« Ce n’est pas ce que vous savez qui vous pose un problème,

mais c’est ce que vous savez avec certitude et qui n’est pas vrai. »

Mark Twain

     Lorsque le confinement a été instauré en France, le 17 mars 2020, je me trouvais, par chance, au Mali. Ici, le coronavirus était encore un parfait inconnu. La vie suivait son cours habituel, rythmée par les baptêmes, mariages, décès, récoltes…

Le soir, je me rendis chez mon ami Diawara, où se tenait notre grin. Le grin(mot bambara) est un groupe d’amis qui ont l’habitude de se retrouver pour discuter. Généralement, l’un d’eux prépare avec une extrême minutie et une savante lenteur une succession de thés, afin de donner aux conversations le temps d’aboutir.

Au grin, nous parlâmes bien évidemment du confinement général décrété en France. L’atmosphère était détendue, car tous mes amis prenaient ce virus pour une foutaise. « Encore un truc de Blancs ! » disaient-ils. Car ils se moquaient souvent des Occidentaux, de leur rigidité d’esprit, mélange de vertus morales et de calculs mathématiques, et de leur besoin presque obsessionnel de chercher à tout contrôler. « Avec ce virus, les Blancs sur-réagissaient, comme d’habitude ! » pensaient-ils.

     Je trouvais pour ma part que mes amis prenaient cette affaire un peu à la légère. Un confinement total avec fermeture des frontières, cela ne s’était jamais vu en France. Il fallait s’attendre à des répercussions énormes qui ne manqueraient pas d’atteindre l’Afrique, aussi sûrement que le nuage de Tchernobyl avait touché l’Europe. 

     Pendant le confinement, j’appelais régulièrement ma famille et mes amis, pour les soutenir dans cette épreuve que j’imaginais terrible. Je fus surpris de les voir passer d’un jour à l’autre d’une euphorie extrême à l’abattement le plus complet. Tantôt ils voulaient voir le bon côté des choses – le temps retrouvé, les vertus écologiques du confinement –, et tantôt ils voyaient la réalité – leur absence totale de libre arbitre.

Ils avaient du mal à comprendre ce qui leur arrivait. Ils se sentaient ballottés dans un océan incompréhensible d’informations, comme ces marins encalminés qui n’arrivent plus à interpréter les signes contradictoires du ciel et de la mer. Manifestement, le Covid avait déjà engendré Têtevid, son petit frère français.

     Au village, les informations nous parvenaient généralement atténuées par l’épaisseur de la brousse, mais les médias savaient rendre le sujet aussi captivant qu’une série Netflix. Alors, finalement, nous nous retrouvions à suivre heure par heure, minute par minute, les nouvelles du front de cette drôle de guerre : celle du monde moderne contre un minuscule virus. Dans notre grin, les discussions devinrent passionnées, la vérité devant émerger, comme toujours, du consensus que nous trouverions.

     L’un ne comprenait pas pourquoi on empêchait des millions de jeunes de vivre pour éviter à quelques milliers de vieux de mourir.

     L’autre ne comprenait pas pourquoi il fallait que tous les mourants aillent nécessairement à l’hôpital au lieu de mourir bien sagement à la maison.

     Car ici, au village, la mort est au cœur de la vie. Les vieux préfèrent mourir chez eux, en famille, plutôt qu’à l’hôpital. Et aussi incroyable que cela puisse paraître pour un Occidental, les plus prévenants vont même jusqu’à partir un peu plus tôt pour ne pas peser trop lourdement sur leurs proches.

     Selon l’un, c’était en quelque sorte aux mourants de rassurer le reste de la société bien portante en leur disant : « Ne vous en faites pas pour nous, profitez de la vie, on se retrouvera au ciel ».

     Selon l’autre, si les vieux et les mourants ne savaient plus partir avec élégance, si l’âme humaine perdait cette légère, mais indispensable dose de fatalisme, alors il n’était pas étonnant que le monde des vivants s’affolât…

     Leurs observations me firent penser à une discussion que j’avais eue avec l’ambassadeur de France au Mali dix années auparavant, à l’époque des prises d’otages. Quand je lui demandai pourquoi il empêchait les Français de voyager au Sahel, en imposant des restrictions sécuritaires extrêmement liberticides, il me répondit : 

     — L’État français est responsable de la sécurité de ses ressortissants. Si vous vous faites capturer, l’État devra venir vous chercher. Donc n’y allez pas !

— Que l’on fasse signer une décharge de responsabilité aux voyageurs, d’accord, pourvu que l’on conserve la liberté de risquer notre vie comme on l’entend ! rétorquais -je.

Mais je sentais bien que je perdais mon temps : j’allais contre le cours de l’histoire. La crise sanitaire actuelle n’est que la continuité de cette logique aussi bête qu’implacable qui consiste à sacrifier notre liberté, notre libre arbitre, pour nous protéger.

     Ces lois sur la sécurité sont sans fin, car il n’y a absolument aucune limite à ce que l’on considère comme dangereux ou non. Si nous laissons aux gouvernants le soin de gérer notre sécurité, il n’est pas étonnant que nous finissions tous enfermés dans un bocal. 

     Pour détendre l’atmosphère, je posai la question à Dolo, un broussard fraîchement débarqué de l’arrière-pays dogon : 

     — Et toi, tu aurais fait quoi à la place de Macron ? 

Il ouvrit des yeux ronds

     — Mac’ Aron ? Dionnido ? (C’est qui ? en bambara), me répondit-il.

     C’est la réponse la plus rassurante que j’aie jamais entendue. En voilà un au moins qui sera difficile à manipuler !

     Nous en étions là de nos réflexions quand, comme c’était prévisible, le virus atteignit le Mali. Enfin, pas le virus en personne, mais plutôt les mesures anti-virus qui le devançaient.

Les pays riches débloquèrent des milliards d’euros pour la lutte contre le Covid dans les pays pauvres. Ils remirent en très peu de temps des centaines de millions d’euros à notre gouvernement. L’État instaura le couvre-feu, ferma les frontières du pays, acheta un peu de matériel et finança des campagnes de prévention. Je ne sais pas si tout le budget y passa, mais ce qui est sûr, c’est que cela ne servit pas à grand-chose. Car de confinement il n’était pas question. Sans économies, ni frigo, les gens ne pouvaient pas stocker de nourriture. Ils devaient se rendre au marché tous les jours, où les négociations féroces provoquaient immanquablement un attroupement devant le moindre étal de légumes. Quant aux transports en commun, ils étaient, comme à leur habitude, si pleins à craquer qu’un virus n’aurait pu y entrer.

     Mais les apparences étaient sauves, l’État prenait les mesures attendues par la communauté internationale qui avait payé pour ça.

    Puis, comme toujours en Afrique, l’imagination prit rapidement le dessus sur la logique occidentale, et l’on vit éclore des business en tout genre. Faux tests, faux cas déclarés… Tous les moyens étaient bons pour toucher des aides. Mais malgré ces trésors d’imagination déployés, les profits de ces business ne compensèrent pas les pertes pour le pays dans son ensemble.

   En définitive, ce fut la fermeture des frontières qui fit le plus de mal au peuple. Car le Mali est un pays de grands voyageurs qui vit de commerce et compte énormément sur sa diaspora pour mettre du beurre dans ses épinards. La diaspora et les commerçants ne pouvant plus voyager, on mangea des épinards sans beurre. Ainsi, le Covid, n’ayant pas eu le succès escompté en Afrique, engendra Pochevid et Ventrevid, ses petits frères africains.

   Au grin, on ne rigolait plus du tout. Les entreprises locales, dont la mienne, commencèrent à mettre leurs employés au chômage technique mais, ici, sans aide de l’État. Les manifestations en ville s’intensifièrent. Il y eut des morts. Pochevid et Ventrevid eurent finalement raison du gouvernement qui fut renversé par un coup d’État le 18 août 2020.

     Ainsi, comme c’est assez souvent le cas en Afrique, l’intervention de la communauté internationale provoqua l’effet inverse de celui escompté.

Le plus surprenant dans les conversations qui animèrent notre grin pendant cette période mouvementée était qu’au fond, personne parmi mes amis n’avait l’air surpris de la tournure que prenaient les événements. Cette crise sanitaire leur semblait être la suite logique de l’évolution du monde moderne, à laquelle ils assistaient en spectateurs dubitatifs depuis toujours.

Ils répétaient souvent ce dicton africain : « Le Blanc est intelligent, mais il n’est pas malin » pour illustrer leur sentiment qu’une intelligence ou une organisation rationnelle n’est pas nécessairement la mieux adaptée pour résoudre la plupart des problèmes humains.

Ils pressentaient que cette foi absolue des Occidentaux en la suprématie de la (ou de leur) rationalité sur tout autre mode de gestion du monde est la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur l’humanité. Hasard ou coïncidence, au même moment, l’Occident semble se convaincre que la plus grande menace qui pèse sur l’humanité est la foi absolue des islamistes. Ce qui laisse à penser que ce sont bien, l’un comme l’autre, deux extrêmes.

    Je ne saurais dire si une vérité émergea de nos discussions à propos de cette lutte entre le virus et le monde moderne. Mais il est certain que dans notre grin, nous n’étions pas encore prêts à renoncer à notre libre arbitre et à notre imaginaire. Et si nous les sentions un jour menacés par un quelconque virus, comme c’est le cas actuellement en Occident, alors nous préférerions encore Pochevid et Ventrevid à Têtevid.


Je voulais intituler cet article « Le monde d’hier » en référence au livre de Stefan Zweig où il évoque avec nostalgie la vie à Vienne dans les années 1900. Une époque qui connut une richesse artistique et intellectuelle à jamais disparue dans la barbarie des guerres mondiales. Cependant, je veux croire qu’il y a encore un espoir dans le cas présent, même s’il est mince comme le portefeuille d’un sahélien.

Il est un élément qui n’apparaît ni dans les calculs géopolitiques et les stratégies militaires ou commerciales, ni dans les programmes de développement concoctés par les Occidentaux. Et pourtant, c’est celui qui a le plus d’influence sur la société. C’est lui qui crée les alliances, construit les partenariats, favorise les associations, fait naître les entreprises et, enfin, garantit la paix et la prospérité. Cet élément s’appelle l’amitié. (Afin d’éviter les quiproquos, je laisse le mot amour aux religions et inclus les relations amoureuses à ma définition de l’amitié.)

De toutes les choses qui relient les hommes entre eux, l’amitié est la plus grande. Elle surmonte toutes les différences. Quelques paroles, un petit geste suffisent à la faire jaillir du cœur de l’homme et à transformer deux étrangers en deux amis. À partir de cet instant, ils se soutiendront dans la tempête, se parleront dans la discorde et ne pourront pas se faire la guerre.

L’amitié est la plus grande faiseuse de paix que nous ne pourrons jamais concevoir.
Favoriser la possibilité d’en nouer de nouvelles et parvenir à conserver les anciennes doit être l’objectif de chacun d’entre nous, y compris de ceux qui nous gouvernent.
Mais c’est là que le bât blesse. Dans les relations internationales, nos dirigeants ne semblent pas tenir compte de cet élément essentiel. Pire, ils usent et abusent de ce mot à un point tel que les peuples risquent de voir leur plus belle conquête dénaturée ou confisquée.

Nous entendons régulièrement nos présidents se qualifier « d’amis » : « Mon ami Trump », « Mon ami Poutine ». Ils s’affichent également en représentants de l’amitié entre les pays : « L’amitié franco-libanaise ». Afin d’attirer toute la lumière sur eux, ils vont jusqu’à se poser en hérauts de l’amitié entre les peuples : « Nos amis les Africains ».
Je me réjouis que nos dirigeants sympathisent entre eux. Je veux bien admettre que des présidents tentent, au nom de certains intérêts stratégiques, de faire croire qu’il peut exister une amitié entre les nations. Mais je trouve hautement dangereux qu’ils se fassent passer pour les acteurs principaux de l’amitié entre les peuples.

