Quand on arrive en voilier au Cap Vert en provenance des Canaries, on ressent nettement ce qui sépare l’Afrique de L’Europe. Autant à Las Palmas je me sentais écrasé par cet énorme port industriel, cette immense marina surchargée, cette activité humaine incessante …  Autant au Cap vert, tout semble paisible. La Marina de Mindelo, la seule de l’archipel, est petite, quasi déserte, et, comme assoupie au milieu de l’Atlantique. A peine se réveille t’elle lors de l’arrivée ou du départ d’un voilier.

Ainsi, personne ne répondant à mes appels à la VHF, j’ai accosté au hasard sur une panne où se prélassaient 2 ou 3 voiliers. Après 8 jours de mer, j’ai apprécié de reprendre pied en douceur sur la terre ferme. Car notre âme qui s’est ouverte pendant la traversée, supporte mal les agressions du monde moderne : le vacarme des automobiles ou le fonctionnaire qui, avant même de vous laisser boire un coup, vous demande vos papiers !

20180520_115313.jpg
la marina de Mindelo

A Mindelo, rien de tout ça… Est-ce du savoir-vivre ou de la passivité ? Cette question reviendra me hanter tout au long de mon séjour.

Il y a manifestement une douceur particulière au Cap vert. La Saudade, une musique incarnée par Cesaria Evora, égrène ses notes nostalgiques, tandis qu’en littérature,  Jean Yves Loude, nous berce d’une ile à l’autre avec ses « notes atlantiques ».

J’ai si bien aimé cette douceur et cette tranquillité qu’au bout de quelques jours passés dans la capitale, j’ai recherché un petit mouillage isolé, là où le monde tournerait encore plus lentement. J’entends parler de Tarrafal, un village de pêcheur sous la cote abritée de San Antao, l’ile voisine. C’est le petit village perdu qui fait rêver. Difficile d’accès par la route ( il n’y en a pas !), il faut 2 heures d’une piste acrobatique, et par moment vertigineuse pour y accéder en 4*4. Pour ma part, après quelques heures de navigation au vent portant, je jette simplement l’ancre à 20 mètres de l’immense plage de sable noir, totalement déserte, au bout du village.

20180524_132939.jpg
Le village de Tarrafal

Il y a 2 européens qui résident à Tarrafal, un français et un espagnol : l’un a le centre de plongée et une maison d’hôte, l’autre un club de pêche et une maison d’hôte. Bien sûr ce sont les deux entreprises les plus florissantes du village et de loin. Ce qui me semble normal car ils connaissent les attentes des clients qui sont pour la plupart des européens. Les autochtones essayent de les imiter en construisant des maisons d’hôtes ou en proposant des sorties pêche mais en termes de prestation et de rentabilité, ils restent très loin derrière.

La pêche sportive avec l’espagnol coute 1000 euros par jour. Son bateau est équipé de deux puissants moteurs et d’un sonar qui repère les fonds et les bancs de poissons, de matériel de pêche dernier cri et de tout le confort pour passer la journée en mer. Guidé par un fin connaisseur de la zone, le client va presque immanquablement faire plusieurs grosses prises dans la journée.

Le soir à la maison d’hôte de l’Espagnol où j’ai choisi de diner, le touriste qui revient de son safari pêche m’invite à sa table et me montre les photos de ses prises de la journée. J’y vois un portrait en pied d’un magnifique marlin de 200 livres, à côté d’un petit bonhomme tout sourire.

Je lui demande si c’est ce poisson que nous mangeons ce soir.  Non il est beaucoup trop gros, me dit il.  Mais alors qu’en fait-il ? J’apprends qu’il s’est « fait » plusieurs autres poissons de ce calibre, et donc qu’il lui faudrait plusieurs mois pour manger sa pêche du jour. Mais le bougre est déjà gros à ne plus pouvoir attraper sa canne, alors il donne toute sa pêche au personnel du bord. C’est généreux de sa part, se dit-il, et ça lui donne bonne conscience vis-à-vis de la communauté des poissons.

D’un autre côté, les sorties pêches organisées par les locaux se négocient entre 20 et 40 euros.  Ils ont des petites barques avec des moteurs hors-bord et hors-d’âge, et proposent des petites sorties de 3-4 heures.

Le lendemain matin, 3 jeunes pêcheurs dont celui avec lequel je m’étais entendu la veille, viennent me chercher directement à mon bateau, qui est toujours au mouillage en face de la grande plage. On ne va pas très loin car on s’arrête vers les premiers tombants. Les lignes sont enroulées sur des morceaux de polystyrène. On y installe 1 plomb et 2 hameçons, sur lesquelles on attache un morceau de poisson. Ensuite on déroule la ligne qu’on laisse filer entre ses doigts jusqu’à ce que le plomb touche le fond.

20180524_151345.jpg
Le bateau au mouillage face à la grande plage de sable noir

Puis on attend… pas longtemps. En tenant le fil entre ses doigts, on sent si ça mordille ou si ca mord vraiment. D’un coup sec du poignet on ferre l’hameçon dans les « gencives » du poisson et on remonte la ligne à la main. Les locaux arrivent à remonter des prises de 20 kg comme ça !

Mais ce jour-là, mes guides avait déjà attrapé un plus gros poisson de près de 80 kg, moi-même. Alors ils ne se sont pas fatigués. On a pris une vingtaine de mérous et de muraines, de 1 à 2 kg en moins de 2 heures. Ce genre de pêche est si facile que ça en devient vite ennuyeux. Heureusement, mes guides ont jugé qu’on avait en fait suffisamment et qu’on pouvait rentrer.

Cela m’a quand même étonné qu’ils n’améliorent pas leur technique de pêche. Est-ce de la paresse physique ou intellectuelle ? Ont-ils d’autres priorités dont l’évidence nous échappe ? C’est le même genre de question que je m’étais posée lors de mon arrivée au Cap Vert.

Peu importe leur façon de vivre ou de travailler ! dirait-on avec notre redoutable pragmatisme occidental, c’est le résultat qui compte.

Mais c’est là le problème ! Car ici, tous les signes du bonheur sont au vert. Ils sont en parfaite santé physique, leur corps sont magnifiques, ils ont tout le temps de s’occuper de leurs enfants et de leurs parents, de courtiser les filles, de jouer au foot, de discuter entre amis, et le soir, de jouer de la guitare, de chanter ou de danser en buvant du rhum de leur crû. (car le village compte à lui seul plus de 10 distilleries !). De plus leur mode de vie est foncièrement écologique.

Si ce n’est pas ça le paradis, qu’on m’explique ce que c’est !

20180525_181120.jpg
Sur les hauteurs de Tarrafal

Est-ce pour moi un paradis perdu ? Pourrais-je un jour vivre comme eux ? Me contenter de ce que m’offre le quotidien ?  Me suis-je demandé.

J’ai été formé pour toujours vouloir transformer l’existant. Je ne pourrais jamais être heureux dans un monde immuable (entendez : qui n’est pas en révolution permanente), me suis-je répondu.

Mais on peut toujours changer, si l’on est aidé.  C’est bien ce que nous croyons quand nous venons aider les autres à s’adapter au modèle occidental. Pour avoir une chance d’y parvenir, il faudrait que des associations ou des ONG africaines volent au secours des occidentaux,  leur apprennent à vivre autrement. Après tout c’est aussi dans leur intérêt, car il s’agit là de sauver le monde, que nous ne pouvons nous empêcher de détruire.

En remontant sur mon bateau bourré de technologie, je me demande si j’ai trouvé une réponse à ma question.  En partie, me dis je pour me consoler , car la réponse est toujours dans l’approfondissement de la question.

 

20180519_114717.jpg
Au portant entre Sao Vicente et San Antao

Après avoir quitté Madère en direction de Las Palmas, je tombe par hasard le lendemain sur une ile que je n’avais pas vu sur ma tablette car je n’avais suffisamment zoomé sur la zone. J’ai la sensation de découvrir une terre inconnue ! En fait ce sont les iles Salvagem. Celle que j’ai manqué de m’emplafonner s’appelle Salvagem Grande.

