Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

Charles Baudelaire, L’albatros,

Au petit soir, j’amerrissai à Buenos Aires tel un albatros, fatigué par sa traversée et heureux de son voyage. Après avoir longé la ville pendant plus de trois heures, pour rejoindre la rivière Tigre au fond du delta du Rio de la Plata, j’embouquai le premier canal à gauche, dans le quartier de San Isidro. Pablo, un ami argentin, me l’avait conseillé pour aborder cette capitale tentaculaire. C’est un quartier paisible, un tantinet bourgeois, mais avec quand même des bars intéressants et tout ce qu’il faut à proximité, m’avait-il dit d’un œil complice.

Le canal était encombré de voiliers. Ils étaient serrés comme des sardines et ne me laissaient nulle place pour accoster. Sur les berges, il n’y avait personne pour répondre à mes « Hola ! », personne non plus sur le canal 16 de ma VHF. Il était presque 19h ce dimanche, et c’était peut-être l’heure de la sieste. Au bout du canal, je fis demi-tour, et m’apprêtais à rejoindre le Tigre quand j’avisai, juste avant la sortie, une place libre. Probablement le ponton d’accueil du Club Nautico San Isidro, dont j’apercevais la salle de restaurant, à moins de trois encablures. Elle était très animée. Ce n’était donc pas l’heure de la sieste, mais plutôt l’heure de l’apéro !

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Le ponton d’accueil du club à l’entrée du canal

Je me préparais à sauter à quai avec mon bout d’amarrage en main, lorsqu’une joyeuse bande de septuagénaires, habillés comme des plaisanciers du dimanche ou des golfeurs de tous les jours, sortit du restaurant, vint m’aider à m’amarrer et me souhaita la bienvenue avec un enthousiasme surprenant. Ils n’avaient pas dû voir de navigateurs au long cours depuis Vito Dumas, me dis-je.

J’eus à peine le temps de couper le contact, d’éteindre les instruments et d’enfiler des tongs que je me retrouvai à leur table, un verre de whisky à la main. C’étaient les Socios, les plus anciens membres du Club, le conseil d’administration en quelque sorte. Je tombais décidément bien, j’avais besoin de contacts pour préparer la suite de mon voyage en Patagonie. Ils s’ébahirent devant mon projet de tour du monde en solitaire, et me proposèrent une place de « courtoisie » au club, le temps nécessaire à mes préparatifs. Je m’émerveillais de cet accueil féerique, de ces étonnantes rencontres qui ne cessaient de me surprendre à chaque fois que je débarquais quelque part.

La soirée se prolongea jusque tard dans la nuit, le sujet des conversations glissant naturellement de la voile vers les femmes. Les trois encablures qui séparaient le restaurant du ponton d’accueil m’ont paru bien plus longues pour rentrer à bord.

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Le vénérable Club Nautico San Isidro

J’avais rencontré Pablo au petit port de la Paloma en Uruguay. Sa dernière copine, de 20 ans de moins que lui, lui avait brisé le cœur, et vrillé le cerveau, me confia-t-il moins de trois minutes après que j’eus sauté à quai. Il tombait bien, car de mon côté, je me relevais à peine d’un coup de foudre, contracté à Rio ! (Cf. « Coup de foudre sur un marin »)

Pablo passait toutes les vacances d’été sur son bateau, à écrire des scénarios de film. Il avait choisi la Paloma pour la tranquillité indiscutable du lieu. Il avait comme moi la cinquantaine, un âge où l’on fuyait les touristes.  Nos dispositions d’esprit nous rapprochèrent. Il m’invita à faire une virée le soir même dans les bars du village.

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Antinea à La Paloma, port d’entrée en Uruguay

Quand on aborde un nouveau pays, qu’on débarque dans un nouveau port, après une navigation qui a porté vers l’ailleurs, on éprouve un véritable moment de grâce. Sauter à quai, avec ou sans chaussures, faire ses premiers pas sur un sol nouveau, parler au premier étranger que l’on rencontre simplement pour le plaisir d’entendre une nouvelle langue, aller boire un verre avant même d’avoir fait viser son passeport, c’est une sensation magique et euphorisante. A l’opposé de ce que l’on ressent en débarquant dans un aéroport international. Enfin je parle des aéroports d’aujourd’hui, qui vous fouillent, vous palpent, vous scannent, vous enregistrent, puis vous parquent dans une galerie commerciale en attendant d’embarquer vers une destination similaire. Il y a mieux pour rêver d’horizons lointains ! On est bien loin de l’esprit qui devait régner sur l’aérodrome de Buenos Aires quand Saint Exupéry dirigeait l’Aéroposta Argentina, entre 1929 et 1931, et écrivit « Vol de Nuit ».

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Dans l’appartement qu’occupa Saint Exupéry à Buenos Aires, transformé en salle d’exposition à sa mémoire.

Quelles puissantes émotions devaient ressentir Mermoz, Guillaumet et Saint Exépury en faisant leurs premiers pas sur le tarmac, après avoir traversé la Cordillère des Andes ou l‘Atlantique ! Si leurs pieds touchaient le sol, leur esprit, qui s’était senti poussé des ailes durant le voyage, volait encore en compagnie du prince des nuées.

Au fil de mon voyage, j’appris à préparer minutieusement mes débarquements. J’accostais de préférence en fin d’après-midi dans un petit port tranquille, afin de vivre pleinement ces heures magiques que m’offrait la mer et qui me confiaient un pouvoir de séduction quasi surnaturel. Était-ce la démarche chaloupée des premiers pas à terre, les yeux encore embués par les embruns, dans lequel on pouvait plonger si facilement le regard, car aucune méfiance ne s’y lisait ? Était-ce cette façon de parler avec la mâchoire grippée par la solitude du large,  cette candeur de nouveau-né qui émane de notre âme lavée par les flots ? Était-ce ce cœur gonflé à craquer et débordant de gratitude pour celui qui a su l’écouter, et par là même braver l’inconnu et surmonter ses peurs ? Ou était-ce encore autre chose de moins palpable qui touche au divin, à l’État de grâce, qui faisait chavirer les cœurs ?

Cette question méritait une étude approfondie.

Nous partîmes en bordée dans les bars du village avec Pablo qui connaissait bien ce phénomène et entendait profiter de cette éphémère aura. Partout, nous attirions l’attention de ceux qui rêvent d’un ailleurs où un amour, une amitié, simples et purs, seraient encore possible. Un ailleurs où l’on n’aurait pas encore accepté toutes ces compromissions, accumulé toutes ces entorses à notre nature qui ont fini par faire de nous des êtres branlants et douteux, des êtres au passé trouble et à l’avenir sombre. Nous, nous devions avoir l’air de débarquer du paradis originel, car leur regard s’allumait à notre approche. Ils n’attendaient rien de nous, aucune preuve, aucune explication sur ce que nous ressentions. Ils voulaient simplement y projeter leurs rêves, partir loin et ne pas redescendre sur terre tout de suite. La moindre maladresse pouvait tout foutre en l’air, ce qui ne manquait pas de se produire à un moment ou un autre. L’albatros, à terre, n’est plus qu’un misérable empoté.

Cet état de grâce ne dure jamais bien longtemps, parfois juste une soirée, jamais plus de quelques jours. Nous étions rapidement rattrapés par les mille petites mesquineries de la vie. Nous souffrions alors de cette pesanteur terrestre, contre laquelle nous n’avions que peu de défense. Il nous fallait repartir. A moins que nous ne rejoignions celles et ceux qui rêvent un impossible rêve, et qui parfois, le soir dans les bars, espèrent voir débarquer le Messie.

Parmi les mille préparatifs d’un voyage autour du monde, il ne faut pas oublier de faire le plein de livres. Car on ne sait jamais quand on recroisera une librairie amie.

Mon bateau était amarré au Vieux Port de Marseille, en face du quai Rive Neuve, là où se trouve La Cardinale, la mythique librairie maritime. Entre une visite chez le voilier ou l’accastilleur, j’y passais presque tous les jours acheter deux ou trois livres parmi la vingtaine que je feuilletais. Parfois je remontais la Canebière, et me rendais chez Maupetit, puiser dans le rayon littérature de voyage, quelques récits de voyageurs terrestres. Je m’imaginais déjà tranquillement allongé dans le cockpit, un livre à la main, tandis que mon bateau faisait voile sous les doux alizés océaniques, vers un ailleurs rêvé.

Un an plus tard, alors que j’abordais la côte sud-américaine, j’ai été surpris de constater que beaucoup de mes lectures parlaient de la manière déplorable dont l’Occident a conquis le monde. Il semble qu’il y ait, parmi les écrivains voyageurs, un consensus sur le sujet. Je vous recommande particulièrement « Le Papalagui » de Eric Scheurmann, les récits d’Alain Gerbault et de Stevenson sur les sociétés traditionnelles polynésiennes, « L’ile » de Robert Merle, « La nuit commence au Cap Horn » de Saint Loup, le glaçant « Voyage Saharien » de Sven Lindqvis, ou le très romancé « Conquistadors » d’Éric Vuillard.

Dans son livre, Eric Vuillard retrace la conquête de l’empire Inca par Francisco Pizarre. Quelques centaines d’espagnols ont réussi à détruire la civilisation Inca et à asservir un peuple de plusieurs millions de personnes en quelques années ! La principale explication de cet incroyable exploit guerrier ? Le degré de barbarie des Conquistadors serait resté longtemps inimaginable pour les Incas. Impressionnés par ces grands barbus pétaradant sur leurs chevaux, ils les ont pris pour des demi-dieux. Ils devaient, se disaient-ils, poursuivre un but élevé, dont le sens leur échappait encore. Mais quand ils ont compris que Pizarre et ses hommes voulaient seulement faire main basse sur leur or et leurs terres, il était trop tard. Partout, ce même effet de surprise a joué en faveur des envahisseurs. Partout les peuples autochtones ont été massacrés, déculturés ou réduits à l’esclavage, et les civilisations, amérindiennes, aborigènes, polynésiennes…. anéanties. Seules quelques populations reculées, en Afrique notamment, ont pu en réchapper. Pour l’instant. Car la conquête n’est pas finie, au contraire, elle a pris aujourd’hui une forme encore plus pénétrante.

Je me plais à rêver qu’il aurait pu en être autrement, si Francisco Pizarre était tombé sous le charme de la civilisation Inca. Si, fasciné par ses connaissances, ses croyances et ses mœurs, il eut préféré les assimiler aux siennes plutôt que de les détruire. Si son ambition avait été de comprendre le monde, de le contenir dans sa pensée, de le sentir dans son âme, afin de s’élever vers une conscience universelle. Il était chrétien après tout, et le Christ ne lui aurait pas conseillé autre chose, si l’on en croit le Nouveau Testament. Mais, dans la mesure où l’on se bat mieux quand on pense défendre une noble cause, le christianisme a surtout servi de prétexte à l’invasion. Cette hypocrisie fera date dans l’histoire.

