage, c’est un jeu d’enfant que de les attraper pour le barbecue du dimanche.

   Pour votre habitat, rien de plus simple… Il fait chaud toute l’année et il n’y a pas d’animaux venimeux dont il faille se protéger, tels les serpents, scorpions ou araignées. Les feuilles de pandanus,que l’on trouve à profusion, tressées en panneau, servent au toit et aux parois de votre faré – la case traditionnelle polynésienne – que vous prendrez soin de dresser en un lieu naturellement ventilé pour bien profiter de la sieste aux heures chaudes.

   Quant aux loisirs, là encore vous serez comblés par la nature. Les plongées dans les passes entre le lagon et l’océan sont féeriques. En chasse sous-marine, vous pouvez choisir votre déjeuner en quelques minutes dans le plus grand aquarium du monde – le plus dur est d’avoir le courage de tirer sur des poissons qui font des bisous sur la pointe de votre flèche. Des petits requins curieux viennent vous voir, requins citron, requins pointe blanche ou pointe noire… Ne paniquez pas, ils ne sont pas méchants, juste parfois un peu joueurs…

Sur les eaux lisses et translucides du lagon, un alizé doux et régulier invite au kitesurf. J’éprouvai un plaisir tout particulier à voir sous ma planche ces mêmes petits requins détaler comme des têtards – car moi aussi je suis joueur ! Par houle du sud, je découvris, en contournant la pointe de l’île Takama, une « gauche » parfaite pour surfer… Quant aux randonnées, elles feront le bonheur des botanistes, des amateurs de framboises et des photographes de lagons vus du ciel. D’étranges oiseaux jouent dans les airs. Parfois, un oiseau d’une blancheur étincelante s’arrête juste devant vous en vol stationnaire et vous fixe droit dans les yeux pendant de longues secondes. Les locaux l’appellent l’ange…

   Ici, nul besoin d’entreprendre ne se fait sentir. Est-ce simplement dû à la chaleur ? Ou plutôt à toute cette splendeur, car la beauté de la nature est telle que l’homme en est comme suffoqué ? Si la nature était laide ou ingrate, au moins il pourrait tenter quelque chose ! Mais en Polynésie, Dieu a mis la barre trop haut. En conséquence, l’homme n’ose pas s’exprimer. Et on se dit qu’il fait bien, quand on voit les misérables réalisations humaines d’aujourd’hui. Habitat de tôles, de contreplaqué et de parpaings, bâtiments administratifs inspirés de l’architecture pénitentiaire dont la seule qualité est qu’ils sont moins hauts que les cocotiers qui les dissimulent au regard du navigateur.

   S’il ne construit rien de remarquable, le Polynésien (je ne parle, tout au long de ce récit, que des Polynésiens des Gambier), en revanche, prend un soin extrême de son jardin et de l’espace public, que d’ailleurs rien ne sépare, comme si son véritable habitat était non pas sa maison, mais son île. Il en résulte de très beaux et très agréables hameaux où la douceur de vivre et la délicatesse émerveillent le promeneur.

   Voilà pour un homme épris de liberté, de tranquillité, de beauté et de vie au grand air, ce qu’est le paradis. J’ajouterai que les habitants sont d’une gentillesse et d’une affabilité extrêmes et… parlent français !

   Le voyageur, tout comme Stevenson aux Samoa, sait qu’il va s’arrêter un jour, jeter l’ancre définitivement… Si ce n’est pour sa dernière demeure, ce sera pour son avant-dernière. Et quand il accoste dans des lieux enchanteurs comme celui-ci, il ne peut s’empêcher de penser : pourquoi pas là ? Est-ce que je serais heureux si je m’installais ici ?

   Mais il y a une contrepartie non négligeable à notre commun langage : nous sommes en France. Pour un voyageur au long cours, cela sonne comme un retour à la case départ ou comme une promenade en terrain conquis.

   N’était-ce là que le fruit de mon imagination tatillonne ? Les Polynésiens, dont on vante l’art de vivre, seront peut-être heureux d’accueillir un « étranger » pour lui faire partager cette si enviable philosophie ? Après tout, à chacun son tour de promouvoir son style de vie.

   Décidé à en avoir le cœur net, je retournai à Mangareva pour tenter de me faire des amis. Je ne refusai aucune invitation, lesquelles pleuvent ici comme ailleurs pleuvent les expulsions, et ne tardai pas à comprendre pourquoi le maire avait interdit les bars sur l’île. Les gars ici ont une descente phénoménale. À ce niveau-là, ce n’est plus une descente, c’est carrément de la chute libre ! J’arrivais généralement pour l’apéro avec une bouteille de rhum. Ils en remplissaient quatre ou cinq verres à ras bord qu’ils éclusaient comme du petit lait ! En moins d’une heure la situation devenait très confuse… D’autant qu’il existe en Polynésie une curieuse tradition qui consiste à élever certains garçons comme des filles. On les appelle des manu (prononcez mahou). Ne soyez pas surpris quand un de ces colosses – car les Polynésiens sont des colosses – devient soudain un peu trop collant. Ici, ce n’est pas tabou. Mais c’était néanmoins le moment pour moi de m’esquiver.