20180327_174126

En passant au ras de la pointe nord je remarque une bouée et une petite cabane dans une crique un peu abritée. Je décide de mouiller là et de mettre les pieds sur l’ile pour l’explorer.

20180327_162532

Mais elle n’est pas si sauvage que ça, car 3 militaires et 3 biologistes m’accueillent dans leur cabane. Au total ils sont 6 sur l’ile. Apres les formalités d’usage (d’aucune utilité comme de bien entendu), les soldats en mal de compagnie me proposent une visite de l’ile.

20180327_162301

En fait c’est une réserve naturelle protégée particulièrement appréciée (parce qu’il n’y a pas d’humains vous vous en étiez douté ?) des oiseaux de mer, principalement des pétrels et des puffins qui viennent s’y reproduire. Coup de chance pour moi on est justement en période de nidification, et il y a des couples dans tous les trous de roches.

20180327_165312

Le soldat me décrit la vie hallucinante de ces oiseaux. Je m’étais souvent demandé comment vivaient ces  » mouettes  » que l’on rencontre en pleine mer, à plusieurs centaines de miles des terres. D’où venaient et où allaient elles ? Est ce pour se nourrir ou par simple plaisir, comme le navigateur tourdumondiste qu’elles se laissent pousser par les vents portants ? On le croirait volontiers en les voyant longer la houle pendant des jours sans un coup d’aile. En traversée, je les suis d’un regard rêveur, et à la longue, mon esprit vole de même.

On m’explique enfin une partie de ce mystère : après leur naissance, les parents les nourrissent à tour de rôle (chacun son jour) pendant un mois environ. Puis le petit sort de son nid en titubant. Il avise un promontoire rocheux pour son premier vol. Et comme l’ile est entourée de falaises, son premier vol sera le bon ou le dernier !

Imaginez : le petit oiseau saute dans le vide en battant des ailes mais sans résultat. Il chute en tourbillonnant sur lui même et va s’écraser mais au dernier moment il trouve le truc et voum ! il plane et attaque sa première ressource juste à temps. Certes c’est un peu radical comme apprentissage mais quelle belle entrée dans la vie ! Puis il va a peine remettre les pieds à terre, peut être dire au revoir et merci à ses parents, ou se faire baguer par ces damnés biologistes et file en mer vivre sa vie. Il partira jusqu’en Amérique du sud, certains se sont même retrouvés en Nouvelle Zélande. Il hiverne sur l’eau et ne revient pas à terre sauf pour se reproduire. Il y a quand même des choses compliquées à faire en mer… Au bout de 7 ans, il revient sur l’ile qui l’a vu naitre, retrouve son nid (l’animal a un GPS intègré très précis) et s’y installe. S’il tombe sur un frère qui l’occupe déjà, s’ensuit une bagarre qui peut être mortelle. Et puis ca repart pour un tour…

La vie sauvage est d’une beauté cristalline. Je me suis senti si lourd, encombré par tout un tas de matériel et de préoccupations dérisoires, alors que lui fait le tour du monde avec rien sur le dos. Et pour en revenir aux motivations du voyage, je doute que ce soit uniquement pour se nourrir qu’il parcourt tous ces miles, il pourrait se contenter de faire un tour au banc d’Arguin tout proche, et très riche en poissons. Alors pourquoi tant de miles parcourus ? Les biologistes n’ont pas de réponse scientifique… Quitte à secouer la théorie de l’évolution, je me plais a croire que nous avons là un point commun, l’oiseau et moi, le gout du voyage. Ce qui expliquerait qu’il accompagne volontiers le navigateur sur de longues distances.

Les tortues, les baleines, les oiseaux migrateurs, les éléphants ne se déplacent ils que pour des questions de nourriture, de reproduction ou de confort ? Et si le voyage en lui même dont les effets bénéfiques sur l’esprit sont indéniables, était aussi important pour l’évolution des espèces ? L’homme, naturellement voyageur, me confient mes gênes qui ont bonne mémoire, s’est sédentarisé il n’y a pas si longtemps. Alors son esprit d’aiguisé et léger est devenu lourd et émoussé…

Mais revenons sur mer, j’ai des océans à traverser et toute la vie pour divaguer ! Je quitte Salvagem le soir et rejoins Las Palmas le lendemain. Cette grande ville et son port industriel qu’il faut traverser pour rejoindre la marina me paraissent horribles après avoir entraperçu un monde d’une telle pureté.

20180328_145934

Je suis resté 15 jours à Madère, une ïle belle et tranquille, on pourrait dire sans histoire comparé au reste du monde. J’ai quand même relevé 2-3 trucs rigolos à partager entre amis

Le principal problème dans l’administration semble être la concentration.

20180316_150415.jpg

Pas la peine de faire un énième guide des randonnées de Madère, mais attention quand même à certaines déconvenues….

20180316_180928.jpg

moi aussi je me suis trompé, en fait c’est ….un observatoire à oiseau !!

20180316_181036.jpg

Il y a peu de bateaux à Funchal. Mais un fort pourcentage de ……….. noms à la con.

20180317_165538.jpg

20180317_165630.jpg

Les produits du terroir sont particulièrement alléchants.

20180317_180917.jpg

En matière de construction, les madérois sont : futuristes, naturistes, ou simplement pressés ?? 20180325_135841-2.jpg

Article paru dans mediapart le 6 Avril 2018

https://blogs.mediapart.fr/herve-depardieu/blog/060418/lettre-de-bamako-au-president-de-la-republique-francaise

Monsieur Le Président de la République.

Nous nous sommes rencontrés à l’ambassade de France de Bamako le 2 juillet 2017. Mon établissement « Le Campement Kangaba » venait de subir une attaque terroriste tuant 6 personnes. Vous m’avez serré chaleureusement la main, d’une poigne franche et forte, fixé intensément du regard, puis d’une pression amicale sur le haut du bras, vous m’avez assuré de votre soutien et de votre compassion.

J’ai été impressionné par la détermination qui se lisait dans vos yeux.

Moi qui n’ai jamais été d’aucun bord politique, marcheur du type nez au vent, j’ai été réconforté par cette rencontre, survenue dans un des moments les plus difficiles de ma vie.president

Vous avez ensuite prononcé un discours* ambitieux devant la communauté française du Mali réunie pour l’occasion dans les jardins de la résidence de l’ambassadrice.

En résumé, vous alliez renforcer l’engagement de la France pour la pacification et le développement du Mali, augmenter les budgets habituellement alloués, et fait nouveau et important, changer de méthodes. Pour cela vous alliez créer une « Alliance pour le Sahel » chargée de coordonner toutes les initiatives européennes, impliquer tous les acteurs, y compris le secteur privé, et simplifier les circuits de financement pour qu’un plus grand nombre puisse y avoir accès.

J’ai écouté votre discours avec d’autant plus d’intérêt que Le Campement* est une entreprise en parfaite adéquation avec votre vision du développement qui avait besoin d’une aide d’urgence pour survivre à l’attaque de nos ennemis communs.

Le Campement, à l’origine, est une aventure humaine, faite de rencontres, d’amitiés et d’amour. C’est ensuite une vision écologique du développement, adaptée au terrain, et durable. Nous ne sommes pas au Mali pour 3 ou 5 ans, mais depuis 25 ans. Et malgré le contexte difficile que vous avez mentionné (prises d’otages, pays classé en zone orange et rouge, putsch, guerre et terrorisme), Le Campement est une entreprise qui marche !

De 20 personnes au départ, nous sommes plus de 150 aujourd’hui. Cette croissance s’est réalisée sans subvention, simplement en réinvestissant, mois après mois, l’essentiel des bénéfices engendrés par nos activités hôtelières et artisanales. En parallèle, nous avons mené de multiples actions écologiques et sociales : création d’un parc de 20 hectares dans Bamako, sensibilisation à l’environnement, formation professionnelle, design et artisanat d’art, culture…. *

Le Campement participe naturellement au développement de ce pays, bien que je préfère de loin le terme d’harmonisation du monde. Il contribue également à sa pacification en favorisant la rencontre et la compréhension mutuelle, car il est autant apprécié des maliens que des expatriés, tandis que le contexte sécuritaire tend à favoriser une dangereuse ségrégation.

