L’archipel des Tuamotu

 

… se touchant le crâne, en criant « J’ai trouvé ! »
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,
Chasser les dieux du firmament.

Le grand Pan, Georges Brassens

 

Un matin, j’entendis un air que je connaissais bien. Ce petit air qui pénètre à pas feutrés dans votre esprit, votre cœur, vos veines, et qui vous invite à mettre les voiles sans tarder. Son nom : l’appel du large.

Quelques heures plus tard, j’informai Teiki de mon départ prochain. Il ne s’en étonna pas et ne fit pas mine de me retenir.Au contraire, il décida sur-le-champ d’organiser une fête à tout casser !

« Tu ne pourras partir qu’après avoir dit au revoir à tout le monde : les amis, la famille et les dieux », me prévint-il.

Pour cela, il allait lancer les invitations pour le week-end suivant. En prévision du festin, nous allâmes tuer un cochon et quelques chèvres dans les montagnes. La famille viendrait en bateau avec les boissons… Ça promettait !

Tout en préparant mon départ prochain, je m’étonnais qu’un peuple qui ne voyage presque jamais en dehors de son archipel, un peuple si éloigné des routes fréquentées – qui sait parfaitement qu’un voyageur qui part n’a que très peu de chances de repasser un jour – eût tant à cœur de vous laisser un souvenir impérissable.

Par pudeur, je ne posai pas de question. Cependant, j’imagine que ces populations ont, tout autant qu’un voyageur de mon espèce, l’ambition d’être au monde, de s’y abreuver autant que de l’irriguer.

Bonne technique ! pensai-je. Pas besoin de se fatiguer à bourlinguer, pas besoin d’affronter tempête et solitude pour marquer son empreinte sur le monde. Il leur suffisait de marquer mon esprit pour m’accompagner dans tous mes voyages. Et le fait est que ça marche puisque me voici en train d’essayer d’insuffler l’âme marquisienne à mes lecteurs.

La fête à laquelle participèrent une centaine de personnes, toutes générations confondues, dura 48 heures et une quantité absolument phénoménale d’alcool fut engloutie. Face à de tels estomacs, je compris que je n’avais été jusque-là qu’un buveur du dimanche ! Des rires, des larmes, quelques petites échauffourées vite oubliées rythmèrent les fréquents effondrements pour cause de siestes impromptues.

Ces gars-là sont décidément les plus gros fêtards de la terre ! No limit ! Mais la fête, la vraie fête, pour tous les peuples du monde, n’est pas qu’un divertissement, elle a une fonction sacrée : celle de lier à vie les participants.

C’est avec un sérieux mal de crâne que je levai l’ancre le lundi matin. Mon seul désir était d’aller dormir dès que les voiles seraient réglées et le cap mis sur les paisibles atolls des Tuamotu situés à quatre jours de mer au vent portant. Cela me laisserait le temps de récupérer. Mon cher bateau, mon beau vaisseau, je te laisse seul nous conduire vers de nouveaux horizons…

Il faut avouer que la navigation sous ces latitudes est en général de tout repos. À mon avis, le plus grand danger que l’on court à naviguer sous les tropiques est le ramollissement ! Et tout en m’effondrant sur ma couchette, je commençai à me méfier d’un réveil trop brutal…

L’archipel des Tuamotu se trouve entre les Marquises et Tahiti. Il est constitué d’un chapelet d’atolls – 76 en tout,dispersés sur une bande de 1 700 km de long –, sur lesquels ne vivent que quelques milliers d’habitants. La plupart de ces atolls sont déserts ou presque déserts.

Un atoll est constitué d’une barrière de corail en forme d’anneau entourant un lagon. La barrière est tour à tourimmergée et émergente, grâce à une accumulation de débris de corail et de sable sur lesquels les cocotiers prospèrent. Leur point culminant n’excède pas deux mètres si l’on exclut les cocotiers.

Passant près d’un de ces atolls, j’entendis le formidable grondement des vagues se fracassant sur la barrière de corail. Quand il n’y a pas de végétation, l’effet est saisissant, car on ne voit rien d’autre qu’un long rideau d’écume explosant au milieu du Pacifique.

Sur certains atolls, une ou plusieurs passes permettentd’accéder au lagon intérieur en bateau. Les passes sont de véritables parcs d’attractions où se retrouvent les grands poissons gris du large, requins, dauphins et les petits poissons bariolés du lagon, poissons-perroquets, poissons-anges, poissons-papillons… Les hommes, quand il y en a, s’installent sur ses berges. Les mouvements des marées créent de forts courants entrants ou sortants dans lesquels aime à jouer tout ce beau monde. Ce sont de hauts lieux pour la plongée sous-marine, la pêche et le surf.

