A l’abri dans une profonde crique de l’île des États, nous entendions siffler le vent furieusement dans les haubans. Puis un jour, le bruit du vent se fit plus doux. C’était le signal du départ. Moins de 24h plus tard, après avoir traversé le redoutable détroit de Le Maire, nous embouquions le canal Beagle, un étroit couloir d’eau protégé des houles océaniques. Derrière nous l’Atlantique, devant, le Pacifique. Au nord, la Terre de feu, au sud les îles du Cap Horn. Tandis que nous étions à présent hors de tout danger, à quelques encablures de la civilisation, je repensais à la sensation époustouflante de liberté que nous ressentîmes en abordant ces immensités sauvages. Même si nous étions absolument incapables d’y survivre sans nourriture embarquée et sans le confort chauffé de notre carré, nous pûmes imaginer le suprême bonheur des êtres qui y parviennent.

Au milieu du canal Beagle trône Ushuaia, la célèbre ville du bout du monde. Trop célèbre hélas… Quel choc ce fut de débarquer dans la rue commerçante d’Ushuaia après des semaines de navigation loin du monde, et d’y rencontrer des gens de Courchevel venus faire du ski !

Grâce ou à cause de Nicolas Hulot qui en a fait la promotion dans les années 80, Ushuaia est devenue la destination favorite des touristes en mal d’aventure. Je ne saurais vous dire quels ressorts psychologiques les ont conduits à venir à Ushuaia, tant leurs cerveaux doivent être inondés de pollutions publicitaires. Quand on leur pose la question, ils répondent juste : ça nous faisait rêver, voilà tout ! Et hop ! 20 h de vol plus tard, ils se retrouvent dans la ville « del fin del mundo », « fin » étant la traduction espagnole de « bout ».

Pour fêter notre arrivée, nous allâmes le soir même dans un restaurant du centre-ville d’Ushuaia. A la table à côté, un couple de compatriotes, habillés en vêtements techniques comme s’ils s’apprêtaient à gravir l’Everest, parlait de leur programme de la semaine. Ils avaient prévu d’aller fouler les glaciers de la Cordillera Darwin, de franchir le cap Horn, d’attaquer les pentes enneigées de Cerro Castor….Voyant que nous les écoutions, ils nous demandèrent quel était notre programme. Ils s’étonnèrent de ma réponse évasive. Nous n’avions pas de programme, leur répondis-je. Pour nous, le voyage se suffisait à lui-même. Comme mon voisin jugeait ahurissant de venir à Ushuaia et de ne rien y faire, je lui répondis vertement : « Tout ça c’est du pipi de chat ! Je n’ai aucune envie et ni aucun plaisir à me laisser conduire ici ou là comme un gamin ! »

Il fût un temps où explorer les environs d’Ushuaia devait être une sacrée aventure. Mais à présent, tout est organisé aux petits oignons par les milliers d’agence de voyage qui vous proposent tout et n’importe quoi : tu veux aller voir des vrais pingouins mon ami ? C’est 50 balles, la navette part dans 15 minutes ! » Quoi qu’il en soit, le regard de nos interlocuteurs se figea brutalement. L’expression « pipi de chat » signa la fin de la conversation.

Craignant de ne pas nous faire beaucoup d’amis à Ushuaia, nous partîmes plus loin, à Puerto Williams, sur la rive Sud du Canal de Beagle, côté chilien. Puerto Williams, seule localité de l’île Navarino, est beaucoup plus modeste. Elle n’a pas de touristes, mais en revanche beaucoup de militaires et de fonctionnaires en tout genre. Les chiliens ont cette sale manie de vouloir tout réglementer. Les indiens Yaghans qui vivaient là depuis plus de 6000 ans en ont en fait la triste expérience. Eux qui réussissaient l’exploit de vivre en harmonie avec la nature dans des conditions extrêmes, simplement équipés de canoës rudimentaires, se sont vu demander des permis de navigation. Incapables de comprendre de quoi on leur parlait, ils ont dû abandonner leur mode de vie nomade. Ils se prélassent à présent dans des baraquements fournis par l’État, et font leurs courses au supermarché du coin. Résultat, en une génération, ils ont tout perdu, même la mémoire.

 

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Le petit village de Puerto Williams sur le canal Beagle.

C’est bien sur regrettable pour les Yaghans, de perdre aussi vite les extraordinaires qualités qui leur permettaient d’exister dans ce qui nous paraît être un enfer absolu. Surtout pour ce qu’ils y ont gagné en échange : le droit de rêver devant la télé et de s’empiffrer de cochonneries. Mais c’est tout aussi regrettable pour la société moderne de laisser disparaitre des connaissances qui pourraient lui être très précieuses pour son avenir.

Au cours des siècles précédents, les sociétés primitives ont été balayées par les Occidentaux, au profit de sociétés modernes. Et c’est tout à fait compréhensible :  selon les lois Darwiniennes de l’évolution, c’est-à-dire la loi du plus fort, elles étaient scientifiquement vouées à disparaître. Les plus forts, les occidentaux étaient sûrs de l’être, tout au moins jusqu’en 1992. Cette année, le sommet de la Terre à Rio a établi le constat sans appel que notre modèle de développement, notre « évolution », n’était pas viable, même pas sur le très court terme. Depuis 1992, nous savons que nous devons changer de façon de vivre, de nous organiser, et de concevoir le monde (enfin si nous voulons être plusieurs milliards à survivre ….). Pour amorcer ce virage probablement à plus de 90 degrés, il faut réapprendre à vivre en harmonie avec la nature. Et vivre en harmonie avec la nature, ça n’a rien à voir avec escalader les glaciers d’Ushuaia. Ça n’a rien à voir non plus avec le fait de vivre sur un voilier suréquipé. En fait, nous partons de tellement loin qu’il faudra procéder par étapes, et d’abord commencer par se réconcilier avec la nature. C’est plus facile à dire qu’à faire, je suis bien placé pour le savoir… Mais peut-être que des types comme les Yaghans auraient pu nous y aider…

En me promenant dans le quartier Yaghan d’Ukika, situé un peu à l’écart de Puerto Williams, je croisai le regard d’un vieil indien qui se prélassait au soleil devant la porte de sa baraque en tôle. Il était assis sur une banquette de voiture, provenant sans doute du pick-up Chevrolet qui lui servait de poulailler au fond de la cour. C’était tout à fait le décor de fin du monde qui seyait à mon humeur sombre.

Comme le regard insondable de l’indien interdisait tout échange de parole, j’appelai dans mes rêves Lafko, le dernier allakaluf libre, pour une conversation à mon goût.

– « Lafko, qu’est-ce que votre tribu a ressenti en voyant arriver les Occidentaux ?

– Nous avons vu arriver des hommes infiniment supérieurs techniquement. Ça en a soufflé plus d’un dans notre tribu ! Mais le plus déstabilisant est qu’en parallèle, leurs agissements étaient contraires à toutes les règles de vie que nous connaissions, contraires à toute logique et à tout bon sens. Ils faisaient des âneries, que même l’enfant le moins bien éduqué chez nous n’aurait pas commises. Le mélange des deux, a laissé notre tribu totalement hébétée.