   En remontant à bord de mon bateau, je ne pus m’empêcher de penser que c’était peut-être là le signe d’une culture en péril, condamnée ou, pire encore, disparue, comme celles des Aborigènes d’Australie et des Indiens d’Amérique. Gerbault et Stevenson n’avaient peut-être pas eu tort de s’en alarmer.

   Après plusieurs soirées de la sorte, j’optai plus prudemment pour les invitations à déjeuner. Avant le plat de résistance, la conversation arrivait immanquablement sur les popaa (les étrangers ou les blancs). C’est un sujet sur lequel ils sont intarissables ! De là aux essais nucléaires, il n’y a qu’un pas, vite franchi entre la papaye et le fromage, car aux Gambier, nous ne sommes qu’à quelques encablures de l’atoll de Mururoa. C’est là qu’eurent lieu pendant trente ans les essais nucléaires français dans l’atmosphère, et dans la mer. Lors de certaines explosions, des vents et des courants capricieux auraient détourné les particules radioactives vers les Gambier et ses habitants. Il faut dire que ce n’était pas de la bombinette ! Certaines étaient 150 fois plus puissantes que la bombe d’Hiroshima ! De quoi dissuader les plus téméraires ! Le programme prit fin en 1996, et nombreux furent les Polynésiens qui y participèrent.

   — Aujourd’hui, vous critiquez les essais, mais vous y avez travaillé à l’époque, pourquoi ? questionnai-je pour lancer le débat.

   — Les salaires ! me répondait-on invariablement… et aussi le prestige, continuait-on à mi-voix. Car la science et la technique des popaa inspirèrent le respect et éveillèrent la curiosité des peuples du monde. Par ailleurs, nombreux sont les Polynésiens qui vouèrent une admiration à la France de De  Gaulle – ce Petit Poucet qui voulait garder son indépendance au milieu des géants. Et peut-être aussi pour la France d’avant, celle des conquêtes, quand elle était le pays le plus puissant du monde avec l’ Angleterre. La France avait de l’allure à cette époque et suscitait de l’engouement jusqu’à l’autre bout du monde.

   — Mais aujourd’hui, vous regrettez ? continuai-je.

   — On ne pensait pas que ça pouvait être aussi dangereux. Nous n’aurions jamais fait cela à la terre de nos ancêtres et à nos enfants si nous l’avions su.

   — Dites cela aux habitants d’Hiroshima…

   — Hiroshima, c’était la guerre ! Là, c’étaient des expériences scientifiques ! Les scientifiques et les militaires avaient l’air sérieux, notamment sur les questions de sécurité. On ne pouvait pas imaginer qu’ils faisaient des essais aussi hasardeux, presque un siècle après Pierre et Marie Curie !

   La salle était chauffée, ça repartait de plus belle :

   — On a été trompés ! Les popaa ont fait semblant de nous respecter. Mais on comprend aujourd’hui pourquoi ils ont fait ça chez nous et pas chez eux !

   Pour ne pas gâter la digestion d’un aussi excellent repas, je tentai de minimiser.

   — En France aussi, des territoires ont été saccagés. Demandez aux riverains de l’étang de Berre et du golfe de Fos, près de Marseille, ce qu’ils pensent de la vision de De Gaulle à propos de la grandeur de la France. Le plus grand étang salé de France et un immense territoire lacustre, refuge des oiseaux migrateurs, sont devenus le refuge des raffineries de pétrole et des usines pétrochimiques ! Là-bas aussi il y a encore aujourd’hui des taux de cancers plus que suspects. Et je ne parle pas des projets de tourisme de masse comme la Grande Motte ou le Cap d’Agde. Vous avez au moins échappé à ça !

   Je sentis que la cause des popaaavait regagné un point. Au moins, quand il s’agissait de détruire la nature, nous n’étions pas sectaires. L’atmosphère – bien qu’encore un peu radioactive – s’était détendue et, tandis qu’un ange passait rapidement, j’essayai de cerner la pierre d’achoppement de nos deux cultures qui, après trois siècles de métissages, ne parvenaient toujours pas à s’accorder.

   Je me réjouissais de constater que cette civilisation, où tout ce qui touche à la nature est sacré, n’était pas éteinte et ne semblait pas en prendre le chemin. Peut-être que ces essais nucléaires ont été le déclencheur d’une autre réaction en chaîne et les ont convaincus que le plus sûr moyen d’éviter l’Enfer est de réintégrer le Paradis ?

Quoi qu’il en soit, ils cherchaient à présent à se démarquer des popaaet tentaient de renouer avec leur style de vie ancestral. La France, d’après eux, voulait apaiser ces velléités en encourageant l’assistanat…

Je venais d’arriver en Polynésie et ne voulais pas rentrer dans des débats politiques interminables. Et puis, en définitive, la question n’est pas de se demander si c’est une bonne chose que la France ait conquis la Polynésie – pour un voyageur, il est évident que non –, mais de se demander s’il eût été préférable qu’elle fût conquise par une autre grande puissance – et là, ce n’est pas du tout évident.

