A l’abri dans une profonde crique de l’île des États, nous entendions siffler le vent furieusement dans les haubans. Puis un jour, le bruit du vent se fit plus doux. C’était le signal du départ. Moins de 24h plus tard, après avoir traversé le redoutable détroit de Le Maire, nous embouquions le canal Beagle, un étroit couloir d’eau protégé des houles océaniques. Derrière nous l’Atlantique, devant, le Pacifique. Au nord, la Terre de feu, au sud les îles du Cap Horn. Tandis que nous étions à présent hors de tout danger, à quelques encablures de la civilisation, je repensais à la sensation époustouflante de liberté que nous ressentîmes en abordant ces immensités sauvages. Même si nous étions absolument incapables d’y survivre sans nourriture embarquée et sans le confort chauffé de notre carré, nous pûmes imaginer le suprême bonheur des êtres qui y parviennent.

Au milieu du canal Beagle trône Ushuaia, la célèbre ville du bout du monde. Trop célèbre hélas… Quel choc ce fut de débarquer dans la rue commerçante d’Ushuaia après des semaines de navigation loin du monde, et d’y rencontrer des gens de Courchevel venus faire du ski !

Grâce ou à cause de Nicolas Hulot qui en a fait la promotion dans les années 80, Ushuaia est devenue la destination favorite des touristes en mal d’aventure. Je ne saurais vous dire quels ressorts psychologiques les ont conduits à venir à Ushuaia, tant leurs cerveaux doivent être inondés de pollutions publicitaires. Quand on leur pose la question, ils répondent juste : ça nous faisait rêver, voilà tout ! Et hop ! 20 h de vol plus tard, ils se retrouvent dans la ville « del fin del mundo », « fin » étant la traduction espagnole de « bout ».

Pour fêter notre arrivée, nous allâmes le soir même dans un restaurant du centre-ville d’Ushuaia. A la table à côté, un couple de compatriotes, habillés en vêtements techniques comme s’ils s’apprêtaient à gravir l’Everest, parlait de leur programme de la semaine. Ils avaient prévu d’aller fouler les glaciers de la Cordillera Darwin, de franchir le cap Horn, d’attaquer les pentes enneigées de Cerro Castor….Voyant que nous les écoutions, ils nous demandèrent quel était notre programme. Ils s’étonnèrent de ma réponse évasive. Nous n’avions pas de programme, leur répondis-je. Pour nous, le voyage se suffisait à lui-même. Comme mon voisin jugeait ahurissant de venir à Ushuaia et de ne rien y faire, je lui répondis vertement : « Tout ça c’est du pipi de chat ! Je n’ai aucune envie et ni aucun plaisir à me laisser conduire ici ou là comme un gamin ! »

Il fût un temps où explorer les environs d’Ushuaia devait être une sacrée aventure. Mais à présent, tout est organisé aux petits oignons par les milliers d’agence de voyage qui vous proposent tout et n’importe quoi : tu veux aller voir des vrais pingouins mon ami ? C’est 50 balles, la navette part dans 15 minutes ! » Quoi qu’il en soit, le regard de nos interlocuteurs se figea brutalement. L’expression « pipi de chat » signa la fin de la conversation.

Craignant de ne pas nous faire beaucoup d’amis à Ushuaia, nous partîmes plus loin, à Puerto Williams, sur la rive Sud du Canal de Beagle, côté chilien. Puerto Williams, seule localité de l’île Navarino, est beaucoup plus modeste. Elle n’a pas de touristes, mais en revanche beaucoup de militaires et de fonctionnaires en tout genre. Les chiliens ont cette sale manie de vouloir tout réglementer. Les indiens Yaghans qui vivaient là depuis plus de 6000 ans en ont en fait la triste expérience. Eux qui réussissaient l’exploit de vivre en harmonie avec la nature dans des conditions extrêmes, simplement équipés de canoës rudimentaires, se sont vu demander des permis de navigation. Incapables de comprendre de quoi on leur parlait, ils ont dû abandonner leur mode de vie nomade. Ils se prélassent à présent dans des baraquements fournis par l’État, et font leurs courses au supermarché du coin. Résultat, en une génération, ils ont tout perdu, même la mémoire.

 

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Le petit village de Puerto Williams sur le canal Beagle.

C’est bien sur regrettable pour les Yaghans, de perdre aussi vite les extraordinaires qualités qui leur permettaient d’exister dans ce qui nous paraît être un enfer absolu. Surtout pour ce qu’ils y ont gagné en échange : le droit de rêver devant la télé et de s’empiffrer de cochonneries. Mais c’est tout aussi regrettable pour la société moderne de laisser disparaitre des connaissances qui pourraient lui être très précieuses pour son avenir.

Au cours des siècles précédents, les sociétés primitives ont été balayées par les Occidentaux, au profit de sociétés modernes. Et c’est tout à fait compréhensible :  selon les lois Darwiniennes de l’évolution, c’est-à-dire la loi du plus fort, elles étaient scientifiquement vouées à disparaître. Les plus forts, les occidentaux étaient sûrs de l’être, tout au moins jusqu’en 1992. Cette année, le sommet de la Terre à Rio a établi le constat sans appel que notre modèle de développement, notre « évolution », n’était pas viable, même pas sur le très court terme. Depuis 1992, nous savons que nous devons changer de façon de vivre, de nous organiser, et de concevoir le monde (enfin si nous voulons être plusieurs milliards à survivre ….). Pour amorcer ce virage probablement à plus de 90 degrés, il faut réapprendre à vivre en harmonie avec la nature. Et vivre en harmonie avec la nature, ça n’a rien à voir avec escalader les glaciers d’Ushuaia. Ça n’a rien à voir non plus avec le fait de vivre sur un voilier suréquipé. En fait, nous partons de tellement loin qu’il faudra procéder par étapes, et d’abord commencer par se réconcilier avec la nature. C’est plus facile à dire qu’à faire, je suis bien placé pour le savoir… Mais peut-être que des types comme les Yaghans auraient pu nous y aider…

En me promenant dans le quartier Yaghan d’Ukika, situé un peu à l’écart de Puerto Williams, je croisai le regard d’un vieil indien qui se prélassait au soleil devant la porte de sa baraque en tôle. Il était assis sur une banquette de voiture, provenant sans doute du pick-up Chevrolet qui lui servait de poulailler au fond de la cour. C’était tout à fait le décor de fin du monde qui seyait à mon humeur sombre.

Comme le regard insondable de l’indien interdisait tout échange de parole, j’appelai dans mes rêves Lafko, le dernier allakaluf libre, pour une conversation à mon goût.

– « Lafko, qu’est-ce que votre tribu a ressenti en voyant arriver les Occidentaux ?

– Nous avons vu arriver des hommes infiniment supérieurs techniquement. Ça en a soufflé plus d’un dans notre tribu ! Mais le plus déstabilisant est qu’en parallèle, leurs agissements étaient contraires à toutes les règles de vie que nous connaissions, contraires à toute logique et à tout bon sens. Ils faisaient des âneries, que même l’enfant le moins bien éduqué chez nous n’aurait pas commises. Le mélange des deux, a laissé notre tribu totalement hébétée.

– Lafko, penses-tu que les sociétés modernes sont sur la bonne voie ? »

Il a ri en disant qu’elles couraient à leur perte, aussi sûrement qu’un oiseau qui ne sait plus voler s’écrase. Ce qui était moins drôle selon lui, c’était qu’elles entrainaient dans ce crash la plupart des espèces vivantes avec elles, dont eux, les indiens.
Avait-il des explications à cela lui demandais-je.  Des solutions pour s’en sortir ? Puisqu’il était maintenant concerné …

– « Avant, me répondit-il, nous vivions en groupe. Bien plus que cela, nous étions un corps où l‘individu, pas plus qu’un organe du corps, ne peut vivre indépendamment des autres. Il ne peut même pas le concevoir. Individuellement, nous n’étions rien, mais collectivement nous étions plus intelligents qu’une nation moderne comme le Chili. Nous ne prenions pas de décision aussi stupide comme par exemple celle d’introduire le saumon dans les canaux de Patagonie. On sait qu’il va tout dévorer, donc appauvrir les milliers de petits pêcheurs pour enrichir un ou deux industriels. Ce qui revient à hypertrophier un organe pour en atrophier mille. Pas besoin d’être médecin pour savoir que ce n’est pas du tout bon pour la santé !