Tout d’abord parce que ce n’est ni leur œuvre ni celle de leurs prédécesseurs et que, sauf exception, l’essentiel de leurs actions va à l’encontre de ces amitiés. Ensuite et surtout parce que cela occulte le rôle des vrais acteurs, qui risquent alors de disparaître dans l’indifférence générale. En effet, nos dirigeants occupent à ce point l’espace médiatique – qui lui-même envahit dangereusement nos consciences – que l’on finit par croire qu’ils sont la cause et l’origine de tout. Et peut-être eux aussi finissent-ils par le croire…

Qu’entend-on exactement par « amitié » entre deux pays ou deux peuples ? Tout d’abord, il n’y a pas d’« amitié » entre deux pays, mais des alliances. Ensuite, on peut parler d’amitié entre les peuples quand il existe un nombre significatif, une masse critique d’amis dans les deux communautés. En Afrique, on dirait qu’ils sont « cousins de plaisanterie ».
C’est le cas par exemple des Belges et des Français. La frontière entre les deux pays est ouverte, nous parlons la même langue et aimons partager une bonne bière. Il existe des millions d’amitiés franco-belges. Si, demain, nous interdisons aux Belges de débarquer en France et réciproquement, si nous nous stigmatisons les uns les autres à propos de nos vilains petits défauts, alors, petit à petit, les amitiés franco-belges s’éteindront ou ne se renouvelleront plus. Et immanquablement, le jour viendra où, au détour d’une futile discorde, éclatera un sérieux conflit franco-belge.

C’est exactement ce qu’il se passe au Sahel depuis dix ans. Les décisions de nos dirigeants ont réduit drastiquement les possibilités pour les habitants du Sahel de nouer des amitiés avec le reste du monde, notamment avec les Occidentaux.

De toutes les décisions prises par les gouvernants, c’est l’interdiction de voyager qui est la plus nuisible à l’amitié. D’un côté, on empêche bon nombre d’Africains d’aller en Occident pour des raisons économiques. De l’autre, on empêche les Occidentaux de se rendre en Afrique pour des raisons sécuritaires. Dans les deux cas, c’est l’Occident qui se ferme.
Intéressons-nous au second cas. Presque tout le Sahel a été classé en zone rouge par le ministère des Affaires étrangères français (MAE), ce qui signifie « formellement déconseillé d’y aller ». Mais, dans les faits, plus personne n’y va, à part les militaires.

Le dernier événement en date qui a eu lieu au Niger en août 2020, tuant six Français et leurs guides, est symptomatique de la façon dont s’étend cette zone interdite aux voyageurs. Immédiatement après cette attaque, de nombreuses régions, dont la ville de Ségou, située au Mali, non loin de la capitale Bamako, ont été classées en rouge. La ville de Ségou était-elle plus dangereuse après qu’avant le drame ayant eu lieu à 2 000 km de là ? Je ne le pense pas.

C’est une mesure de prudence, dira-t-on au MAE. Mais de prudence pour qui ? Pas pour nous, Français, qui vivons à Bamako, bien au contraire !  En effet, son application a eu pour conséquence l’évacuation des derniers Occidentaux qui vivaient à Ségou, entourés de leurs amis ségoviens. Elle a ainsi donné le champ libre à nos ennemis pour grossir leurs rangs et avancer jusqu’aux portes de la capitale. Car rien ne fâche plus un ami que de se sentir abandonné.
C’est le fait de classer une zone en rouge qui la rend dangereuse. Tant que le MAE n’en tiendra pas compte, cette zone continuera à s’étendre car on ne peut lui contester sa redoutable efficacité : depuis dix ans, on ne croise plus un voyageur au Sahel. 

Pour y remédier, les dirigeants des pays occidentaux ont fait venir des milliers de fonctionnaires civils et militaires, leur confiant des missions dans les coopérations nationales, les agences européennes, les organisations onusiennes… Il y a presque autant de fonctionnaires aujourd’hui au Sahel qu’il y avait de voyageurs il y a dix ans ! Mais l’ambiance n’est plus du tout la même, car ils ne sont pas dans les mêmes dispositions d’esprit que les voyageurs, celles qui permettent de nouer de vraies amitiés, celles qui changent votre vie.

La mission des Casques bleus de l’ONU est l’archétype de ce que David Graeber appelle les « Bullshit jobs » (traduction pour les nuls : job à la con) dans son célèbre essai du même nom. Voici la définition qu’il en donne : « Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien. »
D’ailleurs, un des symptômes les plus fréquents qui touchent ceux qui font des jobs à la con est une lente et profonde dépression. Cela se vérifie au Sahel où, malgré un salaire stratosphérique, les fonctionnaires internationaux dépriment absolument, passant l’essentiel de leurs dimanches en pyjama à regarder des séries sur Netflix. Il faut dire à leur décharge qu’ils n’ont pas le droit d’aller se balader en dehors de la ville ni de prendre leurs vacances dans le pays. Toutefois, ces restrictions sont davantage imposées par leurs propres services que par le pays hôte.

Certes, ces acteurs côtoient dans leur travail des agents locaux et pourraient nouer quelques amitiés. En réalité, cela ne se produit pratiquement jamais. Tout d’abord parce qu’ils sont totalement déconnectés de la vie locale et, deuxièmement, parce que quand un Africain voit combien gagne son collègue étranger pour faire un travail aussi inutile, son sang ne fait qu’un tour. Il pense plutôt à « passez-moi la monnaie ! » qu’à nouer une amitié ou une collaboration sincère.
Il se produit bien sûr parfois de belles rencontres entre les fonctionnaires internationaux et les locaux. Des couples se créent, des vies changent, mais ce sont des exceptions. La plupart repartent vers une autre mission, dans un autre pays, comme si de rien n’était.

Lorsque je me suis rendu en Afrique pour la première fois, j’avais vingt ans et je voyageais sac au dos. Je ne venais pas pour toucher un salaire ou remplir une mission, mais pour découvrir le monde. J’ai été séduit par le contact extrêmement amical des Africains. À tous les carrefours, j’entendais « mon ami » par-ci ou « mon frère » par-là… Beaucoup jouaient de ma naïveté, bien sûr, mais c’est par le jeu que l’on se fait des amis. J’ai noué tant d’amitiés au cours de mes voyages au Sahel que j’ai fini par m’installer au Mali et créer une entreprise dans le secteur de l’artisanat et du tourisme.
Cette entreprise fonctionne plutôt bien au regard des bouleversements qu’a connus le pays. Elle est l’expression de ma culture française, de ma sensibilité de voyageur amoureux du Sahel et de sa diversité culturelle. Elle séduit une importante clientèle malienne, ce qui constitue la preuve – il n’est pas inutile de le rappeler – que nos cultures sont compatibles.

Les fonctionnaires internationaux s’étonnent que mon projet se développe, sans financements ni subventions, alors que la plupart des projets qu’ils financent ne marchent pas. La raison principale de ce succès est que j’y ai mis avant tout du cœur. Cette entreprise est le fruit de l’amitié.

Cela fait maintenant dix ans que les voyageurs ne pollinisent plus le Sahel. Dans cette région vaste comme un continent, le miel de l’amitié afro-européenne ne coule plus dans le cœur des hommes. Nous redevenons petit à petit, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, des étrangers et, pour certains, déjà des ennemis.

Dans leur conquête de la paix, nos dirigeants ont sous-estimé le rôle de l’amitié, car elle échappe à leur pouvoir. La paix ne s’obtient pas en envoyant une armée de fonctionnaires ou en versant des milliards d’euros.
La paix, c’est la somme des amitiés vraies, celles qui viennent du cœur des hommes. Celles-là ne se décident pas en haut lieu et ne s’achètent pas.

J’éprouvais quelque appréhension en rentrant en France après six mois passés à l’étranger. M’adapterais-je à cet univers paranoïaque dans lequel le monde moderne avait basculé ? J’arrivais il est vrai, d’une région où le coronavirus ne faisait pas peur à un moustique : l’Afrique noire.

En débarquant à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, je ressentis immédiatement un pincement au cœur, car les visages des femmes étaient masqués. Je perdais ainsi le principal intérêt d’une escale à Paris.
Mais je décidai malgré tout d’explorer la région plus en profondeur. J’empruntai le RER B. En contemplant la banlieue morne qui défilait derrière les vitres sales, les visages sombres et les corps voutés errant sur les quais, j’eus la brutale impression que le bonheur s’éloignait irrésistiblement de l’humanité. Ajoutez à cela l’inquiétude et l’ahurissement qui se lisaient dans le regard des passagers et vous vous seriez cru parvenu aux portes de l’enfer.

On éprouve toujours cette sensation étrange quand on rentre d’Afrique, et la crise sanitaire actuelle n’a fait qu’accentuer ce phénomène.
Pourquoi les Africains ont-ils l’air si heureux et si insouciants et les Européens si tristes et si soucieux, alors que les premiers n’ont rien et que les seconds ont tout ?
Est-ce donc la peur de perdre leurs acquis qui préoccupe les uns et la sensation de n’avoir rien à perdre qui donne le cœur léger aux autres ?
Ou bien est-ce plutôt un immense espoir déçu qui attriste les Européens et un espoir insensé qui ravit les Africains ?

Cette descente précipitée – par la crise sanitaire – aux enfers est une extraordinaire volte-face de l’Histoire de l’Occident. Il y a un siècle, ses merveilleuses innovations technologiques semblaient démontrer sa supériorité sur toutes les autres civilisations et lui promettaient un avenir radieux. Les Occidentaux étaient convaincus que le progrès allait rendre les hommes heureux, leur apporter la prospérité, la paix, la sécurité… En un mot : le paradis !
Les plus humanistes pensaient que ce progrès devait être partagé avec tout le reste de l’humanité, même s’il fallait pour cela aider certains peuples à s’en convaincre… Ainsi, en 1962, René Dumont écrivit un livre qui servit de référence aux acteurs du développement : l’Afrique noire est mal partie. Ce qui sous-entendait que l’Europe, elle, était bien partie.

Cette certitude d’être sur la bonne voie commença à être sérieusement ébranlée à la fin du xxe siècle, quand on s’aperçut que le mode de vie des personnes qui achetaient et utilisaient ces innovations n’était pas écologique.
Un second séisme de plus forte magnitude se fit ressentir le 11 septembre 2001. Depuis ce jour, les Occidentaux ne se sentent plus en sécurité nulle part, même là où rien ne les menace.
Vingt ans plus tard, une simple épidémie fait basculer l’Occident dans une peur paranoïaque et s’apprête à anéantir définitivement la croyance en sa capacité à bâtir un avenir meilleur.