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Eglise Colonia de Sacramento – Uruguay

Je ne pense pas qu’Eric Vuillard me contredira si j’affirme que l’idée de défendre la culture Inca n’a même pas traversé l’esprit de Francisco Pizarre. Digne descendant D’Herman Cortès, Pizarre était un pur et magnifique produit de son pays et de son époque, un barbare dans toute sa splendeur. Quand il rentra en Espagne après la conquête du Pérou, il parla des immenses quantités d’or qu’il avait prises et entreprit de recruter une armée pour préparer l’invasion de toute l’Amérique du Sud. Pas une armée de scientifiques, de théologiens ou d’artistes, mais une armée de brutes avides. Ce qu’il fit avec la bénédiction royale.

Une fois le monde partagé comme un camembert entre les différentes nations conquérantes, avec la bénédiction du Pape cette fois-ci, la barbarie s’est déplacée sur d’autres terrains. Le commerce, et son diabolique allié la publicité, la production et le travail, planifiés à l’échelle planétaire, sont devenus les nouveaux fers de lance de la conquête.

Depuis toujours, le commerce pollinise le monde. Et par les subtils mélanges qu’il crée, lui donne toute sa variété et sa saveur. Hélas, là encore, les mauvaises manières ont tout gâché. Aujourd’hui, toutes les méthodes sont bonnes pour conquérir des parts de marché. L’hypocrisie fait plus que jamais partie du jeu, elle en est devenue la règle. Ainsi, l’ « amitié » entre deux pays est un marché de dupes. L’ »aide au développement « , est un terme bien-pensant derrière lequel se cachent des accès privilégiés aux matières premières et aux débouchés commerciaux.

Quant à la publicité, sous couvert d’informer gracieusement, elle trompe ou manipule cyniquement, usant sur nos cerveaux de procédés dignes de tortionnaires nazis !

Pendant des millénaires, l’homme, si fier de posséder un savoir-faire, s’est enorgueilli de son travail. Aujourd’hui, le travail s’est transformé en simple ressource pour quelques prédateurs. Pour la plupart d’entre nous, il est devenu si absurde et détestable, qu’aucun animal n’en voudrait.

Tout cela est normal, me direz-vous en esquissant un sourire condescendant devant une telle naïveté, le monde est un gigantesque marché où la concurrence fait rage. Il faut bien que l’on se batte ou se défende ! Le problème est précisément que le monde soit devenu un marché, alors qu’il aurait pu en être autrement.

Francisco Pizarre parla-t-il des crimes qu’il commit ? Des massacres et des destructions ? Probablement pour s’en vanter, car il ne voyait pas le mal. Aujourd’hui, de pareilles méthodes l’auraient conduit tout droit au tribunal de la Haye. Je ne saurais dire comment sera le monde dans cinq cents ans, mais je pense que, s’il y a encore des consciences libres, elles auront le même regard horrifié face à la barbarie actuelle que celui que nous avons aujourd’hui sur celle des Conquistadors. La production de masse et le marketing planétaire détruisent le monde et asservissent les consciences de toute l’humanité, dans le seul but de mettre la main sur des tonnes d’or… Rien n’a changé depuis l’invasion du Pérou…

Comme il fallait s’y attendre, ces manières de Conquistadors ont fini par être adoptées par tous les pays au nom des lois du marché. Et tous les peuples en sont à présent les victimes. Les écoles forment des barbares, prêt à en découdre avec le reste du monde. On apprend aux enfants à concevoir la terre comme un champ de bataille, un terrain de conquête politique, économique, scientifique, sportif… Notre intelligence, notre créativité, notre formidable capacité d’organisation, notre surproduction, ne nous ont pas permis, à l’échelle des nations, de concevoir la vie autrement que comme une lutte pour la survie ou la domination.

Cela aurait-il été mieux si d’autres peuples avaient conquis le monde ? Ce dont je suis sûr, en tant que voyageur, c’est que le monde aurait été plus beau et plus riche s’il n’y avait pas eu de conquête du tout. J’imagine avec ravissement ce qu’il aurait pu devenir si on avait cumulé respectueusement les savoirs et les croyances des hommes, si on avait cultivé plutôt que combattu nos différences. Après tout il semble que sur certains points, beaucoup de sociétés traditionnelles étaient plus avancées que l’Occident.

En voyageant longuement, à pied, à cheval, ou en voilier, en vivant dans des villages épargnés par l’agression des barbares, en lisant tous ces livres de grands voyageurs, j’ ai pu me débarrasser de cette enveloppe de Conquistador que mon éducation et ma culture m’avaient tissé, et enfin entrevoir les ultimes traces du « Nouveau Monde ».

Il y avait là un embranchement de l’Evolution qu’ont totalement négligé Darwin et ses congénères, si intimement persuadés qu’ils étaient d’être assis sur la bonne branche, la seule qui mène au ciel…. C’était oublier un peu vite qu’une branche n’est pas un tronc, et qu’un tronc a besoin de plusieurs branches pour ne pas s’écrouler.

Pour retrouver cet équilibre du vivant, nos enfants devront être éduqués autrement que nous l’avons été et que nous le faisons jusqu’à présent. Qu’ils apprennent à travailler librement, qu’ils apprennent à commercer sans hypocrisie, qu’ils apprennent à voyager sans conquérir, qu’ils apprennent surtout les bonnes manières.

Avez-vous déjà entendu cette chanson de Boris Vian écrite en 1955, « La complainte du progrès » ? Un aspirateur, une tourniquette à faire la vinaigrette, des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres, …. Et nous serons heureux ! L’écologie étant devenue notre nouvelle conquête, on pourrait à présent changer les paroles en : un panneau solaire, un échangeur thermique, une voiture électrique, …. Et nous serons écolos !

Nos parents ont couru en leur temps un lièvre qu’ils n’ont jamais pu attraper. Est-ce que la génération actuelle atteindra son objectif écologique ? Je le lui souhaite de tout mon coeur. Mais pour avoir une chance d’y parvenir, elle doit avant tout se poser les bonnes questions.

Quand je quittai l’école à 20 ans sans diplôme en poche, pour, disais-je autour de moi, tenter de comprendre le monde dans lequel je vivais, on m’incita à consulter un médecin. J’y allai. Celui-ci diagnostiqua un « A quoi bon ». En effet, les études ne m’intéressaient pas, le travail non plus. Il avait posé son diagnostic, mais aucun remède à proposer. Alors je partis découvrir le monde.

Il me suffisait de travailler deux mois pour couvrir mes dépenses d’une année. En partant avec mon sac à dos, je me rendis rapidement compte que l’école ne m’avait rien appris d’essentiel. J’avais certes un cerveau en ordre de marche qui pouvait pondre un raisonnement, mais aucun début d’explication sur le sens de la vie, ou de ma place dans le monde. J’étais en butte à de nombreuses questions existentielles sans personne pour y répondre. Ces questions étaient étrangement occultées par mes ainés. Et il en est toujours de même aujourd’hui, vous pouvez faire le test.

« Si vous croyez qu’on a le temps de se poser ce genre de questions!? Cherchez vous un travail mon petit ! »s’agaçait-on

La seule personne qui me répondit fut un vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, au sommet de l’Assekrem, dans le Hoggar Algérien. Lui, me dit-il, avait cherché toute sa vie un but à son existence, et il avait fini par le trouver. Il le dit d’une telle manière, avec une telle sérénité, que je le crus sans explications supplémentaires.

« Continue à chercher, me dit-il, tu es sur la bonne voie. »

J’en garde un souvenir ému car c’était, après des années d’errance post scolaire, la première personne qui m’encourageait dans cette voie !

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Ermitage de Père de Foucault à L’assekrem

Quelques mois plus tard, je me retrouvais dans un petit village au nord du Bénin. J’avais sympathisé avec un jeune de mon âge qui m’invita à rester chez lui. J’y passai presque une année. Dans ce village, je m’aperçus que les questions existentielles se posaient ouvertement et fréquemment, et qu’elles étaient traitées avec le plus grand sérieux par les anciens. Il y avait autour du chef du village, une sorte de conseil de vieux « sages » (plutôt du genre égrillards !). Les jeunes n’étaient pas envoyés pas sur les roses quand ils posaient leurs habituelles questions tordues. Au contraire, les anciens délibéraient parfois plusieurs jours avant de trouver une réponse appropriée.

Il faut dire que les vieux passaient toute leur journée à palabrer sur la place centrale du village, là où on l’on voyait passer tout le monde. Ainsi chaque membre de la communauté était suivi de près, jusque dans ses plus intimes questionnements. Ceux qui présentaient les signes bien connus de la « voyagite », étaient détectés assez tôt. Ce sont eux que le village désignait pour aller à l’aventure. Ils s’élançaient alors, gonflés à bloc par l’espoir de toute leur communauté de les voir réussir. J’étais un peu jaloux car c’était le meilleur des viatiques, mais d’un autre côté, eux partaient sans passeport…

Un marché se tenait tous les lundis. Les villages environnants venaient vendre ou échanger quelques produits, et surtout palabrer. Peu d’argent circulait dans les poches des boubous, mais les discussions étaient interminables. En définitive, au terme de plusieurs heures de marchandages, on trouvait souvent plus simple de troquer ses produits que de les monnayer. Beaucoup de travaux se faisaient collectivement comme les récoltes du coton ou le labour. Le propriétaire du champ préparait un bon repas et tous les voisins venaient l’aider pour la journée. Le lendemain, la joyeuse bande passait dans le champ du voisin. L’organisation sociale de ce village était aussi minutieuse qu’une horlogerie suisse

Cette société traditionnelle évoluait lentement, avec prudence et circonspection. Toute nouveauté, trouvaille, idée révolutionnaire, dont les jeunes ont, en général, l’initiative, était étudiée, pesée par les anciens avant d’être adoptée ou rejetée. On prenait toutes les précautions. Cela pouvait faire des jaloux, rompre des équilibres subtils, en enrichir un pour en appauvrir dix… Rien ne pressait après tout ! Ils avaient coutume de dire : vous (les Blancs) avez l’heure, nous avons le temps.

Ainsi, la vie déroulait agréablement son écheveau, rythmée par les fêtes de baptêmes, de mariages, et d’enterrements. Un jour, un vieux vint chez mon ami pour faire ses salutations. Cela prit une bonne demi-heure car il devait s’enquérir de tous les membres de cette famille nombreuse, et réciproquement. Il me salua également d’une manière que je trouvai étrange. Il passa ainsi dans toutes les maisons du village. Le lendemain, on le retrouva mort au pied de son arbre. Il avait eu l’élégance de dire au revoir, mais cela signifiait surtout qu’il était resté maître de son temps, et avait tenu à le montrer. Il y eut une fête mémorable qui dura une semaine. On célébrait grandement la mémoire de l’ancêtre, car on attendait de lui qu’il garde un œil bienveillant sur la communauté.