– Lafko, quel est le principal défaut de nos sociétés modernes ?

– Promouvoir la liberté individuelle est leur principale erreur. L’ambition d’un groupe est bien plus profonde, a bien plus de sens que l’ambition d’un individu. Comme l’illustre le comportement erratique et puéril de vos compatriotes à Ushuaia.

– Cela me rappelle ce fameux concept de l’entropie, lui dis-je. Selon une loi de la physique, l’entropie, le désordre au sein d’un système, augmente irrémédiablement. Il était donc inévitable que la société humaine en arrive là, que l’homme brise ses chaînes pour s’ébattre en tous sens. C’est une évolution naturelle en quelque sorte et nous n’y sommes pour rien.

– Certes, me dit-il, mais pourquoi vouloir accélérer le mouvement ? Pourquoi, par exemple, mettre les enfants en compétition dans vos écoles ? Pourquoi les encourager à se distinguer des autres, à être indépendants ? C’est une grave erreur, car pour vivre intelligemment, il faut apprendre à faire corps. Là, c’est comme si vous disiez à chacune de vos cellules : quand tu seras grande tu pourras faire ce qu’il te plaît. Eh bien, si elles vous écoutent, je ne donne pas cher de votre espérance de vie.
L’évolution, la complexification de la vie, suit, depuis le début de son apparition sur terre, un rythme qu’il faut respecter. Mais dans vos sociétés, c’est comme si chaque nouvelle génération voulait en finir. Vous n’êtes plus dans l’évolution, vous êtes dans la révolution.

– Merci Lafko pour ces paroles pas rassurantes du tout. Pensez-vous que vous pourrez un jour réconcilier votre passé Yaghan à la société du futur ?

– Nous, indiens, vivions au bout du monde et vous nous avez poussés hors du monde. Ceux qui sont restés en vie auraient aimé en comprendre la raison. Mais quand on voit aujourd’hui, l’élite de vos sociétés (à ce qu’il paraît), traverser le monde pour faire du ski à Ushuaia, vous comprenez que notre seule alternative à l’hébétude est l’oubli. »

Je quittais à regret mon ami Gaston et reprenais ma navigation vers le sud. Devant moi la Terre de Feu, le Cap Horn et les canaux de Patagonie. Pour cette partie du voyage, un équipier me semblait indispensable. Je ne voyais pas comment amarrer seul mon bateau dans des mouillages parcourus de violentes rafales (les célèbres Williwaw qui, dit-on, vous tombent dessus sans prévenir), ni comment me reposer en navigant dans les canaux.

Je passai une annonce sur le site internet la-bourse-aux-équipiers.com : Recherche équipier ou équipière de bonne compagnie pour naviguer en Patagonie. Par la seule magie du mot Patagonie, je ne tardai pas à recevoir des dizaines de propositions. Parmi elles, je retins la candidature de S…, une jeune architecte parisienne. Le style direct de son message et, je l’avoue, le joli portrait l’accompagnant, pesèrent dans la balance. Son CV nautique était aussi maigre qu’un mannequin de chez Cartier, mais je préférais mille fois naviguer avec une jeune et jolie équipière qui a soif de découvertes, plutôt qu’avec un vieux loup de mer qui sait déjà tout.

S… était disponible rapidement. Nous convînmes de nous retrouver à Rio Gallegos, une ville dotée d’un aéroport, située à 50 miles au Nord du détroit de Magellan. De là, je prévoyais de rejoindre Ushuaia en 3 semaines, en flânant en chemin bien évidemment.

Je découvris quelques jours plus tard sur mon guide des mouillages en Patagonie que Rio Gallegos était le pire endroit de toute la région pour jeter l’ancre. Il était conseillé, même en cas de tempête, de rester en mer. Comptant sur une exagération de l’auteur, probablement excédé par les autorités locales, je pénétrai néanmoins dans le rio et mouillai devant la ville. Comme partout en Argentine, la « prefectura maritima » m’accueillit avec une gentillesse inversement proportionnelle à ses compétences.
Je compris au fur et à mesure les inconvénients de ce mouillage de si mauvaise réputation. Le marnage est en moyenne de 10 mètres, les courants de marée atteignent facilement 5 nœuds, et le vent souffle dans l’axe du fleuve de façon quasi permanente à plus de 25 -30 nœuds. Le courant est si puissant que le bateau se met en travers du vent et des vagues, et roule de façon très désagréable. A marée montante, le vent crée des déferlantes qui rendent le déplacement en annexe acrobatique.
Mais le clou du spectacle reste le débarquement à marée basse. Les berges sont recouvertes d’une vase profonde, gluante et glissante. Curieusement personne, et surtout pas la « prefectura maritima » qui ne dispose d’aucun bateau (!), n’a songé à installer un ponton. Il faut donc traîner son annexe sur 100 à 200 mètres dans la gadoue pour la mettre à l’abri… Cette vase était si difficile à franchir que mes bottes s’y perdaient et que je m’étalais parfois de tout mon long avant d’arriver sur la grève. Ajoutez à cela que la température oscille entre zéro et 5°C, vous comprendrez que descendre à terre était une expédition dangereuse et éreintante. Le guide n’avait pas exagéré.

S… arrivait le soir même à l’aéroport, situé à moins de 5 km de là. Ce n’était pas sans une certaine appréhension que j’imaginais mon équipière parisienne avec ses valises à roulettes rejoindre le bateau en pleine nuit. Il fallait que je fasse preuve d’humour pour lui éviter un violent traumatisme dès son arrivée.
Son avion atterrissait à 2 heures du matin. J’eus l’idée de commencer la soirée par une tournée des bars de la ville pour arriver parfaitement décontracté à l’aéroport. Dans l’un des lieux les plus animés du patelin, je rencontrai deux sympathiques jeunes femmes avec lesquelles je partageai mes inquiétudes. Elles proposèrent aussitôt de m’aider. Après plusieurs verres durant lesquels nous affinions notre stratégie d’accueil, nous allâmes chercher ensemble S… à l’aéroport et la ramenâmes illico dans le bar que nous venions de quitter. Les argentins sont d’infatigables fêtards. Ce n’est que vers 7 heures du matin que nous parvînmes à leur échapper et que nous nous mîmes en route vers le bateau. Dans la voiture qui nous conduisit à l’annexe, je prévins, avec une douceur infinie, mon équipière, que nous allions bientôt quitter notre « zone de confort ». Son regard, plongé dans le vide de la nuit, ne cilla pas.

Comment nous parvînmes au bateau ? Je ne saurais le dire, mais cela confirm la croyance populaire qu’il y a un Dieu pour les ivrognes.

Mon bateau disposait de 2 cabines. Comme j’avais installé le poêle dans le carré, les cabines n’étaient pas chauffées. Pour parer à ce problème, je dormais à côté du poêle. En abaissant la table du carré, et en disposant des coussins par-dessus, cela faisait un grand lit double. J’avais recouvert le tout d’une épaisse couverture synthétique qui ressemblait à une peau de bête. L’ensemble pouvait avoir l’aspect, pour un œil non averti, d’une tanière d’ours. Mon équipière, peut-être encore sous le choc du voyage, ne fit aucun commentaire. Nous nous couchâmes rapidement car nous étions transis de froid et épuisés.
Je me demandais ce qui pouvait bien attirer une jolie parisienne à la carrière prometteuse dans cette galère. L’amour de la mer ? Le goût de l’aventure ? C’était un fameux saut dans l’inconnu pour elle ! Jusqu’à présent, elle n’avait fait que des sorties en mer d’un jour ou deux. Là, nous partions plusieurs semaines pour une navigation des plus exigeantes.
De mon côté, c’était la première fois que j’embarquais une équipière, et je dois avouer que j’appréhendais la vie à deux sur un bateau, en fussé-je le capitaine.
Depuis le début de mon tour du monde, mis à part lors de la première étape, je naviguais seul avec un bonheur certain. J’aimais plus que tout ce silence, cette absolue tranquillité qui berçaient mes rêveries. A présent, il allait falloir discuter de tout et de rien à longueur de journée. Quelle horreur ! Quant à m’encombrer d’une compagne, je n’y pensais pas : déjà à terre, l’intérêt de vivre en couple ne m’avait jamais sauté aux yeux, alors sur un bateau sans échappatoire…
Je pris la ferme résolution de me concentrer sur l’aspect pratique de l’équipier : la manœuvre au mouillage, l’alternance des quarts, et le partage des tâches ménagères. Mon équipière allait m’être indispensable, cela valait quelques sacrifices.

