« Ce n’est pas ce que vous savez qui vous pose un problème,

mais c’est ce que vous savez avec certitude et qui n’est pas vrai. »

Mark Twain

     Lorsque le confinement a été instauré en France, le 17 mars 2020, je me trouvais, par chance, au Mali. Ici, le coronavirus était encore un parfait inconnu. La vie suivait son cours habituel, rythmée par les baptêmes, mariages, décès, récoltes…

Le soir, je me rendis chez mon ami Diawara, où se tenait notre grin. Le grin(mot bambara) est un groupe d’amis qui ont l’habitude de se retrouver pour discuter. Généralement, l’un d’eux prépare avec une extrême minutie et une savante lenteur une succession de thés, afin de donner aux conversations le temps d’aboutir.

Au grin, nous parlâmes bien évidemment du confinement général décrété en France. L’atmosphère était détendue, car tous mes amis prenaient ce virus pour une foutaise. « Encore un truc de Blancs ! » disaient-ils. Car ils se moquaient souvent des Occidentaux, de leur rigidité d’esprit, mélange de vertus morales et de calculs mathématiques, et de leur besoin presque obsessionnel de chercher à tout contrôler. « Avec ce virus, les Blancs sur-réagissaient, comme d’habitude ! » pensaient-ils.

     Je trouvais pour ma part que mes amis prenaient cette affaire un peu à la légère. Un confinement total avec fermeture des frontières, cela ne s’était jamais vu en France. Il fallait s’attendre à des répercussions énormes qui ne manqueraient pas d’atteindre l’Afrique, aussi sûrement que le nuage de Tchernobyl avait touché l’Europe. 

     Pendant le confinement, j’appelais régulièrement ma famille et mes amis, pour les soutenir dans cette épreuve que j’imaginais terrible. Je fus surpris de les voir passer d’un jour à l’autre d’une euphorie extrême à l’abattement le plus complet. Tantôt ils voulaient voir le bon côté des choses – le temps retrouvé, les vertus écologiques du confinement –, et tantôt ils voyaient la réalité – leur absence totale de libre arbitre.

Ils avaient du mal à comprendre ce qui leur arrivait. Ils se sentaient ballottés dans un océan incompréhensible d’informations, comme ces marins encalminés qui n’arrivent plus à interpréter les signes contradictoires du ciel et de la mer. Manifestement, le Covid avait déjà engendré Têtevid, son petit frère français.

     Au village, les informations nous parvenaient généralement atténuées par l’épaisseur de la brousse, mais les médias savaient rendre le sujet aussi captivant qu’une série Netflix. Alors, finalement, nous nous retrouvions à suivre heure par heure, minute par minute, les nouvelles du front de cette drôle de guerre : celle du monde moderne contre un minuscule virus. Dans notre grin, les discussions devinrent passionnées, la vérité devant émerger, comme toujours, du consensus que nous trouverions.

     L’un ne comprenait pas pourquoi on empêchait des millions de jeunes de vivre pour éviter à quelques milliers de vieux de mourir.

     L’autre ne comprenait pas pourquoi il fallait que tous les mourants aillent nécessairement à l’hôpital au lieu de mourir bien sagement à la maison.

     Car ici, au village, la mort est au cœur de la vie. Les vieux préfèrent mourir chez eux, en famille, plutôt qu’à l’hôpital. Et aussi incroyable que cela puisse paraître pour un Occidental, les plus prévenants vont même jusqu’à partir un peu plus tôt pour ne pas peser trop lourdement sur leurs proches.

     Selon l’un, c’était en quelque sorte aux mourants de rassurer le reste de la société bien portante en leur disant : « Ne vous en faites pas pour nous, profitez de la vie, on se retrouvera au ciel ».