Dans la politique du village, le pouvoir exécutif était indissociable de l’autorité morale et spirituelle. C’était les mêmes qui délibéraient et décidaient, à la lumière du temps et même de l’éternité, car les ancêtres étaient souvent consultés pour les cas les plus compliqués. La sagesse était bien plus louée que la richesse, car c’est elle qui guidait la communauté vers sa destinée.

Dans ce village, je vécus hors du temps, et par là même, connus un immense apaisement. Mon « A quoi bon » avait disparu. Je ne savais pas encore où aller, ni quoi faire, mais je savais déjà comment j’allais vivre. Ici j’avais pu me réapproprier le temps, tandis qu’en France, on fonçait à grande vitesse vers un objectif dont personne n’avait pu me donner une définition sensée. Toute innovation se devait d’être mise sur le marché le plus rapidement et radicalement possible, de peur que les concurrents ne nous devancent. La précipitation était de mise, les questionnements écartés, toute prudence méprisée. Le pouvoir exécutif était entre les mains de bêtes de scène, qui vivent à 400 à l’heure. Comme si on vivait plus en allant plus vite ! Ainsi, vu de mon village africain, il n’était pas du tout étonnant que nous (les Blancs) précipitions le monde à sa perte.

Au village aujourd’hui, les vieux rigolent. Dans cette course à l’écologie, comme dans la fable de la Fontaine, la tortue est en avance. Elle applique déjà le principe de précaution, pratique le développement durable, l’économie collaborative, le troc et le commerce de proximité, ne rejette ni déchet, ni CO2 ….

Je ne saurais dire si l’administration d’un village peut s’appliquer au monde, mais cette société-là possède au moins une qualité essentielle, qui nous échappe totalement, que ce soit sur le plan individuel ou collectif : la maîtrise du temps. Nous avons l’heure, mais plus le temps, le compteur tourne mais nous ne pouvons pas l’arrêter. On fonce maintenant vers cette nouvelle révolution, écologique dit-on, dans un véhicule qui n’a plus aucun frein…

« C’est bien beau tout ça, mais que pouvons-nous faire ? » me direz-vous.

Je n’ai pas de conseils pratiques à donner aux jeunes d’aujourd’hui. Tout comme ce vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, je peux seulement colporter sa Parole en affirmant que tout commence par un « A quoi bon ». Et Bonne Nouvelle, cet « A quoi bon » est contagieux.

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Une des choses les plus difficile à vivre pour un marin solitaire, c’est de reprendre la mer après un coup de foudre. On embarque un passager fantôme sur son bateau, qui peut vite se montrer envahissant, et difficile à débarquer si le temps se gâte.

J’ai rencontré C…. sur la plage d’Ipanema à Rio de Janeiro. Elle était seule, en train de lire sur un transat, dans l’une de ces gargotes qui jalonnent la plage. Je l’ai observé pendant plus d’une heure en sirotant ma caïpirinha. Par bonheur, elle ne portait pas ces horribles maillots de bain « string », qu’adoptent toutes les Brésiliennes quel que soit leur âge, et qui laissent, au regard de l’esthète, aussi peu de place à l’imagination qu’un discours d’Emmanuel Macron. Elle avait un adorable bikini rouge, une couleur qui a toujours eu le don de m’hypnotiser.

Puis, peu avant le coucher du soleil, elle rangea ses affaires et passa devant moi. Au livre qu’elle tenait dans ses mains, « Conquistadors » de Eric Vuillard, j’observai qu’elle était francophone et amatrice de bonne littérature. Deux raisons supplémentaires, s’il était besoin, pour l’aborder. Je ne suis pas de ces Français qui bondissent sur leurs compatriotes quand ils voyagent à l’étranger. Mais quel bonheur de parler sa langue, alors que je baragouinais depuis des mois un infâme « portugnol », pour tenter de me faire comprendre des Brésiliens !

Elle était parisienne et travaillait à L’ONU. (Je repensai avec effroi à mon récent article sur le sujet !) Elle finissait sa mission au Brésil, et devait repartir le soir même à Paris. Je lui dis que je faisais le tour du monde en voilier. Ces mots ont toujours eu un effet remarquable sur les femmes, surtout en France où foisonnent les magnifiques récits de navigateurs …Voyager en voilier est si beau et follement romantique, divaguent-elles.

Cependant, notre conversation fut rapidement écourtée, car elle devait se préparer pour partir à l’aéroport. Nous échangeâmes nos adresses et elle s’éloigna en me faisant un petit signe charmant de la main. Il ne s’était rien passé, aucun contact physique, mais je sentis monter en moi, dès qu’elle eut disparu dans un taxi, tous les signes d’une passion amoureuse naissante. J’appris par la suite, qu’il en avait été de même pour elle.

Passablement troublé, je rejoignis plus tard dans la soirée mon bateau qui était au mouillage de l’autre côté de Rio, dans la baie de Botafogo. J’avais la nette sensation d’aller à contre-courant et une furieuse envie de foncer à l’aéroport. J’appareillai néanmoins comme je l’avais prévu le lendemain, en direction du sud, mais je longeai au plus près les côtes brésiliennes afin de garder assez de réseau pour correspondre avec C…. Je voguais sur un océan de béatitude. Le bateau avançait au moteur sous pilote automatique, tandis que je restais allongé dans le cockpit à penser à elle.

Quand on vit seul sur un bateau pendant des mois ou des années, souvent déconnecté du monde, on ne peut se parler qu’à soi-même. Cette voix intérieure est comme l’air que l’on respire. Notre équilibre mental repose entièrement sur l’art de se faire la conversation. Ceux et celles qui pensent que vivre sur un voilier procure un bonheur facile, n’imaginent pas la complexité des mécanismes psychiques qui permettent d’être heureux seul. Voilà sans doute pourquoi des milliers de personnes rêvent de partir mais ne le font pas.

C… semblait avoir ressenti au fond d’elle un séisme de magnitude égal au mien. Nous en étions en présence d’un de ces miracles de la nature où deux êtres entrent en résonance instantanément. Nous pensions tous deux que c’était suffisamment rare pour y voir un signe du destin.

Dans les jours qui suivirent, nous eûmes une intense correspondance de type « Proustienne ». Ses réponses nourrissaient toutes mes espérances. Et au bout d’une semaine, elle m’annonça qu’elle aimerait bien me rejoindre à Buenos Aires, ma prochaine destination, pour, dit-elle rêveusement, se retrouver dans une taverne autour d’une bonne bouteille de vin, et parler de voyage et de bout du monde….

Elle envisageait pour cela de démissionner de l’ONU, où elle s’ennuyait de toute façon. J’étais assez fier que mon article, qu’elle avait lu entre temps, l’ai conforté dans son choix. Elle se trouvait à un moment de sa vie où elle voulait prendre le temps de lire, d’écrire, de voyager et de rêver. Difficile, vous en conviendrez, de trouver mieux que le voilier pour un tel programme, et meilleur compagnon que moi, car c’est exactement ce que je faisais toute la journée !

Mais pour le moment, C… était à Paris, ville lumière, jalouse et possessive. Paris, où un gigantesque amas de conscience crée une force gravitationnelle, dont il est aussi dur de s’extraire que d’une gueule de bois après une élection présidentielle. Ainsi Paris et les Parisiens n’aiment pas qu’on les abandonne pour des rêves lointains.

J’imagine aisément la réaction de ses amis et parents à l’entendre parler de ses nouveaux projets.

– T’es devenue dingue ou quoi ! Prendre un billet pour Buenos Aires pour aller retrouver un inconnu ? Un marin en plus ! Et ton boulot ?

– Où irez-vous ? Et de quoi allez-vous vivre ? Combien de temps allez-vous vous aimer ? Peut-être même pas une nuit…

– Allez réfléchis ! Arrête de fantasmer ! Reviens sur Terre ! Ce voyage t’a toute chamboulée !

Chaque jour passé à Paris faisait perdre du terrain à son rêve. Elle devait lutter contre vents et marées pour continuer à y croire. Il fallait partir tout de suite ou ce serait trop tard.

Pour moi, c’était l’inverse. J’étais seul sur mon bateau, sans aucun frein, sans rien ni personne pour contenir mon imagination. Aucun rêve n’était déconseillé dans mon cas, au contraire, c’étaient eux qui me propulsaient. Ma raison, elle, apportait seulement son avis technique (souvent favorable je le reconnais) sur leur faisabilité. Inutile de vous dire qu’en ce qui concernait son projet de nous retrouver à Buenos Aires, chez moi, tout le monde était d’accord !

Mais pendant ce temps, de redoutables processus chimiques étaient à l’œuvre sous ma carapace de marin solitaire. Je n’entendais plus ma voix intérieure. Tout mon esprit se projetait à l‘extérieur, vers elle. Je n’avais plus goût à rien, je ne cuisinais plus. Les voiles de mon bateau ne me portaient plus nulle part, le vent était devenu un pitre qui me tourmente, la mer, un océan d’ennui, la circumnavigation, une errance vaine.

J’attendais qu’elle prenne son billet d’avion avant de mettre le cap sur Buenos Aires, que je pouvais rejoindre en une semaine de navigation. D’ici là, je cabotais de crique en crique, souvent désertes, sur les iles de Ilha Grande et de Ilha Bela. Mais je voyais que le baromètre commençait à baisser. Une dépression s’annonçait. De fait, notre correspondance devint, petit à petit, discordante. Je me demandais si Proust lui-même, aurait réussi à maintenir cette tension amoureuse, à l’heure des messageries instantanées.

Finalement, une semaine plus tard, C… m’annonça qu’elle ne venait plus à Buenos Aires… Les contraintes vous savez ? Non, je ne voulais pas savoir. Mon phare dans la nuit, cette taverne à Buenos Aires où nous devions nous retrouver, venait de s’éteindre. Je coupai le moteur. Un silence absolu m’envahissait. Mon encéphalogramme était aussi plat que l’océan qui m’entourait…J’étais perdu.

Tel un grand requin blanc, m’imaginais-je (mais en l’occurrence c’était plutôt un requin marteau), j’étais pris dans un filet, que pour l’essentiel mon imagination avait tissé. Tous les messages que je pouvais lui envoyer ne feraient qu’en resserrer les mailles. Pour se libérer, le requin n’a qu’une seule solution, regrouper ses dernières forces, et quitte à se déchirer les chairs, donner une ultime et puissante ruade pour rompre le piège mortel. Dans un de mes rares instants de lucidité, c’est ce que je décidai de faire en lui envoyant un message destructeur.