Pour commencer, nous sommes restés bloqués 4 jours au mouillage à Rio Gallegos, à nous balancer comme des pendules en attendant une bonne fenêtre météo. Cette attente imprévue en aurait énervé plus d’un, pressé comme toujours de vivre à fond ses quelques semaines de vacances annuelles. Mais S… resta zen, et trouva sa place sur le bateau avec une facilité déconcertante. Elle était volontaire pour toutes les tâches, ce qui me soulageait énormément.
Nous étions aux antipodes du confort et du prévisible. Malgré une entrée en matière plutôt fracassante, elle ne manifestait aucune inquiétude. Au contraire, elle semblait avoir retrouvé une sérénité perdue, une confiance en un avenir, qui, à coup sûr, serait parsemé d’aventures extraordinaires…
Je l’observais souvent à la dérobée pour essayer de comprendre ses motivations, et de deviner d’où lui venait cet entêtement de breton à tête dure. Mais je ne décelais pas le moindre indice derrière son front lisse: cette équipière était une énigme.
Enfin le vent se mit à souffler dans la bonne direction, et nous pûmes lever l’ancre. Le vrai voyage commençait. Nous mîmes le cap sur l’île des États, une île déserte à la pointe de la Terre de Feu que nous espérions atteindre en moins de 3 jours.

De tout le voyage, nous ne vîmes aucun bateau, aucune lumière, ni aucun feu… Et pour cause, les indiens Allakalufs et Yaghans qui les entretenaient, ont disparu. Personne parmi les envahisseurs n’a eu l’envie ou le courage de s’installer à leur place dans cette nature jugée si inhospitalière…
Après le détroit de Magellan, nous nous éloignâmes de cette Terre de Feu éteinte à jamais, pour pénétrer dans le monde des baleines, dauphins, otaries, albatros, dont l’impression de liberté est envoûtante.
Chaque heure, chaque mile, nous éloignaient du monde civilisé (en considérant que Rio Gallegos en fasse partie), pour pénétrer dans un monde que seuls nos rêves pouvaient concevoir…
Au soir du 3ème jour, nous jetâmes l’ancre dans la baie de Salvamento, à l’extrémité Est de l’île des États, un mouillage bien abrité, où nous pûmes enfin nous reposer.

Avec mon équipière, en navigation comme au mouillage, la vie sur le bateau s’organisait mieux que je n’avais jamais réussi à le faire à terre. Il y avait toujours des tâches à accomplir à bord, certaines où il fallait être deux, les autres que nous nous partagions avec plaisir. J’imagine que cela fonctionnait à peu près ainsi, à l’époque de l’Homme des cavernes (notre aspect, avec nos multiples couches de vêtements, bonnets et chaussettes polaires, n’en était d’ailleurs pas très éloigné). Nous étions ensemble par nécessité, c’était là notre force.
La journée, nous tentions des excursions sur l’île, que la végétation rendait pratiquement impénétrable. Chaque fois que nous empruntions ce qui ressemblait à un sentier abandonné, nous tombions sur un cimetière marin, de simples croix de bois envahies par les herbes, témoignages de la quantité de naufrages qui eurent lieu sur cette île. La construction du phare du bout du monde n’y changea pas grand-chose. Mais ce nom, qui inspira Jules Vernes, était bien trouvé. Nous baignions véritablement dans une ambiance de fin du monde.
La nature pourtant ne semblait pas inhospitalière, mais plutôt superbement indifférente. En définitive, ce monde nous ignorait au même titre que nous en ignorions tout.

Seul, j’aurais sans doute mis les voiles aussi vite que possible. Mais curieusement, avec mon équipière, nous n’étions pas pressés de partir. Les nuits duraient environ 17 heures. Nous les passions dans le carré autour du poêle, à lire, dormir, faire la cuisine, et nous serrer l’un contre l’autre pour nous tenir chaud. Cette sage hibernation laissa dans nos mémoires des traces profondes.
C’était une expérience rare, comme un plongeon dans l’éternité, passée et à venir.

Durant ces journées sur l’île, nous étions à ce point coupés du reste du monde, que si l’Humanité avait disparu, nous n’en aurions rien su. De ce fait, j’eus tout le temps de me poser cette question : qu’aurions nous fait alors, mon équipière et moi, seuls sur cette île du bout du monde ?
Aurions-nous, comme Lafko, dans Qui se souvient des Hommes…, le roman de Jean Raspail, sombré volontairement dans l’oubli ?
Lafko était le dernier survivant de la tribu des Allakalufs, qui vécurent des milliers d’années en Terre de Feu. A l’arrivée des Blancs, leur imaginaire, leur interprétation du monde et la place qu’ils pensaient y tenir s’effondrèrent. Ils n’eurent pas le temps ou pas l’envie de s’adapter. Brisés intérieurement, ils se laissèrent mourir comme des millions d’autres indiens avant eux.

En étions-nous arrivés aujourd’hui au même point que Lafko il y a un siècle ? Pouvions-nous imaginer une civilisation radicalement différente ? Pouvions-nous faire autrement dans le peu de temps qu’il nous restait ?
L’Homo Sapiens est-il dans l’erreur ou est-il une l’erreur ?

Ces questions sans réponse débouchaient, pour nous qui étions seuls au monde, sur ce simple dilemme : aurions-nous voulu donner une nouvelle chance à l’Homme ?

Je souris à mon équipière. Avec elle, au moins, la question pouvait se poser…

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Aquarelles Sarah Kabbaj

Au cœur de la Patagonie se trouve la Peninsula Valdez, paradis des baleines, orques, otaries, touristes et autres pingouins. Mais je ne vis personne quand j’y débarquai en plein hiver. Ce n’était pas la saison. N’ayant pu me faire d’amis, je la quittai sans regret pour Puerto Deseado, à 270 miles plus au Sud. J’avais repéré sur la carte un mouillage bien abrité à mi-chemin, au cas où le temps se gâterait, la Caleta Hornos… Le temps était au beau fixe quand je la croisai, mais je décidai quand même de m’y arrêter par curiosité. J’y accédai par un étroit chenal qui débouchait sur un joli petit bassin intérieur, entouré de collines protectrices. Il n’y avait, bien sûr, pas un chat, mais pour le reste, c’était jour de fête ! J’observai une grande variété d’oiseaux, une colonie d’otaries, appelées aussi lions de mer, et des guanacos, (une sorte de lama sauvage) sur les hauteurs. Je jetai l’ancre au beau milieu de la calanque et coupai le moteur. Un silence respectueux m’accueillit, moi, le roi de la Création.

Il faisait beau, la température était douce ; c’était le moment et l’endroit idéal pour mettre au point tout un tas de choses avant d’attaquer l’exigeante navigation autour du Cap Horn.
Je suis un épouvantable bricoleur, maladroit, impatient, con (je ne cesse de le dire !), car je casse plus souvent que je ne répare. Quand j’ai le malheur de devoir me rendre dans un magasin de bricolage grand public comme Leroy Merlin ou Castorama, une grande déprime m’envahit. Mon caddie est aussi vide que mon regard, en particulier quand je croise celui de mes congénères surexcités, l’œil brillant d’intelligence pratique !
Mais sur un bateau, on a n’a pas le choix. Il y a toujours quelque chose à réparer, et personne d’autre que vous pour le faire.

La colonie d’otaries batifolant dans la crique comportait une vingtaine d’individus, et je ne tardai pas à éveiller la curiosité d’un des jeunes, qui vint jouer autour du bateau. Il nageait sur le dos juste sous la surface, faisait des loopings sous l’eau, (je me souviens que j’adorais faire ça étant enfant), puis il sortait la tête pour vérifier que je le regardais bien.
Son manège dura toute la journée, pendant que je bricolais péniblement. Je décidai d’appeler mon nouvel ami Gaston, ça lui allait mieux que le nom dont l’avaient affublé les scientifiques. Otaria Flavescens, ce n’est pas le nom qu’on donne à un copain.