Les grands dirigeants tentent toujours de nous convaincre qu’en persévérant nous y arriverons. Ils sont peut-être sincères. Mais je ne crois pas qu’ils empruntent souvent le RER, ni qu’ils aient habité au fin fond de la brousse africaine.
Selon moi, il faut abandonner purement et simplement cette croyance afin de renouer avec l’insouciance et le bonheur qui sont les caractéristiques principales de la vie terrestre. Les hommes n’ont pas pour mission de bâtir un monde meilleur, mais celle de vivre pleinement le présent.
Pour déconstruire cette croyance fortement ancrée dans les esprits occidentaux, il faut remonter à sa source, qui se trouve en partie dans la religion chrétienne. Au fil des siècles, en entretenant une peur de l’au-delà, cette religion réussit à modifier en profondeur la nature humaine afin que celle-ci se souciât plus du futur (le paradis) que du présent (la vie terrestre).
Cela ne fut pas le cas d’autres civilisations.
Quand James Cook découvrit les archipels du Pacifique pour la première fois en 1766, il chercha à comprendre les principes religieux des Polynésiens. James Cook fut l’un des plus grands explorateurs de l’histoire de l’Occident, mais il n’avait pas ce fâcheux défaut d’être aussi un conquérant. Il se contentait d’observer et, bien qu’il s’en cachât adroitement, d’apprécier.
Voici ce qu’il relata d’une cérémonie funèbre à laquelle il avait assisté aux îles Fidji :
« On s’attendait, d’après la sévère rigueur avec laquelle ces cérémonies funèbres sont accomplies, qu’elles fussent destinées à assurer la félicité par-delà la tombe : mais leur objet principal se rapporte à des choses purement temporelles. Car ils ne semblent guère concevoir de punitions (dans l’au-delà) pour des fautes commises pendant la vie terrestre. Ils croient cependant que c’est sur la terre que l’on reçoit les justes punitions, et par conséquent, ils essaient par tous les moyens de rendre leur divinité propice»

Quand survenait une catastrophe, les Polynésiens accomplissaient des sacrifices destinés à s’attirer la faveur des dieux. Sitôt les sacrifices terminés, ils retrouvaient l’insouciance, la joie et la gentillesse qui les caractérisaient et ne cessaient de séduire les équipages des navires, comme si leur devoir le plus sacré était de rendre le quotidien aussi réjouissant que possible.
Selon de nombreux témoignages, les Européens qui découvrirent ces îles ne concevaient pas une meilleure image du Paradis terrestre. Or c’était un paradis inaccessible pour eux, car ils étaient engagés dans des missions dont ils ne pouvaient se libérer : celles imposées par l’Église et celles imposées par leurs employeurs. J’imagine néanmoins que cette vision du paradis ici et maintenant plutôt qu’ailleurs et plus tard dut en tenter plus d’un…

Au début de l’ère industrielle en Occident, les grands dirigeants prirent le relais des prêtres. Pour pouvoir bâtir leurs grandes entreprises, il leur fallait transformer l’homme en employé afin qu’il choisît de lui-même de s’enraciner dans un travail monotone plutôt que de jouir de la vie comme elle vient.
Pour ce faire, les grands dirigeants continuèrent donc d’alimenter cette peur du futur et cette idée de devoir bâtir un monde meilleur. Ce conditionnement intense et d’une durée extrêmement longue métamorphosa peu à peu l’homme naturellement spontané, joyeux et insouciant en homme calculateur, soucieux et précautionneux à l’extrême.
Je tenais là une explication plausible de cette impression ressentie dans ce RER parisien. Restait à savoir comment, en Afrique, on parvenait à garder le moral dans ce contexte particulièrement anxiogène.

En Afrique, notamment dans les villages où perdure la société traditionnelle, les populations ne semblent pas très enclines à adopter le mode de vie occidental. Contrairement aux Amish, elles ne refusent pas les nouvelles technologies. Au contraire, elles s’en émerveillent le plus souvent et conçoivent une sincère admiration pour ceux qui les créent. Cependant, elles ne peuvent se résigner au conditionnement individuel et à l’organisation mortifère qu’il faut mettre en œuvre pour inventer, produire, vendre et utiliser ces produits complexes.

Un jour, alors que je prenais le thé avec le chef du village où je résidais, j’assistai à une discussion entre un jeune homme et les conseillers du chef. C’était un jeune qui avait voyagé en Europe et en était revenu avec l’idée d’investir dans son village. L’une des principales activités des villageois était le ramassage de sable qui s’effectuait à la main. Entre ceux qui le ramassaient au fond du fleuve, ceux qui le déchargeaient, ceux qui le rechargeaient sur les camions et ceux qui le transportaient, cela donnait du travail à plus de cinq cents personnes  organisées en petites unités de cinq à dix individus qui se partageaient équitablement les revenus que cette activité procurait.
Le jeune entrepreneur voulait acheter une pelleteuse, du type bulldozer – Dieu, que ce nom est suggestif ! – pour charger le sable dans les camions. Il avait demandé au préalable la permission aux anciens, comme c’est la coutume là-bas. Après plusieurs jours de réflexion, les vieux venaient de lui donner une réponse négative. Leur discussion portait sur les raisons de cette décision jugée rétrograde par le jeune homme.
Les vieux arguaient que cette innovation allait en appauvrir beaucoup pour en enrichir un seul… Et même si celui-ci se serait par la suite montré généreux – il s’était engagé à construire une nouvelle mosquée pour le village – cela n’aurait pas compensé les déséquilibres générés par une modification brutale de l’économie du village. Il y aurait eu des jaloux, des aigris, des dégoûtés… Tout bien pesé, les vieux ne pensaient pas qu’une telle innovation pût être, dans l’immédiat, bénéfique pour le village dans son ensemble.
Sur le plan des innovations, les vieux ne comprenaient pas grand-chose, mais ils maîtrisaient parfaitement les équilibres sociaux et économiques de leur village. Et c’était là une priorité acceptée par tous.
Toute innovation est bonne, car c’est une manifestation de l’intelligence de l’homme. Mais à quoi bon se presser pour la mettre en application ? La vie présente n’est-elle pas déjà assez belle comme ça pour que l’on éprouve le besoin d’en changer à tout prix ? semblaient penser les anciens… 

Ce que l’on peut retenir de cette histoire est que le facteur temps est essentiel dans l’administration d’une société. Or, c’est une constante sous toutes les latitudes, les jeunes sont pressés alors que les vieux ont tout leur temps. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans ce village, les décisions finales sont prises par les anciens. Et après toutes ces années, ceux-ci n’avaient pas trouvé de meilleur moyen de préparer l’avenir que celui de respecter le présent. 
On ne saurait d’autant moins leur donner tort que le mode de fonctionnement de ce village africain était hautement plus écologique que celui d’un village en Europe bénéficiant des dernières technologies vertes.
J’avais trouvé là quelques raisons pour expliquer la bonne humeur et l’optimisme à toute épreuve que l’on ressent en Afrique.

En Occident, l’Église, les grands dirigeants et, pour finir, le progrès technologique sont allés dans le même sens et ont renforcé tour à tour cette croyance : notre mission est de bâtir un avenir meilleur pour nos enfants.
Or, malgré les sacrifices consentis par des dizaines de générations en Europe, force nous est de constater que ce monde meilleur ne semble pas près d’advenir. La tendance est même plutôt à l’inverse. De fait, la nouvelle génération est plus encline à accuser qu’à remercier ses aînés pour ce qu’ils ont fait.

Sacrifier le présent à l’avenir rend-il les hommes plus avisés ? Ne faudrait-il pas plutôt réapprendre à vivre au présent et laisser les générations futures s’occuper du futur ?
Après tout, il n’est pas impossible que cela nous conduise à adopter un comportement plus sensé au quotidien que celui que nous observons aujourd’hui…


 « Il faudra repartir. » Nicolas Bouvier

Les frontières terrestres et aériennes de la plupart des pays du monde ont été fermées il y a quelques mois, pendant que je faisais paisiblement le tour du monde à la voile. Peu de temps avant cette fermeture, j’avais laissé mon voilier dans une marina bien abritée à Valdivia au Chili. Il me fallait régler quelques affaires en France, un aller-retour en avion de quelques semaines pensais-je.
Depuis lors, il m’est impossible de rejoindre mon bateau et de poursuivre mon voyage. 

« Le gouvernement chilien a fermé ses frontières aux étrangers et aux non-résidents. Aucune exception ne sera faite pour les navigateurs ! » me fait-on savoir au ministère chilien des Relations Extérieures avec humeur. Visiblement, ma démarche leur a semblé complètement déplacée dans le contexte actuel.

N’ayant nulle part où aller, j’ai pu observer les inquiétantes conséquences de cette immobilité sur mon psychisme de migrateur. 
J’ai senti mon esprit s’engluer peu à peu dans les méandres du quotidien, du statique, mes pensées se noyer dans un brouillard d’informations inutiles, mon estomac se nouer à force de mal digérer les perpétuelles incitations à la peur de mon entourage. Puis, j’ai senti mon pas devenir plus lourd, mon corps s’avilir, mon imagination perdre du terrain… La joie, la force, le désir que m’apportaient les grands voyages se désagrégeaient peu à peu… Finies les transcendances de l’âme, les fulgurances de l’esprit, les envolées de la pensée, les courses folles vers l’horizon… ! Lentement mais sûrement, je sentais en moi s’éteindre le rêve qui depuis toujours m’emportait vers l’ailleurs.

Comment réagiraient les baleines, les albatros si l’on interrompait leur migration éternelle ? Ne deviendraient-ils pas fous si on les empêchait de remonter au nord ou de descendre au sud quand leur horloge biologique leur commande de le faire ? Se laisseraient-ils mourir devant l’inanité d’une vie sédentaire ? Manqueraient-ils tout simplement d’oxygène comme ces poissons dont les branchies ne fonctionnent qu’en mouvement ? S’accommoderaient-ils d’une telle régression de leur espace de liberté sans perdre l’essence même de leur être, sans régresser eux-mêmes, puis mourir à petit feu ?

Un jour, par bête compassion, un ami résidant en Afrique a recueilli une tortue chez lui. Comme elle « traînait » dans la rue et risquait de se faire rouler dessus par des mammifères pressés, il a voulu la mettre à l’abri dans son jardin. C’était une tortue terrestre d’environ cinquante kilos, qui semblait n’avoir qu’un seul impératif : aller vers l’ouest. Elle passait son temps la tête collée au mur d’enceinte de sa propriété. Elle cherchait par moments à le contourner, mais jamais à partir dans une autre direction. Elle n’avait aucun appétit pour les belles salades qui poussaient dans les potagers derrière elle.

Certaines tortues possèdent un sens de l’orientation très développé peut-être dû à la présence de magnétite dans leurs cellules, laquelle les rendrait sensibles au champ magnétique terrestre. Cette magnétite est également présente dans des parties du cerveau humain. Certains hommes auraient-ils plus de magnétite que d’autres ?

Ce n’est pas exactement ce que j’écrivis à l’ambassade de France à Santiago du Chili. Plus prosaïquement, je tentai de leur expliquer que mon bateau constituait tout à la fois ma résidence, mon outil de travail, et mon véhicule. Cela méritait bien un laissez-passer… Là encore, j’essuyai un refus plutôt sec ! 

Finalement, cette tortue, que mon ami se vantait d’avoir sauvée d’un possible accident de la circulation, se mourait de désespoir dans son jardin… Tels sont les dangers de la sensiblerie alliée à l’ignorance. 

Car les espèces non migratrices comprennent mal leurs frères migrateurs qu’elles prennent tour à tour pour des vagabonds, des migrants ou des touristes ! Elles pensent que le but de la migration se limite à une simple quête de nourriture. Pourtant, ce n’est pas l’impression que donnent les albatros quand ils dansent au-dessus des grandes houles océaniques, ou les baleines qui multiplient les ballets aquatiques tout au long de leur voyage. Ces êtres vivants sont si heureux de leur liberté qu’ils en font régulièrement la démonstration, comme une bande de joyeux drilles qui courent en dansant. Car au cours de leur migration, ils aiguisent leurs sens, leur esprit, leur corps, et font le plein de joies puissantes. 

Les gouvernements n’ont pas tenu compte des humains migrateurs quand ils ont décidé de fermer leurs frontières. Ni des dangereux déséquilibres que cette mesure engendre. Car en toute chose l’équilibre est dans le mouvement et la variation : les variations de pression de l’air s’équilibrent par la libre circulation des vents, celles de la température de l’eau par les courants marins, le jeu des forces telluriques par la dérive des continents, et l’évolution des espèces vivantes par la migration. Sur terre, en permanence, tout bouge, tout change et tout se meut. Chaque jour des centaines de millions d’organismes vivants franchissent nos « frontières » par air, mer ou terre, et par cet acte circulatoire, participent à l’équilibre du vivant. Des centaines de millions… mais plus l’homme ! 

C’est ce que je tentai vainement d’expliquer à l’agent de la compagnie aérienne Iberia qui refusait de me laisser embarquer sur le vol Madrid-Santiago. Après tout, je n’allais survoler que quelques heures le territoire chilien, avant de rejoindre mon bateau et d’appareiller pour la Polynésie. Mon impact bactériologique sur le Chili serait totalement négligeable… Mais les directives du gouvernement chilien étaient strictes, et le rôle de l’agent se limitait à les appliquer. 