Votre volonté d’impliquer les entrepreneurs privés au développement m’a incité à rechercher de l’aide auprès de l’ambassade de France et des différents organismes présents à Bamako. Il y avait des emplois et de beaux projets à sauver sans que cela ne nécessite beaucoup d’argent.

Mais les choses ne se sont pas passées comme prévues. Je ne sais pas si c’est vous qui marchez trop vite, monsieur le Président, mais je peux vous assurer que derrière, tout le monde ne suit pas.

Si j’ai été bien reçu et écouté par tous, je n’en ai pas moins été débouté de toutes mes requêtes : soit les budgets étaient votés depuis longtemps et ne pouvaient être affectés ailleurs, soit ce n’était tout simplement pas dans leurs attributions de me venir en aide.

Rien de personnel bien sûr, la plupart des petites entreprises privées sont dans ce cas alors qu’elles contribuent énormément à « l’effort de guerre ».

L’aide au développement est une affaire de spécialiste, dont, comme chacun sait, le bon sens ne saute pas toujours aux yeux.

Puis pour faire bonne mesure, les ambassades ont intimé aux expatriés de ne plus fréquenter le Campement. Les militaires (Minusma, Barkhane, EUTM, EUCAP) ont également reçu l’ordre de ne plus venir. Alors que c’est justement la présence de l’un des leurs, et son intervention héroïque, qui a permis de sauver de nombreuses vies. Je vous prie de m’excuser si je ne vois dans ces décisions, ni « alliance », ni méthode.

En conclusion, la France n’a, jusqu’à ce jour, soutenu d’aucune manière le Campement, ni même manifesté le moindre intérêt à ce qu’il reste ouvert. C’est absurde et triste, et cela va radicalement à l’encontre de votre message du 2 juillet 2017.

Mais venonsen au but de ce courrier : le 18 juin prochain nous organisons au Campement une cérémonie anniversaire en hommage aux victimes, à laquelle j’ai l’honneur de vous convier Monsieur le Président. Ce sera l’occasion de réitérer vos objectifs pour l’« Alliance pour le Sahel », et comme vous l’avez proposé à la fin de votre discours, de se regarder à nouveau droit dans les yeux.

*liens utiles

http://www.elysee.fr/videos/discours-d-emmanuel-macron-devant-la-communaute-francaise-du-mali/

www.lecampement.com

www.lecampement.com/appel-a-projet/

 

 

Sailgrib affichait 4 jours 5 heures 27 minutes de navigation pour faire les 509 miles qui séparent Rabat de Madère. 4 jours de navigation au près serré par 20 à 30 nœuds en moyenne, ce qui signifie 25 à 35 nœuds quand on commence à connaitre les gribs… En clair, le voyage ne s’annonçait pas de tout repos. Mais 2 semaines a Rabat à attendre que soit réparé le groupe électrogène m’avait ramolli, il fallait que je me secoue. De plus la sortie du port n’est pas toujours possible, en cas de forte houle. Il y avait un créneau mercredi et jeudi, je voulais en profiter.

Mercredi 7 mars peu avant la marée haute, les pilotes du port donnent leur feu vert. On est 2 bateaux a partir, une famille de hollandais, nickel chrome sur leur Swan 47 et leurs 3 petits blondinets dans leurs habits techniques. Difficile de ne pas faire un peu débraillé par rapport à eux. Bref chacun son style ! A 17h ce mercredi, le pilote nous conduit jusqu’à la sortie du chenal, on met les voiles et c’est parti pour l’aventure !!

20180307_163213.jpg

L’ Oued Bouregreg ,chenal de sortie de la marina de Rabat

Première journée pépère, bronzette au soleil par 20 nœuds au près. Je m‘amuse à faire la course avec la polaire de Sailgrib. Les prévisions se réalisent au millimètre, impressionnant !

IMG-20180307-WA0000.jpg

Polaire de Sailgrib. Le bateau rouge est le point théorique du parcours, le lièvre en quelque sorte…

Jour 2 : Apres 36h, je commencais à confondre navigation et plaisance. Mais les conditions ne tardèrent pas à me rappeler ou j’étais, sur le territoire de qui je m’aventurais. Le vent monte à 30-35 nœuds, bien sûr la mer forcit et … la pluie ajoute la petite touche qui rend le tableau plus impressionnant.

Pas de soucis, je règle les voiles au 3ème ris et le génois au 1/3 et vogue la galère. Par contre les performances au près par gros temps sont nulles sur le hunter. Je ne remonte pas a plus de 55° du vent. Je vois le petit bateau rouge de la polaire Sailgrib s‘éloigner inexorablement.

En plus le bateau et le capitaine souffrent au près. Ca tape à l’avant, ça gite. Heureusement que je suis seul car le passager de la cabine avant aurait passer un mauvais moment !! A faire des bonds sur son lit. Je commence a penser que pour préserver le bateau il aurait peut être mieux valu attendre un meilleur créneau.

Lors de mon petit tour d’inspection avant la nuit, je vois que l’ancre est sortie de son davier et qu’elle se balance en cognant sur la coque ! Damned ! Je la remets difficilement en place, car elle pèse 20 kg et l’étrave fait des bonds énormes, la cale avec un cordage et constate qu’elle a perforé la cloison de la baille a mouillage. Ce n’est pas très grave, mais bon ça aurait pu le devenir…

20180313_090505.jpg

Les dégâts de l’ancre sur la coque.

Jour 3 : même temps de chien, prévisions grib plus 5 nœuds. Fringues mouillées, bateau qui gite et qui cogne, le voyage n’est plus du tout rigolo ! J’ai l’impression que je vais finir comme le Dahu, cet animal des légendes alpines qui avait les pattes d’un côté plus courtes que les autres car il marchait toujours dans le même sens à flanc de montagne. Enfin le virement de bord arrive, le seul du parcours. Je vais m appuyer sur la jambe droite !

Peu avant la nuit, je règle mes voiles pour dormir tranquille et en voulant reprendre un peu de génois, je m’aperçois que ca coince. La drisse a quitté l’enrouleur et s’enroule sur le profilé de génois. Comment est ce possible ?

Je me dis qu’il faut libérer le tout pour réenrouler proprement. Erreur, car une fois déroulé entièrement, le génois ne se réenroule pas du tout. Vite avant qu’il fasse nuit je vais à l’enrouleur essayer de régler le problème. J’y passe 1 heure épuisante. Ca tabasse fort a l‘avant, je fais des bonds, harnais et ligne de vie obligatoire pour cette manip. J’ai mal partout quand je rentre dans la cabine, le moral au plus bas. La perspective de passer la nuit avec un temps pareil et tout le génois sorti ne m’enchante guère. Mais je ne sais pas quoi faire d’autre. Affaler me semble impossible. Alors je borde a fond, et avec l’aide du moteur, choisi un angle très serré au vent afin d’éviter que le bateau ne se couche à la gite. De plus ca me rapproche de la polaire de Sailgrib (ma plus rassurante compagnie lors de ce voyage).

20180312_103122.jpg

Ce satané enrouleur coincé.

Une bière, une douche (chaude, le meilleur moment de cette journée de merde) et je vais me coucher, inquiet pour la suite. C’est pas toujours tout rose la voile. Et encore moins de tout repos. Et dire que c’est moi qui l’ait choisi, pour ceux qui le penseraient, n’est pas forcement une consolation.

Reste 250 miles à tirer avec le génois dehors. Je me demande ce qu’il se passera si le vent monte à 40 nœuds…les gribs ne prévoient pas plus de 30, s’ils pouvaient être juste pour une fois !

Jour 4 : temps toujours gris, vent oscillant entre 25 et 30 noeuds, mer forte. La journée ne s’annonce pas confortable du tout. D’après les prévisions ca devrait se calmer à partir de dimanche matin. Espérons que le génois tienne bon jusque la !