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Aquarelle Sarah Kabbaj

Au petit soir, je décidai de faire une petite promenade pour me dégourdir les jambes. Cependant, ce n’était pas une mince affaire de se rendre à terre. Il fallait préparer des affaires de rechange, mettre l’annexe à l’eau, installer le moteur, prévoir des outils au cas où il ne redémarre pas, haler tout l’équipement sur les rochers, dérouler les cordages pour amarrer le bateau au rivage… Après 45 minutes d’effort, j’étais enfin en marche vers les sommets environnants, prêt à percer les mystères du charme que cette région a exercé sur bon nombre de grands hommes.

Malheureusement je ne suis ni ornithologue comme Robert Hudson, ni anthropologue comme Charles Darwin, ni romantique comme Bruce Chatwin, ni chanteur comme Florent Pagny… Mes observations seront très brèves :
– Il n’y avait pas la moindre trace d’humanité mis à part les déchets plastiques sur les plages. Curieusement, les animaux n’y faisaient pas attention.
– 
Les guanacos me surveillaient depuis les crêtes et restaient à bonne distance, alors que je ne leur voulais aucun mal. Quand on a longtemps servi de dîner aux Hommes, la méfiance reste….
– 
Il y avait sur le sol beaucoup de traces d’animaux et une grande variété de végétaux. Ne parvenant pas à les identifier ni à comprendre les interactions du vivant, il ne me restait, en désespoir de cause, qu’à m’extasier comme un vulgaire touriste sur la beauté­ des paysages.

Je remontai à bord, non pas à la nuit tombée, car ici la nuit ne tombe pas, mais glisse lentement en un interminable crépuscule.
Le lendemain, je repris mon bricolage et Gaston son ballet aquatique.
Je m’échinais sans succès plusieurs heures sur le dessalinisateur. Pendant ce temps,Gaston essayait toujours d’attirer mon attention. Après chacune de ses cabrioles, il sortait la tête de l’eau et me regardait de son air perpétuellement satisfait.
Chez les animaux comme chez les hommes, un jeune ne se lasse jamais de jouer, surtout si cela peut agacer un adulte occupé à des choses sérieuses.
Cette situation où l’un s’amuse pendant que l’autre travaille commençait à me taper sur les nerfs. Je repensai à la première réaction de Saint Exupéry occupé à réparer son avion quand le Petit Prince lui demanda : « Dessine-moi un mouton. »

L’insistance de Gaston à vouloir éveiller mon attention devenait étrange. Que voulait-il ? Un dessin ? Se foutait-il de ma gueule ? Mais un animal est-il assez évolué pour se moquer de l’Humanité ? Grande question qui, à ma connaissance, n’a pas encore été traitée sérieusement par les scientifiques, et encore moins par les religieux.
Quoi qu’il en soit, une brèche s’était ouverte dans ma certitude d’Homme.

J’essayai de me rassurer. Cet animal ne sait rien faire d’autre que jouer, manger et se reproduire. Et mis à part cette extrêmement lente transformation des espèces, son existence se limite à tourner en rond dans sa crique (je m’aperçus quelques jours plus tard de mon erreur lorsque je croisai une dizaine d’individus remontant vers le nord, au large de l’île des États). Que connaissait Gaston des sciences ? De l’art ? De toutes les découvertes prodigieuses de l’humanité ?… Il n’y avait qu’à voir mon bateau, et la somme de technologies qu’il contenait. On n’attend pas d’évoluer au rythme de la transformation des espèces, nous les Hommes, on a pris les choses en mains !

Le troisième jour, alors que Gaston reprenait ses facéties avec un bonheur sans cesse renouvelé, je ne parvenais plus à me concentrer sur le bricolage. J’éprouvais un rejet de tous les objets qui m’entouraient. Certes, ma vie en dépendait car j’étais bien incapable de survivre plus de 24h dans cet environnement sans eau potable, nourriture, chauffage et sans les milliers d’éléments de confort auxquels je m’étais habitué. Ce confort participait à me maintenir le moral au-dessus du niveau de la mer, mais se révélait aussi être un piège dont les mailles se resserraient à chaque innovation. Il transformait petit à petit mon univers en une prison dorée et anxiogène qui m’affaiblissait physiquement et moralement.

Que les scientifiques m’expliquent : toutes ces innovations devaient en principe soulager l’Homme, afin qu’il passe moins de temps à assurer sa survie. Or, si Gaston jouait toute la journée, quand s’occupait-il de sa nourriture ? Cela ne semblait pas lui prendre plus de temps ou d’énergie qu’il ne m’en faut pour me faire cuire des pâtes… Sachant qu’en plus de cela, je dois faire les courses, les transporter, travailler pour les payer et faire la vaisselle, Gaston s’en sortait bien mieux que moi pour satisfaire ses besoins alimentaires.
Quant aux loisirs, Gaston batifolait nu comme un vers et heureux comme un pape dans l’eau glacée. Alors que moi, je n’avais non seulement ni le courage ni l’envie d’y mettre un pied, mais en plus je me sentais, en comparaison, si balourd avec tous mes équipements.

Le moral assez ébranlé par toutes ces questions existentielles qui remettaient en cause mon statut de privilégié, je renonçai définitivement au bricolage. Armé d’un cigare et d’un bon vieux rhum (ça, ce n‘est pas pour Gaston !), je m’allongeai dans le cockpit pour rêvasser, mon regard et mes pensées se perdant dans la voûte étoilée.

J’imaginai Dieu, ayant achevé sa Création, réunissant toutes ses créatures pour un grand discours inaugural :
« J’ai créé ce monde, et il est parfait, dit-il….  A un petit détail près : Il faut que tout le monde en soit convaincu. Pour cela, je laisse la possibilité à chacun d’entre vous d’essayer de faire mieux que Moi. Que ceux qui veulent tenter leur chance le disent maintenant ou se taisent à jamais.
– Moi ! dit l’Homme pour faire le malin. »

Depuis ce jour, tous les êtres vivants se mirent à observer l’Homme pour voir ce qu’il allait faire.
C’est en voyant le résultat aujourd’hui, où l’Homme s’est avéré être un infâme bricoleur, détruisant bien plus qu’il ne crée, que je compris pourquoi Gaston et ses congénères se payaient ma tête.

 

 

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La caleta Hornos
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Un guanaco guetteur
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La caleta Hornos vue des collines

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un journaliste qui s’adresse aux citoyens, mais un citoyen qui s’adresse aux journalistes.

Les récents articles parus dans la presse internationale sur la situation au centre du Mali, évoquent de plus en plus les risques d‘un conflit interethnique entre Peuls et Dogons. Certains journalistes pour prendre les devants, n’hésitent pas à parler de génocide programmé !

Ces articles sont relayés par les médias locaux, régionaux, internationaux et les réseaux sociaux. Tout le monde s’attend donc au pire.

En évoquant ce risque terrible de génocide, quel rôle jouent les médias ? Celui d’informer, d’alerter, de prévenir, diront les nostalgiques de l’époque d’Albert Londres.

En 1929, Albert Londres, suite à 4 mois de reportage en Afrique noire, révélait à l’Occident les conditions de travail inhumaines sur les chantiers des chemins de fer et les exploitations forestières au Congo. Il remit, par la même, en cause l’idée communément acceptée en Europe, de la mission civilisatrice de la colonisation. Son reportage toucha la sensibilité des citoyens, qui se demandèrent comment on pouvait prétendre civiliser qui que ce soit avec des méthodes aussi barbares *. Les colonialistes l’accusèrent de trahir sa patrie et le menacèrent de mort. Mais Albert Londres, qui n’en était pas à son coup d’essai, publia son reportage et également un livre, « Terre d’ébène », sur le sujet. Les parlementaires diligentèrent une enquête et les traitements inhumains cessèrent. Son reportage sauva la vie de dizaines de milliers d’africains. Le prix Albert Londres couronne encore aujourd’hui le meilleur reporter francophone de l’année.