     Selon l’autre, si les vieux et les mourants ne savaient plus partir avec élégance, si l’âme humaine perdait cette légère, mais indispensable dose de fatalisme, alors il n’était pas étonnant que le monde des vivants s’affolât…

     Leurs observations me firent penser à une discussion que j’avais eue avec l’ambassadeur de France au Mali dix années auparavant, à l’époque des prises d’otages. Quand je lui demandai pourquoi il empêchait les Français de voyager au Sahel, en imposant des restrictions sécuritaires extrêmement liberticides, il me répondit : 

     — L’État français est responsable de la sécurité de ses ressortissants. Si vous vous faites capturer, l’État devra venir vous chercher. Donc n’y allez pas !

— Que l’on fasse signer une décharge de responsabilité aux voyageurs, d’accord, pourvu que l’on conserve la liberté de risquer notre vie comme on l’entend ! rétorquais -je.

Mais je sentais bien que je perdais mon temps : j’allais contre le cours de l’histoire. La crise sanitaire actuelle n’est que la continuité de cette logique aussi bête qu’implacable qui consiste à sacrifier notre liberté, notre libre arbitre, pour nous protéger.

     Ces lois sur la sécurité sont sans fin, car il n’y a absolument aucune limite à ce que l’on considère comme dangereux ou non. Si nous laissons aux gouvernants le soin de gérer notre sécurité, il n’est pas étonnant que nous finissions tous enfermés dans un bocal. 

     Pour détendre l’atmosphère, je posai la question à Dolo, un broussard fraîchement débarqué de l’arrière-pays dogon : 

     — Et toi, tu aurais fait quoi à la place de Macron ? 

Il ouvrit des yeux ronds

     — Mac’ Aron ? Dionnido ? (C’est qui ? en bambara), me répondit-il.

     C’est la réponse la plus rassurante que j’aie jamais entendue. En voilà un au moins qui sera difficile à manipuler !

     Nous en étions là de nos réflexions quand, comme c’était prévisible, le virus atteignit le Mali. Enfin, pas le virus en personne, mais plutôt les mesures anti-virus qui le devançaient.

Les pays riches débloquèrent des milliards d’euros pour la lutte contre le Covid dans les pays pauvres. Ils remirent en très peu de temps des centaines de millions d’euros à notre gouvernement. L’État instaura le couvre-feu, ferma les frontières du pays, acheta un peu de matériel et finança des campagnes de prévention. Je ne sais pas si tout le budget y passa, mais ce qui est sûr, c’est que cela ne servit pas à grand-chose. Car de confinement il n’était pas question. Sans économies, ni frigo, les gens ne pouvaient pas stocker de nourriture. Ils devaient se rendre au marché tous les jours, où les négociations féroces provoquaient immanquablement un attroupement devant le moindre étal de légumes. Quant aux transports en commun, ils étaient, comme à leur habitude, si pleins à craquer qu’un virus n’aurait pu y entrer.

     Mais les apparences étaient sauves, l’État prenait les mesures attendues par la communauté internationale qui avait payé pour ça.

    Puis, comme toujours en Afrique, l’imagination prit rapidement le dessus sur la logique occidentale, et l’on vit éclore des business en tout genre. Faux tests, faux cas déclarés… Tous les moyens étaient bons pour toucher des aides. Mais malgré ces trésors d’imagination déployés, les profits de ces business ne compensèrent pas les pertes pour le pays dans son ensemble.

   En définitive, ce fut la fermeture des frontières qui fit le plus de mal au peuple. Car le Mali est un pays de grands voyageurs qui vit de commerce et compte énormément sur sa diaspora pour mettre du beurre dans ses épinards. La diaspora et les commerçants ne pouvant plus voyager, on mangea des épinards sans beurre. Ainsi, le Covid, n’ayant pas eu le succès escompté en Afrique, engendra Pochevid et Ventrevid, ses petits frères africains.