– Lafko, penses-tu que les sociétés modernes sont sur la bonne voie ? »

Il a ri en disant qu’elles couraient à leur perte, aussi sûrement qu’un oiseau qui ne sait plus voler s’écrase. Ce qui était moins drôle selon lui, c’était qu’elles entrainaient dans ce crash la plupart des espèces vivantes avec elles, dont eux, les indiens.
Avait-il des explications à cela lui demandais-je.  Des solutions pour s’en sortir ? Puisqu’il était maintenant concerné …

– « Avant, me répondit-il, nous vivions en groupe. Bien plus que cela, nous étions un corps où l‘individu, pas plus qu’un organe du corps, ne peut vivre indépendamment des autres. Il ne peut même pas le concevoir. Individuellement, nous n’étions rien, mais collectivement nous étions plus intelligents qu’une nation moderne comme le Chili. Nous ne prenions pas de décision aussi stupide comme par exemple celle d’introduire le saumon dans les canaux de Patagonie. On sait qu’il va tout dévorer, donc appauvrir les milliers de petits pêcheurs pour enrichir un ou deux industriels. Ce qui revient à hypertrophier un organe pour en atrophier mille. Pas besoin d’être médecin pour savoir que ce n’est pas du tout bon pour la santé !

– Lafko, quel est le principal défaut de nos sociétés modernes ?

– Promouvoir la liberté individuelle est leur principale erreur. L’ambition d’un groupe est bien plus profonde, a bien plus de sens que l’ambition d’un individu. Comme l’illustre le comportement erratique et puéril de vos compatriotes à Ushuaia.

– Cela me rappelle ce fameux concept de l’entropie, lui dis-je. Selon une loi de la physique, l’entropie, le désordre au sein d’un système, augmente irrémédiablement. Il était donc inévitable que la société humaine en arrive là, que l’homme brise ses chaînes pour s’ébattre en tous sens. C’est une évolution naturelle en quelque sorte et nous n’y sommes pour rien.

– Certes, me dit-il, mais pourquoi vouloir accélérer le mouvement ? Pourquoi, par exemple, mettre les enfants en compétition dans vos écoles ? Pourquoi les encourager à se distinguer des autres, à être indépendants ? C’est une grave erreur, car pour vivre intelligemment, il faut apprendre à faire corps. Là, c’est comme si vous disiez à chacune de vos cellules : quand tu seras grande tu pourras faire ce qu’il te plaît. Eh bien, si elles vous écoutent, je ne donne pas cher de votre espérance de vie.
L’évolution, la complexification de la vie, suit, depuis le début de son apparition sur terre, un rythme qu’il faut respecter. Mais dans vos sociétés, c’est comme si chaque nouvelle génération voulait en finir. Vous n’êtes plus dans l’évolution, vous êtes dans la révolution.

– Merci Lafko pour ces paroles pas rassurantes du tout. Pensez-vous que vous pourrez un jour réconcilier votre passé Yaghan à la société du futur ?

– Nous, indiens, vivions au bout du monde et vous nous avez poussés hors du monde. Ceux qui sont restés en vie auraient aimé en comprendre la raison. Mais quand on voit aujourd’hui, l’élite de vos sociétés (à ce qu’il paraît), traverser le monde pour faire du ski à Ushuaia, vous comprenez que notre seule alternative à l’hébétude est l’oubli. »

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un journaliste qui s’adresse aux citoyens, mais un citoyen qui s’adresse aux journalistes.

Les récents articles parus dans la presse internationale sur la situation au centre du Mali, évoquent de plus en plus les risques d‘un conflit interethnique entre Peuls et Dogons. Certains journalistes pour prendre les devants, n’hésitent pas à parler de génocide programmé !

Ces articles sont relayés par les médias locaux, régionaux, internationaux et les réseaux sociaux. Tout le monde s’attend donc au pire.

En évoquant ce risque terrible de génocide, quel rôle jouent les médias ? Celui d’informer, d’alerter, de prévenir, diront les nostalgiques de l’époque d’Albert Londres.

En 1929, Albert Londres, suite à 4 mois de reportage en Afrique noire, révélait à l’Occident les conditions de travail inhumaines sur les chantiers des chemins de fer et les exploitations forestières au Congo. Il remit, par la même, en cause l’idée communément acceptée en Europe, de la mission civilisatrice de la colonisation. Son reportage toucha la sensibilité des citoyens, qui se demandèrent comment on pouvait prétendre civiliser qui que ce soit avec des méthodes aussi barbares *. Les colonialistes l’accusèrent de trahir sa patrie et le menacèrent de mort. Mais Albert Londres, qui n’en était pas à son coup d’essai, publia son reportage et également un livre, « Terre d’ébène », sur le sujet. Les parlementaires diligentèrent une enquête et les traitements inhumains cessèrent. Son reportage sauva la vie de dizaines de milliers d’africains. Le prix Albert Londres couronne encore aujourd’hui le meilleur reporter francophone de l’année.

Quant à moi, ces récents articles sur le Mali m’ont fait penser à cette fable de Gabriel Garcia Marquez, « La profecia autocumplida », que j’ai légèrement modifiée :

« C’est l‘histoire d’un petit garçon qui vivait seul avec sa mère, à l’écart du village. Arrivée depuis peu, les gens ne la connaissant pas bien s’imaginaient beaucoup de choses à son sujet. Un matin, comme elle avait fait des mauvais rêves dont le sens lui échappait, elle dit à son petit garçon qu’elle avait un mauvais pressentiment. Le petit garçon en allant chercher le pain, parla de la prédiction de sa mère à la boulangère, en l’enjolivant pour faire l’important. La boulangère, pipelette comme tous les petits commerçants, répéta la nouvelle à toute sa clientèle ce jour-là, sans toujours préciser la source, bien trop insignifiante pour son propos. En peu de temps, la nouvelle s’était répandue en prenant différentes formes. Il sembla à certains qu’elle venait de plusieurs sources concordantes, ce qui dans leur esprit renforça sa crédibilité. Le lendemain, en prévision d’une possible catastrophe, les gens voulurent stocker des denrées et se précipitèrent chez les petits commerçants pour acheter tout ce qui s’y trouvait. La pénurie ne tarda pas, et les gens y virent un signe de mauvais augure, qui confirmait la malédiction. Par prudence, un père de famille, ayant sa femme enceinte, préféra quitter le village en attendant que les choses rentrent dans l’ordre. Ses voisins s’en inquiétèrent. Un à un, ils s’en allèrent, préférant maintenant emporter leurs affaires, car Dieu sait quand ils pourraient revenir. Le dernier à partir, voyant le village abandonné, décida de brûler sa maison plutôt que la laisser aux pilleurs, que ne manquerait pas d’attirer un village désert. En voyant sa maison brûler, il repensa à la prophétie, et se signa en constatant qu’elle s’était réalisée. »

Le monde a bien changé depuis l’époque d’Albert Londres. Les nouvelles technologies de communication ont apporté aux médias une puissance démentielle. L’info est partout, instantanément, comme un immense haut-parleur au-dessus de la terre. Il est à présent impossible de lui échapper, et mis à part dans les dictatures qui parviennent encore à la museler, la presse détient le pouvoir suprême. Une campagne médiatique bien orchestrée, peut du jour au lendemain soulever la population dans n’importe quel pays du monde.

La presse est servie par les journalistes. C’est une profession qui endosse d’énormes responsabilités. Certes, ils ont remplacé les colporteurs de ragots d’hier qui faisaient, on l’a vu, des ravages considérables. Si cela constitue un progrès, il demeure insuffisant au regard de l’évolution des moyens de diffusion.

Au Mali, pays cible de l’actualité depuis 10 ans, les médias ont joué un rôle crucial dans le déroulement des événements, et principalement les médias français. Car les maliens, comme dans la plupart des pays d’Afrique francophone, suivent les journaux télévisés (JT) français autant sinon plus que leurs chaines nationales. Radio France Internationale (RFI) est de loin la radio la plus écoutée au Sahel. Ces médias ont une telle influence dans la région, qu’un acteur politique local ne commence à être reconnu qu’à partir du moment où on en parle dans la presse étrangère.