Quant à moi, ces récents articles sur le Mali m’ont fait penser à cette fable de Gabriel Garcia Marquez, « La profecia autocumplida », que j’ai légèrement modifiée :

« C’est l‘histoire d’un petit garçon qui vivait seul avec sa mère, à l’écart du village. Arrivée depuis peu, les gens ne la connaissant pas bien s’imaginaient beaucoup de choses à son sujet. Un matin, comme elle avait fait des mauvais rêves dont le sens lui échappait, elle dit à son petit garçon qu’elle avait un mauvais pressentiment. Le petit garçon en allant chercher le pain, parla de la prédiction de sa mère à la boulangère, en l’enjolivant pour faire l’important. La boulangère, pipelette comme tous les petits commerçants, répéta la nouvelle à toute sa clientèle ce jour-là, sans toujours préciser la source, bien trop insignifiante pour son propos. En peu de temps, la nouvelle s’était répandue en prenant différentes formes. Il sembla à certains qu’elle venait de plusieurs sources concordantes, ce qui dans leur esprit renforça sa crédibilité. Le lendemain, en prévision d’une possible catastrophe, les gens voulurent stocker des denrées et se précipitèrent chez les petits commerçants pour acheter tout ce qui s’y trouvait. La pénurie ne tarda pas, et les gens y virent un signe de mauvais augure, qui confirmait la malédiction. Par prudence, un père de famille, ayant sa femme enceinte, préféra quitter le village en attendant que les choses rentrent dans l’ordre. Ses voisins s’en inquiétèrent. Un à un, ils s’en allèrent, préférant maintenant emporter leurs affaires, car Dieu sait quand ils pourraient revenir. Le dernier à partir, voyant le village abandonné, décida de brûler sa maison plutôt que la laisser aux pilleurs, que ne manquerait pas d’attirer un village désert. En voyant sa maison brûler, il repensa à la prophétie, et se signa en constatant qu’elle s’était réalisée. »

Le monde a bien changé depuis l’époque d’Albert Londres. Les nouvelles technologies de communication ont apporté aux médias une puissance démentielle. L’info est partout, instantanément, comme un immense haut-parleur au-dessus de la terre. Il est à présent impossible de lui échapper, et mis à part dans les dictatures qui parviennent encore à la museler, la presse détient le pouvoir suprême. Une campagne médiatique bien orchestrée, peut du jour au lendemain soulever la population dans n’importe quel pays du monde.

La presse est servie par les journalistes. C’est une profession qui endosse d’énormes responsabilités. Certes, ils ont remplacé les colporteurs de ragots d’hier qui faisaient, on l’a vu, des ravages considérables. Si cela constitue un progrès, il demeure insuffisant au regard de l’évolution des moyens de diffusion.

Au Mali, pays cible de l’actualité depuis 10 ans, les médias ont joué un rôle crucial dans le déroulement des événements, et principalement les médias français. Car les maliens, comme dans la plupart des pays d’Afrique francophone, suivent les journaux télévisés (JT) français autant sinon plus que leurs chaines nationales. Radio France Internationale (RFI) est de loin la radio la plus écoutée au Sahel. Ces médias ont une telle influence dans la région, qu’un acteur politique local ne commence à être reconnu qu’à partir du moment où on en parle dans la presse étrangère.

L’Histoire (qui n’est malheureusement pas une fable cette fois-ci), commence en 2009, lorsque des bandits armés commencèrent à prendre en otages des occidentaux, et les gardèrent prisonniers au nord du Mali. Ils demandèrent des rançons et obtinrent quelques centaines de milliers d’euros, parfois plus, mais bénéficièrent surtout d’une publicité de plusieurs centaines de millions d’euros, si l’on considère le prix à la seconde du temps d’antenne aux JT de 20 heures sur les chaines nationales françaises.

Nous sommes bien placés, en France, pour savoir qu’un tel budget médiatique, bien utilisé, peut en quelques mois propulser un inconnu au poste de président de la République. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ces bandes armées aient pris de l’envergure sur le plan régional. Les mouvements « terroristes » du monde entier, voyant le succès médiatique de ces prises d’otages, accoururent au Sahel. Ils apportèrent leurs compétences, leurs réseaux, parfois une idéologie, et surtout soignèrent leur communication.

Ces groupuscules, vivant jusqu’alors de trafics, sont devenus en peu de temps les figures d’un combat contre l’Occident. Le Mali était leur plateau TV, et c’est tout juste s’ils ne passaient pas leurs annonces de recrutement en direct sur TF1 ou France2. On remarquera que les médias ont employé depuis le début une terminologie tendancieuse, parlant de terrorisme quand il s’agissait souvent de banditisme, de djihadisme quand il s’agissait de politique. Par goût du sensationnel probablement…

Les conséquences ne se sont pas fait attendre, car les politiques français ont fait ce que le peuple attendait d’eux : libérer les otages (en payant une rançon). Et, alors que c’était un acte totalement inconséquent, ils y ont vu une opportunité de soigner leur popularité, en allant accueillir les otages en personne à leur descente d’avion…devant les caméras ! Puis, pour masquer leur lâcheté et montrer leur sens des responsabilités, ils ont solennellement demandé à leurs ressortissants d’évacuer la région. Aux touristes en premier lieu, puis aux associations, aux entreprises, aux fonctionnaires…. Le Sahel est devenu un désert…. qui profite aux bandits et aux trafiquants bien sûr ! Mais que faire d’autre au Sahel quand la société civile s’est disloquée ?

Après les prises d’otages, dont les téléspectateurs commençaient enfin à se lasser, ont suivi les attaques terroristes. Beaucoup plus spectaculaires, leur objectif est encore plus clair que celui des prises d’otages. Le but de ces attaques n’est pas de tuer quelques personnes, fût-ce des occidentaux, ou d’obtenir de l’argent, ce ne sont que des coups médiatiques à visées politiques. Ainsi, la simple menace de perpétrer une attaque pour des groupes en capacité de le faire peut conduire un chef d’État à leur faire des concessions.

Sans médias pour les relayer, il n’y aurait pas d’attaques terroristes, car elles coûteraient plus cher à mettre en œuvre que ce qu’elles rapporteraient. Il n’y aurait que des actes de guerre, qui eux demandent des moyens et une organisation considérables.

Beaucoup de journalistes ont conscience du danger de relayer ces informations. Ils savent que faute de spectateurs le spectacle n’aurait peut-être pas lieu, mais ils n’arrivent pas à faire autrement. Tout comme notre conscience écologique ne nous empêche pas de continuer à détruire la planète. Leur travail consiste pour l’essentiel à jouer sur la sensibilité populaire, comme un violoniste sur la corde de son instrument. Pour viser plus loin, il faut des hommes comme Albert Londres.

Qu’aurait fait Albert Londres s’il avait été correspondant au Mali ces dix dernières années ?

J’imagine qu’il aurait lutté pour que les grands médias internationaux ne fassent pas leurs choux gras des prises d’otages, il aurait alerté l’opinion publique sur la bêtise profonde de verser des rançons, et dénoncé l’hérésie d’évacuer le Sahel. Il aurait exigé des politiques le courage nécessaire pour prendre les bonnes décisions même si elles vont à l’encontre des aspirations populaires.

Il aurait (quitte à rabaisser encore leurs prétentions) fait douter ses concitoyens de leurs capacités à développer ou à pacifier l’Afrique, même avec les meilleures intentions du monde. (L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit le dicton.)

Il aurait, comme Marlow, dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, dit son écœurement des « rodomontades outrées de la bêtise face à un danger qu’elle (la société occidentale) est incapable de saisir ». Cette société occidentale dont l’économie conduit le monde au bord de l’explosion, et qui prétend en dicter la sécurité !

Il aurait lutté contre la désinformation, poursuivi les faux médias, les mauvais journalistes, qui se frottent les mains dès qu’ils pressentent une catastrophe, et qui en parlent aussitôt, comme le petit garçon parti chercher du pain.

Il aurait fait tout ce qu’un homme qui mesure la portée de ses actes doit faire.