Je décidai d’emprunter l’une d’elles et d’aller mouiller dans les eaux calmes du lagon, sous le vent des cocotiers. Je jetai l’ancre par dix mètres de fond dans une eau turquoise propre aux fonds sableux, à bonne distance des patates de corail où ma chaine aurait pu se coincer. Aucune trace de présence humaine, aucun bateau à l’horizon, l’atoll était d’une pureté éblouissante. Je songeai que durant ces mois de navigation en Polynésie française, je n’avais pas croisé de chalutiers, nid’autres gros pollueurs des mers, ni ces bateaux de pêche asiatiques qui massacrent tout. Les eaux territoriales polynésiennes sont bien protégées, et je pense que l’on peut remercier la marine française pour cela.

Ces lagons constituent incontestablement les plus beaux « aquariums » naturels du monde. L’avantage est que dans ceux-ci, la place de l’homme n’est pas derrière la vitre mais à l’intérieur. Pendant ces journées au mouillage, j’avais du mal à comprendre pourquoi les religions s’attachent à dire que Dieu est invisible, alors que je l’avais là, sous mes yeux…

Tous les matins au réveil, je plongeais dans l’eau cristalline. Je voyais mon ombre se détacher sur le fond de sable blanc, à côté de celle de mon bateau qui ressemblait à une grosse baleine. J’avais la délicieuse impression d’être en apesanteur. Un gros poisson aux doux yeux globuleux et à la bouche lippue m’attendait. Il venait tout à côté de moi pour que je lui caresse les flancs, comme un gros chat. Ce que je m’empressai de faire. Sa peau était à la fois douce et visqueuse. Pourquoi diable, alors qu’il a un si bon caractère, l’avoir appelé Napoléon ? Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir été affublé d’un nom martial. On trouve dans ce paisible lagon des poissons-empereurs, des poissons-soldats, des poissons-sergents-majors, des poissons-gendarmes… C’est peut-être dû au fait que les premières explorations scientifiques ont été conduites par des militaires. Les naturalistes, submergés par une si grande variété de poissons, leur en ont laissé quelques-uns à baptiser.

Il semble que Darwin se soit trompé en affirmant que les atolls étaient d’anciens volcans dont le cratère s’est effondré. Depuis 2020, les scientifiques affirment que c’est l’acidité des pluies qui aurait fait fondre les terres émergées. Seule la vie sous-marine, dont le corail, aurait subsisté à ces terribles pluies acides. Est-ce là l’explication définitive de la formation de ces atolls ? Impossible à dire.

S’il me plaisait à moi d’imaginer que ces îles ont choisi leur destinée ? Que, harassées par le soleil, le vent et les vagues, les espèces animales, végétales et minérales se soient associées pour vivre à l’abri sous la mer ? Si Noé avait construit un sous-marin plutôt qu’une Arche…

Ou que nous ayons là un continent et une civilisation engloutis, comme cette Atlantide dont on parlait dans la Grèce antique ? Où les hommes seraient redevenus poissons, ce qui pourrait expliquer l’attitude si familière de ce poisson-napoléon…

Nul doute que les scientifiques me traiteraient de fou ou d’ignorant. Et pourtant… la science se trompe souvent, la poésie jamais.

Selon les scientifiques, notre monde serait né d’une formidable explosion, un Big Bang, laissant le champ libre à Darwin pour nous détailler la suite des événements, jusqu’à la formation de cet atoll. Mais pour le voyageur intersidéral – cousin du navigateur –, le Big Bang n’est qu’une note parmi d’autres dans la symphonie de l’univers, car la poésie existait avant.

Le navigateur est bien souvent pris entre ces deux univers, l’un poétique et l’autre scientifique. Son bateau est une merveille de technologie et la maîtrise de ces outils facilite grandement sa navigation. Mais le but de son voyage est poétique. Et s’il veut faire un beau et grand voyage, il doit bien faire attention de ne pas laisser l’un déborder sur l’autre.

La science, se nourrissant de l’observation du monde, établit des systèmes volontairement simplifiés afin de pouvoir y définir des lois et de mettre au point des techniques. La science modélise l’univers, elle ne peut donc pas en donner l’explication. Mais pour le plus grand malheur de notre civilisation, elle a fini par prendre le pas sur la poésie.