L’Histoire (qui n’est malheureusement pas une fable cette fois-ci), commence en 2009, lorsque des bandits armés commencèrent à prendre en otages des occidentaux, et les gardèrent prisonniers au nord du Mali. Ils demandèrent des rançons et obtinrent quelques centaines de milliers d’euros, parfois plus, mais bénéficièrent surtout d’une publicité de plusieurs centaines de millions d’euros, si l’on considère le prix à la seconde du temps d’antenne aux JT de 20 heures sur les chaines nationales françaises.

Nous sommes bien placés, en France, pour savoir qu’un tel budget médiatique, bien utilisé, peut en quelques mois propulser un inconnu au poste de président de la République. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ces bandes armées aient pris de l’envergure sur le plan régional. Les mouvements « terroristes » du monde entier, voyant le succès médiatique de ces prises d’otages, accoururent au Sahel. Ils apportèrent leurs compétences, leurs réseaux, parfois une idéologie, et surtout soignèrent leur communication.

Ces groupuscules, vivant jusqu’alors de trafics, sont devenus en peu de temps les figures d’un combat contre l’Occident. Le Mali était leur plateau TV, et c’est tout juste s’ils ne passaient pas leurs annonces de recrutement en direct sur TF1 ou France2. On remarquera que les médias ont employé depuis le début une terminologie tendancieuse, parlant de terrorisme quand il s’agissait souvent de banditisme, de djihadisme quand il s’agissait de politique. Par goût du sensationnel probablement…

Les conséquences ne se sont pas fait attendre, car les politiques français ont fait ce que le peuple attendait d’eux : libérer les otages (en payant une rançon). Et, alors que c’était un acte totalement inconséquent, ils y ont vu une opportunité de soigner leur popularité, en allant accueillir les otages en personne à leur descente d’avion…devant les caméras ! Puis, pour masquer leur lâcheté et montrer leur sens des responsabilités, ils ont solennellement demandé à leurs ressortissants d’évacuer la région. Aux touristes en premier lieu, puis aux associations, aux entreprises, aux fonctionnaires…. Le Sahel est devenu un désert…. qui profite aux bandits et aux trafiquants bien sûr ! Mais que faire d’autre au Sahel quand la société civile s’est disloquée ?

Après les prises d’otages, dont les téléspectateurs commençaient enfin à se lasser, ont suivi les attaques terroristes. Beaucoup plus spectaculaires, leur objectif est encore plus clair que celui des prises d’otages. Le but de ces attaques n’est pas de tuer quelques personnes, fût-ce des occidentaux, ou d’obtenir de l’argent, ce ne sont que des coups médiatiques à visées politiques. Ainsi, la simple menace de perpétrer une attaque pour des groupes en capacité de le faire peut conduire un chef d’État à leur faire des concessions.

Sans médias pour les relayer, il n’y aurait pas d’attaques terroristes, car elles coûteraient plus cher à mettre en œuvre que ce qu’elles rapporteraient. Il n’y aurait que des actes de guerre, qui eux demandent des moyens et une organisation considérables.

Beaucoup de journalistes ont conscience du danger de relayer ces informations. Ils savent que faute de spectateurs le spectacle n’aurait peut-être pas lieu, mais ils n’arrivent pas à faire autrement. Tout comme notre conscience écologique ne nous empêche pas de continuer à détruire la planète. Leur travail consiste pour l’essentiel à jouer sur la sensibilité populaire, comme un violoniste sur la corde de son instrument. Pour viser plus loin, il faut des hommes comme Albert Londres.

Qu’aurait fait Albert Londres s’il avait été correspondant au Mali ces dix dernières années ?

J’imagine qu’il aurait lutté pour que les grands médias internationaux ne fassent pas leurs choux gras des prises d’otages, il aurait alerté l’opinion publique sur la bêtise profonde de verser des rançons, et dénoncé l’hérésie d’évacuer le Sahel. Il aurait exigé des politiques le courage nécessaire pour prendre les bonnes décisions même si elles vont à l’encontre des aspirations populaires.

Il aurait (quitte à rabaisser encore leurs prétentions) fait douter ses concitoyens de leurs capacités à développer ou à pacifier l’Afrique, même avec les meilleures intentions du monde. (L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit le dicton.)

Il aurait, comme Marlow, dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, dit son écœurement des « rodomontades outrées de la bêtise face à un danger qu’elle (la société occidentale) est incapable de saisir ». Cette société occidentale dont l’économie conduit le monde au bord de l’explosion, et qui prétend en dicter la sécurité !

Il aurait lutté contre la désinformation, poursuivi les faux médias, les mauvais journalistes, qui se frottent les mains dès qu’ils pressentent une catastrophe, et qui en parlent aussitôt, comme le petit garçon parti chercher du pain.

Il aurait fait tout ce qu’un homme qui mesure la portée de ses actes doit faire.

Je ne saurais dire si cela aurait suffi à enrayer les drames qui se produisent au Mali depuis 10 ans, mais cela aurait au moins eu le mérite d’apaiser les esprits et de permettre à chacun d’y voir plus clair au fond de son cœur.

« Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions. »  …. « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Albert Londres, 1929

*  Cf. Conquistadors

Avez-vous déjà entendu cette chanson de Boris Vian écrite en 1955, « La complainte du progrès » ? Un aspirateur, une tourniquette à faire la vinaigrette, des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres, …. Et nous serons heureux ! L’écologie étant devenue notre nouvelle conquête, on pourrait à présent changer les paroles en : un panneau solaire, un échangeur thermique, une voiture électrique, …. Et nous serons écolos !

Nos parents ont couru en leur temps un lièvre qu’ils n’ont jamais pu attraper. Est-ce que la génération actuelle atteindra son objectif écologique ? Je le lui souhaite de tout mon coeur. Mais pour avoir une chance d’y parvenir, elle doit avant tout se poser les bonnes questions.

Quand je quittai l’école à 20 ans sans diplôme en poche, pour, disais-je autour de moi, tenter de comprendre le monde dans lequel je vivais, on m’incita à consulter un médecin. J’y allai. Celui-ci diagnostiqua un « A quoi bon ». En effet, les études ne m’intéressaient pas, le travail non plus. Il avait posé son diagnostic, mais aucun remède à proposer. Alors je partis découvrir le monde.

Il me suffisait de travailler deux mois pour couvrir mes dépenses d’une année. En partant avec mon sac à dos, je me rendis rapidement compte que l’école ne m’avait rien appris d’essentiel. J’avais certes un cerveau en ordre de marche qui pouvait pondre un raisonnement, mais aucun début d’explication sur le sens de la vie, ou de ma place dans le monde. J’étais en butte à de nombreuses questions existentielles sans personne pour y répondre. Ces questions étaient étrangement occultées par mes ainés. Et il en est toujours de même aujourd’hui, vous pouvez faire le test.

« Si vous croyez qu’on a le temps de se poser ce genre de questions!? Cherchez vous un travail mon petit ! »s’agaçait-on

La seule personne qui me répondit fut un vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, au sommet de l’Assekrem, dans le Hoggar Algérien. Lui, me dit-il, avait cherché toute sa vie un but à son existence, et il avait fini par le trouver. Il le dit d’une telle manière, avec une telle sérénité, que je le crus sans explications supplémentaires.

« Continue à chercher, me dit-il, tu es sur la bonne voie. »

J’en garde un souvenir ému car c’était, après des années d’errance post scolaire, la première personne qui m’encourageait dans cette voie !

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Ermitage de Père de Foucault à L’assekrem

Quelques mois plus tard, je me retrouvais dans un petit village au nord du Bénin. J’avais sympathisé avec un jeune de mon âge qui m’invita à rester chez lui. J’y passai presque une année. Dans ce village, je m’aperçus que les questions existentielles se posaient ouvertement et fréquemment, et qu’elles étaient traitées avec le plus grand sérieux par les anciens. Il y avait autour du chef du village, une sorte de conseil de vieux « sages » (plutôt du genre égrillards !). Les jeunes n’étaient pas envoyés pas sur les roses quand ils posaient leurs habituelles questions tordues. Au contraire, les anciens délibéraient parfois plusieurs jours avant de trouver une réponse appropriée.