Je ne saurais dire si cela aurait suffi à enrayer les drames qui se produisent au Mali depuis 10 ans, mais cela aurait au moins eu le mérite d’apaiser les esprits et de permettre à chacun d’y voir plus clair au fond de son cœur.

« Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions. »  …. « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Albert Londres, 1929

*  Cf. Conquistadors

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

Charles Baudelaire, L’albatros,

Au petit soir, j’amerrissai à Buenos Aires tel un albatros, fatigué par sa traversée et heureux de son voyage. Après avoir longé la ville pendant plus de trois heures, pour rejoindre la rivière Tigre au fond du delta du Rio de la Plata, j’embouquai le premier canal à gauche, dans le quartier de San Isidro. Pablo, un ami argentin, me l’avait conseillé pour aborder cette capitale tentaculaire. C’est un quartier paisible, un tantinet bourgeois, mais avec quand même des bars intéressants et tout ce qu’il faut à proximité, m’avait-il dit d’un œil complice.

Le canal était encombré de voiliers. Ils étaient serrés comme des sardines et ne me laissaient nulle place pour accoster. Sur les berges, il n’y avait personne pour répondre à mes « Hola ! », personne non plus sur le canal 16 de ma VHF. Il était presque 19h ce dimanche, et c’était peut-être l’heure de la sieste. Au bout du canal, je fis demi-tour, et m’apprêtais à rejoindre le Tigre quand j’avisai, juste avant la sortie, une place libre. Probablement le ponton d’accueil du Club Nautico San Isidro, dont j’apercevais la salle de restaurant, à moins de trois encablures. Elle était très animée. Ce n’était donc pas l’heure de la sieste, mais plutôt l’heure de l’apéro !

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Le ponton d’accueil du club à l’entrée du canal

Je me préparais à sauter à quai avec mon bout d’amarrage en main, lorsqu’une joyeuse bande de septuagénaires, habillés comme des plaisanciers du dimanche ou des golfeurs de tous les jours, sortit du restaurant, vint m’aider à m’amarrer et me souhaita la bienvenue avec un enthousiasme surprenant. Ils n’avaient pas dû voir de navigateurs au long cours depuis Vito Dumas, me dis-je.

J’eus à peine le temps de couper le contact, d’éteindre les instruments et d’enfiler des tongs que je me retrouvai à leur table, un verre de whisky à la main. C’étaient les Socios, les plus anciens membres du Club, le conseil d’administration en quelque sorte. Je tombais décidément bien, j’avais besoin de contacts pour préparer la suite de mon voyage en Patagonie. Ils s’ébahirent devant mon projet de tour du monde en solitaire, et me proposèrent une place de « courtoisie » au club, le temps nécessaire à mes préparatifs. Je m’émerveillais de cet accueil féerique, de ces étonnantes rencontres qui ne cessaient de me surprendre à chaque fois que je débarquais quelque part.

La soirée se prolongea jusque tard dans la nuit, le sujet des conversations glissant naturellement de la voile vers les femmes. Les trois encablures qui séparaient le restaurant du ponton d’accueil m’ont paru bien plus longues pour rentrer à bord.

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Le vénérable Club Nautico San Isidro

J’avais rencontré Pablo au petit port de la Paloma en Uruguay. Sa dernière copine, de 20 ans de moins que lui, lui avait brisé le cœur, et vrillé le cerveau, me confia-t-il moins de trois minutes après que j’eus sauté à quai. Il tombait bien, car de mon côté, je me relevais à peine d’un coup de foudre, contracté à Rio ! (Cf. « Coup de foudre sur un marin »)

Pablo passait toutes les vacances d’été sur son bateau, à écrire des scénarios de film. Il avait choisi la Paloma pour la tranquillité indiscutable du lieu. Il avait comme moi la cinquantaine, un âge où l’on fuyait les touristes.  Nos dispositions d’esprit nous rapprochèrent. Il m’invita à faire une virée le soir même dans les bars du village.

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Antinea à La Paloma, port d’entrée en Uruguay

Quand on aborde un nouveau pays, qu’on débarque dans un nouveau port, après une navigation qui a porté vers l’ailleurs, on éprouve un véritable moment de grâce. Sauter à quai, avec ou sans chaussures, faire ses premiers pas sur un sol nouveau, parler au premier étranger que l’on rencontre simplement pour le plaisir d’entendre une nouvelle langue, aller boire un verre avant même d’avoir fait viser son passeport, c’est une sensation magique et euphorisante. A l’opposé de ce que l’on ressent en débarquant dans un aéroport international. Enfin je parle des aéroports d’aujourd’hui, qui vous fouillent, vous palpent, vous scannent, vous enregistrent, puis vous parquent dans une galerie commerciale en attendant d’embarquer vers une destination similaire. Il y a mieux pour rêver d’horizons lointains ! On est bien loin de l’esprit qui devait régner sur l’aérodrome de Buenos Aires quand Saint Exupéry dirigeait l’Aéroposta Argentina, entre 1929 et 1931, et écrivit « Vol de Nuit ».

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Dans l’appartement qu’occupa Saint Exupéry à Buenos Aires, transformé en salle d’exposition à sa mémoire.

Quelles puissantes émotions devaient ressentir Mermoz, Guillaumet et Saint Exépury en faisant leurs premiers pas sur le tarmac, après avoir traversé la Cordillère des Andes ou l‘Atlantique ! Si leurs pieds touchaient le sol, leur esprit, qui s’était senti poussé des ailes durant le voyage, volait encore en compagnie du prince des nuées.

Au fil de mon voyage, j’appris à préparer minutieusement mes débarquements. J’accostais de préférence en fin d’après-midi dans un petit port tranquille, afin de vivre pleinement ces heures magiques que m’offrait la mer et qui me confiaient un pouvoir de séduction quasi surnaturel. Était-ce la démarche chaloupée des premiers pas à terre, les yeux encore embués par les embruns, dans lequel on pouvait plonger si facilement le regard, car aucune méfiance ne s’y lisait ? Était-ce cette façon de parler avec la mâchoire grippée par la solitude du large,  cette candeur de nouveau-né qui émane de notre âme lavée par les flots ? Était-ce ce cœur gonflé à craquer et débordant de gratitude pour celui qui a su l’écouter, et par là même braver l’inconnu et surmonter ses peurs ? Ou était-ce encore autre chose de moins palpable qui touche au divin, à l’État de grâce, qui faisait chavirer les cœurs ?

Cette question méritait une étude approfondie.

Nous partîmes en bordée dans les bars du village avec Pablo qui connaissait bien ce phénomène et entendait profiter de cette éphémère aura. Partout, nous attirions l’attention de ceux qui rêvent d’un ailleurs où un amour, une amitié, simples et purs, seraient encore possible. Un ailleurs où l’on n’aurait pas encore accepté toutes ces compromissions, accumulé toutes ces entorses à notre nature qui ont fini par faire de nous des êtres branlants et douteux, des êtres au passé trouble et à l’avenir sombre. Nous, nous devions avoir l’air de débarquer du paradis originel, car leur regard s’allumait à notre approche. Ils n’attendaient rien de nous, aucune preuve, aucune explication sur ce que nous ressentions. Ils voulaient simplement y projeter leurs rêves, partir loin et ne pas redescendre sur terre tout de suite. La moindre maladresse pouvait tout foutre en l’air, ce qui ne manquait pas de se produire à un moment ou un autre. L’albatros, à terre, n’est plus qu’un misérable empoté.

Cet état de grâce ne dure jamais bien longtemps, parfois juste une soirée, jamais plus de quelques jours. Nous étions rapidement rattrapés par les mille petites mesquineries de la vie. Nous souffrions alors de cette pesanteur terrestre, contre laquelle nous n’avions que peu de défense. Il nous fallait repartir. A moins que nous ne rejoignions celles et ceux qui rêvent un impossible rêve, et qui parfois, le soir dans les bars, espèrent voir débarquer le Messie.

Parmi les mille préparatifs d’un voyage autour du monde, il ne faut pas oublier de faire le plein de livres. Car on ne sait jamais quand on recroisera une librairie amie.