Les gouvernements ont une approche purement rationnelle du monde. Leurs règles s’imposent par le simple calcul mathématique. Engagent-ils des migrateurs, des navigateurs, des grands voyageurs dans leurs institutions ? Demande-t-on aux fonctionnaires internationaux ou aux personnels des ambassades un Bac+ 5 ans de voyage ? Non ! Les fonctionnaires sont par essence sédentaires. Formatés dès leur plus jeune âge, leur esprit tente de comprendre la vie, l’humanité, la nature, par le calcul. Pour simplifier leurs calculs, ils construisent des systèmes, élaborent des modèles et mettent en place des mécanismes ou des procédures. 
Ce projet calculatoire est dangereux, prévient le philosophe Martin Heidegger dès 1954 dans son essai La question de la technique : «… par son caractère démesuré, il rejaillit non seulement sur la nature mais sur le sujet lui-même. »  Il conclut en résumé que « le propre du mécanisme qui accompagne la technique est d’expliquer toute vie, y compris la vie psychique, en partant d’éléments isolés et non pas de la cohésion du sens du vécu ».

Pour tenter de comprendre l’univers, l’Homme moderne s’est spécialisé dans tous les domaines imaginables. Mais est-ce la bonne méthode ? Car autant il est facile, et pour tout dire divertissant, à partir du tout d’approfondir ses connaissances dans des domaines particuliers, autant il est impossible de reconstituer un tout à partir de celles-ci. 

Le migrateur n’ est que la dernière d’une longue lignée de victimes de ces erreurs administratives. Depuis les débuts de la conquête du monde par les Occidentaux, les fonctionnaires de l’administration coloniale ont imposé aux peuples nomades de se sédentariser, avec les résultats catastrophiques que l’on connaît. Les Indiens d’Amérique, les chasseurs-cueilleurs d’Afrique, les Aborigènes d’Australie ont très vite dépéri, emportant avec eux des connaissances précieuses.  Ce besoin administratif de parquer les êtres humains a provoqué la plus grande perte jamais subie par l’Humanité. Une perte de connaissances que toutes nos avancées scientifiques ne pourront jamais compenser.

Cette fermeture généralisée des frontières est une première dans l’histoire de l’Humanité. Par cette mesure sans précédent, l’Homme accélère sa déconnexion avec les grands courants terrestres, et perd ses espaces de liberté. 
Le migrateur ne s’est pas attardé sur les bancs de l’école, il n’a pas d’horaires de travail et ne possède pas de bureau. Par contre, il sait au fond de lui qu’en s’enfermant de la sorte, l’être humain accumule une telle quantité de frustrations qu’il ne pourra bientôt plus trouver les ressources pour s’en sortir. 

Comment des êtres devenus à ce point faibles, peureux et strictement rationnels, pourront-ils un jour retrouver la force, le courage et le rêve ? Comment des prisonniers pourront-ils recouvrer leur liberté s’ils s’ingénient à perdre les clés ?

Au large de la Terre de Feu

Lettre d’un français de l’étranger à un français de France

Mon cher compatriote,

Depuis bientôt 3 mois, tu vis sous le feu nourri d’un intense pilonnage médiatique auprès duquel la propagande de Staline ressemble à une réclame pour de la cire à moustache !

Noyé sous un déluge d’informations, abasourdi par le vacarme journalistique, enfumé par les milliers de fausses rumeurs, il t’est difficile de te faire ta propre opinion sur cette crise sanitaire. D’autant que l’opinion publique qui pourrait te servir de point de repère dans la tourmente fait l’objet de toutes les manipulations.
Inutile de rechercher les responsables. Vas donc trouver un coupable dans une meute !

En vivant à l’étranger, on échappe quelque peu à ce maelstrom. D’ailleurs, n’étant pas soumis à la même emprise des médias, il n’est pas rare de se retrouver en décalage avec l’émotion communément ressentie dans notre pays devant l’actualité.
Après quelques années d’expatriation, je ne tardais pas à trouver le JT national français affligeant. Son entame grave, son ton compassé, cette sensiblerie dégoulinante, ses interviews mièvres et bien-pensants, et pour finir, son réjouissant petit fait divers, comme un rayon de soleil offert à des rats de laboratoire, sont au journalisme ce que le monde de Bambi est à la politique chinoise.

Ce feuilleton à l’eau de rose que tu suis depuis ta naissance, l’actualité française, déforme ta sensibilité en sensiblerie. Ta peur est devenue terreur, tes désirs, dépendances, ta compassion, pitié, tes joies, hystéries… Ce phénomène s’est accéléré ces dernières années par la prolifération des médias sur Internet.

Vu de ma brousse, il me semble que ton cerveau a été dépassé par toutes ces nouvelles technologies. Il y a moins de 20 ans, tu as accueilli Internet comme un nouvel espace de liberté et d’ expression. Pourtant internet signifie « filet international » en anglais. Il ne fallait pas être bien malin pour deviner qui serait le poisson… Et en français on l’appelle la toile : c’est pratique pour se poser et discuter, à condition de ne pas perdre de vue l’araignée !

Je me rappelle de cette conversation avec mon chef de village il y a une dizaine d’années, quand je lui expliquais le fonctionnement de mon smartphone… pardon ! de mon téléphone connecté. Connecté à quoi ? me demanda-t-il circonspect. Connecté à toutes les informations, lui répondis-je. Son regard se dilata comme s’il entrevoyait l’Apocalypse… A tout et n’importe quoi ! bougonna-t-il.
Dans la tradition orale africaine, la parole est une puissance créatrice sacrée. Elle engage la personne qui parle. Si l’on peut s’exprimer sans en payer les conséquences (dans le cas bien trop fréquent où elles seraient néfastes), alors le monde est perdu.

La situation présente semble lui donner raison. L’Occident perd les pédales.  Emporté par ses émotions dénaturées, il s’exprime à tue-tête sur ses réseaux connectés au reste du monde.  Il véhicule l’angoisse, la terreur, la pitié, l’hystérie … et répand sur la planète un climat anxiogène. (Et surchauffé !)
Stop ! arrête-toi de parler ! écoute ! pas les médias ! ton cœur ! ton voisin ! ton bon sens ! Retrouve tes émotions vraies ! Ecoute ta peur ! Ecoute ta compassion, qui est amour, mais garde ta pitié qui est mépris.

Tu t’attendris devant ton JT qui encense les bons côtés du confinement : le temps retrouvé, la nature qui respire, les objectifs de la COP21 enfin accessibles, … Tu penses que rien ne sera plus jamais comme avant. Tu as raison, mais tu te trompes sur le sens de l’Histoire. Après ce sera pire.

Au Mali, cela fait bientôt 10 ans que nous, occidentaux, sommes confinés sur initiative de nos gouvernements. Au départ, comme toi aujourd’hui, nous avions subi des mois durant, un bombardement continu des médias français à propos des prises d’otages au Sahel.  Tout le monde a commencé à flipper alors que le danger était très relatif. Ce confinement ne devait durer que le temps nécessaire à ce que tout revienne en ordre. Mais rien n’est revenu en ordre, bien au contraire, un immense désordre en a découlé. Et c’était tout à fait prévisible. Ces mesures extrêmement radicales ont eu pour effet de détruire le tissu social, économique et culturel qui s’était tissé depuis des décennies entre l’Occident et le Sahel.

La privation de liberté « librement » consentie (lire la « fabrication du consentement » de Noam Chomsky et Edward Herman) est presque toujours irréversible car elle entraîne un recul de l’imaginaire et de la pensée. C’est bien plus dangereux qu’un emprisonnement forcé car celui-ci provoque généralement la rébellion. Dans le cas présent, c’est toi qui te construis ta propre prison.
Le problème n’est pas le confinement. Quand ça chauffe au dehors, il est naturel de se mettre à l’abri. Le problème c’est la manière dont il est décidé et imposé. On a jugé, en haut lieu, que tu n’étais pas assez grand pour faire les gestes barrières, pourtant accessibles à un enfant de 2 ans. Cette infantilisation du citoyen n’augure rien de bon.
Après cette période de confinement, tes libertés risquent de se réduire pour toujours. Avec la trouille bleue que tu viens d’avoir, tu seras prêt à accepter tout un paquet de nouvelles normes de « sécurité sanitaire ». D’énormes normes planétaires débiles. Alors comme nous au Sahel, tu finiras parqué, comme des brebis dans un enclos sécurisé.

Cher compatriote, le monde doit changer après le confinement, je te rejoins sur ce point. Mais si ce changement doit reposer sur toi, sur ta force, ton imagination, ton bon sens, alors je crains fort que tu ne perdes du terrain en restant devant ta télé à écouter les infos.
On te dit que c’est la guerre ? C’est exact. C’est une guerre d‘occupation.  Une armée bien rodée aux méthodes du bourrage de crâne occupe le plus précieux espace de liberté et de création : ta pensée.

Française, français ! Aujourd’hui le même choix qu’en 1940 s’offre à toi : entrer en résistance, rejoindre la zone libre ou… rester con in fine !

Les canaux de Patagonie constituent un immense dédale, formé par les contreforts de la Cordillère des Andes à moitié ensevelis sous la mer. Inutile de préciser que le décor est grandiose ou sublime, les agences de voyage s’en chargent parfaitement bien.
La particularité d’une navigation dans ce labyrinthe est l’isolement total, l’absence de toute présence ou trace d’humanité, hormis quelques petits bateaux de pêcheurs de crabes. Et ce qui constitue le luxe ultime, pas de connexion internet ou de réseau téléphonique. Nous sommes absolument tranquilles de ce côté-là.

Il nous fallut deux mois pour remonter des îles du Cap Horn jusqu’à celle de Chiloé, qui marque la fin de la Patagonie chilienne. Pendant des semaines, nous longions des rives vertigineuses, couvertes de végétation en bas et de neige en haut. Le sol était recouvert d’un épais tapis de mousse, rendu spongieux par les pluies quotidiennes. C’était, vous l’avez compris, un rivage plutôt hostile aux randonneurs. Chaque soir, nous jetions l’ancre dans une crique abritée des vents dominants. Nous tendions des cordages à terre pour amarrer solidement le bateau au cas où une rafale de vent se mettrait en tête de nous chasser de là. C’était une des spécialités de la région, servie par les diligents Williwaws. Le matin, une fois l’ancre levée et les amarres rangées, nous progressions vers le nord, en tirant des bords. Le vent du Pacifique, qui soufflait en général du nord-ouest à cette latitude, s’engouffrait dans les canaux comme un gosse dans une foire. Après le passage du Détroit de Magellan, la navigation se fit plus paisible. Nous usions raisonnablement nos forces, en naviguant 8 à 10 heures par jour, avec des haltes plus longues lorsque nous croisions un beau mouillage, ou lorsque la météo l’exigeait. Nous vivions là une délicieuse routine que seuls les caprices de la nature pouvaient troubler. Nous étions hors du temps. Ou plutôt, nous étions parfaitement dans le temps présent, avec la sensation d’en disposer à l’infini.

Les pêcheurs de crabes faisaient des campagnes de plusieurs semaines dans les canaux, sur de vieux  rafiots à peine plus grands que notre voilier. Comme ils connaissaient les meilleurs abris, nous allions souvent mouiller près d’eux. Ils venaient de Punta Arenas sur le détroit de Magellan, de Chiloé ou de Puerto Montt plus au nord. C’était le travail le plus isolé du monde. Il rendait les hommes calmes, bons et taiseux. Mais quand ils rentraient à terre pour livrer leur pêche et retrouver leur famille, ils se sentaient perdus. Le temps leur échappait. Je les imaginais sans mal, débarquer chez eux béats et hirsutes, après un ou deux mois passés dans les canaux. Leurs femmes devaient se pincer le nez, et leurs gamins les prendre pour des vieux crabes…. Ils repartaient au bout de quelques jours. Bien qu’ils n’en vissent pas l’utilité, ils me demandèrent si beaucoup de gens faisaient, comme nous, le tour du monde en voilier. Je sentis que c’était à mon tour d’y aller de ma confidence. Très peu, leur dis-je, et moins qu’avant je crois. Il y a bien des millions de propriétaires de voilier, mais très peu d’entre eux font le tour du monde avec. Ils n’ont plus le temps ! Maintenant ils ne font guère plus que le tour de leur bateau… Sur ces bonnes paroles, nous trinquâmes. Salud ! Libertad siempre !