Je la traitai de tous les noms : de Parisienne et d’onusienne, futile et inutile, de rêveuse de supermarché, de simulatrice, de touriste ! …… Je n’en pensais rien, mais je savais que ça la ferait bondir.

Sa réponse ne tarda pas. Elle me répondit de même, me traita d’Ulysse de pacotille, de romantique à la noix, d’écrivain raté, puis y ajouta tous les noms de mammifères terrestres et marins. On y vit passer le blaireau, le beau merle et plus surprenant, le phoque moine. Je n’ai jamais su si elle le pensait vraiment car ce fut notre dernier échange, mais une chose était sûre, cette histoire était finie pour de bon.

J’éprouvai un immense soulagement. J’avais balancé le fantôme par-dessus bord. Au bout de quelques heures, ma voix intérieure revint. Elle me réchauffa, me congratula, me fit une délicieuse conversation toute la soirée et, pour la première fois depuis que j’avais quitté Rio, je m’endormis comme un bébé. Le lendemain au petit déjeuner, comme cela faisait 15 jours que j’errais dans les eaux létales de cette région du Brésil entre Rio et Sao Paulo, ma voix me suggéra de mettre les voiles.

– Et où va-t-on ? lui demandai-je.

– Si on allait dans cette taverne à Buenos Aires dont je t’ai entendu parler, boire une bonne bouteille de vin ? me dit-elle avec ce ton espiègle que je lui connaissais bien.

C’est à la marina Jacaré près de João Pessõa que je posai enfin un pied, puis deux, sur le continent sud-américain. Et s’il n’y avait pas eu autant de monde sur le ponton d’accueil, j’y aurais volontiers ajouté les deux mains et le front tant j’étais ému. Une autre partie du monde s’ouvrait à moi, une alchimie de cultures latines, indiennes et noires. Un monde totalement métis, une modèle de ce que pourrait être la planète si on abolissait les frontières.

C’était une marina comme en rêve tout voyageur, simple et fonctionnelle. Tenue par deux français, ex-globe trotteurs ayant jeté leur ancre, ils savent vous apporter l essentiel sans vous encombrer du superflu. Rare ! Et pour ne rien gâter, Jacaré se trouvait au croisement de deux routes de grands voyages. Celle venant d’Afrique du Sud ou de Saint Hélène pour remonter vers les Antilles, et celle descendant du Cap Vert pour aller vers le Cap Horn. En conséquence, on y rencontrait au bar des marins au long cours et obtenait, moyennant une ou deux tournées de rhum, une mine d’informations pour la suite du voyage.

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La marina Jacaré avec ses voiliers de grand voyage

Pourvu de toutes les recommandations jusqu’en Patagonie, je quittai Jacaré quelques jours plus tard pour caboter le long des côtes brésiliennes au rythme de l’alizé du sud-est. C’est dans un petit village sur l’ile de Itaparica, en face de Salvador de Bahia, devant un poste de télé, que j’assistai à la victoire de Bolsonaro à l’élection présidentielle, qui a soulevé tant d’inquiétude en France. Mais dans le bar où j’étais, personne n’y faisait vraiment attention. La musique et l’alcool coulaient à flots comme d’habitude dans le pays.

Puis au sud de Salvador, l’alizé faiblit, pour mourir à Cabo Frio, à côté de Buzios, un mignon petit village de pêcheur rendu célèbre par Brigitte Bardot qui y allait en vacances. Depuis lors, sa statue grandeur nature orne le front de mer où les « badots » se prennent en photo. Mais aujourd’hui elle irait ailleurs car Buzios s’est transformé en parc d’attraction touristique. Un chassé-croisé en fin de compte !

Il ne me restait plus que 50 miles pour rejoindre Rio de Janeiro, que j’atteignis au moteur.

La navigation le long des côtes brésiliennes est vraiment paisible, assurée par un alizé très doux et des températures chaudes. Mais en solitaire, elle est rendue épuisante par tous ces petits bateaux de pêche artisanale, invisibles au radar, où j’ai constaté, après en avoir frôlé quelques-uns, que très souvent tout le monde dort à bord, et que le pilote regarde plutôt les Novelas à la télé que la mer ! Donc jour et nuit, cela m’imposa de mettre le réveil toutes les 15 minutes.

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Les bateaux de pêche artisanale

Je n’avais pas obtenu de renseignements concordants sur le meilleur endroit pour accoster à Rio. Cela m’a semblé, d’après la carte, être le Yacht club de Rio dans la baie de Botafogo, idéalement situé entre le Pao de Azucar et Copacabana.

  • « C’est un club privé, uniquement réservé aux membres ! » me répond on à la VHF !
  • « Bonjour l’accueil ! » me dis-je, et quid de la tradition marine de réserver un ponton d’accueil aux navigateurs hauturiers ???!!

Mais au Brésil, j’allai m’en rendre compte par la suite, on n’a pas la même approche de la plaisance qu’en France.

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Entrée dans la baie de Rio, au fond la plage de Botafogo.

Heureusement, un gars au mouillage, m’indique au fond de la baie, la « marina Giovanni ». Inexistante sur les guides, et pour cause ! La seule preuve concrète de l’existence d’une marina, c’est Giovanni lui-même, et trois ou quatre bidons flottants reliés à des corps morts. Mais Giovanni est un gars qui compense le manque d’infrastructure par sa débrouillardise, et, petite précision à toutes fins utiles, sa marina est gratuite !

J’ai passé quelques jours à Rio de Janeiro où j’ai sacrifié à mes devoirs de touriste, assurant le service minimum cependant, car il est désagréable de vivre sur un voilier dans cette baie qui est si polluée qu’on ne peut pas s’y baigner sans dégout.

Si le but de la modernité est d’apporter à l’humanité confort et qualité de vie, et bien à Rio, c’est raté. Car outre la pollution de la baie, 70 % de la population vit dans les épouvantables favelas, à côté desquelles les banlieues de Bamako font figure de quartiers chics ! Pourtant j’ai été étonné de découvrir que Rio dispose du plus ancien et presque plus grand parc urbain du monde. Crée en 1850 pour lutter contre le manque d’eau, il couvre la moitié de la surface de la ville et ressemble, 150 ans après sa création, à une forêt primaire. Une note d’espoir écologique enfin !

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Le Christ du Corcovado, fait le dos rond en regardant Rio.

Étonnant Brésil où les écolos purs et durs côtoient les plus épouvantables pollueurs, les marinas privées ultra luxueuse, les mouillages accueillants et gratuits. Étonnante aussi la fusion particulièrement réussie chez les Cariocas, des styles africain et européen.

Peu après Rio, j’ai posé plus durablement mon ancre à Ilha Grande, “la grande ile” au cœur d’une des dernières forêts humides atlantique du Brésil, sans voiture et gratuite, deux qualités essentielles pour bien vivre.

J’y découvrais une multitude de mouillages paradisiaques, où l’on commence la journée par un beau plongeon, pour aller prendre une noix de coco ou de succulents jus de fruits sur la plage, où on la poursuit à surfer, pêcher, et faire la sieste. Tout l’imaginaire de la vie facile à la brésilienne était concentré là. La nuit sur les plages, des groupes de musique jouaient des airs de Samba ou de Bossa…

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Mouillage à Ilha Grande

A la tombée du jour, sur le bateau, je profitais de la douce moiteur de l’air, et du léger bercement de la mer pour rêvasser. Que tout était paisible, intemporel ! J’aurai pu rester à l’ancre des années, pensais-je, et oublier le monde moderne…. Jusqu’à ce qu’un yacht à moteur n’arrive à toute allure et musique à fond se garer à côté de mon bateau, déplaçant une vague qui faillit me renverser. Bon dieu ! Quels moteurs monumentaux pouvait-il avoir pour faire une telle vague !!??

3 ou 4 filles en maillot de bain dansaient sur le pont, coupe de champagne à la main. Je répondis à contrecœur au salut condescendant, que m’adressèrent le pilote et son copain du haut de leur poste de pilotage.

Le moins que l’on puisse dire est que les brésiliens n’y vont pas avec le dos de la cuillère question Yatch ! C’est à celui qui aura le plus gros dirait-on. Pour eux, la plaisance est synonyme de luxe, de réussite, et il faut que ça se voit. Ici on est à l’opposé de l’esprit « Moitessier », du vagabond des mers.  Pour eux la mer est un océan de bitume sur lequel il s’agit de faire vrombir ses moteurs.

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Immense Yatch de 70 pieds, très courant au Brésil

Musique et alcool coulaient à flots depuis une petite heure sur le pont supérieur, quand les yachtmen ont sorti deux jets ski du coffre arrière pour aller faire des rodéos le long de la plage. Il ne manquait plus qu’un hélicoptère au tableau pour qu’ils remportent le prix du plus gros pollueur et emmerdeur de la planète !

Vous savez comme les bruits portent sur l’eau quand l’air et la mer sont calmes ? Impossible de fermer l’œil, et j’avoue, en adepte de Sea Shepherd, avoir eu plusieurs fois eu la tentation d’enfiler mon matériel de plongée pour aller discrètement faire un trou dans leur coque.

Mais ces gars-là, dont le moins que l’on puisse dire, est que leur comportement trahit un certain retard sur le plan des préoccupations écologiques, sont loin d’être des cas isolés dans le monde ! Ils sont même en voie de dangereuse prolifération dans les pays dits « émergents » (on se demande bien vers quoi), les fameux BRIC. Brésiliens, russes, indiens et chinois, soit plus de la moitié de la population mondiale. Dans ces pays-là, le nombre de gens riches voire très riches explose. Et quand on voit avec quelle fougue, fortune faite, ils se pressent d’acheter les biens de consommations les plus ostentatoires, on perd définitivement toute illusion quant à l’avenir de la planète.

Je n’étais pas aussi pessimiste en quittant l’Europe, où, en consommateurs assagis, on espère encore parvenir à un mode de vie durable en optant pour un comportement écologique et responsable. Mais je me rends compte à présent, que cet effort risque d’être totalement inutile si les autres pays, qui sont dix fois plus nombreux en population, veulent rejouer les trente glorieuses !

Enfin au Brésil, il n’est pas de bon ton de se morfondre. Alors renonçant à mon funeste projet (mes excuses à Paul Watson) et à défaut de pouvoir dormir, je rejoins l’humanité joyeuse sur la plage, pour danser la Samba et boire des Caipirinhas.

J’en suis sûr, avec les brésiliens, même la fin du monde sera festive !

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Gilet jaune, j’entends que tu manifestes en France, que tu te plains des augmentations d’ impôts, et des taxes en tout genre, de la hausse du coût de la vie, de la baisse de ton pouvoir d’achat. Tu dis ne plus pouvoir joindre les deux bouts, et être obligé de bouffer de la merde pour vivre. Tu te plains d’être de plus en plus pauvre au lieu d’être de plus en plus riche comme c’était prévu par la croissance. Ta colère, dis tu, c’est le vase qui déborde, car cela fait des années voire des décennies qu’il se remplit de toutes tes déceptions.