Mon bateau était amarré au Vieux Port de Marseille, en face du quai Rive Neuve, là où se trouve La Cardinale, la mythique librairie maritime. Entre une visite chez le voilier ou l’accastilleur, j’y passais presque tous les jours acheter deux ou trois livres parmi la vingtaine que je feuilletais. Parfois je remontais la Canebière, et me rendais chez Maupetit, puiser dans le rayon littérature de voyage, quelques récits de voyageurs terrestres. Je m’imaginais déjà tranquillement allongé dans le cockpit, un livre à la main, tandis que mon bateau faisait voile sous les doux alizés océaniques, vers un ailleurs rêvé.

Un an plus tard, alors que j’abordais la côte sud-américaine, j’ai été surpris de constater que beaucoup de mes lectures parlaient de la manière déplorable dont l’Occident a conquis le monde. Il semble qu’il y ait, parmi les écrivains voyageurs, un consensus sur le sujet. Je vous recommande particulièrement « Le Papalagui » de Eric Scheurmann, les récits d’Alain Gerbault et de Stevenson sur les sociétés traditionnelles polynésiennes, « L’ile » de Robert Merle, « La nuit commence au Cap Horn » de Saint Loup, le glaçant « Voyage Saharien » de Sven Lindqvis, ou le très romancé « Conquistadors » d’Éric Vuillard.

Dans son livre, Eric Vuillard retrace la conquête de l’empire Inca par Francisco Pizarre. Quelques centaines d’espagnols ont réussi à détruire la civilisation Inca et à asservir un peuple de plusieurs millions de personnes en quelques années ! La principale explication de cet incroyable exploit guerrier ? Le degré de barbarie des Conquistadors serait resté longtemps inimaginable pour les Incas. Impressionnés par ces grands barbus pétaradant sur leurs chevaux, ils les ont pris pour des demi-dieux. Ils devaient, se disaient-ils, poursuivre un but élevé, dont le sens leur échappait encore. Mais quand ils ont compris que Pizarre et ses hommes voulaient seulement faire main basse sur leur or et leurs terres, il était trop tard. Partout, ce même effet de surprise a joué en faveur des envahisseurs. Partout les peuples autochtones ont été massacrés, déculturés ou réduits à l’esclavage, et les civilisations, amérindiennes, aborigènes, polynésiennes…. anéanties. Seules quelques populations reculées, en Afrique notamment, ont pu en réchapper. Pour l’instant. Car la conquête n’est pas finie, au contraire, elle a pris aujourd’hui une forme encore plus pénétrante.

Je me plais à rêver qu’il aurait pu en être autrement, si Francisco Pizarre était tombé sous le charme de la civilisation Inca. Si, fasciné par ses connaissances, ses croyances et ses mœurs, il eut préféré les assimiler aux siennes plutôt que de les détruire. Si son ambition avait été de comprendre le monde, de le contenir dans sa pensée, de le sentir dans son âme, afin de s’élever vers une conscience universelle. Il était chrétien après tout, et le Christ ne lui aurait pas conseillé autre chose, si l’on en croit le Nouveau Testament. Mais, dans la mesure où l’on se bat mieux quand on pense défendre une noble cause, le christianisme a surtout servi de prétexte à l’invasion. Cette hypocrisie fera date dans l’histoire.

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Eglise Colonia de Sacramento – Uruguay

Je ne pense pas qu’Eric Vuillard me contredira si j’affirme que l’idée de défendre la culture Inca n’a même pas traversé l’esprit de Francisco Pizarre. Digne descendant D’Herman Cortès, Pizarre était un pur et magnifique produit de son pays et de son époque, un barbare dans toute sa splendeur. Quand il rentra en Espagne après la conquête du Pérou, il parla des immenses quantités d’or qu’il avait prises et entreprit de recruter une armée pour préparer l’invasion de toute l’Amérique du Sud. Pas une armée de scientifiques, de théologiens ou d’artistes, mais une armée de brutes avides. Ce qu’il fit avec la bénédiction royale.

Une fois le monde partagé comme un camembert entre les différentes nations conquérantes, avec la bénédiction du Pape cette fois-ci, la barbarie s’est déplacée sur d’autres terrains. Le commerce, et son diabolique allié la publicité, la production et le travail, planifiés à l’échelle planétaire, sont devenus les nouveaux fers de lance de la conquête.

Depuis toujours, le commerce pollinise le monde. Et par les subtils mélanges qu’il crée, lui donne toute sa variété et sa saveur. Hélas, là encore, les mauvaises manières ont tout gâché. Aujourd’hui, toutes les méthodes sont bonnes pour conquérir des parts de marché. L’hypocrisie fait plus que jamais partie du jeu, elle en est devenue la règle. Ainsi, l’ « amitié » entre deux pays est un marché de dupes. L’ »aide au développement « , est un terme bien-pensant derrière lequel se cachent des accès privilégiés aux matières premières et aux débouchés commerciaux.

Quant à la publicité, sous couvert d’informer gracieusement, elle trompe ou manipule cyniquement, usant sur nos cerveaux de procédés dignes de tortionnaires nazis !

Pendant des millénaires, l’homme, si fier de posséder un savoir-faire, s’est enorgueilli de son travail. Aujourd’hui, le travail s’est transformé en simple ressource pour quelques prédateurs. Pour la plupart d’entre nous, il est devenu si absurde et détestable, qu’aucun animal n’en voudrait.

Tout cela est normal, me direz-vous en esquissant un sourire condescendant devant une telle naïveté, le monde est un gigantesque marché où la concurrence fait rage. Il faut bien que l’on se batte ou se défende ! Le problème est précisément que le monde soit devenu un marché, alors qu’il aurait pu en être autrement.

Francisco Pizarre parla-t-il des crimes qu’il commit ? Des massacres et des destructions ? Probablement pour s’en vanter, car il ne voyait pas le mal. Aujourd’hui, de pareilles méthodes l’auraient conduit tout droit au tribunal de la Haye. Je ne saurais dire comment sera le monde dans cinq cents ans, mais je pense que, s’il y a encore des consciences libres, elles auront le même regard horrifié face à la barbarie actuelle que celui que nous avons aujourd’hui sur celle des Conquistadors. La production de masse et le marketing planétaire détruisent le monde et asservissent les consciences de toute l’humanité, dans le seul but de mettre la main sur des tonnes d’or… Rien n’a changé depuis l’invasion du Pérou…

Comme il fallait s’y attendre, ces manières de Conquistadors ont fini par être adoptées par tous les pays au nom des lois du marché. Et tous les peuples en sont à présent les victimes. Les écoles forment des barbares, prêt à en découdre avec le reste du monde. On apprend aux enfants à concevoir la terre comme un champ de bataille, un terrain de conquête politique, économique, scientifique, sportif… Notre intelligence, notre créativité, notre formidable capacité d’organisation, notre surproduction, ne nous ont pas permis, à l’échelle des nations, de concevoir la vie autrement que comme une lutte pour la survie ou la domination.

Cela aurait-il été mieux si d’autres peuples avaient conquis le monde ? Ce dont je suis sûr, en tant que voyageur, c’est que le monde aurait été plus beau et plus riche s’il n’y avait pas eu de conquête du tout. J’imagine avec ravissement ce qu’il aurait pu devenir si on avait cumulé respectueusement les savoirs et les croyances des hommes, si on avait cultivé plutôt que combattu nos différences. Après tout il semble que sur certains points, beaucoup de sociétés traditionnelles étaient plus avancées que l’Occident.

En voyageant longuement, à pied, à cheval, ou en voilier, en vivant dans des villages épargnés par l’agression des barbares, en lisant tous ces livres de grands voyageurs, j’ ai pu me débarrasser de cette enveloppe de Conquistador que mon éducation et ma culture m’avaient tissé, et enfin entrevoir les ultimes traces du « Nouveau Monde ».

Il y avait là un embranchement de l’Evolution qu’ont totalement négligé Darwin et ses congénères, si intimement persuadés qu’ils étaient d’être assis sur la bonne branche, la seule qui mène au ciel…. C’était oublier un peu vite qu’une branche n’est pas un tronc, et qu’un tronc a besoin de plusieurs branches pour ne pas s’écrouler.