Après avoir dévoré les centollas que les pêcheurs nous offrirent (les centollas sont une sorte d’araignée de mer pouvant atteindre un mètre d’envergure !), nous reprîmes notre voyage. Avant de poursuivre, il faut vous préciser, et de cela les agences de voyage n’en parlent pas, qu’il pleut tout le temps dans cette région. J’insiste donc sur ce point : le climat est épouvantable dans les canaux de Patagonie. Quand il ne pleuvait pas, il neigeait, et parfois une violente grêle punissait ceux qui avaient le nez en l’air !
Voici la description qu’en fit Saint-Loup qui vécut en exil en Patagonie : « la neige tombait depuis 30 jours. Avec la même rigueur que la pluie. Elle ne transfigurait pas le paysage. C’était une neige triste, pelliculeuse, elle rétrécissait encore plus l’univers mou, sans fond ni forme où tout, même la chair vivante, semblait pourrir ». (Extrait de « La nuit commence au Cap Horn »)
Même si je trouve que Saint-Loup exagère, je comprends aisément qu’on qualifie ce décor de sinistre. Tout paraissait absolument gris. Le ciel, la mer, la roche, la neige, la végétation n’affichaient aucune couleur. Même les pêcheurs étaient sombres et graves. Mais au fil des semaines, notre impression changea. Équipés de cirés en caoutchouc, (seule barrière efficace, le Goretex ™ ne vaut rien !), nous passions des heures dans le cockpit, sous la pluie, à regarder défiler les paysages. L’eau suintait des hautes parois rocheuses, les falaises ruisselaient, les arbres dégoulinaient. L’eau était partout. Les éclaircies semblaient irréelles et détonantes dans cet océan de nuages. On aurait dit que le bleu n’avait rien à faire dans le décor. D’ailleurs, il disparaissait aussi vite qu’il apparaissait.
N’étant pas distrait par les chatoyantes et trompeuses couleurs de la nature, nous avions tout le loisir d’observer des phénomènes moins « tape à l’œil », comme les mouvements et métamorphoses de l’eau. Ce spectacle nous faisait rêver d’une façon totalement indécente. Nous passions l’essentiel de nos journées à observer l’eau qui dévale la montagne, les nuages qui traversent le ciel, et la pluie qui tombe. Nous étions merveilleusement improductifs. Nous traiterait-on de flâneurs, de contemplatifs, de dilettantes, que c’eût été bien en dessous de la réalité.
Sur un même flanc de montagne, des centaines de petits filets d’eau d’un blanc brillant descendaient en serpentant depuis les sommets enneigés. Ils formaient des dizaines de ruisseaux, qui se rejoignaient l’un après l’autre pour former des rivières. Ces rivières se déversaient dans des lacs d’où sortaient des torrents, qui enfin rejoignaient la mer. Les petits ruisseaux pouvaient être incroyablement nombreux, longs et tortueux, ou ridiculement courts et filiformes. Les rivières chutaient en cascade ou se faufilaient dans les vallons, les torrents couraient avec force sur leur lit de cailloux en faisant un tel bruit de fureur que nous l’entendions depuis le bateau. Mais le torrent a beau faire, la star de ce spectacle est, sans conteste, le glacier qui plonge dans la mer. Il s’annonce par de petits icebergs, les tempanos, qui sortent de ses entrailles et dérivent des jours dans les canaux avant de fondre. Il n’est pas rare d’y voir se prélasser une otarie ou un banc d’oiseaux. À croire que, comme les enfants, ça les amuse aussi de se laisser dériver sur un radeau de fortune. Mais ces tempanos, même petits, pouvaient sérieusement endommager la coque de notre bateau, et nous obligeaient à la plus grande vigilance.
Très lentement, sur la pointe des pales de notre hélice si je puis dire, nous nous approchâmes de ces hautes falaises de glaces hérissées de pics. Notre bateau semblait si petit et si fragile face à un tel monstre, qu’il craignait sans doute de le réveiller. Déjà, nous sentions son haleine froide et minérale, chargée de l’odeur des roches qu’il charrie et broie pendant des années. Le glacier est un géant à la digestion difficile. Pas une minute ne se passait sans que ne survienne un terrible grondement, comme celui d’un monstrueux estomac, suivi d’une dégringolade de blocs de glace dans la mer.
En scientifique de formation, (mais pas de profession je vous rassure !), je tentais de m’expliquer la raison de tant de pluies. Cette eau n’arrivait pas de nulle part, ni sans raison. Par la formidable énergie du soleil, elle s’était évaporée du Pacifique. Ensuite, l’air du large chargé d’humidité, conduit par les fortes et incessantes dépressions qui longeaient la Cordillère des Andes, se précipitait sur la Patagonie. L’air s’élevait, se refroidissait, l’eau se condensait, retombait sur les reliefs, coulait dans les rivières et retournait à la mer. C’était un travail colossal, qui demandait une énergie considérable. Et tout ça pour quoi ? Plusieurs hypothèses s’offraient à notre entendement de rêveurs impénitents. Dieu avait-il voulu préserver cette région des touristes ? C’était un combat perdu d’avance. Pour permettre la vie sur terre ? En réalité, seule une infime partie de cette eau était absorbée par les végétaux et les animaux, ainsi que par votre humble narrateur qui allait de temps en temps remplir ses bidons dans les ruisseaux. 99% de cette eau ne faisait que creuser, raviner, éroder, charrier la terre des montagnes. Encore quelques millions d’années et elle aura fait disparaître la Cordillère des Andes. A moins que de nouvelles formidables éruptions n’élèvent de nouvelles montagnes au-dessus des mers…

Cette Terre est le théâtre d’un formidable jeu de forces démentielles et éternelles, où les acteurs essentiels sont l’eau, la terre, le vent, et le soleil. Les êtres vivants ne sont que des figurants, minuscules, superficiels, éphémères. Nous par exemple, quelles traces allions-nous laisser dans cette Patagonie, que le sillage d’un voilier, quelques empreintes de pas sur le rivage, et des carapaces de centollas vite recyclées par la nature ? Aucune. Ici, nous n’étions que des esprits qui passent, pensent, et prient. En définitive, seule la Patagonie allait laisser des traces en nous.
Mais nous n’en ressentions aucune frustration.
Par je ne sais quel miracle, peut-être dû à la lenteur respectueuse de notre voyage en son sein, elle nous fit partager un peu de son éternité. Nous comprenions alors que ces deux mois de navigation en Patagonie étaient un avant-goût du grand voyage, pour lequel l’important n’était pas que l’Homme laisse des traces sur terre, mais bien que la Terre laisse des traces en lui.

Quand nous quittâmes les canaux et sortîmes dans le Pacifique, au niveau du golfe de Penas, un magnifique soleil nous salua et avec lui toute la Création se révéla. Cela nous fit l’effet d’une immense clameur. Oui c’est cela ! Une clameur de couleurs. Je regardai le rivage avec stupéfaction : la végétation arborait toute une palette de verts magnifiques. C’était pourtant la même végétation que dans les canaux. A ce moment-là, nous eûmes comme l’impression de sortir d’un imperceptible envoûtement.

 

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Aquarelles Sarah Kabbaj

 

 

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Dans le pacifique

 

La marina Mikalvi à Puerto Williams est le lieu de rendez-vous incontournable des cap horniers et autres navigateurs au long cours. Au fond d’une caleta, un vieux navire échoué, le Mikalvi, sert de ponton et de bar. Des bateaux de tous les âges s’y sont amarrés bord à bord, afin de résister ensemble aux rafales de vent qui descendent des montagnes environnantes. Quelques vieux marins encalminés ornent le chaleureux carré du Mikalvi, où chacun apporte ses boissons car le barman a pris sa retraite depuis 5 ans déjà.

Les discussions tournent bien évidemment autour des fortunes de mer que chacun a connu, dans ces parages riches en naufrages. Bercés par toutes ces belles histoires, autant que par de réconfortants vieux rhums, nous nous sentions de moins en moins prêts à appareiller pour l’étape qui s’annonçait la plus difficile depuis mon départ de Marseille : la remontée des canaux de Patagonie au début du printemps. On nous promettait un vent de face froid et violent parcouru de grains incessants, des canaux étroits qui nous obligeraient à une vigilance constante et des mouillages soumis aux rafales démentielles qui vous couchent un bateau de 10 tonnes comme une demoiselle. Sans compter que nous n’allions croiser aucun port, ni ravitaillement, ni connexion et encore moins de bars chaleureux avant plusieurs semaines. Ainsi mis en condition, nous quittâmes Puerto Williams le cœur lourd et nous embouquâmes le canal Beagle vers l’ouest. Nous passâmes devant Ushuaia dans l’après-midi et mouillâmes le soir même à la caleta Ola dans le canal Beagle Nord. Au matin, un doux soleil de printemps s’invitait dans le carré. Les oiseaux gazouillaient. La Patagonie sauvage offrait son plus délicieux sourire, et semblait nous souhaiter la bienvenue avec l’enjouement d’un vendeur d’un Apple store.

Le voyage s’annonçait sous les meilleurs hospices et j’envisageais déjà la promenade de plaisir que nous promettaient ces mois de navigation en autonomie totale dans les canaux de Patagonie. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait réaliser une telle « sortie du monde ».

Cette expérience allait nous transformer, nous le sentions. Mais sans savoir encore comment ni en quoi…

Les jours suivants nous cabotions dans les canaux en tirant de gentils bords. Un vent de face de 20-25 nœuds, 2 ris dans la GV, nous permettaient de progresser de 15 à 20 miles par jour sans trop faire souffrir le bateau, ni l’équipage*. Mais le soleil disparut bientôt définitivement pour laisser place à un ciel nuageux traversé de fréquentes averses de pluies ou de grêles. Des rafales de 45 à 50 nœuds vous tombaient dessus en l’espace de quelques secondes, nécessitant de mettre le 4ème ris en 4ème vitesse ou de tout affaler, ou quand c’était vraiment trop soudain, de prendre la fuite.  Jour après jour, en s’approchant du Pacifique, le vent forcissait. Si les bords de près par un vent de 25 à 30 nœuds ressemblent encore à quelque chose, par 35 à 40 nœuds, notre trace sur le GPS dessinait un Z comme… zeubi ! Ce n’était vraiment pas la peine de s’épuiser pour parcourir 10 miles par jour. Quant à sortir dans le Pacifique, il ne fallait pas y songer ! Depuis notre départ de Puerto Williams, les dépressions déboulaient le long des côtes chiliennes telles des boules de feu, au rythme d’une tous les 2 jours. Autant patienter tranquillement au mouillage en attendant que le vent tourne. Ainsi bloqués par le mauvais temps, seuls au fin fond de la Patagonie, je relisais le livre de Joshua Slocum, qui fut le premier à accomplir un tour du monde à la voile en solitaire (dans les années 1895 !). Il avait vécu la pire étape de son voyage justement dans cette zone.  Après avoir connu mille difficultés pour s’extraire du détroit de Magellan, les vents et la houle démentielle du Pacifique, le repoussèrent illico vers le Sud. Afin de ne pas être propulsé au-delà du Cap Horn, et se retrouver aux Falklands, il chercha refuge dans les canaux. Parvenu de nuit au sud du détroit, il se retrouva entouré d’écume, les milky ways, dans une mer incompréhensible et connut la peur de sa vie. «…nulle part au monde on n’aurait pu trouver une mer aussi mauvaise que ce jour-là près du cap Pilar, la farouche sentinelle du cap Horn » écrit-il dans « Seul autour du Monde ».
Ne souhaitant pas retenter l’expérience de Slocum, nous restâmes dans les canaux. Par petites étapes, toujours en tirant des bords, nous parvînmes finalement dans le détroit de Magellan en empruntant le canal Barbara. Il nous restait 120 miles à remonter au vent dans le détroit avant d’emprunter le canal Smith qui nous conduirait plus au nord.

04Cela faisait bientôt 15 jours que nous avions quitté Puerto Williams et 10 jours qu’il pleuvait sans discontinuer. Cette humidité, plus que le froid ou le vent, nous atteignait profondément. Je décidai de prendre le taureau par les cornes afin de nous sortir de là au plus vite. En tant que capitaine, je décrétai pour tout l’équipage finies les grasses matinées. De son côté, l’équipage rationna la nourriture car nous avions prévu trop juste.