   Au grin, on ne rigolait plus du tout. Les entreprises locales, dont la mienne, commencèrent à mettre leurs employés au chômage technique mais, ici, sans aide de l’État. Les manifestations en ville s’intensifièrent. Il y eut des morts. Pochevid et Ventrevid eurent finalement raison du gouvernement qui fut renversé par un coup d’État le 18 août 2020.

     Ainsi, comme c’est assez souvent le cas en Afrique, l’intervention de la communauté internationale provoqua l’effet inverse de celui escompté.

Le plus surprenant dans les conversations qui animèrent notre grin pendant cette période mouvementée était qu’au fond, personne parmi mes amis n’avait l’air surpris de la tournure que prenaient les événements. Cette crise sanitaire leur semblait être la suite logique de l’évolution du monde moderne, à laquelle ils assistaient en spectateurs dubitatifs depuis toujours.

Ils répétaient souvent ce dicton africain : « Le Blanc est intelligent, mais il n’est pas malin » pour illustrer leur sentiment qu’une intelligence ou une organisation rationnelle n’est pas nécessairement la mieux adaptée pour résoudre la plupart des problèmes humains.

Ils pressentaient que cette foi absolue des Occidentaux en la suprématie de la (ou de leur) rationalité sur tout autre mode de gestion du monde est la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur l’humanité. Hasard ou coïncidence, au même moment, l’Occident semble se convaincre que la plus grande menace qui pèse sur l’humanité est la foi absolue des islamistes. Ce qui laisse à penser que ce sont bien, l’un comme l’autre, deux extrêmes.

    Je ne saurais dire si une vérité émergea de nos discussions à propos de cette lutte entre le virus et le monde moderne. Mais il est certain que dans notre grin, nous n’étions pas encore prêts à renoncer à notre libre arbitre et à notre imaginaire. Et si nous les sentions un jour menacés par un quelconque virus, comme c’est le cas actuellement en Occident, alors nous préférerions encore Pochevid et Ventrevid à Têtevid.


Je voulais intituler cet article « Le monde d’hier » en référence au livre de Stefan Zweig où il évoque avec nostalgie la vie à Vienne dans les années 1900. Une époque qui connut une richesse artistique et intellectuelle à jamais disparue dans la barbarie des guerres mondiales. Cependant, je veux croire qu’il y a encore un espoir dans le cas présent, même s’il est mince comme le portefeuille d’un sahélien.

Il est un élément qui n’apparaît ni dans les calculs géopolitiques et les stratégies militaires ou commerciales, ni dans les programmes de développement concoctés par les Occidentaux. Et pourtant, c’est celui qui a le plus d’influence sur la société. C’est lui qui crée les alliances, construit les partenariats, favorise les associations, fait naître les entreprises et, enfin, garantit la paix et la prospérité. Cet élément s’appelle l’amitié. (Afin d’éviter les quiproquos, je laisse le mot amour aux religions et inclus les relations amoureuses à ma définition de l’amitié.)

De toutes les choses qui relient les hommes entre eux, l’amitié est la plus grande. Elle surmonte toutes les différences. Quelques paroles, un petit geste suffisent à la faire jaillir du cœur de l’homme et à transformer deux étrangers en deux amis. À partir de cet instant, ils se soutiendront dans la tempête, se parleront dans la discorde et ne pourront pas se faire la guerre.

L’amitié est la plus grande faiseuse de paix que nous ne pourrons jamais concevoir.
Favoriser la possibilité d’en nouer de nouvelles et parvenir à conserver les anciennes doit être l’objectif de chacun d’entre nous, y compris de ceux qui nous gouvernent.
Mais c’est là que le bât blesse. Dans les relations internationales, nos dirigeants ne semblent pas tenir compte de cet élément essentiel. Pire, ils usent et abusent de ce mot à un point tel que les peuples risquent de voir leur plus belle conquête dénaturée ou confisquée.