Mais fume ! Vers 15h le vent commence à monter a 30 – 35 nœuds, ca devient vraiment chaud, le génois faseille très fort au près serré, mais je préfère toujours ça plutôt que coucher le bateau en abattant un peu. Suis au fond du trou en attaquant ma 4ème nuit, me demandant si un whisky ne serait pas le bienvenu pour le moral. L’instinct me retient. Et si jamais une couille arrive j’aurai besoin de toutes mes forces. Tiens d’ailleurs, voila qu’elle arrive. « Les emmerdes volent en escadrille » comme disait Jacques Chirac, qui, nul ne peut le contester, était un expert en navigation. Les qualités principales d’un bon navigateur sont de mon point de vue de novice : l’art de faire du louvoyage pour eviter les problèmes, l art de trouver la petite astuce pour s’en sortir quand on n a pas pu les eviter, et faire le dos rond quand le temps se gâte . Il s’en est toujours sorti. Prenons exemple.

Cette fois la drisse de génois a lâché, à force de faseiller j’imagine. Enfin peu importe pour le moment, je n’ai plus d’autre solution, il faut affaler. Retourner à l’avant (j’aurais passer un temps fou à la proue mais cette fois ci, ce n’est pas pour voir les dauphins), ramener le génois dans la cabine par 30 nœuds en faisant du rodéo n’est pas une mince affaire. 30 minutes de lutte acharnée plus tard et une fois le génois jeté (comme un malpropre je l’avoue) à l’intérieur de la cabine, je pousse un grand OUF de soulagement. Le bateau aussi. Cette fois je l’ai mérité mon whisky. C’est la fête. Une bonne douche, brulante, mon peignoir. Et hop une bonne rasade de whisky ! A la tienne lecteur ! Quelle belle sensation de se sentir aussi vivant ! Ce n’est pas tranquille dans son appart qu’on aurait pu vivre une aventure pareille avant d’aller se coucher !

La drisse vient de lâcher !

La suite est plus classique. Moteur, moteur, moteur. Car si remonter au vent avec le génois n’était pas facile, sans, c’est peine perdue. J’essaye de trouver un petit angle pour que la GV aide un peu. Ce qui rallonge le parcours car le vent souffle exactement de face.

Jour 5 et 6. Je me traine à 4 nœuds, c’est chiant mais reposant. L’occasion de repenser à tout ça. De me débriefer et de contrôler le bateau. Faire marcher le dessal, le groupe…. Ah oui au fait le groupe ! Ma 2ème étape finissait sur les mécaniciens marocains. Et bien ils ont passé 2 semaines sur le groupe à le démonter, remonter, redémonter. L’eau de mer avait bouffé les joints d’accord, mais aussi grippé les segments, bouché les injecteurs….oxydé les circuits électriques….Problèmes qu’ils découvraient un à un après avoir chaque fois tout remonté.

Enfin le 6 mars, avant le départ, ca marchait ! Mais le 11 mars, en pleine mer, ca ne marchait plus ! Le fond du problème avec ces mécanos qui ont appris sur le tas (quasiment la totalité d’entre eux quand manquent les formations sérieuses), c’est qu’à force de bricoler et de trouver des astuces qui semblent fonctionner, ils se croient plus malin que le constructeur. A leur décharge, c’est une tendance qui atteint aussi pas mal de nos plus grands savants.

Le 12 au soir, j’arrive enfin à la marina de Funchal à Madère. Toute petite, un peu merdique je trouve par rapport au mythe de la destination. Je me gare donc, prends ma douche, mets mes dernières fringues pas trop sales et vais BOIRE UN COUP.

Et là, surprise : des touristes par milliers !

20180313_090441.jpg

La marina de Funchal

20180313_153815.jpg

Le mousqueton qui a pété, chauffé à blanc par le faseillement du génois.

20180310_194812.jpg

Le génois enfin dans la cabine !

 

Article paru dans Mediapart le 22 février 2018

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/220218/lettre-ceux-qui-nous-conseillent-de-ne-plus-voyager-en-afrique

Que faisiez vous à vingt ans, vous qui nous conseillez aujourd’hui de ne plus voyager en Afrique ? Ou étiez-vous quand je traversais le Sahara sac au dos ? Quand je touchais les étoiles en bivouaquant dans le Hoggar près de l’ermitage du père de Foucault. ?

A quel monde rêviez-vous quand vous passiez vos concours pour entrer dans l’administration ? Avez vous quitté vos études, votre famille et votre pays pour aller à la découverte du monde ? Etes vous tombé sous le charme d’autres cultures en découvrant l’hospitalité et la spiritualité de ses habitants ?

A 20 ans messieurs de bon conseil, j’ai suivi mes rêves, inspiré par une littérature de voyage qui de Homère à Nicolas Bouvier en passant par Bruce Chatwin, a nourri mon enfance, et la tenace tradition française d’aller explorer le monde.… Ma famille et mes amis ont bien tenté de me retenir, mais ils savaient au fond la nécessité de répondre à cet appel intérieur. Le voyage forme la jeunesse comme dit le proverbe.

Après plusieurs voyages dans le Sahara et le Sahel, j’ai fini par m’installer au Mali, ou j’ai créé une entreprise que j’aime. Aujourd’hui, je sais ce que je dois à ces rêves de jeunesse, je sais la chance d’avoir pu les suivre passant outre les conseils de prudence qu’on m’avançait.

Les jeunes de tous les pays du monde rêvent de liberté et d’aventure. Pour beaucoup, le voyage sera le fil à partir duquel ils tisseront leur vie. Cela dépasse le danger potentiel qu’il induit. Le Cid, plutôt que sa légendaire tirade « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » aurait aussi bien pu dire « A vivre sans péril, on meurt sans gloire ». Si nos parents nous ont éduqués en avançant plus souvent qu’il n’en faut des raisons de sécurité pour nous empêcher de faire ceci ou d’aller là-bas, ils restaient avant tout favorables à notre épanouissement et au moment opportun, quand l’appel du large saisissait leur enfant, ils savaient ravaler leur peur et dire « bonne route et que Dieu te protège ».

Dans le cas présent, ce n’est plus notre papa ou notre maman qui prétend vouloir nous protéger mais une poignée de fonctionnaires. En France, ils font partie de la cellule de crise (le nom du service annonce déjà la couleur…) du Ministère des Affaires Etrangères (MAE). Je ne remets pas en question le danger qu’il y a à s’aventurer dans certaines régions du monde, mais ces messages débilitants, appelés « consignes de sécurité » ou « conseils aux voyageurs » et ce coloriage sans nuances du monde en 3 couleurs, rouge, orange et vert, comme des feux de circulations.

Si vous me demandez à quelles fins ils écrivent ces messages, je dirais qu’avant tout, ils ne veulent pas prendre de risque. Et on les comprend d’autant mieux qu’au-dessus d’eux, les responsables politiques ne veulent pas non plus avoir à supporter la presse et les familles en cas de problème avec un ressortissant à l’étranger…

Le malheur est que cette prudence menace une cause bien plus grande : la possibilité du voyage. Certes, il ne s’agit que de conseils, libre à chacun d’en faire ce qu’il veut. Mais le mot « conseil » semble un doux euphémisme par rapport aux ravages qu’il exerce sur notre imaginaire. Il est arrivé que des amis proches qui projetaient de venir me voir à Bamako, soient bien plus influencés par ces « conseils » que par mes propres recommandations, et finalement annulent leur voyage. Il n’y a pas si longtemps, avant d’entreprendre un voyage, on consultait le guide du routard, les agences de voyages, ou l’office du tourisme local, on questionnait ceux qui rentraient. Pourquoi aujourd’hui se référer quasiment exclusivement à ces consignes ? Probablement parce que la surmédiatisation des attentats et des prises d’otages a créé une psychose sécuritaire. Et la sécurité, depuis toujours, est affaire d’Etat. Le problème est que contrairement aux acteurs du tourisme, les fonctionnaires du MAE n’ont aucun intérêt à défendre le voyage, la liberté et l’aventure. Et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne vendent pas la destination Afrique !!