En revenant à nos discussions sur les essais nucléaires, je notai un « détail » intéressant. Je voyais bien qu’ils ne parvenaient pas à comprendre comment des hommes appartenant à la même terre qu’eux avaient été capables d’une chose pareille, en toute intelligence.

J’y allai de ma petite thèse. Après tout, des années de voyage valent bien tous les doctorats du monde, non ?

La première impression que l’on ressent en arrivant en Polynésie est que le paradis c’est « ici et maintenant ». Cela surprend le popaa, habitué à penser le contraire – que le paradis c’est « pas ici et pas maintenant ». C’est seulement après avoir mis au point une bombe atomique, obtenu la sécurité énergétique, réussi une transition écologique… Après, après, après, toujours après…

Cette différence fondamentale renvoie à la Bible et à l’histoire du paradis terrestre dont les hommes ont été chassés il y a bien longtemps. Tous les hommes ont-ils été chassés ? Peut-être pas tous, n’en déplaise aux adeptes d’une vérité universelle, car les Polynésiens ne semblent pas avoir subi le même sort. Ni les Indiens d’Amérique ni les Aborigènes d’après les derniers témoignages avant la complète disparition de leurs cultures… C’est peut-être pour cette raison que l’on observe de par le monde des comportements très différents entre les hommes. Ceux qui ont été évincés du Paradis cherchent à dominer la nature quand les autres la respectent avant tout. Ils cherchent à la comprendre à défaut de la connaître. Ils préfèrent entreprendre plutôt que prendre ce que la nature leur offre.

Depuis des siècles, les missionnaires chrétiens tentent de convertir les Polynésiens. Les pères Laval et Caret débarquèrent aux Gambier en 1834. À eux deux, ils réussirent à convertir pratiquement toute la population en quelques années. Les Polynésiens abandonnèrent leurs traditions et leurs pratiques religieuses pour construire des églises. Le père Laval finit par devenir une sorte de nouveau roi des Gambier. À tel point que quand la sourcilleuse administration française voulut s’y installer, elle l’accusa d’avoir instauré une véritable théocratie et exigea son départ ! Comment les pères ont-ils réussi ce tour de force ? Parce que la Bible est la Vérité universelle ? Pas nécessairement.

Les missionnaires étaient pour la plupart des hommes extraordinairement courageux et instruits. Ils suscitèrent, en tant qu’hommes, le respect et l’admiration de tous. Avant d’entamer leur mission, ils apprenaient toutes les techniques connues en Occident dans les domaines utiles tels que l’agriculture, la médecine, la construction… Ainsi, les pères Laval et Caret furent plutôt mal reçus à leur arrivée aux Gambier jusqu’à ce qu’ils utilisent leurs connaissances en médecine pour soigner le fils du roi, puis les autres dignitaires. Ils firent profiter les Polynésiens de leurs connaissances en échange de leur adhésion à la Bible. Une fois les indigènes convertis, ils édictèrent des règles censées leur inculquer la distinction entre le Bien et le Mal : interdiction de battre le tambour, interdiction de s’enduire d’huile de coco, de porter des colliers de fleurs, interdiction de se baigner nu, de se tatouer… En clair, ils tentèrent de chasser les Polynésiens du paradis. Ce qui pose question sur la Bible : est-ce un livre prophétique ou s’attache-t-on à ce qu’il le devienne ? Doit-on provoquer l’Apocalypse pour lui donner raison ?

Aujourd’hui, les missionnaires sont toujours très présents en Polynésie. Il n’est pas un village qui ne compte quatre ou cinq églises différentes. Sans doute parce que la cause est loin d’être entendue.

Pris depuis des siècles sous les feux croisés de l’Éducation nationale française et des évangélisateurs de tout ordre, les Polynésiens sont la preuve vivante que l’homme peut acquérir toutes les connaissances, goûter à tous les fruits, et conserver toute sa place au paradis.

Vous pouvez imaginer combien il me fut difficile de poursuivre mon voyage après deux mois passés dans l’archipel des Gambier ! Mais je ne pouvais oublier le but de mon voyage : un but certes inaccessible, mais qui me porte et qui m’apporte tant depuis mon départ il y a trois ans : comprendre le monde. Non pas le comprendre au sens cognitif du mot, mais le comprendre au sens de le contenir dans mon imagination, l’embrasser dans mon cœur et le sentir dans mon âme. Le monde – l’humanité – est devenu si vaste et si complexe aujourd’hui qu’aucun homme ne pourrait le comprendre autrement.

Alors, un jour où l’alizé tenait une forme éblouissante capable de m’extraire du champ gravitationnel de ce paradis terrestre, je hissai les voiles et pris le large en direction des îles Marquises.


3 Comments

Laisser un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s