Pour retrouver cet équilibre du vivant, nos enfants devront être éduqués autrement que nous l’avons été et que nous le faisons jusqu’à présent. Qu’ils apprennent à travailler librement, qu’ils apprennent à commercer sans hypocrisie, qu’ils apprennent à voyager sans conquérir, qu’ils apprennent surtout les bonnes manières.

Avez-vous déjà entendu cette chanson de Boris Vian écrite en 1955, « La complainte du progrès » ? Un aspirateur, une tourniquette à faire la vinaigrette, des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres, …. Et nous serons heureux ! L’écologie étant devenue notre nouvelle conquête, on pourrait à présent changer les paroles en : un panneau solaire, un échangeur thermique, une voiture électrique, …. Et nous serons écolos !

Nos parents ont couru en leur temps un lièvre qu’ils n’ont jamais pu attraper. Est-ce que la génération actuelle atteindra son objectif écologique ? Je le lui souhaite de tout mon coeur. Mais pour avoir une chance d’y parvenir, elle doit avant tout se poser les bonnes questions.

Quand je quittai l’école à 20 ans sans diplôme en poche, pour, disais-je autour de moi, tenter de comprendre le monde dans lequel je vivais, on m’incita à consulter un médecin. J’y allai. Celui-ci diagnostiqua un « A quoi bon ». En effet, les études ne m’intéressaient pas, le travail non plus. Il avait posé son diagnostic, mais aucun remède à proposer. Alors je partis découvrir le monde.

Il me suffisait de travailler deux mois pour couvrir mes dépenses d’une année. En partant avec mon sac à dos, je me rendis rapidement compte que l’école ne m’avait rien appris d’essentiel. J’avais certes un cerveau en ordre de marche qui pouvait pondre un raisonnement, mais aucun début d’explication sur le sens de la vie, ou de ma place dans le monde. J’étais en butte à de nombreuses questions existentielles sans personne pour y répondre. Ces questions étaient étrangement occultées par mes ainés. Et il en est toujours de même aujourd’hui, vous pouvez faire le test.

« Si vous croyez qu’on a le temps de se poser ce genre de questions!? Cherchez vous un travail mon petit ! »s’agaçait-on

La seule personne qui me répondit fut un vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, au sommet de l’Assekrem, dans le Hoggar Algérien. Lui, me dit-il, avait cherché toute sa vie un but à son existence, et il avait fini par le trouver. Il le dit d’une telle manière, avec une telle sérénité, que je le crus sans explications supplémentaires.

« Continue à chercher, me dit-il, tu es sur la bonne voie. »

J’en garde un souvenir ému car c’était, après des années d’errance post scolaire, la première personne qui m’encourageait dans cette voie !

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Ermitage de Père de Foucault à L’assekrem

Quelques mois plus tard, je me retrouvais dans un petit village au nord du Bénin. J’avais sympathisé avec un jeune de mon âge qui m’invita à rester chez lui. J’y passai presque une année. Dans ce village, je m’aperçus que les questions existentielles se posaient ouvertement et fréquemment, et qu’elles étaient traitées avec le plus grand sérieux par les anciens. Il y avait autour du chef du village, une sorte de conseil de vieux « sages » (plutôt du genre égrillards !). Les jeunes n’étaient pas envoyés pas sur les roses quand ils posaient leurs habituelles questions tordues. Au contraire, les anciens délibéraient parfois plusieurs jours avant de trouver une réponse appropriée.

Il faut dire que les vieux passaient toute leur journée à palabrer sur la place centrale du village, là où on l’on voyait passer tout le monde. Ainsi chaque membre de la communauté était suivi de près, jusque dans ses plus intimes questionnements. Ceux qui présentaient les signes bien connus de la « voyagite », étaient détectés assez tôt. Ce sont eux que le village désignait pour aller à l’aventure. Ils s’élançaient alors, gonflés à bloc par l’espoir de toute leur communauté de les voir réussir. J’étais un peu jaloux car c’était le meilleur des viatiques, mais d’un autre côté, eux partaient sans passeport…

Un marché se tenait tous les lundis. Les villages environnants venaient vendre ou échanger quelques produits, et surtout palabrer. Peu d’argent circulait dans les poches des boubous, mais les discussions étaient interminables. En définitive, au terme de plusieurs heures de marchandages, on trouvait souvent plus simple de troquer ses produits que de les monnayer. Beaucoup de travaux se faisaient collectivement comme les récoltes du coton ou le labour. Le propriétaire du champ préparait un bon repas et tous les voisins venaient l’aider pour la journée. Le lendemain, la joyeuse bande passait dans le champ du voisin. L’organisation sociale de ce village était aussi minutieuse qu’une horlogerie suisse

Cette société traditionnelle évoluait lentement, avec prudence et circonspection. Toute nouveauté, trouvaille, idée révolutionnaire, dont les jeunes ont, en général, l’initiative, était étudiée, pesée par les anciens avant d’être adoptée ou rejetée. On prenait toutes les précautions. Cela pouvait faire des jaloux, rompre des équilibres subtils, en enrichir un pour en appauvrir dix… Rien ne pressait après tout ! Ils avaient coutume de dire : vous (les Blancs) avez l’heure, nous avons le temps.

Ainsi, la vie déroulait agréablement son écheveau, rythmée par les fêtes de baptêmes, de mariages, et d’enterrements. Un jour, un vieux vint chez mon ami pour faire ses salutations. Cela prit une bonne demi-heure car il devait s’enquérir de tous les membres de cette famille nombreuse, et réciproquement. Il me salua également d’une manière que je trouvai étrange. Il passa ainsi dans toutes les maisons du village. Le lendemain, on le retrouva mort au pied de son arbre. Il avait eu l’élégance de dire au revoir, mais cela signifiait surtout qu’il était resté maître de son temps, et avait tenu à le montrer. Il y eut une fête mémorable qui dura une semaine. On célébrait grandement la mémoire de l’ancêtre, car on attendait de lui qu’il garde un œil bienveillant sur la communauté.

Dans la politique du village, le pouvoir exécutif était indissociable de l’autorité morale et spirituelle. C’était les mêmes qui délibéraient et décidaient, à la lumière du temps et même de l’éternité, car les ancêtres étaient souvent consultés pour les cas les plus compliqués. La sagesse était bien plus louée que la richesse, car c’est elle qui guidait la communauté vers sa destinée.

Dans ce village, je vécus hors du temps, et par là même, connus un immense apaisement. Mon « A quoi bon » avait disparu. Je ne savais pas encore où aller, ni quoi faire, mais je savais déjà comment j’allais vivre. Ici j’avais pu me réapproprier le temps, tandis qu’en France, on fonçait à grande vitesse vers un objectif dont personne n’avait pu me donner une définition sensée. Toute innovation se devait d’être mise sur le marché le plus rapidement et radicalement possible, de peur que les concurrents ne nous devancent. La précipitation était de mise, les questionnements écartés, toute prudence méprisée. Le pouvoir exécutif était entre les mains de bêtes de scène, qui vivent à 400 à l’heure. Comme si on vivait plus en allant plus vite ! Ainsi, vu de mon village africain, il n’était pas du tout étonnant que nous (les Blancs) précipitions le monde à sa perte.

Au village aujourd’hui, les vieux rigolent. Dans cette course à l’écologie, comme dans la fable de la Fontaine, la tortue est en avance. Elle applique déjà le principe de précaution, pratique le développement durable, l’économie collaborative, le troc et le commerce de proximité, ne rejette ni déchet, ni CO2 ….

Je ne saurais dire si l’administration d’un village peut s’appliquer au monde, mais cette société-là possède au moins une qualité essentielle, qui nous échappe totalement, que ce soit sur le plan individuel ou collectif : la maîtrise du temps. Nous avons l’heure, mais plus le temps, le compteur tourne mais nous ne pouvons pas l’arrêter. On fonce maintenant vers cette nouvelle révolution, écologique dit-on, dans un véhicule qui n’a plus aucun frein…

« C’est bien beau tout ça, mais que pouvons-nous faire ? » me direz-vous.

Je n’ai pas de conseils pratiques à donner aux jeunes d’aujourd’hui. Tout comme ce vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, je peux seulement colporter sa Parole en affirmant que tout commence par un « A quoi bon ». Et Bonne Nouvelle, cet « A quoi bon » est contagieux.