Il y a pourtant un intérêt évident à préserver ce puissant moteur du rêve qu’est le voyage. Dans un passé pas si lointain, la mère patrie a su stimuler les plus puissantes vocations d’aventuriers : les explorateurs et les écrivains voyageurs s’offraient pour elle, à affronter des dangers immenses. Et avec quels honneurs elle accueillait leur retour ! Cette politique a grandement participé au rayonnement de notre pays, dont nous bénéficions encore à présent. René Caillé, s’il rentrait aujourd’hui en France, se ferait copieusement engueuler par l’Etat d’avoir pris de tels risques !

Le monde est fait par les rêveurs, qu’ils soient artistes, entrepreneurs, associatifs, humanitaires, ou simplement contemplatif. En fait je crois bien que le monde est un rêve. C’est comme cela qu’il s’est crée et qu’il se crée encore chaque jour. C’est en réalisant ses rêves qu’on réussît sa vie. Et pour ceux qui choisissent d’être fonctionnaires, si c’est leur rêve à eux, alors respect ! A condition qu’ils ne fassent pas faire des cauchemars aux autres.

De l’autre côté, celui ou je me trouve maintenant, il y a une Afrique qui rêve elle aussi de parcourir le monde, et à qui il faudrait permettre davantage de voyager … Car là aussi on joue beaucoup sur les peurs pour justifier les interdictions de déplacements, en oubliant qu’en dehors des migrants politiques et économiques, il y a les simples touristes que la difficulté d’obtenir un visa décourage. Or, on peut attendre d’une civilisation qui a inventer internet, qu’elle trouve aussi des solutions pour la libre circulation des hommes. A poursuivre dans cette voie, j’ai bien peur que sur cette terre, on finisse comme dans une cocotte-minute dont on aura oublié d’enlever la soupape. Ou que le roman d’anticipation Globalia de Jean Christophe Ruffin ne devienne rapidement une réalité. Voici le résumé de Wikipedia : «Une sorte d’État mondial, Globalia, assure à ses citoyens la sécurité, la prospérité et une certaine forme de liberté tant qu’ils ne remettent pas en cause le système. Les “zones sécurisées” occupent principalement l’hémisphère nord, tandis que les “non-zones”, essentiellement situées dans l’hémisphère sud, sont réputées inhabitées mais servent de refuge à des populations que le pouvoir central qualifie de “terroristes” ». Troublant pour un livre écrit en 2003, non ?

L’époque du tourisme saharien et sahélien s’est éteinte en 2010. Est-elle transposable vers d’autres continents comme le rallye Paris-Dakar ? Hélas ! Il n’y a qu’un seul Sahara, qu’une seule Afrique, et le Dakar ne fait plus autant rêver depuis qu’il se passe en Amérique du Sud. Je ne sais si je reverrai un jour les montagnes du Hoggar, mais je suis sûr d’une chose : il faudra accepter de se mouiller pour que le désert refleurisse.

Alors afin de renouer avec cette sensation divine et salutaire de l’aventure, autant pour le corps que pour l’esprit, je pars faire le tour du monde en voilier, un autre rêve de jeunesse que j’avais laissé de côté. Et je me dépêche de le faire, de peur que bientôt, on ne « déconseille formellement » d’y aller… Pour raison de sécurité bien sûr ! Car les requins, les ouragans et les pirates prolifèrent de façon totalement scandaleuse dans les océans !

Bamako le 20 fevrier 2018

Hervé Depardieu
Fondateur du Campement

 

Partis de Majorque le 17, Franck et moi avons rejoint Ibiza en 16 h de navigation sans histoire.

On décide de mouiller dans une crique abritée au nord de l’ile, avant de rejoindre la ville le lendemain. Mais le vent s’inverse pendant la nuit, nous faisant passer du calme absolu à un rodéo assourdissant. Le ressac résonne fort dans cette crique !

La ville d’Ibiza dort quand on y arrive. Normal entre 13H et 17H tout est fermé : le savoir vivre espagnol. On attendra le soir pour les achats. Puis 2 amis nous rejoignent dans la soirée. On est 4 loups de mer en sortie dans les rues de la vieille ville fortifiée. On découvre le Théatro Pereira, un Pub avec music live et superbe atmosphère. On recommande !

Le lendemain, petite ballade aller retour à l’ile de Formentera. Un désert en hiver. J’aime beaucoup. Quelques locaux se retrouvent aux 2 ou 3 bistrots ouverts toutes l’année. On se croirait au bout du monde. Sauf qu’on devine aisément ce qu’il s’y passe en été. J’imagine l’enfer ! Ces hordes de touristes, cette troupe en marche, à la conquête de ses vacances. Qui sous un soleil de plomb, en navette, en vélo, en paddle, se promènent en tout sens. Peut être parce qu’il n’y a aucun sens ?20180119_164039

Nous quittons Ibiza le lendemain matin pour Alicante. 20h de navigation. Lent balancement du voilier, qui invite à la rêverie et à l’oubli.

A Alicante nous déposons Franck au petit matin. Il repart bosser en 4ème vitesse. Nous poursuivons à 2, avec Philippe, un surfer de Biarritz et grand voyageur, la descente vers Gibraltar. Mais le vent de face nous oblige à tirer des bords. Comme ce n’est pas le fort de ce voilier, nous n’arrivons à parcourir que 200 miles en 48h et encore grâce au moteur sur les dernières 24h. Joie de voir 5 petits dauphins qui nous accompagnent pendant 10 bonnes minutes. En les observant attentivement je crois deviner que ce qui les amuse c’est de jouer en prenant l’étrave du bateau comme point de repère mouvant de leur ballet aquatique. En effet, on dirait un peu la patrouille de France à la manœuvre. 2 escadrons de 2 décrivent des sinusoïdes croisées de chaque coté de l’étrave, tandis que le 5ème, réalise des figures libres. Les binômes évoluent avec une synchronisation si parfaite qu’on a l’impression de voir double. De quoi arracher les cheveux d’un chorégraphe. Ont ils répété ce ballet pendant des mois ou improvisent il ? Un vrai mystère de la nature qu’il me suffit de contempler très admiratif. Et je suppose qu’ils en ont conscience, qu’ils m’observent aussi. En fait cette sensation d’être observé qu’on attribue au regard de Dieu, c’est peut être tous les autres êtres vivants qui nous observent, animaux et végétaux inclus (lisez la vie secrète des arbres de Peter Wohlleben pour vous en convaincre).20180124_135606

20180123_090805En voyant la Sierra Nevada magnifiquement enneigée, on décide de faire escale dans la jolie petite marina del Este, juste après Motril. Là encore on découvre une station balnéaire quasi déserte, une ville fantôme de résidences secondaires appartenant majoritairement à des allemands ou des anglais retraités. C’est joli, propret, sans histoire. On se dit qu’on doit vite s’emmerder ici.

Mais après 6 jours sur un voilier on a besoin de se dégourdir les jambes. J’avise un parc naturel, les falaises du Cerro Gordo, à 30 minutes de marche en suivant la côte. A condition qui y ait un chemin !! Obnubilé par la promotion immobilière, les espagnols ont totalement négligé le sacro-saint sentier du littoral. De superbes résidences désertes regardent la mer à notre place. Pour longer la côte, on est obligé d’escalader des clôtures, traverser des propriétés privées et des décharges. Les rares retraités résidents que je croise me regardent bizarrement à travers leur pare brise. Circuler à pied fait mauvais genre par ici.20180123_181417

 

J’arrive malgré tout après 3h de marche à un promontoire au dessus des falaises où se dresse un mirador médiéval. La mer d’eau s’est muée en gaz, formant une mer de nuage. Sur le retour, rencontre avec des chèvres sauvages qui vivent en marge, elles aussi. Je ne suis plus tout seul.20180123_170102

20180123_172912

Retour au bateau, la ballade a bien duré 6 heures. On appareille de bon matin car un léger vent portant est prévu jusqu’à Gibraltar. Mais il est trop léger, on passe la journée au moteur, à croiser des supertankers, jusqu’ à l’immense rade de Gibraltar. Mouillage à la marina flambant neuve de la Línea de la Concepción, coté espagnol. Bled sans intérêt, où l’on va boire un coup par acquis de conscience.