En naviguant 12 heures par jour, on arriverait bien à parcourir ces 120 miles en 6 jours, et sortir enfin du détroit de Magellan. Nous luttâmes ainsi jour après jour contre pluies, vents et marées.  Nous nous couchions épuisés le soir après avoir amarré le bateau aux plus solides arbres de la berge, afin de résister aux rafales qui déboulaient de n’importe quel côté, et pouvaient vous drosser sur les rochers en moins de temps qu’il n’en faut pour enfiler son caleçon et bondir sur le démarreur. Je coupais la nuit l’éolienne dont les hurlements nous empêchaient de dormir.

Mais le plus surprenant est que, malgré cette situation difficile et épuisante nerveusement, notre moral trouvait à se nourrir et à s’équilibrer. Les hautes falaises de granits noirs ruisselantes de pluies, les sommets enneigés, ce ciel perpétuellement gris auquel répondait le gris sombre de la mer, accompagnés par les rugissements du vent qui jouait avec les reliefs, conféraient une beauté surnaturelle à l’univers qui nous entourait. Cette beauté, à chaque fois qu’elle nous pénétrait, nous gonflait d’énergie et de courage.

Le 5ème jour, probablement parce que nous approchions de la sortie du détroit, les conditions météo empirèrent encore, et la mer commença à se former. Beau ou pas, il fallait s’extraire de là sans tarder. Nous étions à présent proche de la peninsula Tamar, où nous pouvions mouiller, d’après le guide nautique de référence sur la Patagonie, écrit par les seuls italiens ayant jamais navigué dans ce secteur. Il ne nous resterait plus, le lendemain matin, qu’à passer le Cap Roda tout proche, puis enfin virer au nord. Mais vers 19H, une bourrasque sous un grain trouva utile d’envoyer 10 à 15 nœuds de plus dans les voiles alors qu’on avait déjà bien 30 à 35 nœuds en moyenne depuis le matin. En enroulant précipitamment le reste de trinquette, je reçus un grêlon dans l’œil, qui me fit l’effet d’un coup de poing. Je m’affalai sous la barre, littéralement sonné. Je m’imaginais déjà borgne avec un bandeau sur l’œil, de retour au bar du Mikalvi pour raconter mes aventures.

– « Dieu a des poings les gars ! Et le détroit de Magellan m’a tout l’air d’être son ring préféré ! »

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dessins Sarah Kabbaj

Dès que j’eus repris possession de mes faibles moyens, je décidai de m’aider du moteur pour atteindre le mouillage de l’île Tamar au plus vite. Et grâce à cela, nous y parvînmes juste avant la nuit. En nous approchant, je trouvais étrange que ce mouillage soi-disant abrité soit aussi accueillant pour les vents d’Ouest, qui s’engouffraient dans le vallon, redoublant de puissance par l’effet venturi. Je fis néanmoins confiance au guide nautique. De toute façon, nous étions à bout de forces. C’était ça ou passer la nuit à la cape dans le détroit, à surveiller les rivages pas vraiment accueillants de l’île de la Désolation, probablement bien nommée par mes prédécesseurs.

Nous mouillâmes donc par 5 mètres de fond sableux face à la plage, et par sécurité, je déroulai les 60 mètres de chaîne. 12 fois la hauteur, ça devrait tenir, pensais-je, car j’avais la paresse d’empenneler une 2ème ancre.

J’étais bien au chaud au fond de mon lit quand une rafale tout droit sortie du cul du diable arracha l’ancre du fond comme une plume et le bateau se mit à dériver à toute vitesse vers les rochers sous les vents. Je bondis dehors, démarrai le moteur et mis plein gaz face au vent et à la pluie. Une chance que j’aie gardé mon caleçon, pensai-je… A 3500 tours/minutes, le bateau peinait à remonter au vent. Mètre par mètre, nous réussîmes à relever l’ancre, profitant de courtes accalmies et prîmes la fuite vers le large. Ouf ! Dans le détroit, le vent soufflait raisonnablement à 30 nœuds, alors plutôt que de chercher un autre mouillage plus abrité, nous tirâmes des bords jusqu’au matin, luttant contre le courant, et pûmes à l’aube enfin passer le cap Roda et abattre vers le nord. Le vent soufflait maintenant à 40-45 nœuds, mais au portant. Un vrai régal ! En 2 heures nous parcourûmes sans effort ce qui nous avait demandé la veille 12h de lutte acharnée.

A 10 heures du matin, nous avisâmes un mouillage bien abrité dans le canal Smith, et dormîmes 2 jours. Au réveil, nous fîmes le point sur la situation. Nous avions mis 3 semaines à parcourir à peine plus de 300 miles et il nous en restait encore plus du double avant de quitter les canaux de Patagonie. Mais qu’importe la distance ! Nous savions qu’un cap avait été franchi, un cap que nous avions rarement eu besoin de dépasser jusqu’ici. Nous nous sentions aguerris pour la suite du voyage.

*Pour cette étape, une équipière éprouvée, (Cf. l’Équipière) avait embarqué à bord d’Antinéa. Sa présence s’est révélée indispensable dans de nombreuses situations, principalement pour les mouillages. En effet, nous avions souvent besoin de tendre des amarres à terre, afin de placer le bateau au plus près du rivage. Chaque mètre compte : vous pouvez être suffisamment abrité à 10 mètres sous le vent d’un relief, alors qu’à 20 mètres, les rafales vous arrachent.

 

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A l’abri dans une profonde crique de l’île des États, nous entendions siffler le vent furieusement dans les haubans. Puis un jour, le bruit du vent se fit plus doux. C’était le signal du départ. Moins de 24h plus tard, après avoir traversé le redoutable détroit de Le Maire, nous embouquions le canal Beagle, un étroit couloir d’eau protégé des houles océaniques. Derrière nous l’Atlantique, devant, le Pacifique. Au nord, la Terre de feu, au sud les îles du Cap Horn. Tandis que nous étions à présent hors de tout danger, à quelques encablures de la civilisation, je repensais à la sensation époustouflante de liberté que nous ressentîmes en abordant ces immensités sauvages. Même si nous étions absolument incapables d’y survivre sans nourriture embarquée et sans le confort chauffé de notre carré, nous pûmes imaginer le suprême bonheur des êtres qui y parviennent.

Au milieu du canal Beagle trône Ushuaia, la célèbre ville du bout du monde. Trop célèbre hélas… Quel choc ce fut de débarquer dans la rue commerçante d’Ushuaia après des semaines de navigation loin du monde, et d’y rencontrer des gens de Courchevel venus faire du ski !

Grâce ou à cause de Nicolas Hulot qui en a fait la promotion dans les années 80, Ushuaia est devenue la destination favorite des touristes en mal d’aventure. Je ne saurais vous dire quels ressorts psychologiques les ont conduits à venir à Ushuaia, tant leurs cerveaux doivent être inondés de pollutions publicitaires. Quand on leur pose la question, ils répondent juste : ça nous faisait rêver, voilà tout ! Et hop ! 20 h de vol plus tard, ils se retrouvent dans la ville « del fin del mundo », « fin » étant la traduction espagnole de « bout ».

Pour fêter notre arrivée, nous allâmes le soir même dans un restaurant du centre-ville d’Ushuaia. A la table à côté, un couple de compatriotes, habillés en vêtements techniques comme s’ils s’apprêtaient à gravir l’Everest, parlait de leur programme de la semaine. Ils avaient prévu d’aller fouler les glaciers de la Cordillera Darwin, de franchir le cap Horn, d’attaquer les pentes enneigées de Cerro Castor….Voyant que nous les écoutions, ils nous demandèrent quel était notre programme. Ils s’étonnèrent de ma réponse évasive. Nous n’avions pas de programme, leur répondis-je. Pour nous, le voyage se suffisait à lui-même. Comme mon voisin jugeait ahurissant de venir à Ushuaia et de ne rien y faire, je lui répondis vertement : « Tout ça c’est du pipi de chat ! Je n’ai aucune envie et ni aucun plaisir à me laisser conduire ici ou là comme un gamin ! »

Il fût un temps où explorer les environs d’Ushuaia devait être une sacrée aventure. Mais à présent, tout est organisé aux petits oignons par les milliers d’agence de voyage qui vous proposent tout et n’importe quoi : tu veux aller voir des vrais pingouins mon ami ? C’est 50 balles, la navette part dans 15 minutes ! » Quoi qu’il en soit, le regard de nos interlocuteurs se figea brutalement. L’expression « pipi de chat » signa la fin de la conversation.

Craignant de ne pas nous faire beaucoup d’amis à Ushuaia, nous partîmes plus loin, à Puerto Williams, sur la rive Sud du Canal de Beagle, côté chilien. Puerto Williams, seule localité de l’île Navarino, est beaucoup plus modeste. Elle n’a pas de touristes, mais en revanche beaucoup de militaires et de fonctionnaires en tout genre. Les chiliens ont cette sale manie de vouloir tout réglementer. Les indiens Yaghans qui vivaient là depuis plus de 6000 ans en ont en fait la triste expérience. Eux qui réussissaient l’exploit de vivre en harmonie avec la nature dans des conditions extrêmes, simplement équipés de canoës rudimentaires, se sont vu demander des permis de navigation. Incapables de comprendre de quoi on leur parlait, ils ont dû abandonner leur mode de vie nomade. Ils se prélassent à présent dans des baraquements fournis par l’État, et font leurs courses au supermarché du coin. Résultat, en une génération, ils ont tout perdu, même la mémoire.

 

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Le petit village de Puerto Williams sur le canal Beagle.

C’est bien sur regrettable pour les Yaghans, de perdre aussi vite les extraordinaires qualités qui leur permettaient d’exister dans ce qui nous paraît être un enfer absolu. Surtout pour ce qu’ils y ont gagné en échange : le droit de rêver devant la télé et de s’empiffrer de cochonneries. Mais c’est tout aussi regrettable pour la société moderne de laisser disparaitre des connaissances qui pourraient lui être très précieuses pour son avenir.

Au cours des siècles précédents, les sociétés primitives ont été balayées par les Occidentaux, au profit de sociétés modernes. Et c’est tout à fait compréhensible :  selon les lois Darwiniennes de l’évolution, c’est-à-dire la loi du plus fort, elles étaient scientifiquement vouées à disparaître. Les plus forts, les occidentaux étaient sûrs de l’être, tout au moins jusqu’en 1992. Cette année, le sommet de la Terre à Rio a établi le constat sans appel que notre modèle de développement, notre « évolution », n’était pas viable, même pas sur le très court terme. Depuis 1992, nous savons que nous devons changer de façon de vivre, de nous organiser, et de concevoir le monde (enfin si nous voulons être plusieurs milliards à survivre ….). Pour amorcer ce virage probablement à plus de 90 degrés, il faut réapprendre à vivre en harmonie avec la nature. Et vivre en harmonie avec la nature, ça n’a rien à voir avec escalader les glaciers d’Ushuaia. Ça n’a rien à voir non plus avec le fait de vivre sur un voilier suréquipé. En fait, nous partons de tellement loin qu’il faudra procéder par étapes, et d’abord commencer par se réconcilier avec la nature. C’est plus facile à dire qu’à faire, je suis bien placé pour le savoir… Mais peut-être que des types comme les Yaghans auraient pu nous y aider…

En me promenant dans le quartier Yaghan d’Ukika, situé un peu à l’écart de Puerto Williams, je croisai le regard d’un vieil indien qui se prélassait au soleil devant la porte de sa baraque en tôle. Il était assis sur une banquette de voiture, provenant sans doute du pick-up Chevrolet qui lui servait de poulailler au fond de la cour. C’était tout à fait le décor de fin du monde qui seyait à mon humeur sombre.

Comme le regard insondable de l’indien interdisait tout échange de parole, j’appelai dans mes rêves Lafko, le dernier allakaluf libre, pour une conversation à mon goût.

– « Lafko, qu’est-ce que votre tribu a ressenti en voyant arriver les Occidentaux ?