Il faut dire que les vieux passaient toute leur journée à palabrer sur la place centrale du village, là où on l’on voyait passer tout le monde. Ainsi chaque membre de la communauté était suivi de près, jusque dans ses plus intimes questionnements. Ceux qui présentaient les signes bien connus de la « voyagite », étaient détectés assez tôt. Ce sont eux que le village désignait pour aller à l’aventure. Ils s’élançaient alors, gonflés à bloc par l’espoir de toute leur communauté de les voir réussir. J’étais un peu jaloux car c’était le meilleur des viatiques, mais d’un autre côté, eux partaient sans passeport…

Un marché se tenait tous les lundis. Les villages environnants venaient vendre ou échanger quelques produits, et surtout palabrer. Peu d’argent circulait dans les poches des boubous, mais les discussions étaient interminables. En définitive, au terme de plusieurs heures de marchandages, on trouvait souvent plus simple de troquer ses produits que de les monnayer. Beaucoup de travaux se faisaient collectivement comme les récoltes du coton ou le labour. Le propriétaire du champ préparait un bon repas et tous les voisins venaient l’aider pour la journée. Le lendemain, la joyeuse bande passait dans le champ du voisin. L’organisation sociale de ce village était aussi minutieuse qu’une horlogerie suisse

Cette société traditionnelle évoluait lentement, avec prudence et circonspection. Toute nouveauté, trouvaille, idée révolutionnaire, dont les jeunes ont, en général, l’initiative, était étudiée, pesée par les anciens avant d’être adoptée ou rejetée. On prenait toutes les précautions. Cela pouvait faire des jaloux, rompre des équilibres subtils, en enrichir un pour en appauvrir dix… Rien ne pressait après tout ! Ils avaient coutume de dire : vous (les Blancs) avez l’heure, nous avons le temps.

Ainsi, la vie déroulait agréablement son écheveau, rythmée par les fêtes de baptêmes, de mariages, et d’enterrements. Un jour, un vieux vint chez mon ami pour faire ses salutations. Cela prit une bonne demi-heure car il devait s’enquérir de tous les membres de cette famille nombreuse, et réciproquement. Il me salua également d’une manière que je trouvai étrange. Il passa ainsi dans toutes les maisons du village. Le lendemain, on le retrouva mort au pied de son arbre. Il avait eu l’élégance de dire au revoir, mais cela signifiait surtout qu’il était resté maître de son temps, et avait tenu à le montrer. Il y eut une fête mémorable qui dura une semaine. On célébrait grandement la mémoire de l’ancêtre, car on attendait de lui qu’il garde un œil bienveillant sur la communauté.

Dans la politique du village, le pouvoir exécutif était indissociable de l’autorité morale et spirituelle. C’était les mêmes qui délibéraient et décidaient, à la lumière du temps et même de l’éternité, car les ancêtres étaient souvent consultés pour les cas les plus compliqués. La sagesse était bien plus louée que la richesse, car c’est elle qui guidait la communauté vers sa destinée.

Dans ce village, je vécus hors du temps, et par là même, connus un immense apaisement. Mon « A quoi bon » avait disparu. Je ne savais pas encore où aller, ni quoi faire, mais je savais déjà comment j’allais vivre. Ici j’avais pu me réapproprier le temps, tandis qu’en France, on fonçait à grande vitesse vers un objectif dont personne n’avait pu me donner une définition sensée. Toute innovation se devait d’être mise sur le marché le plus rapidement et radicalement possible, de peur que les concurrents ne nous devancent. La précipitation était de mise, les questionnements écartés, toute prudence méprisée. Le pouvoir exécutif était entre les mains de bêtes de scène, qui vivent à 400 à l’heure. Comme si on vivait plus en allant plus vite ! Ainsi, vu de mon village africain, il n’était pas du tout étonnant que nous (les Blancs) précipitions le monde à sa perte.

Au village aujourd’hui, les vieux rigolent. Dans cette course à l’écologie, comme dans la fable de la Fontaine, la tortue est en avance. Elle applique déjà le principe de précaution, pratique le développement durable, l’économie collaborative, le troc et le commerce de proximité, ne rejette ni déchet, ni CO2 ….

Je ne saurais dire si l’administration d’un village peut s’appliquer au monde, mais cette société-là possède au moins une qualité essentielle, qui nous échappe totalement, que ce soit sur le plan individuel ou collectif : la maîtrise du temps. Nous avons l’heure, mais plus le temps, le compteur tourne mais nous ne pouvons pas l’arrêter. On fonce maintenant vers cette nouvelle révolution, écologique dit-on, dans un véhicule qui n’a plus aucun frein…

« C’est bien beau tout ça, mais que pouvons-nous faire ? » me direz-vous.

Je n’ai pas de conseils pratiques à donner aux jeunes d’aujourd’hui. Tout comme ce vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, je peux seulement colporter sa Parole en affirmant que tout commence par un « A quoi bon ». Et Bonne Nouvelle, cet « A quoi bon » est contagieux.

Gilet jaune, j’entends que tu manifestes en France, que tu te plains des augmentations d’ impôts, et des taxes en tout genre, de la hausse du coût de la vie, de la baisse de ton pouvoir d’achat. Tu dis ne plus pouvoir joindre les deux bouts, et être obligé de bouffer de la merde pour vivre. Tu te plains d’être de plus en plus pauvre au lieu d’être de plus en plus riche comme c’était prévu par la croissance. Ta colère, dis tu, c’est le vase qui déborde, car cela fait des années voire des décennies qu’il se remplit de toutes tes déceptions.

Moi, je suis un français résidant au Mali. C’est un poste d’observation particulièrement intéressant dans cette affaire.

Dans ma cour à Bamako, nous avons un poste de télévision public, où les désoeuvrés se retrouvent le soir (j’ai limité la jauge à 20 places si c’est ta question…). Nous recevons les chaines francophones comme TV5 monde et France 24, qui nous informent de ce qu’il se passe en France en temps réel. Alors sache que les Gilets jaunes sont devenus un sujet qui nous passionnent ici, et les commentaires vont bon train dans le public, surtout lors des interviews de manifestants.

Je suis, pour ma part, plutôt satisfait que les africains aient une autre image de la France que celle d’Epinal. Qu’ils comprennent qu’il y a aussi beaucoup de pauvres là-bas, des millions de pauvres, et de toutes les origines. Cela nous rapproche, nous devenons ainsi « frères dans la galère ». Mais pour les maliens, voir les français descendre dans la rue pour crier leur misère est déconcertant.

Un jour, nous entendons le témoignage d’une jeune femme blanche de 30 ans environ. Elle disait qu’elle ne pouvait pas s’en sortir avec 1200 euros par mois avec ses 2 enfants. Stupeur dans l’assistance ! Convertis en francs CFA, cela fait plus de 800 000 !! Mes voisins touchent en moyenne dans les 100 000, soit 150 euros par mois, et s’estiment plutôt bien lotis. –

– «  Bien sûr ! » , me direz-vous, « Mais ce n’est pas comparable ! Le coût de la vie n’est pas le même, les habitudes de consommation non plus….Et puis on ne doit pas se comparer aux plus pauvres, mais aux plus riches… (On reviendra sur ce point).  Ce serait plutôt au reste du monde de prendre la France comme exemple, car c’est le pays le plus avancé en matière de protection sociale, et d’éducation gratuite…. Nos acquis sociaux, nos droits de citoyens, sont un modèle pour le monde, et le résultat de deux siècles de manifestations et de luttes. Ils sont la gloire du peuple de France qui depuis la révolution de 1789, ne se laisse pas marcher sur les pieds !! »

Je comprends ta colère et je ne cherche pas à donner à la France l’Afrique en exemple sur ces points précis, mais plutôt, si tu le veux bien, t’offrir de nouvelles perspectives à ce qui me semble bien être une impasse.