Moi, je suis un français résidant au Mali. C’est un poste d’observation particulièrement intéressant dans cette affaire.

Dans ma cour à Bamako, nous avons un poste de télévision public, où les désoeuvrés se retrouvent le soir (j’ai limité la jauge à 20 places si c’est ta question…). Nous recevons les chaines francophones comme TV5 monde et France 24, qui nous informent de ce qu’il se passe en France en temps réel. Alors sache que les Gilets jaunes sont devenus un sujet qui nous passionnent ici, et les commentaires vont bon train dans le public, surtout lors des interviews de manifestants.

Je suis, pour ma part, plutôt satisfait que les africains aient une autre image de la France que celle d’Epinal. Qu’ils comprennent qu’il y a aussi beaucoup de pauvres là-bas, des millions de pauvres, et de toutes les origines. Cela nous rapproche, nous devenons ainsi « frères dans la galère ». Mais pour les maliens, voir les français descendre dans la rue pour crier leur misère est déconcertant.

Un jour, nous entendons le témoignage d’une jeune femme blanche de 30 ans environ. Elle disait qu’elle ne pouvait pas s’en sortir avec 1200 euros par mois avec ses 2 enfants. Stupeur dans l’assistance ! Convertis en francs CFA, cela fait plus de 800 000 !! Mes voisins touchent en moyenne dans les 100 000, soit 150 euros par mois, et s’estiment plutôt bien lotis. –

– «  Bien sûr ! » , me direz-vous, « Mais ce n’est pas comparable ! Le coût de la vie n’est pas le même, les habitudes de consommation non plus….Et puis on ne doit pas se comparer aux plus pauvres, mais aux plus riches… (On reviendra sur ce point).  Ce serait plutôt au reste du monde de prendre la France comme exemple, car c’est le pays le plus avancé en matière de protection sociale, et d’éducation gratuite…. Nos acquis sociaux, nos droits de citoyens, sont un modèle pour le monde, et le résultat de deux siècles de manifestations et de luttes. Ils sont la gloire du peuple de France qui depuis la révolution de 1789, ne se laisse pas marcher sur les pieds !! »

Je comprends ta colère et je ne cherche pas à donner à la France l’Afrique en exemple sur ces points précis, mais plutôt, si tu le veux bien, t’offrir de nouvelles perspectives à ce qui me semble bien être une impasse.

Un autre jour, nous entendons un autre gilet jaune se plaindre de ne pouvoir se rendre à son travail, situé à plus de 50 kilomètres de son domicile, qu’en voiture, faute de transport en commun. Et manque de pot (d’échappement), il venait d’acheter un modèle diesel, juste avant que celui-ci ne devienne plus cher que l’essence !…. Propriétaire d’une maison, d’un travail stable et d’une voiture neuve, ce monsieur manifestait contre la hausse du prix du carburant.

Questionnements et rires dans l’assistance :

– « Pourquoi il ne déménage pas celui-là ? » me demande t’on.

– « C’est culturel, trop long à vous expliquer » éludais-je.

– « Ils ont tout ça et ils ne sont pas contents ? » me demande Dolo, le gardien.

Il faut dire que lui rêve depuis toujours d’aller en « Françi », comme des millions d’autres (ou même des milliards!!), juste pour gagner le Smic, afin de pouvoir en envoyer la moitié à sa famille. Serait-il trop tard ? Wari bana (l’argent est fini) ? se demande-t-il. De la part du pays émetteur de monnaie, cela lui parait incroyable.

Ici au Mali, comme la majorité de la population mondiale, la plupart des gens n’ont pas de voiture, pas de travail stable, pas d’assurances, ni de chômage, ni de retraite, ni de formation professionnelle gratuite. Dans mon quartier, la plupart des habitants se lèvent chaque matin avec moins de 3 euros en poche, donnent 1,5 euros à leur(s) femme(s) pour l’achat des « condiments » (la nourriture pour la journée et pour toute la famille), achètent une recharge téléphonique pour 50 centimes d’euro, 1/2 litre d’essence pour leur moto (50 centimes), 1 ticket de tiercé au cas où, et s’en vont avec les centimes qu’ils leur restent prendre un solide petit déjeuner avant de se lancer à la recherche d’un travail de journalier. Tout cela afin de rentrer chez eux le soir avec un minimum de 3 euros pour pouvoir payer les mêmes choses le lendemain matin. Sachant qu’un journalier sans qualification est payé en général 2 euros par jour pour un travail harassant, ce n’est pas gagné… Et bien sûr, ils n’ont ni livret d’ épargne, ni compte en banque !

Ce sont des champions de la précarité. Mais cela n’empêche ni la bonne humeur, ni la vie de suivre son cours. En cas de gros soucis, on fait le tour des amis et de la famille, pour demander un coup de main. Cela entretient aussi les relations, le tissu social comme on dit…

– « Ce n’est pas comparable !!! » me direz-vous encore avec humeur, si vous n’avez pas jeté mon article à la poubelle avant la fin du dernier paragraphe. « En France, 3 euros ce n’est même pas le prix du paquet de cigarette ! Depuis 2 siècles, notre développement économique nous a permis de financer un système social ultra perfectionné. Une situation tout à fait différente de celle d’une nation jeune et, qui plus est, sous développée, que vous avez le culot de comparer à la nôtre ! »

Vous remarquerez dans cet article qu’on en revient toujours à ce qui est comparable ou pas. Un pays pauvre est-il comparable à un pays riche ? Les problèmes ou la vie des pauvres sont-ils comparables aux problèmes ou à la vie des riches ?

Tant que cela restait entre nous, pas de problème ! Mais aujourd’hui que tout se sait, que les nouvelles sont diffusées partout et qu’en plus, on parle et comprend parfaitement le français dans beaucoup de pays, alors oui, Gilet jaune, à l’étranger, on compare ta situation à la sienne. De la même façon qu’en 1789, vaillant peuple de France, tu comparais la situation des nobles à la tienne.

Aujourd’hui, sur la planète, c’est toi le noble qui ne se rend pas compte de tes privilèges, tellement tu y es habitué. Trouves-tu normal de gagner à compétences égales 5 fois plus qu’un travailleur d’un autre pays ? Penses-tu que cette situation peut durer au su et au vu de tous ?

Une autre chose qui devient comparable, ce sont nos envies. Aujourd’hui, nous avons tous les mêmes besoins : d’outils informatique, de moyens de déplacement, de confort domestique, de voyages…pour lesquels nous partageons les mêmes fournisseurs. Alors oui, obligatoirement, nous comparons.

Et de notre point de vue, tu devrais être le plus heureux de la terre. Mais, ça ne semble pas être le cas, vue la bonne humeur qui règne en général chez nous, en Afrique. Pourquoi ? C’est ce que tu dois chercher à comprendre, car je crains, si tu continues sur cette voie, que ça n’aille pas en s’arrangeant pour toi. Tu peux mettre ton président sur l’échafaud si ça te fait plaisir, mais cela ne changera pas grand-chose. De notre poste d’observation, le problème et la solution sont ailleurs, et peut être en partie chez nous.

Peuple de France, tu ne supportes pas l’injustice ?! Et tu es prêt à te battre contre elle ? Bravo, c’est ce que j’aime chez toi !  Alors tu devrais aller voir de l’autre côté de tes frontières.

Tu verrais que la pauvreté et la richesse ne se mesurent pas seulement en Euros. Ici, nous parvenons à être heureux avec pas grand chose. Et il le faut bien. Quand on n’a rien ou si peu, on s’organise autrement.

Par exemple, ici, ce sont les enfants qui se chargent des « vieux » (le terme n’est pas péjoratif en Afrique, bien au contraire), et non les abominables maisons de retraites qui te coutent très cher ou sucrent ton héritage. Outre le côté naturel de la chose, cela comporte de nombreux avantages. Les vieux assurent en grande partie l’éducation des petits enfants, plutôt que l’Education Nationale, qui, même en France où elle est jugée « au top », forme plus des barbares que des individus civilisés. Ainsi la politesse, le civisme et …le respect des anciens sont bien plus élevés chez nous que chez vous.

L’assurance maladie, elle aussi te coûte très cher. Avec l’éducation, ce sont les deux plus gros chiffres sur ta feuille d’impôt. Pourtant ta santé ne s’arrange pas. Comparé à nous, tu as plutôt l’air mal foutu. Or les vieux nous transmettent la médecine traditionnelle, les remèdes de grand-mère, qui ne coûtent presque rien. Ton problème, ce n’est pas que tu es plus pauvre qu’avant, mais que tu as rendu payant tout ce qui était gratuit.

Et plus important encore, notre mode de vie basé sur l’écoute des anciens, répond à une autre de tes préoccupations majeures, celle de la manif d’à côté, celle des Gilets verts. Car c’est un modèle de développement durable. Plus lent certes, mais durable. Parce que les vieux ont appris la patience, ils appliquent à toute innovation, le principe de précaution qui est la condition sinéquanone de l’écologie.

Gilet jaune, sache que ton mouvement soulève un grand espoir à l’étranger, tout comme les fameux printemps arabes ont fait rêver la France. Mais peut-être ne vois-tu pas le potentiel universel de cette révolution en cours ? Après tes 30 glorieuses, et tes 50 ans de gueule de bois post Mai 68, on aimerait que tu nous fasses un remake de 1789, avec une vraie vision universelle ! Celle qui nous permettra ensemble de trouver les clés d’une mondialisation heureuse.

Gilet jaune, réjouis toi ! Le monde te regarde et 6 milliards de pauvres comptent sur toi.

Je me rappelle la première fois la que je suis arrivé en Afrique Noire, c’était il y a 30 ans, par le poste frontière d’Assamaka, entre l’Algérie et le Niger. J’avais traversé l’Algérie en autobus. A Tamanrasset, il n’y avait plus de bus, alors j’ai fait de l’auto stop auprès d’un groupe de français qui descendaient au Niger. Je les avais rencontrés au camping de « Tam », ils avaient acheté des vieilles voitures en France et comptaient les revendre en Afrique de l’ouest. received_318350685557010

André, dit l’Africain, était le chef du groupe et la figure charismatique. C’était un vieux baroudeur qui prétendait connaitre l’Afrique comme sa poche. André roulait à travers le désert sans guide, ni GPS, ni téléphone (inexistants à l’époque), juste avec la célèbre carte Michelin au 1 millionième qui couvrait toute l’Afrique de l’ouest. Une journée de route vous faisait avancer d’à peine quelques  centimètres sur la carte. Et encore, si tout allait bien… 

Sa technique consistait à aller vers le sud, en essayant de suivre les bonnes traces, c’est à dire les plus nombreuses et les plus fraiches. Mais André était plus une grande gueule qu’un fin connaisseur du désert. J’ai compris assez vite qu’ils m‘avaient embarqué pour pousser leurs voitures quand ils s’ensableraient, ce qui n’a pas manqué d’arriver dans les dunes de Laoni. 