Nous entendons régulièrement nos présidents se qualifier « d’amis » : « Mon ami Trump », « Mon ami Poutine ». Ils s’affichent également en représentants de l’amitié entre les pays : « L’amitié franco-libanaise ». Afin d’attirer toute la lumière sur eux, ils vont jusqu’à se poser en hérauts de l’amitié entre les peuples : « Nos amis les Africains ».
Je me réjouis que nos dirigeants sympathisent entre eux. Je veux bien admettre que des présidents tentent, au nom de certains intérêts stratégiques, de faire croire qu’il peut exister une amitié entre les nations. Mais je trouve hautement dangereux qu’ils se fassent passer pour les acteurs principaux de l’amitié entre les peuples.

Tout d’abord parce que ce n’est ni leur œuvre ni celle de leurs prédécesseurs et que, sauf exception, l’essentiel de leurs actions va à l’encontre de ces amitiés. Ensuite et surtout parce que cela occulte le rôle des vrais acteurs, qui risquent alors de disparaître dans l’indifférence générale. En effet, nos dirigeants occupent à ce point l’espace médiatique – qui lui-même envahit dangereusement nos consciences – que l’on finit par croire qu’ils sont la cause et l’origine de tout. Et peut-être eux aussi finissent-ils par le croire…

Qu’entend-on exactement par « amitié » entre deux pays ou deux peuples ? Tout d’abord, il n’y a pas d’« amitié » entre deux pays, mais des alliances. Ensuite, on peut parler d’amitié entre les peuples quand il existe un nombre significatif, une masse critique d’amis dans les deux communautés. En Afrique, on dirait qu’ils sont « cousins de plaisanterie ».
C’est le cas par exemple des Belges et des Français. La frontière entre les deux pays est ouverte, nous parlons la même langue et aimons partager une bonne bière. Il existe des millions d’amitiés franco-belges. Si, demain, nous interdisons aux Belges de débarquer en France et réciproquement, si nous nous stigmatisons les uns les autres à propos de nos vilains petits défauts, alors, petit à petit, les amitiés franco-belges s’éteindront ou ne se renouvelleront plus. Et immanquablement, le jour viendra où, au détour d’une futile discorde, éclatera un sérieux conflit franco-belge.

C’est exactement ce qu’il se passe au Sahel depuis dix ans. Les décisions de nos dirigeants ont réduit drastiquement les possibilités pour les habitants du Sahel de nouer des amitiés avec le reste du monde, notamment avec les Occidentaux.

De toutes les décisions prises par les gouvernants, c’est l’interdiction de voyager qui est la plus nuisible à l’amitié. D’un côté, on empêche bon nombre d’Africains d’aller en Occident pour des raisons économiques. De l’autre, on empêche les Occidentaux de se rendre en Afrique pour des raisons sécuritaires. Dans les deux cas, c’est l’Occident qui se ferme.
Intéressons-nous au second cas. Presque tout le Sahel a été classé en zone rouge par le ministère des Affaires étrangères français (MAE), ce qui signifie « formellement déconseillé d’y aller ». Mais, dans les faits, plus personne n’y va, à part les militaires.

Le dernier événement en date qui a eu lieu au Niger en août 2020, tuant six Français et leurs guides, est symptomatique de la façon dont s’étend cette zone interdite aux voyageurs. Immédiatement après cette attaque, de nombreuses régions, dont la ville de Ségou, située au Mali, non loin de la capitale Bamako, ont été classées en rouge. La ville de Ségou était-elle plus dangereuse après qu’avant le drame ayant eu lieu à 2 000 km de là ? Je ne le pense pas.