Le lendemain visite du mythique rocher de Gibraltar. Ballade dans la ville ultra commerçante, très animée, très british. Etonnante histoire qui continue à l’être. Mais pas le temps de s’attarder, pour traverser le détroit mieux vaut profiter de la marée descendante si l’on veut avoir le courant avec soi !! On part un peu tard et avec en plus 30 nœuds de vent de face, on avance à peine à 3 nœuds en mettant le moteur à fond… Il nous a fallu 5 heures pour faire 17 miles jusqu’à Tarifa, la pointe de l’Europe. A l’entrée du port, une statue du Christ fait penser à une sentinelle qui surveillerait l’Afrique toute proche.20180126_175513

Philippe repart sur Barcelone, me laissant préparer la traversée vers Madère en solitaire. 550 miles, soit, 3-4 jours du navigation si l’on choisit bien son créneau. Justement s’annoncent des le lendemain 4 jours de vent portant entre 20 et 30 nœuds, l’idéal. Je décide d’en profiter

Voici le journal de bord de cette étape qui dura 60 heures et où rien ne s’est passé comme prévu.

Météo de départ conforme au prévisions, 20 noeuds par le travers arriere, belle journée ensoleillée. Le Bateau file a 7,5 nœuds sans effort. A ce rythme, il me faut 3 jours pour rejoindre Madère. Mais ça monte à 30 nœuds 3/4 arrière avant la tombée de la nuit. Merde !! Moi qui voulait dormir peinard… Et à minuit plus de batterie, donc plus de pilote…. démarrage moteur pour recharger en attendant je prends la barre. Fait froid et la madre m envoie des paquets d eau dans la gueule pour me maintenir éveillé.  2h du mat ca ne charge toujours pas. Problème d alternateur.  Epuisé,  je me mets à la cape et vais me coucher. 

Lendemain je démonte l’ alternateur.  Pas de problème visible. Je ne me sens pas de tenir la barre sur les 400 miles qui me reste, d autant que ca secoue pas mal et que ca caille encore plus. Le vent souffle maintenant à 30 35 nœuds.

 Je décide de rejoindre la cote marocaine. La marina de Mohammedia est à 120 miles par le travers.  Je cale la barre avec un bout, 3ème ris et un torchon de cuisine comme génois. Le bateau est super équilibre.  Pas besoin de tenir la barre. Le vent monte a 35 40 nœuds la nuit avec une mer qui se charge de nettoyer le pont. J ai dormi a l intérieur d une oreille puis de l autre jusqu’au matin ou le calme m attendait au petit dej. Ouf ! Reste à rejoindre Mohammedia au moteur. 

Arrivée à 13h a la marina de Mohammedia. «Ya pas de place ! » me crie t on du quai ; et on me conseille de dégager jusqu’à Rabat.

Ce que je fais. Arrivé a rabat vers 18h, au fond de l’oued Bouregreg se cache une marina ultra moderne (a 10 euros par jour) construite pour abriter les 10 yachts du Roi… comme quoi parfois un miracle vient récompenser nos efforts…

Demain je verrai si les mécanos du coin sont à la hauteur de mes immenses espérances.

Voilà pour le journal de bord.

Coté sensation, j avoue que passer une nuit sans instrument, sans écran, ni GPS qui nous relie au monde des humains, sur un bateau qui fonce tout droit au milieu de l’océan, heurté par les coup de boutoir des vagues, en entendant hurler le vent dans les haubans, ca fait de l‘effet. Plongé dans cet espace intersidéral, où l’homme n’a aucune chance de survivre sans son vaisseau, je priais (une forme de connexion satellite ?) pour nous, le bateau et moi. C’est effrayant quand on y pense rationnellement, mais en même temps, quelle magie !

Et le plus surprenant, le matin au réveil, je me suis senti très reposé, j avais bien dormi…

20180130_223611Le soir au mouillage à la Marina Bouregreg de Rabat.

On est 6 au départ ce lundi 19 décembre au soir. Pour un tour du monde en solitaire, c’est bien le minimum ! Après une soirée bien arrosée comme il se doit, nous partons faire le plein d’un autre carburant à la station du Vieux Port, en chantant Renaud, « c’est pas l’homme qui prend la mer…. », bien fort et bien faux !IMG-20171221-WA0002
Puis on s’amarre en bas de la Canebière, le point zéro du voyage, pour la photo de départ. Il est 2h du matin, on est prêt !
Vues les conditions costaudes prévues dans le golfe du lion, on décide de passer par Barcelone, plutôt que par les Baléares
A peine après avoir dépassé les iles du Frioul, un bon 25 noeuds nous propulse vers le large. C’est vraiment parti, et avec 2 ris à la grande voile s’il vous plait !
5H du mat, Hervé, le vieux loup de mer est obligé de tenir la barre car le pilote ne tient plus. On enregistre des rafales à 50 noeuds et des creux de 3 mètres.

Heureusement notre route est à la fuite, et les nouvelles voiles tiennent bien. On file à 9 noeuds… Quand l’aube arrive, on n’est pas très frais, mais quelle sensation face au spectacle wagnérien de l’océan !

Pour  couronner cette première journée magique, 3 dauphins nous font la fête pendant 10 minutes. Virages serrés devant l’étrave, croisements, sauts…. Un bon signe diront les marins. Ont ils voulu me souhaiter bon voyage ?
Nous arrivons à Palamos en début d’après midi. Repos pour certains, kite pour d’autres.

Le lendemain, départ pour Barcelone, petite étape pépère en vent arrière. Ça fait du bien de sentir la mer se calmer.

Mon équipage me quitte le lendemain d’une belle soirée barcelonnaise. J’appareille pour Majorque en fin de journée, en solitaire cette fois… Une autre sensation..

Nuit tranquille sous voile par 15-20 noeuds grand largue. Mon réveil est calé toutes les 15 minutes car il y a de la circulation dans le secteur. Le vent tombe à l’aube, je passe la journée au moteur. Ne rien faire, se laisser bercer par la mer, lire et sommeiller toute la journée sans culpabiliser, une sensation salutaire. J’ai suivi la course du soleil de bout en bout et je crois que ça m’a fait du bien. Comme si on me remettait les pendules à l’heure…. Et surtout de ne pas être dérangé par toutes ces messageries plus aliénantes les unes que les autres !

Ce qui me surprend et me réjouis, c’est que depuis le départ on n’ait pas croisé un seul voilier. Cela augmente la sensation d’aventure.

L’arrivée à Majorque en fin de journée après 24h de nav est belle et émouvante…. C’est la première île du voyage.20171223_170345

Je choisis de nuit un mouillage au hasard sur Navionics. DODO

Le lendemain, je découvre une eau turquoise, un vent léger de 12-15 noeuds qui invite au kite surf. Quelle liberté de prendre son annexe pour aller gonfler sa voile sur une plage déserte…  Je crois que j’ai un mis un pied au paradis.20171224_143936

Nuit de Noël à Palma. Marina hors de prix (80 à 100 euros pour un 12 mètres hors saison !) et envahie de yacht de luxe. C’est pas vraiment l’ambiance grand voyageur, mais plutôt grand mytho !

Mais Palma est belle et elle le sait.

20171224_201034

C’est la fin de cette première étape. Le temps de trouver une marina moins chère au petit port d’Andraixt sur la côte sud de Majorque, et Back to Bamako pour 2-3 semaines.

Hasta luego Antinea !20171226_091743

Paru dans le Monde Afrique du 12 Janvier 2017

A Bamako, les consignes de sécurité sont un véritable fléau pour les expatriés comme pour les maliens.