Voilà, cher lecteur, un des grands problèmes de la solitude totale : notre esprit se met à divaguer et rien ni personne ne peut l’arrêter !

À quelques dizaines de miles au nord, il y avait un petit village d’une centaine d’habitants. J’y allais de temps en temps pour faire quelques courses et voir du monde. C’était une navigation éprouvante à réaliser en solitaire, car les fonds du lagon n’étant pas hydrographiés, je devais ouvrir l’œil pour éviter les patates de corail. Et quand elles étaient trop nombreuses, je courais en permanence de l’avant à l’arrière du bateau pour les surveiller et reprendre la barre. Cette navigation ne pouvait se faire qu’entre 9 heures et 16 heures, lorsque le soleil était suffisamment haut dans le ciel. Ses puissants rayons faisaient alors briller les eaux du lagon de mille couleurs, révélatrices de ses fonds. Mais ils étaient absolument sans pitié pour les pauvres mammifères terrestres, capables de les assommer en quelques minutes ! Véritablement, dans ces atolls, la vie sur terre est un exil, la terre promise est sous la mer.

Les Paumotu – ainsi désigne-t-on les habitants des Tuamotu –, sont d’une amabilité et d’une politesse exquises. Néanmoins, j’avais la nette sensation que nous ne vivions pas dans le même espace-temps, comme s’ils avaient raté un train et ne savaient pas quand passerait le suivant. Ils vivaient à deux à l’heure, et encore… en vitesse de pointe, lorsqu’ils risquaient d’être en retard à la messe !
Au cours de mes promenades dans le village, les habitants me saluaient d’un petit geste de la main et d’un gentil la ora na lancés depuis leur véranda où ils se prélassaient à longueur de journée. Cependant les rencontres demeuraient rares. Bien que je ne sois pas le plus pressé des touristes, je devais passer encore trop rapidement à leur goût. Un jour, je remarquai un étal accolé à une maison où étaient exposés des colliers de coquillages. Une pancarte indiquait « Bienvenue chez Madame Soleil ». Une ventripotente grand-mère sommeillait sur un lit derrière le comptoir. S’agissait-il de Madame Soleil ? Je tentai timidement de l’appeler par ce nom. Effectivement, c’était bien elle. Elle se retourna vers moi et un sourire illumina son visage rayonnant. Nous étions en juin et je devais être son premier client de l’année.

Tout en lui expliquant ce qui m’amenait dans cette belle région, je jetai un œil sur ses colliers. Ils étaient composés de dizaines de coquillages différents, superbement agencés suivant leur forme et leur couleur. 

– Combien pour celui-là ? demandai-je en tendant un lourd et long collier de coquillages dans les tons roses.

– Les gros colliers sont à 1 000 francs et les petits à 500 francs, me dit-elle. Celui-ci est un gros, il est à 1 000 francs, s’excusait-elle. Je sentais qu’elle craignait que je ne trouve ça trop cher.

Mon esprit, incurablement rationnel, se mit à faire des calculs : 1 000 francs Pacifique, cela fait 9 euros : ce qui en France représente 1 heure de travail. Or nous étions en France et ce collier, outre les fournitures, nécessitait au moins une heure de montage.

Je lui demandai alors où elle achetait ses coquillages. Elle me répondit qu’elle les collectait elle-même sur la plage. J’avais du mal à l’imaginer pouvoir faire, compte tenu de son âge etde son poids, un travail aussi harassant, mais elle m’expliqua quelle aimait marcher au bord du lagon, les pensées perdues dans la recherche de coquillages. C’était son passe-temps favori… Comme d’autres aiment jouer aux cartes ou à la pétanque. Décemment, devait-elle se dire, elle ne pouvait pas facturer ce travail qui n’en était pas un !

Une fois rentrée chez elle, elle occupait les chauds après-midià classer ses coquillages par taille et par couleur. Là encore, ce passe-temps n’entrait pas dans ses calculs de coût. Finalement, elle ne facturait que le montage.

C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un « business model »catastrophique !

Cela fait des décennies que l’analyse froide et rationnelle des coûts de production, les techniques d’optimisation du profit se sont chargés d’éradiquer ce genre de commerce de la surface de la Terre.

De toute la surface ? Non ! Sur cet atoll perdu des Tuamotu, une poignée d’hommes ignorent toujours cette science redoutable. Ils n’y résisteraient sans doute pas, seul leur isolement absolu les en préserve. Pour l’instant.

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