C’est une mesure de prudence, dira-t-on au MAE. Mais de prudence pour qui ? Pas pour nous, Français, qui vivons à Bamako, bien au contraire !  En effet, son application a eu pour conséquence l’évacuation des derniers Occidentaux qui vivaient à Ségou, entourés de leurs amis ségoviens. Elle a ainsi donné le champ libre à nos ennemis pour grossir leurs rangs et avancer jusqu’aux portes de la capitale. Car rien ne fâche plus un ami que de se sentir abandonné.
C’est le fait de classer une zone en rouge qui la rend dangereuse. Tant que le MAE n’en tiendra pas compte, cette zone continuera à s’étendre car on ne peut lui contester sa redoutable efficacité : depuis dix ans, on ne croise plus un voyageur au Sahel. 

Pour y remédier, les dirigeants des pays occidentaux ont fait venir des milliers de fonctionnaires civils et militaires, leur confiant des missions dans les coopérations nationales, les agences européennes, les organisations onusiennes… Il y a presque autant de fonctionnaires aujourd’hui au Sahel qu’il y avait de voyageurs il y a dix ans ! Mais l’ambiance n’est plus du tout la même, car ils ne sont pas dans les mêmes dispositions d’esprit que les voyageurs, celles qui permettent de nouer de vraies amitiés, celles qui changent votre vie.

La mission des Casques bleus de l’ONU est l’archétype de ce que David Graeber appelle les « Bullshit jobs » (traduction pour les nuls : job à la con) dans son célèbre essai du même nom. Voici la définition qu’il en donne : « Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien. »
D’ailleurs, un des symptômes les plus fréquents qui touchent ceux qui font des jobs à la con est une lente et profonde dépression. Cela se vérifie au Sahel où, malgré un salaire stratosphérique, les fonctionnaires internationaux dépriment absolument, passant l’essentiel de leurs dimanches en pyjama à regarder des séries sur Netflix. Il faut dire à leur décharge qu’ils n’ont pas le droit d’aller se balader en dehors de la ville ni de prendre leurs vacances dans le pays. Toutefois, ces restrictions sont davantage imposées par leurs propres services que par le pays hôte.

Certes, ces acteurs côtoient dans leur travail des agents locaux et pourraient nouer quelques amitiés. En réalité, cela ne se produit pratiquement jamais. Tout d’abord parce qu’ils sont totalement déconnectés de la vie locale et, deuxièmement, parce que quand un Africain voit combien gagne son collègue étranger pour faire un travail aussi inutile, son sang ne fait qu’un tour. Il pense plutôt à « passez-moi la monnaie ! » qu’à nouer une amitié ou une collaboration sincère.
Il se produit bien sûr parfois de belles rencontres entre les fonctionnaires internationaux et les locaux. Des couples se créent, des vies changent, mais ce sont des exceptions. La plupart repartent vers une autre mission, dans un autre pays, comme si de rien n’était.

Lorsque je me suis rendu en Afrique pour la première fois, j’avais vingt ans et je voyageais sac au dos. Je ne venais pas pour toucher un salaire ou remplir une mission, mais pour découvrir le monde. J’ai été séduit par le contact extrêmement amical des Africains. À tous les carrefours, j’entendais « mon ami » par-ci ou « mon frère » par-là… Beaucoup jouaient de ma naïveté, bien sûr, mais c’est par le jeu que l’on se fait des amis. J’ai noué tant d’amitiés au cours de mes voyages au Sahel que j’ai fini par m’installer au Mali et créer une entreprise dans le secteur de l’artisanat et du tourisme.
Cette entreprise fonctionne plutôt bien au regard des bouleversements qu’a connus le pays. Elle est l’expression de ma culture française, de ma sensibilité de voyageur amoureux du Sahel et de sa diversité culturelle. Elle séduit une importante clientèle malienne, ce qui constitue la preuve – il n’est pas inutile de le rappeler – que nos cultures sont compatibles.

Les fonctionnaires internationaux s’étonnent que mon projet se développe, sans financements ni subventions, alors que la plupart des projets qu’ils financent ne marchent pas. La raison principale de ce succès est que j’y ai mis avant tout du cœur. Cette entreprise est le fruit de l’amitié.