S’il est vrai que nous avons vécu une période particulièrement stressante entre 2012 et 2013 avec le putsch et l’occupation du nord du pays par les djihadistes, grâce à l’intervention française en janvier 2013, la situation s’est améliorée au sud du pays et notamment à Bamako. Nous essayons depuis lors de reprendre une vie normale. Mais les consignes de sécurité alarmantes émises par les divers consulats et ambassades occidentaux et particulièrement par l’ambassade de France et les « conseils aux voyageurs » extrêmement dissuasifs du site du Ministère des affaires étrangères nous rendent la tâche impossible.

En effet le consulat nous envoie très régulièrement des alertes sécuritaires sur nos mails et par SMS. On ne sait pas comment elles s’alimentent, mais elles ont un pouvoir considérable sur notre quotidien, qu’elles s’expriment comme des conseils ou des ordres selon l’organisme pour lequel on travaille : Ce week end ne sortez pas de Bamako/ Ne vous déplacez pas la nuit /Evitez les lieux publics/..…… De plus ces CDS divergent selon les pays et les services, créant des situations parfois cocasses :

Les Américains ont eu le « droit » d’aller au festival de Ségou, pas les Français. Du coup nous y croisons des Français masqués, marchant à couvert de peur d’être reconnu par leur hiérarchie, … alors que les américains faisaient bruyamment et publiquement la fête.

De même l’équipage air France, après avoir déposé ses passagers, choyés pendant le vol Paris Bamako, s’en va dormir à Dakar car Bamako est trop dangereux pour eux ; laissant ces mêmes passagers atterrés par ce « lâchage » soudain !

On pourrait rire du coopérant sous contrat voulant passer le weekend  en famille dans tel hôtel , obligé d’y laisser sa femme et ses enfants seuls car lui seul n’a pas le droit d’y dormir….

Et que dire de l’absurdité des « recommandations » (qui sont pour certains des obligations) du consulat, d’aller dans tel ou tel hôtel parce qu’ils sont les plus « sécurisés » ?  Ce sont ceux qui deviennent les plus dangereux car ils finissent par constituer des cibles principales de par leur fréquentation. C’était le cas du Radisson.

Et puis le vendredi soir, on retrouve nombres d’expatriés dans des maquis (gargote de plein air).  Aucune sécurité, pas même de porte, au diable ces foutus CDS !! On pourrait bien se croire dans la série « Kaboul Kitchen » à Bamako….

D’un autre côté, la rubrique « conseils aux voyageurs » du site du Ministère des affaires étrangères prodigue depuis 2009 des « conseils » sans nuance. A l’heure d’aujourd’hui Bamako est en zone orange ce qui signifie : fortement déconseillé sauf raison impérative.  Les ¾ nord du pays dont le pays dogon (zone la plus touristique) sont en rouge : formellement déconseillé.

Les conséquences de la sévérité de ces consignes sont énormes. Il faut bien les mesurer : nos familles et nos amis hésitent à venir nous rejoindre. Les candidats à l’expatriation deviennent plus rares et plus exigeants, ce qui freine le développement de nos activités, voire pour certains les condamnent à fermer. Bien sûr, le Mali est le grand perdant de tout cela, mais pas seulement. Bon nombre d’expatriés ont dû rentrer et  nous perdons également énormément de vocations à l’expatriation. Souvenons-nous que le Mali accueillait sur tout son territoire des centaines d’associations et d’ONG françaises. Toutes ces personnes qui exprimaient par là un besoin d’agir à l’étranger sont ainsi fortement « conseillées » de rester sur le territoire national au risque de tourner en rond.

A quoi servent ces consignes et conseils ? Nous protègent-elles ?

On peut en douter. Le consul nous a envoyé dernièrement un SMS sur nos portables nous demandant de rester chez nous en raison d’une menace de prise d’otage. Pense-t-il que les preneurs d’otages s’arrêteront à la porte de nos maisons ? ». Du reste, il n’y avait pas de consignes particulières quand ont eu lieu les attentats.

Est-ce aussi dangereux que cela de vivre à Bamako, comme tendent à nous le faire croire ces messages alarmistes ? Difficile à évaluer, mais depuis 5 ans, on peut commencer à s’appuyer sur des statistiques. De fait il y a eu bien plus de civils occidentaux morts pour raison de santé ou d’accident de la route ou même d’avion que du fait des djihadistes. En retournant au pays dogon en 2014 avec mes enfants, j’ai vu dans un village un couple de retraités français qui vivaient là à l’année, sans autre protection que les amitiés nouées. On aurait pu les enlever avec des pinces à linges.  On ne l’a pas fait, ce qui à mon sens relativise les risques pour un voyageur de passage. Et ils ne sont pas les seuls à vivre en zone rouge. En zone orange, à Bamako ou Ségou nous sommes des milliers d’occidentaux à vivre à l’année sans protection. Là où le MAE déconseille fortement aux français de venir … Et nous alors ? Sommes-nous des citoyens de seconde zone, ou des pestiférés mis en quarantaine ?

En France les gens imaginent qu’on vit reclus chez soi et pas une seconde qu’on puisse se promener tranquillement au marché, circuler à toute heure de la nuit…  Ces consignes faussent totalement leur vision du Mali.

Pourquoi un tel zèle sécuritaire de la part de nos représentants politiques ?

On suppose qu’ils ne veulent prendre aucun risque en cas d’incident : prudence compréhensible mais lourde de conséquences pour le pays qui les accueille. Est-ce cela qu’on est en droit d’attendre de nos responsables politiques ?

De plus les fonctionnaires de l’ambassade  au Mali ont des primes de risques qui sont fonction du niveau de dangerosité du pays. Ce qui signifie que plus le pays est jugé dangereux par eux, plus ils gagnent…. Sur un salaire de 10000 euros

Comment changer la donne ?

La voie juridique ?

Ces « conseils » de par leurs effets constatés constituent une entrave claire à notre liberté. Ils sont discriminatoires pour les citoyens placés dans les « no go zone ». Et Ils sont évidemment diffamatoires.

La voie politique ?

Tout pouvoir arbitraire sans contrôle de la société civile a ses dérives. Les résidents français au Mali ont un droit légitime de regard sur la rédaction et la diffusion de ses conseils. Nous devons instaurer un jury populaire qui rédigerait en partenariat avec les militaires et les politiques les consignes les plus appropriées à la situation et dans l’intérêt du plus grand nombre.

 

Paris a connu des attentats autrement plus graves que Bamako. Anne Hidalgo a fait son possible pour rassurer les visiteurs étrangers et les parisiens.  Et je pense qu’elle a raison : c’est comme ça que la paix reviendra… Au moins dans les esprits pour commencer.

Cela vaut bien de prendre quelques risques ? Mais ce n’est apparemment pas l’avis du consul, ni de l’ambassadeur de France à Bamako.

 

– « Comment vit-on dans un pays aussi dangereux » ? me demande-t-on souvent en France.

– Je réponds invariablement : « Je ne savais pas qu’il était aussi dangereux »

 

Jour 1

Je n’étais vraiment pas bien ce matin du jeudi 20 août. Dans la nuit, la toux sèche qui m’accompagnait depuis un mois s’est mise à s’emballer. La fièvre montait et mon corps donnait l’impression d’avoir été tabassé. J’attendais le lever du jour avec impatience pour aller aux urgences, afin d’éviter l’ambiance glauquissime des salles d’attentes la nuit.  Conduit par ma compagne, j’arrive à 8h pile aux urgences de l’hôpital européen de Marseille. J’ai choisi cet hôpital parce qu’il est neuf, pas loin de chez moi et disposant d’un service pneumologie.

Une belle surprise m’attendait : personne et un guichet ouvert ! Je note au passage que mon intuition était bonne : la salle d’attente est superbe, bancs en bois massif, plantes exotiques et une propreté des sols au moins égale à celle du centre commercial des Terrasses du Port !

Je me présente (au guichet), me déclare fiévreux, suis rapidement enregistré et invité à patienter sur un banc… J’ai à peine le temps me dire que c’est merveilleux d’être pris en charge sans avoir à présenter sa carte bleue, qu’un jeune infirmier enjoué m’appelle et me conduit aux services des urgences.