Un autre jour, nous entendons un autre gilet jaune se plaindre de ne pouvoir se rendre à son travail, situé à plus de 50 kilomètres de son domicile, qu’en voiture, faute de transport en commun. Et manque de pot (d’échappement), il venait d’acheter un modèle diesel, juste avant que celui-ci ne devienne plus cher que l’essence !…. Propriétaire d’une maison, d’un travail stable et d’une voiture neuve, ce monsieur manifestait contre la hausse du prix du carburant.

Questionnements et rires dans l’assistance :

– « Pourquoi il ne déménage pas celui-là ? » me demande t’on.

– « C’est culturel, trop long à vous expliquer » éludais-je.

– « Ils ont tout ça et ils ne sont pas contents ? » me demande Dolo, le gardien.

Il faut dire que lui rêve depuis toujours d’aller en « Françi », comme des millions d’autres (ou même des milliards!!), juste pour gagner le Smic, afin de pouvoir en envoyer la moitié à sa famille. Serait-il trop tard ? Wari bana (l’argent est fini) ? se demande-t-il. De la part du pays émetteur de monnaie, cela lui parait incroyable.

Ici au Mali, comme la majorité de la population mondiale, la plupart des gens n’ont pas de voiture, pas de travail stable, pas d’assurances, ni de chômage, ni de retraite, ni de formation professionnelle gratuite. Dans mon quartier, la plupart des habitants se lèvent chaque matin avec moins de 3 euros en poche, donnent 1,5 euros à leur(s) femme(s) pour l’achat des « condiments » (la nourriture pour la journée et pour toute la famille), achètent une recharge téléphonique pour 50 centimes d’euro, 1/2 litre d’essence pour leur moto (50 centimes), 1 ticket de tiercé au cas où, et s’en vont avec les centimes qu’ils leur restent prendre un solide petit déjeuner avant de se lancer à la recherche d’un travail de journalier. Tout cela afin de rentrer chez eux le soir avec un minimum de 3 euros pour pouvoir payer les mêmes choses le lendemain matin. Sachant qu’un journalier sans qualification est payé en général 2 euros par jour pour un travail harassant, ce n’est pas gagné… Et bien sûr, ils n’ont ni livret d’ épargne, ni compte en banque !

Ce sont des champions de la précarité. Mais cela n’empêche ni la bonne humeur, ni la vie de suivre son cours. En cas de gros soucis, on fait le tour des amis et de la famille, pour demander un coup de main. Cela entretient aussi les relations, le tissu social comme on dit…

– « Ce n’est pas comparable !!! » me direz-vous encore avec humeur, si vous n’avez pas jeté mon article à la poubelle avant la fin du dernier paragraphe. « En France, 3 euros ce n’est même pas le prix du paquet de cigarette ! Depuis 2 siècles, notre développement économique nous a permis de financer un système social ultra perfectionné. Une situation tout à fait différente de celle d’une nation jeune et, qui plus est, sous développée, que vous avez le culot de comparer à la nôtre ! »

Vous remarquerez dans cet article qu’on en revient toujours à ce qui est comparable ou pas. Un pays pauvre est-il comparable à un pays riche ? Les problèmes ou la vie des pauvres sont-ils comparables aux problèmes ou à la vie des riches ?

Tant que cela restait entre nous, pas de problème ! Mais aujourd’hui que tout se sait, que les nouvelles sont diffusées partout et qu’en plus, on parle et comprend parfaitement le français dans beaucoup de pays, alors oui, Gilet jaune, à l’étranger, on compare ta situation à la sienne. De la même façon qu’en 1789, vaillant peuple de France, tu comparais la situation des nobles à la tienne.

Aujourd’hui, sur la planète, c’est toi le noble qui ne se rend pas compte de tes privilèges, tellement tu y es habitué. Trouves-tu normal de gagner à compétences égales 5 fois plus qu’un travailleur d’un autre pays ? Penses-tu que cette situation peut durer au su et au vu de tous ?

Une autre chose qui devient comparable, ce sont nos envies. Aujourd’hui, nous avons tous les mêmes besoins : d’outils informatique, de moyens de déplacement, de confort domestique, de voyages…pour lesquels nous partageons les mêmes fournisseurs. Alors oui, obligatoirement, nous comparons.

Et de notre point de vue, tu devrais être le plus heureux de la terre. Mais, ça ne semble pas être le cas, vue la bonne humeur qui règne en général chez nous, en Afrique. Pourquoi ? C’est ce que tu dois chercher à comprendre, car je crains, si tu continues sur cette voie, que ça n’aille pas en s’arrangeant pour toi. Tu peux mettre ton président sur l’échafaud si ça te fait plaisir, mais cela ne changera pas grand-chose. De notre poste d’observation, le problème et la solution sont ailleurs, et peut être en partie chez nous.

Peuple de France, tu ne supportes pas l’injustice ?! Et tu es prêt à te battre contre elle ? Bravo, c’est ce que j’aime chez toi !  Alors tu devrais aller voir de l’autre côté de tes frontières.

Tu verrais que la pauvreté et la richesse ne se mesurent pas seulement en Euros. Ici, nous parvenons à être heureux avec pas grand chose. Et il le faut bien. Quand on n’a rien ou si peu, on s’organise autrement.

Par exemple, ici, ce sont les enfants qui se chargent des « vieux » (le terme n’est pas péjoratif en Afrique, bien au contraire), et non les abominables maisons de retraites qui te coutent très cher ou sucrent ton héritage. Outre le côté naturel de la chose, cela comporte de nombreux avantages. Les vieux assurent en grande partie l’éducation des petits enfants, plutôt que l’Education Nationale, qui, même en France où elle est jugée « au top », forme plus des barbares que des individus civilisés. Ainsi la politesse, le civisme et …le respect des anciens sont bien plus élevés chez nous que chez vous.

L’assurance maladie, elle aussi te coûte très cher. Avec l’éducation, ce sont les deux plus gros chiffres sur ta feuille d’impôt. Pourtant ta santé ne s’arrange pas. Comparé à nous, tu as plutôt l’air mal foutu. Or les vieux nous transmettent la médecine traditionnelle, les remèdes de grand-mère, qui ne coûtent presque rien. Ton problème, ce n’est pas que tu es plus pauvre qu’avant, mais que tu as rendu payant tout ce qui était gratuit.

Et plus important encore, notre mode de vie basé sur l’écoute des anciens, répond à une autre de tes préoccupations majeures, celle de la manif d’à côté, celle des Gilets verts. Car c’est un modèle de développement durable. Plus lent certes, mais durable. Parce que les vieux ont appris la patience, ils appliquent à toute innovation, le principe de précaution qui est la condition sinéquanone de l’écologie.

Gilet jaune, sache que ton mouvement soulève un grand espoir à l’étranger, tout comme les fameux printemps arabes ont fait rêver la France. Mais peut-être ne vois-tu pas le potentiel universel de cette révolution en cours ? Après tes 30 glorieuses, et tes 50 ans de gueule de bois post Mai 68, on aimerait que tu nous fasses un remake de 1789, avec une vraie vision universelle ! Celle qui nous permettra ensemble de trouver les clés d’une mondialisation heureuse.

Gilet jaune, réjouis toi ! Le monde te regarde et 6 milliards de pauvres comptent sur toi.