Cela fait maintenant dix ans que les voyageurs ne pollinisent plus le Sahel. Dans cette région vaste comme un continent, le miel de l’amitié afro-européenne ne coule plus dans le cœur des hommes. Nous redevenons petit à petit, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, des étrangers et, pour certains, déjà des ennemis.

Dans leur conquête de la paix, nos dirigeants ont sous-estimé le rôle de l’amitié, car elle échappe à leur pouvoir. La paix ne s’obtient pas en envoyant une armée de fonctionnaires ou en versant des milliards d’euros.
La paix, c’est la somme des amitiés vraies, celles qui viennent du cœur des hommes. Celles-là ne se décident pas en haut lieu et ne s’achètent pas.

J’éprouvais quelque appréhension en rentrant en France après six mois passés à l’étranger. M’adapterais-je à cet univers paranoïaque dans lequel le monde moderne avait basculé ? J’arrivais il est vrai, d’une région où le coronavirus ne faisait pas peur à un moustique : l’Afrique noire.

En débarquant à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, je ressentis immédiatement un pincement au cœur, car les visages des femmes étaient masqués. Je perdais ainsi le principal intérêt d’une escale à Paris.
Mais je décidai malgré tout d’explorer la région plus en profondeur. J’empruntai le RER B. En contemplant la banlieue morne qui défilait derrière les vitres sales, les visages sombres et les corps voutés errant sur les quais, j’eus la brutale impression que le bonheur s’éloignait irrésistiblement de l’humanité. Ajoutez à cela l’inquiétude et l’ahurissement qui se lisaient dans le regard des passagers et vous vous seriez cru parvenu aux portes de l’enfer.

On éprouve toujours cette sensation étrange quand on rentre d’Afrique, et la crise sanitaire actuelle n’a fait qu’accentuer ce phénomène.
Pourquoi les Africains ont-ils l’air si heureux et si insouciants et les Européens si tristes et si soucieux, alors que les premiers n’ont rien et que les seconds ont tout ?
Est-ce donc la peur de perdre leurs acquis qui préoccupe les uns et la sensation de n’avoir rien à perdre qui donne le cœur léger aux autres ?
Ou bien est-ce plutôt un immense espoir déçu qui attriste les Européens et un espoir insensé qui ravit les Africains ?

Cette descente précipitée – par la crise sanitaire – aux enfers est une extraordinaire volte-face de l’Histoire de l’Occident. Il y a un siècle, ses merveilleuses innovations technologiques semblaient démontrer sa supériorité sur toutes les autres civilisations et lui promettaient un avenir radieux. Les Occidentaux étaient convaincus que le progrès allait rendre les hommes heureux, leur apporter la prospérité, la paix, la sécurité… En un mot : le paradis !
Les plus humanistes pensaient que ce progrès devait être partagé avec tout le reste de l’humanité, même s’il fallait pour cela aider certains peuples à s’en convaincre… Ainsi, en 1962, René Dumont écrivit un livre qui servit de référence aux acteurs du développement : l’Afrique noire est mal partie. Ce qui sous-entendait que l’Europe, elle, était bien partie.

Cette certitude d’être sur la bonne voie commença à être sérieusement ébranlée à la fin du xxe siècle, quand on s’aperçut que le mode de vie des personnes qui achetaient et utilisaient ces innovations n’était pas écologique.
Un second séisme de plus forte magnitude se fit ressentir le 11 septembre 2001. Depuis ce jour, les Occidentaux ne se sentent plus en sécurité nulle part, même là où rien ne les menace.
Vingt ans plus tard, une simple épidémie fait basculer l’Occident dans une peur paranoïaque et s’apprête à anéantir définitivement la croyance en sa capacité à bâtir un avenir meilleur.