On a mis trois jours à traverser ce cordon dunaire de 50 km de large. Evidemment, personne n’avait de plaques de désensablement, ni de pelle. Il fallait à chaque fois enlever le sable à la main sous la voiture, pousser de toutes ses forces pour faire quelques mètres, puis recommencer. C‘était une magnifique expérience.

Au bivouac, André nous berçait d’anecdotes africaines, mettant en scène la plupart du temps, des policiers, des douaniers, et des commerçants malhonnêtes. Mais, il s’en sortait toujours, nous laissait-il entendre, grâce à son humour universel et à sa connaissance profonde de la mentalité africaine. Puis on s’endormait à même le sable, sous les étoiles du Sahara, avec une insouciance difficilement concevable de nos jours dans une situation similaire. Un monde merveilleux, étrange, inquiétant nous attendait : l’Afrique Noire. 

received_1979896898969296Depuis longtemps, L’Afrique était un fantasme pour nous tous, jeunes européens. Je ne sais pas quand ni comment il était né. Une exposition, un reportage, une musique sur les ondes, des images du Paris-Dakar, les récits de René Caillé ou d’Amadou Hampaté Ba…? Qu’importe ! L’Afrique nous faisait rêver, l’Afrique nous fascinait. C’était notre part de rêve.

Arrivés au poste frontière d’Assamaka, les agents frontaliers furent à la hauteur de la réputation que leur avait faite André. Même si le tutoiement et la plaisanterie étaient de mise, ils nous inquiétaient beaucoup. Après une demi-journée en leur compagnie, nous fûmes très soulagés quand ils nous ont finalement laissé passer. Ca y était ! Nous étions en Afrique Noire !

Le soir même, nous arrivâmes à Arlit, la première ville nigérienne. Là encore, je ne fus pas déçu. Ici rien n’était comme en France. Dans la rue, ou plutôt l’espace public, car il n’y avait pas vraiment de rues, on vous interpellait en permanence, pour un oui ou pour un non, pour faire connaissance, pour faire des affaires, pour jouer de votre naïveté. J’avais l’ impression que tout relevait du hasard ou de l’exubérance.

J’ai su à ce moment-là ce que j’étaisvenu chercher en Afrique : un monde entièrement différent du mien. Et j’espérais secrètement qu’il ne lui ressemblerait jamais.

received_189351768675856Bon dieu quel accueil ! Quel sens du contact ! Quelle chaleur humaine ! Au moins égale à celle de l’air ambiant ! Même le plus insignifiant d’entre nous était l’objet de toutes les curiosités et de toutes les convoitises. Nous étions couverts de poussière, mal rasés, avec trois sous en poche, une vraie bande de branquignols, mais les africains nous accueillaient comme des stars.

Pourquoi ? Pour notre argent ? Pour se divertir ? Parce qu’ici la vie est faite de rencontres ?

Je crois tout simplement que les africains aussi fantasmaient sur nous. Pour eux, les blancs étaient un mystère. Par exemple ils avaient inventé la voiture, mais ils ne savaient pas la réparer aussi bien qu’eux. « Le blanc est intelligent, mais il n’est pas malin. » disaient-ils. Ils voyaient l’Europe comme un Eldorado pour qui sait se débrouiller. Et vu comment ils  parvenaient à mener en bateau les européens qu’ils croisaient, ils ne pouvaient douter une seule seconde du succès qu’ils auraient là-bas.

Chacun percevait le continent d’en face avec des étoiles dans les yeux. Cette curiosité et cette admiration réciproque, c’était ça le vrai miracle de l’humanité. Je m’en rends compte à présent qu’il s’évanouit. Car tout est différent maintenant. On ne rêve plus de l ‘Afrique comme avant. Pourtant, ni eux, ni nous, n’avons beaucoup changé.

« C’est le monde qui a changé », me dit-on, « la réalité n’est plus la même ». 

« Certes, mais comment s’est créée et s’est imposée cette ‘réalité’ ? », me dis-je.

Une telle aventure en Afrique, aussi peu préparée, est devenue inconcevable de nos jours. Des personnes abreuvées d’informations, mais n’ayant jamais mis un pied en Afrique tenteraient, avec les meilleures intentions du monde, de vous dissuader d’y aller: « N’as-tu pas écouté les infos ? Entendu parler des prises d’otages à l’Est ? De la rébellion au Nord ? Du coup d’état au Sud ? D’ébola à l’Ouest? Etc, etc…

Les technologies de communication ont tellement évolué en 30 ans que nous sommes passés de l’écoute ou la lecture d’un journal quotidien à un déluge permanent de nouvelles. Souvent, la même information est répétée en boucle par une multitude de médias. Il est difficile dans cette cacophonie de se faire sa propre opinion. Finis les reportages à la Kapuscinski où le reporter en appelait à notre sensibilité et à notre réflexion pour interpréter ce qu’il avait observé. Autrefois le journaliste nous interpellait, à présent il nous mitraille.  

Ainsi la répétition quotidienne d’une information univoque, est parvenue à modifier profondément notre perception de l’Afrique.  Autrefois, espace de rêves, de défis et d’aventures, elle a inspiré parmi nos plus beaux récits, du délicieux « Un homme sans l’Occident » de Diego Brosset, au « Petit Prince » de Saint Exupéry, l’Afrique est devenu à nos yeux une « no go zone », synonyme de prises d’otages, de misère ou d’épidémies dévastatrices..

En France par exemple, quotidiennement et pendant des années, le présentateur du journal télévisé, nous informait,  (Patrick Poivre d’Arvor avait même la larme à l’oeil), que des otages français étaient détenus au Sahel par des terroristes djihadistes.  Aucune explication, pas le moindre élément de réflexion n’étaient fournis aux téléspectateurs. On jouait sur l’émotion, c’est tout. Mais cela a suffi à éradiquer le tourisme dans toute la zone sahélo-saharienne. 

-« Pourquoi une telle insistance ? me demandais je.

-« Parce que l’Afrique fascine. » dira un journaliste…

L’anecdote la plus symptomatique du changement de regard que nous avons sur l’Afrique est sorti de la bouche de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007 « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. » En populiste instinctif, il sentait que les français partageraient cette impression, noyés comme lui sous le même flot d’informations. Le tollé est venu d’Afrique. Car bien évidemment, les Africains n’ont pas du tout la même vision des choses. 

Bon dieu ! Faut-il vraiment dire de telles évidences ? Qu’en Afrique, n’importe quel enfant, scolarisé ou non, en aurait autant à raconter sur son histoire, qu’un enfant d’Europe ou d’ailleurs ? Que l’Afrique n’est pas un continent plus dangereux que les autres ? Que l’Afrique n’est pas en retard ? Car tout dépend où on va..

D’ailleurs, à ce sujet, une autre des conséquences de notre vision de plus en plus simpliste de l’Afrique, est l’engouement qu’elle suscite chez nous pour l’aide au développement. De tout l’Occident, accourent des diplômés en herbe et des « experts », pour apporter des solutions à l’Afrique. Or, à l’heure où le mode de vie des pays développés pose question, donner des leçons de développement durable à un village africain aux traditions ancestrales, relève du dérangement mental pure et simple. 

Ah ! Mais je ne vous ai pas encore raconté la suite de mon aventure africaine ? Après plusieurs voyages en Afrique de l’Ouest, j’ai fini par m’installer au Mali où je vis et travaille depuis 25 ans. Durant toute cette période, je pense que ce qui m’a fait courir les plus grands dangers en tant que français résidant au Sahel sont les versements de rançons par nos Etats pour la libération des otages et l’hyper médiatisation des actes de terrorismes par nos journaux (merci Patrick Poivre D’Arvor !). Car sans cela, ni l’un ni l’autre n’aurait existé.

Connectés 24h sur 24, nous recevons un flot permanent d’informations que nous n’avons pas le temps de filtrer, ni d’analyser. A notre insu, ces informations nous donnent une perception du monde bébête, caricaturale, manichéenne et nous conduisent à des comportements idiots et dangereux. En définitive, à partir d’un certain seuil, plus on est informé et moins on comprend. Au stade ou nous en sommes, je crains que si l’on ne parvient à se boucher les oreilles, un nouveau danger menace l’humanité : l’abrutissement total de l’espèce !

Homo Connectus ! Souviens toi qu’enfant, tu n‘écoutais pas les infos, car elles perturbaient tes rêves. Tu écoutais seulement les histoires, et tu avais bien raison. Car c’est ton imagination qui concevait le monde. Adulte, pars courir le monde si tu veux le connaitre. Aujourd’hui comme hier, l’aventure t’attend.

Quand on arrive au Brésil en provenance du Cap vert, on tombe naturellement sur l’ile de Fernando de Noronha, à 200 miles au nord est de Recife. C’est une réserve naturelle inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Isolée et peu peuplée, elle constitue une escale toute indiquée pour se réacclimater à ses semblables.

L’approche est magnifique. Escorté par une multitude de dauphins et une escadrille d’oiseaux fantastiques, j’aperçois de très loin le pico de Morro, piton rocheux du genre pain de sucre, le reste de l’archipel étant recouvert d’une végétation qui cache toute présence humaine.

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Au coeur de la reserve naturelle

La réserve qui occupe 80 % de sa superficie est un véritable sanctuaire terrestre et marin, un hymne à la Création. Des oiseaux d’un genre préhistorique, telles les immenses frégates, tournoient par centaines au dessus des reliefs, la végétation est luxuriante, et étrange pour ceux qui la découvre, tant il y a d’espèces endémiques. Vu des promontoires rocheux, on aperçoit les baleines croiser en toute quiétude à moins de 500 mètres des côtes. Dans des criques, des bandes de pacifiques requins se prélassent, tandis que les tortues ont leurs plages préservées. Les fonds marins multicolores dansent sous une eau translucide.

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Le mouillage dans la baie de San Antonio

Ici pas de marina équipée, un simple mouillage forain devant la jetée. Pas d’hôtel 5 étoiles, ni 4 , ni 3, mais des modestes petites pousadas (chambre d’hotes). Pas de grands restaurants ni de boutiques chics, mais des gargotes sur la plage, et des petits commerces fourre tout. Fernando de Noronha ressemble en tout point à une paisible petite ile de pêcheurs.

Ah j’oubliais ! Le climat est parfait, la température de l’eau idéale, et c’est un spot de surf de légende. noronha-surf

– « C’est le paradis terrestre ! », me direz vous ?

Oui, sauf qu’il y a un détail qui tue : ce paradis a un prix. Et il est plutôt salé car c’est une des destinations touristiques les plus chères du Brésil !