Je me rappelle la première fois la que je suis arrivé en Afrique Noire, c’était il y a 30 ans, par le poste frontière d’Assamaka, entre l’Algérie et le Niger. J’avais traversé l’Algérie en autobus. A Tamanrasset, il n’y avait plus de bus, alors j’ai fait de l’auto stop auprès d’un groupe de français qui descendaient au Niger. Je les avais rencontrés au camping de « Tam », ils avaient acheté des vieilles voitures en France et comptaient les revendre en Afrique de l’ouest. received_318350685557010

André, dit l’Africain, était le chef du groupe et la figure charismatique. C’était un vieux baroudeur qui prétendait connaitre l’Afrique comme sa poche. André roulait à travers le désert sans guide, ni GPS, ni téléphone (inexistants à l’époque), juste avec la célèbre carte Michelin au 1 millionième qui couvrait toute l’Afrique de l’ouest. Une journée de route vous faisait avancer d’à peine quelques  centimètres sur la carte. Et encore, si tout allait bien… 

Sa technique consistait à aller vers le sud, en essayant de suivre les bonnes traces, c’est à dire les plus nombreuses et les plus fraiches. Mais André était plus une grande gueule qu’un fin connaisseur du désert. J’ai compris assez vite qu’ils m‘avaient embarqué pour pousser leurs voitures quand ils s’ensableraient, ce qui n’a pas manqué d’arriver dans les dunes de Laoni. 

On a mis trois jours à traverser ce cordon dunaire de 50 km de large. Evidemment, personne n’avait de plaques de désensablement, ni de pelle. Il fallait à chaque fois enlever le sable à la main sous la voiture, pousser de toutes ses forces pour faire quelques mètres, puis recommencer. C‘était une magnifique expérience.

Au bivouac, André nous berçait d’anecdotes africaines, mettant en scène la plupart du temps, des policiers, des douaniers, et des commerçants malhonnêtes. Mais, il s’en sortait toujours, nous laissait-il entendre, grâce à son humour universel et à sa connaissance profonde de la mentalité africaine. Puis on s’endormait à même le sable, sous les étoiles du Sahara, avec une insouciance difficilement concevable de nos jours dans une situation similaire. Un monde merveilleux, étrange, inquiétant nous attendait : l’Afrique Noire. 

received_1979896898969296Depuis longtemps, L’Afrique était un fantasme pour nous tous, jeunes européens. Je ne sais pas quand ni comment il était né. Une exposition, un reportage, une musique sur les ondes, des images du Paris-Dakar, les récits de René Caillé ou d’Amadou Hampaté Ba…? Qu’importe ! L’Afrique nous faisait rêver, l’Afrique nous fascinait. C’était notre part de rêve.

Arrivés au poste frontière d’Assamaka, les agents frontaliers furent à la hauteur de la réputation que leur avait faite André. Même si le tutoiement et la plaisanterie étaient de mise, ils nous inquiétaient beaucoup. Après une demi-journée en leur compagnie, nous fûmes très soulagés quand ils nous ont finalement laissé passer. Ca y était ! Nous étions en Afrique Noire !

Le soir même, nous arrivâmes à Arlit, la première ville nigérienne. Là encore, je ne fus pas déçu. Ici rien n’était comme en France. Dans la rue, ou plutôt l’espace public, car il n’y avait pas vraiment de rues, on vous interpellait en permanence, pour un oui ou pour un non, pour faire connaissance, pour faire des affaires, pour jouer de votre naïveté. J’avais l’ impression que tout relevait du hasard ou de l’exubérance.

J’ai su à ce moment-là ce que j’étaisvenu chercher en Afrique : un monde entièrement différent du mien. Et j’espérais secrètement qu’il ne lui ressemblerait jamais.

received_189351768675856Bon dieu quel accueil ! Quel sens du contact ! Quelle chaleur humaine ! Au moins égale à celle de l’air ambiant ! Même le plus insignifiant d’entre nous était l’objet de toutes les curiosités et de toutes les convoitises. Nous étions couverts de poussière, mal rasés, avec trois sous en poche, une vraie bande de branquignols, mais les africains nous accueillaient comme des stars.

Pourquoi ? Pour notre argent ? Pour se divertir ? Parce qu’ici la vie est faite de rencontres ?

Je crois tout simplement que les africains aussi fantasmaient sur nous. Pour eux, les blancs étaient un mystère. Par exemple ils avaient inventé la voiture, mais ils ne savaient pas la réparer aussi bien qu’eux. « Le blanc est intelligent, mais il n’est pas malin. » disaient-ils. Ils voyaient l’Europe comme un Eldorado pour qui sait se débrouiller. Et vu comment ils  parvenaient à mener en bateau les européens qu’ils croisaient, ils ne pouvaient douter une seule seconde du succès qu’ils auraient là-bas.

Chacun percevait le continent d’en face avec des étoiles dans les yeux. Cette curiosité et cette admiration réciproque, c’était ça le vrai miracle de l’humanité. Je m’en rends compte à présent qu’il s’évanouit. Car tout est différent maintenant. On ne rêve plus de l ‘Afrique comme avant. Pourtant, ni eux, ni nous, n’avons beaucoup changé.

« C’est le monde qui a changé », me dit-on, « la réalité n’est plus la même ». 

« Certes, mais comment s’est créée et s’est imposée cette ‘réalité’ ? », me dis-je.

Une telle aventure en Afrique, aussi peu préparée, est devenue inconcevable de nos jours. Des personnes abreuvées d’informations, mais n’ayant jamais mis un pied en Afrique tenteraient, avec les meilleures intentions du monde, de vous dissuader d’y aller: « N’as-tu pas écouté les infos ? Entendu parler des prises d’otages à l’Est ? De la rébellion au Nord ? Du coup d’état au Sud ? D’ébola à l’Ouest? Etc, etc…

Les technologies de communication ont tellement évolué en 30 ans que nous sommes passés de l’écoute ou la lecture d’un journal quotidien à un déluge permanent de nouvelles. Souvent, la même information est répétée en boucle par une multitude de médias. Il est difficile dans cette cacophonie de se faire sa propre opinion. Finis les reportages à la Kapuscinski où le reporter en appelait à notre sensibilité et à notre réflexion pour interpréter ce qu’il avait observé. Autrefois le journaliste nous interpellait, à présent il nous mitraille.  

Ainsi la répétition quotidienne d’une information univoque, est parvenue à modifier profondément notre perception de l’Afrique.  Autrefois, espace de rêves, de défis et d’aventures, elle a inspiré parmi nos plus beaux récits, du délicieux « Un homme sans l’Occident » de Diego Brosset, au « Petit Prince » de Saint Exupéry, l’Afrique est devenu à nos yeux une « no go zone », synonyme de prises d’otages, de misère ou d’épidémies dévastatrices..

En France par exemple, quotidiennement et pendant des années, le présentateur du journal télévisé, nous informait,  (Patrick Poivre d’Arvor avait même la larme à l’oeil), que des otages français étaient détenus au Sahel par des terroristes djihadistes.  Aucune explication, pas le moindre élément de réflexion n’étaient fournis aux téléspectateurs. On jouait sur l’émotion, c’est tout. Mais cela a suffi à éradiquer le tourisme dans toute la zone sahélo-saharienne. 

-« Pourquoi une telle insistance ? me demandais je.

-« Parce que l’Afrique fascine. » dira un journaliste…

L’anecdote la plus symptomatique du changement de regard que nous avons sur l’Afrique est sorti de la bouche de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007 « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. » En populiste instinctif, il sentait que les français partageraient cette impression, noyés comme lui sous le même flot d’informations. Le tollé est venu d’Afrique. Car bien évidemment, les Africains n’ont pas du tout la même vision des choses. 