– Nous avons vu arriver des hommes infiniment supérieurs techniquement. Ça en a soufflé plus d’un dans notre tribu ! Mais le plus déstabilisant est qu’en parallèle, leurs agissements étaient contraires à toutes les règles de vie que nous connaissions, contraires à toute logique et à tout bon sens. Ils faisaient des âneries, que même l’enfant le moins bien éduqué chez nous n’aurait pas commises. Le mélange des deux, a laissé notre tribu totalement hébétée.

– Lafko, penses-tu que les sociétés modernes sont sur la bonne voie ? »

Il a ri en disant qu’elles couraient à leur perte, aussi sûrement qu’un oiseau qui ne sait plus voler s’écrase. Ce qui était moins drôle selon lui, c’était qu’elles entrainaient dans ce crash la plupart des espèces vivantes avec elles, dont eux, les indiens.
Avait-il des explications à cela lui demandais-je.  Des solutions pour s’en sortir ? Puisqu’il était maintenant concerné …

– « Avant, me répondit-il, nous vivions en groupe. Bien plus que cela, nous étions un corps où l‘individu, pas plus qu’un organe du corps, ne peut vivre indépendamment des autres. Il ne peut même pas le concevoir. Individuellement, nous n’étions rien, mais collectivement nous étions plus intelligents qu’une nation moderne comme le Chili. Nous ne prenions pas de décision aussi stupide comme par exemple celle d’introduire le saumon dans les canaux de Patagonie. On sait qu’il va tout dévorer, donc appauvrir les milliers de petits pêcheurs pour enrichir un ou deux industriels. Ce qui revient à hypertrophier un organe pour en atrophier mille. Pas besoin d’être médecin pour savoir que ce n’est pas du tout bon pour la santé !

– Lafko, quel est le principal défaut de nos sociétés modernes ?

– Promouvoir la liberté individuelle est leur principale erreur. L’ambition d’un groupe est bien plus profonde, a bien plus de sens que l’ambition d’un individu. Comme l’illustre le comportement erratique et puéril de vos compatriotes à Ushuaia.

– Cela me rappelle ce fameux concept de l’entropie, lui dis-je. Selon une loi de la physique, l’entropie, le désordre au sein d’un système, augmente irrémédiablement. Il était donc inévitable que la société humaine en arrive là, que l’homme brise ses chaînes pour s’ébattre en tous sens. C’est une évolution naturelle en quelque sorte et nous n’y sommes pour rien.

– Certes, me dit-il, mais pourquoi vouloir accélérer le mouvement ? Pourquoi, par exemple, mettre les enfants en compétition dans vos écoles ? Pourquoi les encourager à se distinguer des autres, à être indépendants ? C’est une grave erreur, car pour vivre intelligemment, il faut apprendre à faire corps. Là, c’est comme si vous disiez à chacune de vos cellules : quand tu seras grande tu pourras faire ce qu’il te plaît. Eh bien, si elles vous écoutent, je ne donne pas cher de votre espérance de vie.
L’évolution, la complexification de la vie, suit, depuis le début de son apparition sur terre, un rythme qu’il faut respecter. Mais dans vos sociétés, c’est comme si chaque nouvelle génération voulait en finir. Vous n’êtes plus dans l’évolution, vous êtes dans la révolution.

– Merci Lafko pour ces paroles pas rassurantes du tout. Pensez-vous que vous pourrez un jour réconcilier votre passé Yaghan à la société du futur ?

– Nous, indiens, vivions au bout du monde et vous nous avez poussés hors du monde. Ceux qui sont restés en vie auraient aimé en comprendre la raison. Mais quand on voit aujourd’hui, l’élite de vos sociétés (à ce qu’il paraît), traverser le monde pour faire du ski à Ushuaia, vous comprenez que notre seule alternative à l’hébétude est l’oubli. »

Je quittais à regret mon ami Gaston et reprenais ma navigation vers le sud. Devant moi la Terre de Feu, le Cap Horn et les canaux de Patagonie. Pour cette partie du voyage, un équipier me semblait indispensable. Je ne voyais pas comment amarrer seul mon bateau dans des mouillages parcourus de violentes rafales (les célèbres Williwaw qui, dit-on, vous tombent dessus sans prévenir), ni comment me reposer en navigant dans les canaux.

Je passai une annonce sur le site internet la-bourse-aux-équipiers.com : Recherche équipier ou équipière de bonne compagnie pour naviguer en Patagonie. Par la seule magie du mot Patagonie, je ne tardai pas à recevoir des dizaines de propositions. Parmi elles, je retins la candidature de S…, une jeune architecte parisienne. Le style direct de son message et, je l’avoue, le joli portrait l’accompagnant, pesèrent dans la balance. Son CV nautique était aussi maigre qu’un mannequin de chez Cartier, mais je préférais mille fois naviguer avec une jeune et jolie équipière qui a soif de découvertes, plutôt qu’avec un vieux loup de mer qui sait déjà tout.

S… était disponible rapidement. Nous convînmes de nous retrouver à Rio Gallegos, une ville dotée d’un aéroport, située à 50 miles au Nord du détroit de Magellan. De là, je prévoyais de rejoindre Ushuaia en 3 semaines, en flânant en chemin bien évidemment.

Je découvris quelques jours plus tard sur mon guide des mouillages en Patagonie que Rio Gallegos était le pire endroit de toute la région pour jeter l’ancre. Il était conseillé, même en cas de tempête, de rester en mer. Comptant sur une exagération de l’auteur, probablement excédé par les autorités locales, je pénétrai néanmoins dans le rio et mouillai devant la ville. Comme partout en Argentine, la « prefectura maritima » m’accueillit avec une gentillesse inversement proportionnelle à ses compétences.
Je compris au fur et à mesure les inconvénients de ce mouillage de si mauvaise réputation. Le marnage est en moyenne de 10 mètres, les courants de marée atteignent facilement 5 nœuds, et le vent souffle dans l’axe du fleuve de façon quasi permanente à plus de 25 -30 nœuds. Le courant est si puissant que le bateau se met en travers du vent et des vagues, et roule de façon très désagréable. A marée montante, le vent crée des déferlantes qui rendent le déplacement en annexe acrobatique.
Mais le clou du spectacle reste le débarquement à marée basse. Les berges sont recouvertes d’une vase profonde, gluante et glissante. Curieusement personne, et surtout pas la « prefectura maritima » qui ne dispose d’aucun bateau (!), n’a songé à installer un ponton. Il faut donc traîner son annexe sur 100 à 200 mètres dans la gadoue pour la mettre à l’abri… Cette vase était si difficile à franchir que mes bottes s’y perdaient et que je m’étalais parfois de tout mon long avant d’arriver sur la grève. Ajoutez à cela que la température oscille entre zéro et 5°C, vous comprendrez que descendre à terre était une expédition dangereuse et éreintante. Le guide n’avait pas exagéré.

S… arrivait le soir même à l’aéroport, situé à moins de 5 km de là. Ce n’était pas sans une certaine appréhension que j’imaginais mon équipière parisienne avec ses valises à roulettes rejoindre le bateau en pleine nuit. Il fallait que je fasse preuve d’humour pour lui éviter un violent traumatisme dès son arrivée.
Son avion atterrissait à 2 heures du matin. J’eus l’idée de commencer la soirée par une tournée des bars de la ville pour arriver parfaitement décontracté à l’aéroport. Dans l’un des lieux les plus animés du patelin, je rencontrai deux sympathiques jeunes femmes avec lesquelles je partageai mes inquiétudes. Elles proposèrent aussitôt de m’aider. Après plusieurs verres durant lesquels nous affinions notre stratégie d’accueil, nous allâmes chercher ensemble S… à l’aéroport et la ramenâmes illico dans le bar que nous venions de quitter. Les argentins sont d’infatigables fêtards. Ce n’est que vers 7 heures du matin que nous parvînmes à leur échapper et que nous nous mîmes en route vers le bateau. Dans la voiture qui nous conduisit à l’annexe, je prévins, avec une douceur infinie, mon équipière, que nous allions bientôt quitter notre « zone de confort ». Son regard, plongé dans le vide de la nuit, ne cilla pas.

Comment nous parvînmes au bateau ? Je ne saurais le dire, mais cela confirm la croyance populaire qu’il y a un Dieu pour les ivrognes.

Mon bateau disposait de 2 cabines. Comme j’avais installé le poêle dans le carré, les cabines n’étaient pas chauffées. Pour parer à ce problème, je dormais à côté du poêle. En abaissant la table du carré, et en disposant des coussins par-dessus, cela faisait un grand lit double. J’avais recouvert le tout d’une épaisse couverture synthétique qui ressemblait à une peau de bête. L’ensemble pouvait avoir l’aspect, pour un œil non averti, d’une tanière d’ours. Mon équipière, peut-être encore sous le choc du voyage, ne fit aucun commentaire. Nous nous couchâmes rapidement car nous étions transis de froid et épuisés.
Je me demandais ce qui pouvait bien attirer une jolie parisienne à la carrière prometteuse dans cette galère. L’amour de la mer ? Le goût de l’aventure ? C’était un fameux saut dans l’inconnu pour elle ! Jusqu’à présent, elle n’avait fait que des sorties en mer d’un jour ou deux. Là, nous partions plusieurs semaines pour une navigation des plus exigeantes.
De mon côté, c’était la première fois que j’embarquais une équipière, et je dois avouer que j’appréhendais la vie à deux sur un bateau, en fussé-je le capitaine.
Depuis le début de mon tour du monde, mis à part lors de la première étape, je naviguais seul avec un bonheur certain. J’aimais plus que tout ce silence, cette absolue tranquillité qui berçaient mes rêveries. A présent, il allait falloir discuter de tout et de rien à longueur de journée. Quelle horreur ! Quant à m’encombrer d’une compagne, je n’y pensais pas : déjà à terre, l’intérêt de vivre en couple ne m’avait jamais sauté aux yeux, alors sur un bateau sans échappatoire…
Je pris la ferme résolution de me concentrer sur l’aspect pratique de l’équipier : la manœuvre au mouillage, l’alternance des quarts, et le partage des tâches ménagères. Mon équipière allait m’être indispensable, cela valait quelques sacrifices.

Pour commencer, nous sommes restés bloqués 4 jours au mouillage à Rio Gallegos, à nous balancer comme des pendules en attendant une bonne fenêtre météo. Cette attente imprévue en aurait énervé plus d’un, pressé comme toujours de vivre à fond ses quelques semaines de vacances annuelles. Mais S… resta zen, et trouva sa place sur le bateau avec une facilité déconcertante. Elle était volontaire pour toutes les tâches, ce qui me soulageait énormément.
Nous étions aux antipodes du confort et du prévisible. Malgré une entrée en matière plutôt fracassante, elle ne manifestait aucune inquiétude. Au contraire, elle semblait avoir retrouvé une sérénité perdue, une confiance en un avenir, qui, à coup sûr, serait parsemé d’aventures extraordinaires…
Je l’observais souvent à la dérobée pour essayer de comprendre ses motivations, et de deviner d’où lui venait cet entêtement de breton à tête dure. Mais je ne décelais pas le moindre indice derrière son front lisse: cette équipière était une énigme.
Enfin le vent se mit à souffler dans la bonne direction, et nous pûmes lever l’ancre. Le vrai voyage commençait. Nous mîmes le cap sur l’île des États, une île déserte à la pointe de la Terre de Feu que nous espérions atteindre en moins de 3 jours.

De tout le voyage, nous ne vîmes aucun bateau, aucune lumière, ni aucun feu… Et pour cause, les indiens Allakalufs et Yaghans qui les entretenaient, ont disparu. Personne parmi les envahisseurs n’a eu l’envie ou le courage de s’installer à leur place dans cette nature jugée si inhospitalière…
Après le détroit de Magellan, nous nous éloignâmes de cette Terre de Feu éteinte à jamais, pour pénétrer dans le monde des baleines, dauphins, otaries, albatros, dont l’impression de liberté est envoûtante.
Chaque heure, chaque mile, nous éloignaient du monde civilisé (en considérant que Rio Gallegos en fasse partie), pour pénétrer dans un monde que seuls nos rêves pouvaient concevoir…
Au soir du 3ème jour, nous jetâmes l’ancre dans la baie de Salvamento, à l’extrémité Est de l’île des États, un mouillage bien abrité, où nous pûmes enfin nous reposer.