Et là, le paradis s’ouvre à moi : trois belles et euphoriques infirmières (je ne sais pas quel cocktail de produits éthérés circulent dans l’air ….) me prennent en main : questions sur ma santé, prise de sang et de température. Ensuite on m’installe délicatement  sur un lit roulant avec masque à oxygène et perfusions diverses. Nonobstant ma fatigue et mon mal de crâne, je me sentais très bien comparé à la nuit cauchemardesque que je venais de vivre ! Je récitais intérieurement mes louanges à la France et à son système de santé si parfait. Ce n’est pas dans les hôpitaux publics américains qu’on verrait une telle perfection malgré les 2 mandats d’Obama pour arranger ça.

Un médecin vient me voir et décide de m’envoyer faire une radio des poumons puis un scanner.

C’est serein, apaisé que je pars en somnolence heureuse sur mon lit roulant, aidé en cela par l’oxygène bienfaiteur et le délicieux effet du paracetamol en perfusion. A 10h30 on m’annonce que je vais être hospitalisé. N’y voyant aucun inconvénient, l’on me fait rouler par des portes et des couloirs jusqu’au service pneumologie. Ma chambre est belle, sobre avec une grande salle de bain. On aurait pu se croire dans un hôtel Ibis si le lit n’était équipé de vérins et d’une télécommande.

J’ai passé la journée à somnoler dans cette même bienfaisance, alternant paracétamol et acupan pour varier les plaisirs, masque à oxygène, et bien sûr l’indispensable, le roi des rois de la médecine : l’antibiotique. Les infirmières sont aux petits soins ; ma compagne passe me voir en fin d’après-midi puis re-sommeil jusqu’au lendemain matin où enfin je me sens mieux. J’ai survécu !

Jour 2

Après un petit déjeuner « clinique », vers 10h, je demande à l’infirmière avec la voix sage et posée d’un homme qui connait maintenant la valeur de la vie, si elle sait ce que j’ai. On me dit d’attendre la visite du médecin qui doit passer dans la matinée.

Le docteur arrive vers 16h (!), m’annonce que j’ai une pleurésie bilatérale et que l’antibiotique prescrit devrait faire son effet rapidement. Je lui demande alors quand je pourrais sortir car même si je reconnais que cet hôpital est de standing, ce n’est pas encore l’Hôtel Dieu (le 5 étoiles de Marseille), et qu’à ces conditions je préfère mon lit et la décoration personnalisée de mon appartement qui est à deux pas de là.

Le docteur, probablement une tenniswoman vu le magnifique revers duquel elle balaie mes velléités de sortie (je n’ose imaginer les effets de son coup droit ou pire de son smash sur les pauvres moribonds de patients que nous sommes ?!), m’explique que j’ai encore des examens à faire le lendemain et qu’on verra après, en fonction des résultats.

N’ayant pas l’envie de contrarier mon sauveur de la veille, et trouvant ce nouveau cadre un peu monacal propice à la méditation, pas inutile après mes excès de l’été, je me plie à ses arguments. Un bon bouquin et dodo à 9h, ça me changera des apéros rosés à la plage, des mojitos au Roof…

Fin du premier set en 45 secondes

Jour 3

Le lendemain samedi, je profite de ma petite forme retrouvée pour faire un tour au snack de l’hôpital. Transporté au rez-de-chaussée par l’un des 6 rutilants ascenseurs, je découvre un hall immense au sol reflétant comme un miroir, le tout vitré et cubique, d’une modernité euro-méditerranéenne ! Au retour, je m’enquiers des examens que je devais passer ce matin et là, surprise, on m’informe que le week-end rien ne bouge : il faudra attendre lundi !

Bien que fan des séries le prisonnier et Prison Break, je ne me suis cependant jamais pas préparé à jouer le premier rôle. J’insiste alors auprès de l’infirmière en chef sur la possibilité de sortir et de continuer à poursuivre les soins à domicile. Ils ne consistent plus qu’à prendre 2 cachets d’antibiotique matin midi et soir, et de revenir pour les examens lundi.  On me dit d’attendre le médecin qui, chance, passe aujourd’hui en coup de vent vers 13h.

– « Impossible ! » me dit la tenniswoman d’un redoutable coup droit : les prescriptions et les rendez vous sont pris uniquement pour les pensionnaires de l’établissement.

Fin du 2eme set en 15″ chrono.

Un difficile dilemme s’offre alors moi : soit me morfondre sur mon lit d’hôpital tout le week-end, soit trouver un nouveau prescripteur d’antibiotiques un samedi après-midi d’août avant de rentrer dans mon home sweet home.

Je décide sagement de passer une nouvelle soirée à méditer sur le bonheur d’être en vie, déprimant quand même à la vue du pauvre plateau repas servi dans des gamelles en fer à 18h…

 

Jour 4

Dimanche. La journée s’annonce longue ; je décide de faire le mur et d’aller déjeuner avec ma compagne et ma fille au brunch du Rowing Club, vue sur le vieux port. Quelle sensation délicieuse de liberté. A 17h, de retour à l’hôpital, j’ai l’impression de rentrer aux Baumettes après un week-end de permission…!

En ouvrant la porte de ma chambre, pour ne rien m’épargner, (ou me faire payer ma liberté ?) je découvre qu’on m’a mis un voisin de lit !  Cette fois-ci, certain de mal dormir, j’informe l’infirmière que je rentre chez moi, ma santé toujours précaire exigeant un sommeil sûr. On me fait signer une décharge, me demande d’être là le lendemain à 8h pour les examens. Je saute dans un taxi et me voilà chez moi ! Quel bonheur après 4 jours !!

Jour 5

Le lendemain j’arrive comme prévu à 8 heures du matin à l’hôpital. Les examens ne sont pas avant 17h me dit-on !!  C’était la 2ème fois qu’on décalait ces fameux examens sans prévenir ! Passablement remonté, je me sens à présent suffisamment d’aplomb pour affronter la tenniswoman au 3eme set !  On me dit que le médecin passera dans la matinée. Je retourne alors à ma chambre pour l’attendre, salue mon nouveau voisin. Le brave homme m’informe qu’il a déjà passé un mois dans ce service, et qu’il y revient aujourd’hui pour un temps indéterminé….  alors que moi après 4 jours, je ne  tiens déjà plus en place !! Serais-je encore follement impatient à 47 ans ou tellement épris de liberté ?

Il y a 25 chambres dans ce service de pneumologie. L’on y vit comme hors du monde, entièrement entre les mains du Médecin qui règne ici en maitre absolu et omniscient. Personne, ni les infirmières et encore moins les patients ne semblent discuter ses décisions.  Si un patient se rebiffe, c’est seulement contre une infirmière.

Le médecin passe à midi. Un homme cette fois-ci. Grand, en costume, se tenant très droit, parcourant son service et ses malades comme De Gaulle ses troupes. Arrivé à mon lit,  l’infirmière qui l’accompagne lui signale timidement que je souhaite ardemment rentrer chez moi. Il me dit que je peux sortir, les examens prévus n’étant plus indispensables…! A cours de répartie, je remercie mon libérateur qui est déjà reparti…

Fin du match par abandon au 3eme set !

Avant de récupérer mon dossier, on m’invite à  régler les formalités de sortie. Je passe au bureau où l’on me présente l’addition : 5000 euros ! « 1000 euros par jour », m’informe la préposée… En sortant de l’hôpital avec mes radios et mon ordonnance pour acheter des antibiotiques, je songe qu’en temps cumulés j’ai du passer moins de cinq minutes avec les médecins, et que si je n’avais pas fait le forcing  pour sortir, on allait bien me garder 2 ou 3 jours de plus en décalant toujours au lendemain mes hypothétiques examens ! Soit 7 jours au lieu des 2 nécessaires pour me remettre d’aplomb…et j’imagine la note effarante pour les patients longue durée comme mon voisin de chambre

– « C’est l’assurance qui paie » me rassure-t-on.

Certes me dis je, mais qui paie l’assurance ?