Bon dieu ! Faut-il vraiment dire de telles évidences ? Qu’en Afrique, n’importe quel enfant, scolarisé ou non, en aurait autant à raconter sur son histoire, qu’un enfant d’Europe ou d’ailleurs ? Que l’Afrique n’est pas un continent plus dangereux que les autres ? Que l’Afrique n’est pas en retard ? Car tout dépend où on va..

D’ailleurs, à ce sujet, une autre des conséquences de notre vision de plus en plus simpliste de l’Afrique, est l’engouement qu’elle suscite chez nous pour l’aide au développement. De tout l’Occident, accourent des diplômés en herbe et des « experts », pour apporter des solutions à l’Afrique. Or, à l’heure où le mode de vie des pays développés pose question, donner des leçons de développement durable à un village africain aux traditions ancestrales, relève du dérangement mental pure et simple. 

Ah ! Mais je ne vous ai pas encore raconté la suite de mon aventure africaine ? Après plusieurs voyages en Afrique de l’Ouest, j’ai fini par m’installer au Mali où je vis et travaille depuis 25 ans. Durant toute cette période, je pense que ce qui m’a fait courir les plus grands dangers en tant que français résidant au Sahel sont les versements de rançons par nos Etats pour la libération des otages et l’hyper médiatisation des actes de terrorismes par nos journaux (merci Patrick Poivre D’Arvor !). Car sans cela, ni l’un ni l’autre n’aurait existé.

Connectés 24h sur 24, nous recevons un flot permanent d’informations que nous n’avons pas le temps de filtrer, ni d’analyser. A notre insu, ces informations nous donnent une perception du monde bébête, caricaturale, manichéenne et nous conduisent à des comportements idiots et dangereux. En définitive, à partir d’un certain seuil, plus on est informé et moins on comprend. Au stade ou nous en sommes, je crains que si l’on ne parvient à se boucher les oreilles, un nouveau danger menace l’humanité : l’abrutissement total de l’espèce !

Homo Connectus ! Souviens toi qu’enfant, tu n‘écoutais pas les infos, car elles perturbaient tes rêves. Tu écoutais seulement les histoires, et tu avais bien raison. Car c’est ton imagination qui concevait le monde. Adulte, pars courir le monde si tu veux le connaitre. Aujourd’hui comme hier, l’aventure t’attend.

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Tout a commencé lorsque la concierge de mon immeuble à Marseille, m’annonce que l’appartement du 5ème a enfin été acheté, par des gens « bien sous tout rapport, des gens de l‘ONU. »

Je ne pus m’empêcher de sourire à cette naïveté populaire concernant les fonctionnaires internationaux. Je n’ai rien contre les gens de l’ONU, mais pour les côtoyer assez souvent car je vis au Mali où ils sont pléthore, je trouve qu’ils ne sont pas meilleurs que les autres. En revanche ils ont de bien meilleurs salaires.

En effet si le fonctionnaire européen double aisément ses revenus par rapport à un poste national, le fonctionnaire onusien le triple, sans compter les avantages de toutes sortes.

Vous me direz avec raison que ce n’est pas joli-joli de regarder dans l’assiette de son voisin, que cela ne nous concerne pas. Et bien dans le cas présent, ces traitements astronomiques ont des conséquences (pas necessairement positives) sur la vie de centaines de milliers de personnes.

La première conséquence est qu’ils ont tendance à s’attarder dans les missions lointaines. Alors qu’elles consistent bien souvent en une intervention d’urgence ou ponctuelle. Imaginez que le chirurgien qui vous opère soit payé à l’heure, plutôt qu’à l’intervention ! Ne seriez-vous pas en droit de vous demander si l’anesthésie ne va pas durer trop longtemps ?

La deuxième est que ce ne sont pas forcément des passionnés de l’engagement international qui s’investissent dans ces missions à l’étranger. Il est plus que probable qu’un simple réajustement des salaires suffirait à faire se volatiliser 90 % du personnel de l’Organisation des Nations Unis.

Je me souviens d’une époque pas si lointaine, (c’était le bon temps comme disent tous les vieux !), où les candidats à l’expatriation étaient avant tout des idéalistes. Les associations et les ONG attiraient de nombreux volontaires. Il y avait parfois un certain amateurisme dans leurs initiatives, mais ils y mettaient vraiment du cœur. Et je me rends compte après toutes ces années passées au Mali que c’était ça l’essentiel. Ce que les gens gardent en mémoire, plus que le projet en lui-même, c’est la rencontre, l’amitié et le vrai partage.

Malheureusement, ces empathiques citoyens sont aujourd’hui fermement invités à rester chez eux pour des raisons de sécurité. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une stratégie, tellement cela s’inscrit dans cette tendance très occidentale, où tout ce qui est gratuit devient prohibé et donc tend à disparaitre au profit de ce qui rapporte.

Quelques jours plus tard, je croise mes nouveaux voisins marseillais dans l’escalier. C’est un couple d’une cinquantaine d’année chacun. Ils sont en ce moment en poste en Egypte et ont eu envie d’avoir un pied à terre en France pour y passer quelques semaines par an. Je les félicite d’avoir choisi Marseille, souvent plus facile d’adaptation pour quelqu’un venant de l’étranger, principalement d’Afrique, car c’est une ville cosmopolite, et aussi ensoleillée que le Sahara.

Mais après ces quelques échanges de politesse et malgré notre statut commun de français de l‘étranger on se rend compte que pas grand-chose ne nous rapproche.

Moi, je travaille au Mali depuis plus de 20 ans et je suis très attaché à ce pays. Je souffre et je me réjouis avec lui à chaque soubresaut de son Histoire. Eux ne s’installent pas et ne se projettent pas dans le pays qu’ils investissent. Leur avenir est quelque part ailleurs. Dans un, deux ou trois ans, ils s’en iront pour ne jamais revenir. De plus ils abordent les pays, non pas comme un lieu de vie, c’est-à-dire comme une précieuse, complexe et fragile biosphère, mais comme une problématique. La problématique du sous-développement, de la bonne gouvernance, de la sécurité, ….

Voici une anecdote qui illustre bien l’état d’esprit qui règne dans cet univers Onusien. Lors du pot de départ d’un membre de la mission de maintien de la paix, je demandais à mon hôte ce qu’il avait retenu du Mali où il venait de passer 2 ans, il me répondit qu’il avait eu l’impression que ce qu’il faisait ne servait à rien, (je lui confirme que son impression est bonne), ce qui le déprimait profondément, (car il est encore jeune) mais que d’un autre côté, il avait pu mettre assez d’argent de côté pour s’acheter une maison quelque part en Europe…

Je déplore cette manie de vouloir s’acheter à tout prix des résidences secondaires. Mais je comprends que ce soit déprimant de faire un travail inutile. En y réfléchissant un petit peu, on se demande comment il pourrait en être autrement. Est-ce que les maliens pensent être qualifiés pour régler les différends entre les Serbes et les Croates, entre les Flamands et les Wallons, entre les Marseillais et les Parisiens ?

Que ce soit pour une mission de maintien de la paix ou de développement, il faut vivre dans le pays assez longtemps pour en connaitre les plus fins rouages qui permettront d’agir subtilement et à bon escient. Or, non seulement leurs missions sont de plus en plus courtes, mais ils vivent de plus en plus repliés sur eux-mêmes, dans des résidences sécurisées, où ils organisent des soirées privées.