Jeter son ancre, dans la baie de San Antonio, un mouillage rouleur mal abrité (le seul autorisé) coute plus cher qu’une place à quai dans une marina de luxe. Une importante taxe de séjour est prélevée quoi que vous fassiez. L’accès du parc et des plus belles plages est payant, auquel il faut ajouter un guide obligatoire des que l’ on sort des sentiers battus… Même les produits de base, la noix de coco ou la caipirinha sont hors de prix. Et la plus quelconque des pousadas, la plus rudimentaire gargote, pratiquent des tarifs dignes des hôtels et restaurants chics de Rio ou de SaoPaulo
– « Bon Dieu ! Pourquoi est ce aussi cher ?! » m’insurgeais je, devant l’agent du port, qui semblait trouver normal que le paradis soit payant.

– « Pour éviter la foule » me répond il tranquillement. Noronha est trop chère pour les pauvres et trop inconfortable pour les riches. Puis il me montre sur son téléphone portable, la photo d’un ilot dans l’Etat voisin du Paraiba, tellement envahi de bateaux qu’on ne le voit plus ! Effectivement, j’étais bien mieux ici, où je n’avais recensé dans la baie qu’un seul voilier et quelques petites barques de pêches locales au mouillage.

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Une ile dans l’Etat voisin

Je m’inclinais devant le 1er amendement de l’ile : la tranquillité. « Tranquilo » est probablement le mot le plus employé ici.

Fernando de Noronha a choisi un tourisme aisé en quête de nature et de simplicité. Le concept, c’est le tourisme « Roots », qui signifie dans ce contexte, authentique, naturel, traditionnel, originel, sans superflu … Je reconnais là la devise des surfeurs engagés, qui ont découvert le potentiel de l’ile dans les années 70.

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NORONHA ROOTS est la marque de Thsirt la plus vendue de l’ile

La plus belle conquête pour un surfeur, c’est d’entrer en harmonie avec la vague, en fusion avec sa force, sa forme, son rythme. Il en rêve jour et nuit, envouté par sa beauté et ses dangers. N’imaginez pas que ces sentiments naissent dans les esprits vides ou dérangés par un excès d’iode et de marijuana, la plupart des surfeurs ont un niveau d’étude et une vie bien plus saine que la moyenne.

Cependant, quand on s’en remet quotidiennement aux forces de la nature et que cela vous procure les plus grandes joies et les plus grandes peurs imaginables, on respecte la nature au delà de tout. Bien plus, on la vénère. Cela va bien plus loin qu’être « écolo ». Là, vous pénétrez corps et âme à l’intérieur du cosmos.

Le dénuement avec lequel le surfeur s’abandonne aux vagues surpuissantes, qui, lorsqu’il tombe, le font rouler comme une poupée de chiffon dans une machine à laver, provoque chez lui une catharsis salutaire, propre à remettre l’homme à sa bonne place dans la nature.

On comprend alors que ces surfeurs des années 70, qui avaient érigé le surf en mode de vie et en philosophie, rêvaient pour Noronha d’une société différente de la leur, et surtout d’un avenir different. Ainsi, ils ont opté pour une petite économie raisonnée, à taille humaine, et interdit toute exploitation industrielle. Ce choix a été payant, car aujourd’hui, hommes, animaux et végétaux vivent en harmonie sur cette île, baignés de soleil, de vent et de vagues enchanteresses.

– « N’est ce pas cela, la solution ? Le développement durable ? La reconquête du paradis terrestre ? »

Ca en a tout l’air, mais là encore, il y a un détail qui tue !

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Plage déserte, accès payant.

En effet, pour goûter au bonheur d’un séjour à Noronha, il faut de sacrés revenus. C est à dire pour la plupart d’entre nous, qui ne sommes pas natifs du paradis, vivre dans des grandes villes, travailler dans des grandes entreprises. Or ces gigantesques organisations ont perdu toute humanité, toute mesure. Elles sont devenus des monstres qui dévorent la planète, hommes compris, pour assurer leur propre croissance ou a defaut leur simple survie.

Alain Gerbaut écrivit il y a un siècle « un paradis se meurt », où il s’inquiétait de la disparition des sociétés traditionnelles polynésiennes, alors que leurs cultures, leurs organisations sociales, leurs modes de vie étaient parfaitement en harmonie avec la nature….. C’était, à l’entendre, le paradis terrestre. (Le vrai, celui qui est gratuit). Aujourd’hui, cher Alain, le travail est achevé, tous ces charmants microcosmes ont été engloutis. Et du paradis, il ne reste que quelques bastions hors de prix.

J’imagine et partage les immenses émotions qui ont étreint les grands navigateurs, ces aventuriers de légende, ces « Conquistadors », en débarquant sur cette île en l’année 1500. Eux, parce qu’ils découvraient un nouveau monde, immense, fabuleux, plein de promesses et de richesses, et moi cinq cents ans plus tard, parce que j’en contemplais la fin.

La transat c’est le rêve de beaucoup de navigateur. Mais pour moi, cela n’éveille pas autant de fantasmes que le Cap Horn ou le Pacifique. Ainsi la veille du départ, je ne ressentais aucune appréhension. Les prévisions météo étaient rassurantes et le routage simplissime. Pas ou peu de vent sur les 600 premiers miles, puis je devrais rencontrer, aux environs du 5ème parallèle nord, les alizés du sud-est, qui me conduiraient tout droit à Fernando de Noronha, au Brésil. Une traversée de 10 à 12 jours tout à fait accessible à un retraité de la fonction publique ! Ma seule crainte était de tomber en panne de moteur, ce qui m’aurait obliger à louvoyer des jours voire des semaines dans le pot au noir.

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La baie de Faja de agua
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la paisible ile de Brava

Je suis donc parti un dimanche en fin de matinée, de l’ile de Brava, la plus sud et la plus paisible des Iles du Cap Vert, et c’est peu dire. Un léger vent de 10 nœuds souffle dans la bonne direction. J’installe le spi et c’est parti… pour une rêverie faite de siestes et de lectures qui va durer 11 jours. Je choisis pour commencer le livre de Stefan Sweig, « Brésil », car c’est ma prochaine destination. Il parle de la naissance et de la construction de ce pays, qui a échappé de justesse à la colonisation. Il était trop loin, trop grand et trop difficile à gérer pour le petit Portugal, qui s’est contenté d’empêcher les autres de s’installer, comme les français à Rio. Puis finalement ce pays constitué d’aventuriers venus de toute l’Europe, d’esclaves noirs et d’indiens, s’est trouvé une identité propre et un équilibre, grâce, selon Sweig, au métissage. Une piste à suivre selon moi pour construire l’équilibre du monde, notamment entre l’ Europe et l’ Afrique.

Je suis désolé d’aborder un sujet qui fâche dans un récit de voyage mais, alors que je m’apprête à traverser l’Atlantique pour aller voir de l’autre côté de quel bleu est la mer, des voyageurs africains qui rêvent eux aussi de voir si la terre n’est pas plus ronde en Europe, sont refoulés en méditerranée. Ce sont nos frères, à nous voyageurs. Portés par leurs rêves, ils tentent une aventure autrement plus dangereuse que la mienne. Mais on les nomme des migrants et non des voyageurs sans doute pour signifier que leurs rêves ne sont pas aussi nobles ? Le voyage est un droit universel que nous devons défendre, nous qui y tenons tant. Parce que c’est justice et aussi parce que c’est la seule solution viable pour l’avenir de l’humanité. Car les flux migratoires sont comme les courants marins : ils équilibrent le climat de la planète. Ceux qui proposent de les bloquer (et qu’y parviennent à vous convaincre que c’est dans votre intérêt) n’imaginent pas les conséquences autrement plus terribles que cela provoquera.

Voilà pour le sujet qui fâche ! Revenons, cher lecteur, à notre voyage.

La nuit, le vent tombe. Je range le spi et mets le moteur. Bercé par le lent balancement du bateau au vent arrière, les jours s’écoulent. Je ne suis occupé que par la lecture et la contemplation de la mer et du ciel. Et sans faire de vague, au fil du temps, l’ancien monde disparaît de mes préoccupations. A cet effet, je n’avais pas pris de téléphone satellite pour pouvoir me déconnecter totalement. Ce qui est, ne l’oublions jamais, le but du voyage en dehors du simple déplacement géographique. Et bien c’est incroyable comme c’est facile de tout arrêter ou plutôt comme tout s’arrête de lui même.

A peine 3 jour plus tôt, je me sentais obligé de répondre à mes mails et messages le jour même, voire instantanément. Je m’accrochais à ma « connexion » au monde, comme a un cordon ombilical, et puis voilà que je m’en détache si facilement. En réalité, il suffit de se lancer dans un univers totalement différent (et la vie en mer en est vraiment un !) pour y parvenir. A terre, notre cerveau est en permanence excité. Les pensées se succédent continuellement sans que nous puissions les maîtriser. En mer, la conscience peut à nouveau respirer, retrouver son souffle, lent, profond et serein, propice aux bonnes idées… Et si l’on pense à moins de choses à la minute, on y voit aussi plus clair.

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Atmosphère du pot au noir

Comme mon bateau, je me sentais flotter sur l’océan sans limite et étrangement calme, presque irréel. Après plusieurs jours de ce traitement, j’abandonnais mes derniers repères qui étaient le calcul de ma route et mon journal de bord… Après tout, le bateau suivait son cap tout seul. Prévoir mon jour d’arrivée ne m’intéressait plus. Cet état bizarre où l’on a quitté l’ancien monde sans en avoir trouvé un nouveau, c’est probablement l’effet de l’influence de cet entre 2 eaux, entre 2 hémisphères, entre 2 continents, le pot au noir, ou la Zone de Convergence Inter Tropicale pour les scientifiques.

La nuit je dormais dans le cockpit, sous les constellations du sud que je découvrais. Parfois le bateau était incroyablement silencieux. Je pensais qu’on était à l’arrêt, mais un regard au loch m’assurait qu’on filait 6 nœuds. Il glissait sur l’eau dans la nuit sans un bruit. Religieusement. Dans ce silence intérieur enfin retrouvé, je concevais Dieu d’une façon si précise, que je tins pour une chance de n’avoir jamais épousé une religion.

Combien de temps aurait pu durer cet état d’apesanteur ? Qu’importe le temps quand on vit des moments d’éternité. Puis, un jour, après le passage d’un dernier grain, les alizés du Sud Est sont apparus d’un coup. La mer et le ciel sont devenus bleus, sur lesquels accouraient des moutons et des petits nuages d’un blanc de neige.

Quel effet euphorisant ! Comme si Dieu, pour me récompenser d’avoir traversé une de ses épreuves, me disait : « c’est bon, tu peux y aller maintenant ! » Alors, le bateau se lance, libre et joyeux, à l’assaut des vagues.