Avec mon équipière, en navigation comme au mouillage, la vie sur le bateau s’organisait mieux que je n’avais jamais réussi à le faire à terre. Il y avait toujours des tâches à accomplir à bord, certaines où il fallait être deux, les autres que nous nous partagions avec plaisir. J’imagine que cela fonctionnait à peu près ainsi, à l’époque de l’Homme des cavernes (notre aspect, avec nos multiples couches de vêtements, bonnets et chaussettes polaires, n’en était d’ailleurs pas très éloigné). Nous étions ensemble par nécessité, c’était là notre force.
La journée, nous tentions des excursions sur l’île, que la végétation rendait pratiquement impénétrable. Chaque fois que nous empruntions ce qui ressemblait à un sentier abandonné, nous tombions sur un cimetière marin, de simples croix de bois envahies par les herbes, témoignages de la quantité de naufrages qui eurent lieu sur cette île. La construction du phare du bout du monde n’y changea pas grand-chose. Mais ce nom, qui inspira Jules Vernes, était bien trouvé. Nous baignions véritablement dans une ambiance de fin du monde.
La nature pourtant ne semblait pas inhospitalière, mais plutôt superbement indifférente. En définitive, ce monde nous ignorait au même titre que nous en ignorions tout.

Seul, j’aurais sans doute mis les voiles aussi vite que possible. Mais curieusement, avec mon équipière, nous n’étions pas pressés de partir. Les nuits duraient environ 17 heures. Nous les passions dans le carré autour du poêle, à lire, dormir, faire la cuisine, et nous serrer l’un contre l’autre pour nous tenir chaud. Cette sage hibernation laissa dans nos mémoires des traces profondes.
C’était une expérience rare, comme un plongeon dans l’éternité, passée et à venir.

Durant ces journées sur l’île, nous étions à ce point coupés du reste du monde, que si l’Humanité avait disparu, nous n’en aurions rien su. De ce fait, j’eus tout le temps de me poser cette question : qu’aurions nous fait alors, mon équipière et moi, seuls sur cette île du bout du monde ?
Aurions-nous, comme Lafko, dans Qui se souvient des Hommes…, le roman de Jean Raspail, sombré volontairement dans l’oubli ?
Lafko était le dernier survivant de la tribu des Allakalufs, qui vécurent des milliers d’années en Terre de Feu. A l’arrivée des Blancs, leur imaginaire, leur interprétation du monde et la place qu’ils pensaient y tenir s’effondrèrent. Ils n’eurent pas le temps ou pas l’envie de s’adapter. Brisés intérieurement, ils se laissèrent mourir comme des millions d’autres indiens avant eux.

En étions-nous arrivés aujourd’hui au même point que Lafko il y a un siècle ? Pouvions-nous imaginer une civilisation radicalement différente ? Pouvions-nous faire autrement dans le peu de temps qu’il nous restait ?
L’Homo Sapiens est-il dans l’erreur ou est-il une l’erreur ?

Ces questions sans réponse débouchaient, pour nous qui étions seuls au monde, sur ce simple dilemme : aurions-nous voulu donner une nouvelle chance à l’Homme ?

Je souris à mon équipière. Avec elle, au moins, la question pouvait se poser…

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Aquarelles Sarah Kabbaj

Au cœur de la Patagonie se trouve la Peninsula Valdez, paradis des baleines, orques, otaries, touristes et autres pingouins. Mais je ne vis personne quand j’y débarquai en plein hiver. Ce n’était pas la saison. N’ayant pu me faire d’amis, je la quittai sans regret pour Puerto Deseado, à 270 miles plus au Sud. J’avais repéré sur la carte un mouillage bien abrité à mi-chemin, au cas où le temps se gâterait, la Caleta Hornos… Le temps était au beau fixe quand je la croisai, mais je décidai quand même de m’y arrêter par curiosité. J’y accédai par un étroit chenal qui débouchait sur un joli petit bassin intérieur, entouré de collines protectrices. Il n’y avait, bien sûr, pas un chat, mais pour le reste, c’était jour de fête ! J’observai une grande variété d’oiseaux, une colonie d’otaries, appelées aussi lions de mer, et des guanacos, (une sorte de lama sauvage) sur les hauteurs. Je jetai l’ancre au beau milieu de la calanque et coupai le moteur. Un silence respectueux m’accueillit, moi, le roi de la Création.

Il faisait beau, la température était douce ; c’était le moment et l’endroit idéal pour mettre au point tout un tas de choses avant d’attaquer l’exigeante navigation autour du Cap Horn.
Je suis un épouvantable bricoleur, maladroit, impatient, con (je ne cesse de le dire !), car je casse plus souvent que je ne répare. Quand j’ai le malheur de devoir me rendre dans un magasin de bricolage grand public comme Leroy Merlin ou Castorama, une grande déprime m’envahit. Mon caddie est aussi vide que mon regard, en particulier quand je croise celui de mes congénères surexcités, l’œil brillant d’intelligence pratique !
Mais sur un bateau, on a n’a pas le choix. Il y a toujours quelque chose à réparer, et personne d’autre que vous pour le faire.

La colonie d’otaries batifolant dans la crique comportait une vingtaine d’individus, et je ne tardai pas à éveiller la curiosité d’un des jeunes, qui vint jouer autour du bateau. Il nageait sur le dos juste sous la surface, faisait des loopings sous l’eau, (je me souviens que j’adorais faire ça étant enfant), puis il sortait la tête pour vérifier que je le regardais bien.
Son manège dura toute la journée, pendant que je bricolais péniblement. Je décidai d’appeler mon nouvel ami Gaston, ça lui allait mieux que le nom dont l’avaient affublé les scientifiques. Otaria Flavescens, ce n’est pas le nom qu’on donne à un copain.

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Aquarelle Sarah Kabbaj

Au petit soir, je décidai de faire une petite promenade pour me dégourdir les jambes. Cependant, ce n’était pas une mince affaire de se rendre à terre. Il fallait préparer des affaires de rechange, mettre l’annexe à l’eau, installer le moteur, prévoir des outils au cas où il ne redémarre pas, haler tout l’équipement sur les rochers, dérouler les cordages pour amarrer le bateau au rivage… Après 45 minutes d’effort, j’étais enfin en marche vers les sommets environnants, prêt à percer les mystères du charme que cette région a exercé sur bon nombre de grands hommes.

Malheureusement je ne suis ni ornithologue comme Robert Hudson, ni anthropologue comme Charles Darwin, ni romantique comme Bruce Chatwin, ni chanteur comme Florent Pagny… Mes observations seront très brèves :
– Il n’y avait pas la moindre trace d’humanité mis à part les déchets plastiques sur les plages. Curieusement, les animaux n’y faisaient pas attention.
– 
Les guanacos me surveillaient depuis les crêtes et restaient à bonne distance, alors que je ne leur voulais aucun mal. Quand on a longtemps servi de dîner aux Hommes, la méfiance reste….
– 
Il y avait sur le sol beaucoup de traces d’animaux et une grande variété de végétaux. Ne parvenant pas à les identifier ni à comprendre les interactions du vivant, il ne me restait, en désespoir de cause, qu’à m’extasier comme un vulgaire touriste sur la beauté­ des paysages.

Je remontai à bord, non pas à la nuit tombée, car ici la nuit ne tombe pas, mais glisse lentement en un interminable crépuscule.
Le lendemain, je repris mon bricolage et Gaston son ballet aquatique.
Je m’échinais sans succès plusieurs heures sur le dessalinisateur. Pendant ce temps,Gaston essayait toujours d’attirer mon attention. Après chacune de ses cabrioles, il sortait la tête de l’eau et me regardait de son air perpétuellement satisfait.
Chez les animaux comme chez les hommes, un jeune ne se lasse jamais de jouer, surtout si cela peut agacer un adulte occupé à des choses sérieuses.
Cette situation où l’un s’amuse pendant que l’autre travaille commençait à me taper sur les nerfs. Je repensai à la première réaction de Saint Exupéry occupé à réparer son avion quand le Petit Prince lui demanda : « Dessine-moi un mouton. »

L’insistance de Gaston à vouloir éveiller mon attention devenait étrange. Que voulait-il ? Un dessin ? Se foutait-il de ma gueule ? Mais un animal est-il assez évolué pour se moquer de l’Humanité ? Grande question qui, à ma connaissance, n’a pas encore été traitée sérieusement par les scientifiques, et encore moins par les religieux.
Quoi qu’il en soit, une brèche s’était ouverte dans ma certitude d’Homme.

J’essayai de me rassurer. Cet animal ne sait rien faire d’autre que jouer, manger et se reproduire. Et mis à part cette extrêmement lente transformation des espèces, son existence se limite à tourner en rond dans sa crique (je m’aperçus quelques jours plus tard de mon erreur lorsque je croisai une dizaine d’individus remontant vers le nord, au large de l’île des États). Que connaissait Gaston des sciences ? De l’art ? De toutes les découvertes prodigieuses de l’humanité ?… Il n’y avait qu’à voir mon bateau, et la somme de technologies qu’il contenait. On n’attend pas d’évoluer au rythme de la transformation des espèces, nous les Hommes, on a pris les choses en mains !

Le troisième jour, alors que Gaston reprenait ses facéties avec un bonheur sans cesse renouvelé, je ne parvenais plus à me concentrer sur le bricolage. J’éprouvais un rejet de tous les objets qui m’entouraient. Certes, ma vie en dépendait car j’étais bien incapable de survivre plus de 24h dans cet environnement sans eau potable, nourriture, chauffage et sans les milliers d’éléments de confort auxquels je m’étais habitué. Ce confort participait à me maintenir le moral au-dessus du niveau de la mer, mais se révélait aussi être un piège dont les mailles se resserraient à chaque innovation. Il transformait petit à petit mon univers en une prison dorée et anxiogène qui m’affaiblissait physiquement et moralement.

Que les scientifiques m’expliquent : toutes ces innovations devaient en principe soulager l’Homme, afin qu’il passe moins de temps à assurer sa survie. Or, si Gaston jouait toute la journée, quand s’occupait-il de sa nourriture ? Cela ne semblait pas lui prendre plus de temps ou d’énergie qu’il ne m’en faut pour me faire cuire des pâtes… Sachant qu’en plus de cela, je dois faire les courses, les transporter, travailler pour les payer et faire la vaisselle, Gaston s’en sortait bien mieux que moi pour satisfaire ses besoins alimentaires.
Quant aux loisirs, Gaston batifolait nu comme un vers et heureux comme un pape dans l’eau glacée. Alors que moi, je n’avais non seulement ni le courage ni l’envie d’y mettre un pied, mais en plus je me sentais, en comparaison, si balourd avec tous mes équipements.

Le moral assez ébranlé par toutes ces questions existentielles qui remettaient en cause mon statut de privilégié, je renonçai définitivement au bricolage. Armé d’un cigare et d’un bon vieux rhum (ça, ce n‘est pas pour Gaston !), je m’allongeai dans le cockpit pour rêvasser, mon regard et mes pensées se perdant dans la voûte étoilée.

J’imaginai Dieu, ayant achevé sa Création, réunissant toutes ses créatures pour un grand discours inaugural :
« J’ai créé ce monde, et il est parfait, dit-il….  A un petit détail près : Il faut que tout le monde en soit convaincu. Pour cela, je laisse la possibilité à chacun d’entre vous d’essayer de faire mieux que Moi. Que ceux qui veulent tenter leur chance le disent maintenant ou se taisent à jamais.
– Moi ! dit l’Homme pour faire le malin. »

Depuis ce jour, tous les êtres vivants se mirent à observer l’Homme pour voir ce qu’il allait faire.
C’est en voyant le résultat aujourd’hui, où l’Homme s’est avéré être un infâme bricoleur, détruisant bien plus qu’il ne crée, que je compris pourquoi Gaston et ses congénères se payaient ma tête.

 

 

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La caleta Hornos

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Un guanaco guetteur

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La caleta Hornos vue des collines