Ce mode de vie « hors sol » se ressent sur leur travail. On dirait que la mission des casques bleus consiste à s’installer dans des camps ou des résidences qu’il convient de sécuriser. Ils vivent dans une paranoïa sécuritaire qu’ils veulent faire partager par tout le monde. Impossible de sortir boire un verre à Bamako, même dans le maquis le plus insignifiant, sans se faire fouiller, scanner, palper, … La plupart du temps avec du matériel factice !… Il y a un tel amateurisme dans ce domaine qu’on aurait du mal à garder son sérieux si ce n’était pas aussi désagréable.

Mais le plus grave est qu’ils renvoient dans le monde, peut-être pour justifier le prolongement de leur mission, une image d’un pays très dangereux, où l’on ne peut circuler qu’en véhicule blindé. Alors que, bien au contraire, Bamako est une des capitales les plus sûres d’Afrique.

Cette mauvaise publicité détruit des pans entiers de l’économie, et condamne l’essor du pays. Les principales victimes sont le tourisme, une activité en pleine croissance avant la crise, totalement anéantie, (la France aussi serait à genoux si cela lui arrivait), puis l’entrepreneuriat privé, par la difficulté de faire venir des gens de l’extérieur, et plus triste encore, la diaspora malienne, jeune, qualifiée, qui hésite à s’investir dans le pays malgré le potentiel de croissance.

Il est difficile de dire si l’utilité de leur mission contrebalancent les importants effets négatifs de leur présence, tellement il y a d’enfumage médiatique de toutes parts. Mais nous pouvons être certain d’une chose : tant qu’ils seront là pour maintenir la paix, nous ne serons pas en paix. Et tant qu’ils s’occuperont de la « problématique » du Mali, nous continuerons à avoir des problèmes.

De retour à Marseille quelques mois plus tard, à ma concierge qui me rabattait les oreilles avec ces gens de l’ONU, comme s’ils allaient élever le standing de l’immeuble, je lui tins le discours qui a donné naissance à cet article. Elle, qui avait pu s’acheter l’appartement du rez-de-chaussée avec les économies de toute une vie de travail, ça l’a scandalisé de voir ses impôts partir en résidences secondaires.

Est-ce pour cette histoire, ou pour d’autres raisons liées à la problématique du sous-développement à Marseille, toujours est-il que mes nouveaux voisins ont revendu leur appartement et sont partis sans rien dire à personne. Aujourd’hui, on ne parle plus des gens de l’ONU dans mon immeuble ; en définitive, on préfère s’engueuler avec les Parisiens. Avec eux au moins on peut se comprendre…

Et je conseille aux maliens de faire de même. Il vaut toujours mieux essayer de régler ses problèmes en famille.

Article paru dans mediapart le 6 Avril 2018

https://blogs.mediapart.fr/herve-depardieu/blog/060418/lettre-de-bamako-au-president-de-la-republique-francaise

Monsieur Le Président de la République.

Nous nous sommes rencontrés à l’ambassade de France de Bamako le 2 juillet 2017. Mon établissement « Le Campement Kangaba » venait de subir une attaque terroriste tuant 6 personnes. Vous m’avez serré chaleureusement la main, d’une poigne franche et forte, fixé intensément du regard, puis d’une pression amicale sur le haut du bras, vous m’avez assuré de votre soutien et de votre compassion.

J’ai été impressionné par la détermination qui se lisait dans vos yeux.

Moi qui n’ai jamais été d’aucun bord politique, marcheur du type nez au vent, j’ai été réconforté par cette rencontre, survenue dans un des moments les plus difficiles de ma vie.president

Vous avez ensuite prononcé un discours* ambitieux devant la communauté française du Mali réunie pour l’occasion dans les jardins de la résidence de l’ambassadrice.

En résumé, vous alliez renforcer l’engagement de la France pour la pacification et le développement du Mali, augmenter les budgets habituellement alloués, et fait nouveau et important, changer de méthodes. Pour cela vous alliez créer une « Alliance pour le Sahel » chargée de coordonner toutes les initiatives européennes, impliquer tous les acteurs, y compris le secteur privé, et simplifier les circuits de financement pour qu’un plus grand nombre puisse y avoir accès.

J’ai écouté votre discours avec d’autant plus d’intérêt que Le Campement* est une entreprise en parfaite adéquation avec votre vision du développement qui avait besoin d’une aide d’urgence pour survivre à l’attaque de nos ennemis communs.

Le Campement, à l’origine, est une aventure humaine, faite de rencontres, d’amitiés et d’amour. C’est ensuite une vision écologique du développement, adaptée au terrain, et durable. Nous ne sommes pas au Mali pour 3 ou 5 ans, mais depuis 25 ans. Et malgré le contexte difficile que vous avez mentionné (prises d’otages, pays classé en zone orange et rouge, putsch, guerre et terrorisme), Le Campement est une entreprise qui marche !

De 20 personnes au départ, nous sommes plus de 150 aujourd’hui. Cette croissance s’est réalisée sans subvention, simplement en réinvestissant, mois après mois, l’essentiel des bénéfices engendrés par nos activités hôtelières et artisanales. En parallèle, nous avons mené de multiples actions écologiques et sociales : création d’un parc de 20 hectares dans Bamako, sensibilisation à l’environnement, formation professionnelle, design et artisanat d’art, culture…. *

Le Campement participe naturellement au développement de ce pays, bien que je préfère de loin le terme d’harmonisation du monde. Il contribue également à sa pacification en favorisant la rencontre et la compréhension mutuelle, car il est autant apprécié des maliens que des expatriés, tandis que le contexte sécuritaire tend à favoriser une dangereuse ségrégation.

Votre volonté d’impliquer les entrepreneurs privés au développement m’a incité à rechercher de l’aide auprès de l’ambassade de France et des différents organismes présents à Bamako. Il y avait des emplois et de beaux projets à sauver sans que cela ne nécessite beaucoup d’argent.

Mais les choses ne se sont pas passées comme prévues. Je ne sais pas si c’est vous qui marchez trop vite, monsieur le Président, mais je peux vous assurer que derrière, tout le monde ne suit pas.

Si j’ai été bien reçu et écouté par tous, je n’en ai pas moins été débouté de toutes mes requêtes : soit les budgets étaient votés depuis longtemps et ne pouvaient être affectés ailleurs, soit ce n’était tout simplement pas dans leurs attributions de me venir en aide.

Rien de personnel bien sûr, la plupart des petites entreprises privées sont dans ce cas alors qu’elles contribuent énormément à « l’effort de guerre ».

L’aide au développement est une affaire de spécialiste, dont, comme chacun sait, le bon sens ne saute pas toujours aux yeux.

Puis pour faire bonne mesure, les ambassades ont intimé aux expatriés de ne plus fréquenter le Campement. Les militaires (Minusma, Barkhane, EUTM, EUCAP) ont également reçu l’ordre de ne plus venir. Alors que c’est justement la présence de l’un des leurs, et son intervention héroïque, qui a permis de sauver de nombreuses vies. Je vous prie de m’excuser si je ne vois dans ces décisions, ni « alliance », ni méthode.

En conclusion, la France n’a, jusqu’à ce jour, soutenu d’aucune manière le Campement, ni même manifesté le moindre intérêt à ce qu’il reste ouvert. C’est absurde et triste, et cela va radicalement à l’encontre de votre message du 2 juillet 2017.

Mais venonsen au but de ce courrier : le 18 juin prochain nous organisons au Campement une cérémonie anniversaire en hommage aux victimes, à laquelle j’ai l’honneur de vous convier Monsieur le Président. Ce sera l’occasion de réitérer vos objectifs pour l’« Alliance pour le Sahel », et comme vous l’avez proposé à la fin de votre discours, de se regarder à nouveau droit dans les yeux.

*liens utiles

http://www.elysee.fr/videos/discours-d-emmanuel-macron-devant-la-communaute-francaise-du-mali/

www.lecampement.com

www.lecampement.com/appel-a-projet/