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Le ciel se dégage, l’alizé arrive.

Les oiseaux aussi sont de retour. J’ai observé hier la chasse d’un oiseau des mers, un natif des iles Salvagem peut être… Il suit le bateau qui lui sert à lever le gibier, en l’occurrence des poissons volants. Ces poissons volants ont, certes, développé un truc unique, des ailes, pour échapper au prédateur. Une idée géniale qui a fonctionné car ils pullulent sous les tropiques. Mais, comme il fallait s’y attendre, d’autres ont fini par trouver l’astuce pour les avoir. Comme ils s’envolent assez stupidement à l’approche du bateau, l’oiseau qui guette à mi hauteur dans les haubans, les attaquent en piqué. Pas évident comme chasse néanmoins car les poissons volants ont d’affreux yeux noirs globuleux qui voient au dessus. Alors ils font des virages brusques en plein vol pour échapper à leur prédateur.

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l’oiseau guette dans les haubans
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le poisson volant et ses gros yeux noirs.

Pendant mes 30 minutes d’observation, l’oiseau n’a pas pu en attraper un seul. Mais j’imagine la satisfaction, le régal, qu’il ressentira quand il aura trouvé son diner. Car moi, j’ai enfin attrapé un poisson, une dorade coryphène de 2kg environ. Après 10 jours sans rien, j’ai eu l’idée de combiner 2 leurres de tailles différentes sur la même ligne comme si l’un pourchassait l’autre. J’imagine que le poisson voyant cette scène habituelle, se méfie moins et attrape le leurre arrière. Quelle joie de vivre d’astuces !

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Une petite dorade coryphène

C’est d’ailleurs un peu le thème du livre de Tom Neal, « Robinson des mers du Sud », qui a passé volontairement plusieurs années seul sur une ile déserte dans le Pacifique. En multipliant les astuces, il a réussi à vivre assez confortablement en autonomie totale. Il en retirait une joie et une fierté nettement supérieure à celle que lui apportait son travail antérieur, qui ne demandait pas autant de réflexion, ni d’imagination. C’était, certes un banal emploi de magasinier, mais si on songe que 90% de l’humanité est contrainte à des jobs qui ne demandent aucune créativité, on est en droit de se demander, après ces milliers d’années où la nature imposa à l’homme tant de défis qui ont conduit à sa remarquable évolution, comment évoluera à présent l’espèce humaine. Je pense que nous n’aurons pas à attendre 100 000 ans pour que beaucoup retournent à l’état de protozoaires !

Puis, un matin à l’aube, je suis presque déçu d’apercevoir le Morro do Pico, le sommet de l’ile de Fernando de Noronha, qui émerge de l’horizon comme un nuage. Accompagné par les dauphins et une multitude d’immenses oiseaux étranges, des frégates, je m’apprête à jeter l’ancre dans la baie de San Antonio. Mais oh! surprise, mon ancre a disparu ! Ainsi, je n’avais pas rêvé, mon bateau, qui me suit en tout et réciproquement, avait lui aussi brisé ses chaines…

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Une frégate devant Fernando de Noronha

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Tout a commencé lorsque la concierge de mon immeuble à Marseille, m’annonce que l’appartement du 5ème a enfin été acheté, par des gens « bien sous tout rapport, des gens de l‘ONU. »

Je ne pus m’empêcher de sourire à cette naïveté populaire concernant les fonctionnaires internationaux. Je n’ai rien contre les gens de l’ONU, mais pour les côtoyer assez souvent car je vis au Mali où ils sont pléthore, je trouve qu’ils ne sont pas meilleurs que les autres. En revanche ils ont de bien meilleurs salaires.

En effet si le fonctionnaire européen double aisément ses revenus par rapport à un poste national, le fonctionnaire onusien le triple, sans compter les avantages de toutes sortes.

Vous me direz avec raison que ce n’est pas joli-joli de regarder dans l’assiette de son voisin, que cela ne nous concerne pas. Et bien dans le cas présent, ces traitements astronomiques ont des conséquences (pas necessairement positives) sur la vie de centaines de milliers de personnes.

La première conséquence est qu’ils ont tendance à s’attarder dans les missions lointaines. Alors qu’elles consistent bien souvent en une intervention d’urgence ou ponctuelle. Imaginez que le chirurgien qui vous opère soit payé à l’heure, plutôt qu’à l’intervention ! Ne seriez-vous pas en droit de vous demander si l’anesthésie ne va pas durer trop longtemps ?

La deuxième est que ce ne sont pas forcément des passionnés de l’engagement international qui s’investissent dans ces missions à l’étranger. Il est plus que probable qu’un simple réajustement des salaires suffirait à faire se volatiliser 90 % du personnel de l’Organisation des Nations Unis.

Je me souviens d’une époque pas si lointaine, (c’était le bon temps comme disent tous les vieux !), où les candidats à l’expatriation étaient avant tout des idéalistes. Les associations et les ONG attiraient de nombreux volontaires. Il y avait parfois un certain amateurisme dans leurs initiatives, mais ils y mettaient vraiment du cœur. Et je me rends compte après toutes ces années passées au Mali que c’était ça l’essentiel. Ce que les gens gardent en mémoire, plus que le projet en lui-même, c’est la rencontre, l’amitié et le vrai partage.

Malheureusement, ces empathiques citoyens sont aujourd’hui fermement invités à rester chez eux pour des raisons de sécurité. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une stratégie, tellement cela s’inscrit dans cette tendance très occidentale, où tout ce qui est gratuit devient prohibé et donc tend à disparaitre au profit de ce qui rapporte.

Quelques jours plus tard, je croise mes nouveaux voisins marseillais dans l’escalier. C’est un couple d’une cinquantaine d’année chacun. Ils sont en ce moment en poste en Egypte et ont eu envie d’avoir un pied à terre en France pour y passer quelques semaines par an. Je les félicite d’avoir choisi Marseille, souvent plus facile d’adaptation pour quelqu’un venant de l’étranger, principalement d’Afrique, car c’est une ville cosmopolite, et aussi ensoleillée que le Sahara.

Mais après ces quelques échanges de politesse et malgré notre statut commun de français de l‘étranger on se rend compte que pas grand-chose ne nous rapproche.

Moi, je travaille au Mali depuis plus de 20 ans et je suis très attaché à ce pays. Je souffre et je me réjouis avec lui à chaque soubresaut de son Histoire. Eux ne s’installent pas et ne se projettent pas dans le pays qu’ils investissent. Leur avenir est quelque part ailleurs. Dans un, deux ou trois ans, ils s’en iront pour ne jamais revenir. De plus ils abordent les pays, non pas comme un lieu de vie, c’est-à-dire comme une précieuse, complexe et fragile biosphère, mais comme une problématique. La problématique du sous-développement, de la bonne gouvernance, de la sécurité, ….

Voici une anecdote qui illustre bien l’état d’esprit qui règne dans cet univers Onusien. Lors du pot de départ d’un membre de la mission de maintien de la paix, je demandais à mon hôte ce qu’il avait retenu du Mali où il venait de passer 2 ans, il me répondit qu’il avait eu l’impression que ce qu’il faisait ne servait à rien, (je lui confirme que son impression est bonne), ce qui le déprimait profondément, (car il est encore jeune) mais que d’un autre côté, il avait pu mettre assez d’argent de côté pour s’acheter une maison quelque part en Europe…

Je déplore cette manie de vouloir s’acheter à tout prix des résidences secondaires. Mais je comprends que ce soit déprimant de faire un travail inutile. En y réfléchissant un petit peu, on se demande comment il pourrait en être autrement. Est-ce que les maliens pensent être qualifiés pour régler les différends entre les Serbes et les Croates, entre les Flamands et les Wallons, entre les Marseillais et les Parisiens ?

Que ce soit pour une mission de maintien de la paix ou de développement, il faut vivre dans le pays assez longtemps pour en connaitre les plus fins rouages qui permettront d’agir subtilement et à bon escient. Or, non seulement leurs missions sont de plus en plus courtes, mais ils vivent de plus en plus repliés sur eux-mêmes, dans des résidences sécurisées, où ils organisent des soirées privées.

Ce mode de vie « hors sol » se ressent sur leur travail. On dirait que la mission des casques bleus consiste à s’installer dans des camps ou des résidences qu’il convient de sécuriser. Ils vivent dans une paranoïa sécuritaire qu’ils veulent faire partager par tout le monde. Impossible de sortir boire un verre à Bamako, même dans le maquis le plus insignifiant, sans se faire fouiller, scanner, palper, … La plupart du temps avec du matériel factice !… Il y a un tel amateurisme dans ce domaine qu’on aurait du mal à garder son sérieux si ce n’était pas aussi désagréable.

Mais le plus grave est qu’ils renvoient dans le monde, peut-être pour justifier le prolongement de leur mission, une image d’un pays très dangereux, où l’on ne peut circuler qu’en véhicule blindé. Alors que, bien au contraire, Bamako est une des capitales les plus sûres d’Afrique.

Cette mauvaise publicité détruit des pans entiers de l’économie, et condamne l’essor du pays. Les principales victimes sont le tourisme, une activité en pleine croissance avant la crise, totalement anéantie, (la France aussi serait à genoux si cela lui arrivait), puis l’entrepreneuriat privé, par la difficulté de faire venir des gens de l’extérieur, et plus triste encore, la diaspora malienne, jeune, qualifiée, qui hésite à s’investir dans le pays malgré le potentiel de croissance.

Il est difficile de dire si l’utilité de leur mission contrebalancent les importants effets négatifs de leur présence, tellement il y a d’enfumage médiatique de toutes parts. Mais nous pouvons être certain d’une chose : tant qu’ils seront là pour maintenir la paix, nous ne serons pas en paix. Et tant qu’ils s’occuperont de la « problématique » du Mali, nous continuerons à avoir des problèmes.

De retour à Marseille quelques mois plus tard, à ma concierge qui me rabattait les oreilles avec ces gens de l’ONU, comme s’ils allaient élever le standing de l’immeuble, je lui tins le discours qui a donné naissance à cet article. Elle, qui avait pu s’acheter l’appartement du rez-de-chaussée avec les économies de toute une vie de travail, ça l’a scandalisé de voir ses impôts partir en résidences secondaires.

Est-ce pour cette histoire, ou pour d’autres raisons liées à la problématique du sous-développement à Marseille, toujours est-il que mes nouveaux voisins ont revendu leur appartement et sont partis sans rien dire à personne. Aujourd’hui, on ne parle plus des gens de l’ONU dans mon immeuble ; en définitive, on préfère s’engueuler avec les Parisiens. Avec eux au moins on peut se comprendre…

Et je conseille aux maliens de faire de même. Il vaut toujours mieux essayer de régler ses problèmes en famille.