Les grands dirigeants tentent toujours de nous convaincre qu’en persévérant nous y arriverons. Ils sont peut-être sincères. Mais je ne crois pas qu’ils empruntent souvent le RER, ni qu’ils aient habité au fin fond de la brousse africaine.
Selon moi, il faut abandonner purement et simplement cette croyance afin de renouer avec l’insouciance et le bonheur qui sont les caractéristiques principales de la vie terrestre. Les hommes n’ont pas pour mission de bâtir un monde meilleur, mais celle de vivre pleinement le présent.
Pour déconstruire cette croyance fortement ancrée dans les esprits occidentaux, il faut remonter à sa source, qui se trouve en partie dans la religion chrétienne. Au fil des siècles, en entretenant une peur de l’au-delà, cette religion réussit à modifier en profondeur la nature humaine afin que celle-ci se souciât plus du futur (le paradis) que du présent (la vie terrestre).
Cela ne fut pas le cas d’autres civilisations.
Quand James Cook découvrit les archipels du Pacifique pour la première fois en 1766, il chercha à comprendre les principes religieux des Polynésiens. James Cook fut l’un des plus grands explorateurs de l’histoire de l’Occident, mais il n’avait pas ce fâcheux défaut d’être aussi un conquérant. Il se contentait d’observer et, bien qu’il s’en cachât adroitement, d’apprécier.
Voici ce qu’il relata d’une cérémonie funèbre à laquelle il avait assisté aux îles Fidji :
« On s’attendait, d’après la sévère rigueur avec laquelle ces cérémonies funèbres sont accomplies, qu’elles fussent destinées à assurer la félicité par-delà la tombe : mais leur objet principal se rapporte à des choses purement temporelles. Car ils ne semblent guère concevoir de punitions (dans l’au-delà) pour des fautes commises pendant la vie terrestre. Ils croient cependant que c’est sur la terre que l’on reçoit les justes punitions, et par conséquent, ils essaient par tous les moyens de rendre leur divinité propice»

Quand survenait une catastrophe, les Polynésiens accomplissaient des sacrifices destinés à s’attirer la faveur des dieux. Sitôt les sacrifices terminés, ils retrouvaient l’insouciance, la joie et la gentillesse qui les caractérisaient et ne cessaient de séduire les équipages des navires, comme si leur devoir le plus sacré était de rendre le quotidien aussi réjouissant que possible.
Selon de nombreux témoignages, les Européens qui découvrirent ces îles ne concevaient pas une meilleure image du Paradis terrestre. Or c’était un paradis inaccessible pour eux, car ils étaient engagés dans des missions dont ils ne pouvaient se libérer : celles imposées par l’Église et celles imposées par leurs employeurs. J’imagine néanmoins que cette vision du paradis ici et maintenant plutôt qu’ailleurs et plus tard dut en tenter plus d’un…

Au début de l’ère industrielle en Occident, les grands dirigeants prirent le relais des prêtres. Pour pouvoir bâtir leurs grandes entreprises, il leur fallait transformer l’homme en employé afin qu’il choisît de lui-même de s’enraciner dans un travail monotone plutôt que de jouir de la vie comme elle vient.
Pour ce faire, les grands dirigeants continuèrent donc d’alimenter cette peur du futur et cette idée de devoir bâtir un monde meilleur. Ce conditionnement intense et d’une durée extrêmement longue métamorphosa peu à peu l’homme naturellement spontané, joyeux et insouciant en homme calculateur, soucieux et précautionneux à l’extrême.
Je tenais là une explication plausible de cette impression ressentie dans ce RER parisien. Restait à savoir comment, en Afrique, on parvenait à garder le moral dans ce contexte particulièrement anxiogène.

En Afrique, notamment dans les villages où perdure la société traditionnelle, les populations ne semblent pas très enclines à adopter le mode de vie occidental. Contrairement aux Amish, elles ne refusent pas les nouvelles technologies. Au contraire, elles s’en émerveillent le plus souvent et conçoivent une sincère admiration pour ceux qui les créent. Cependant, elles ne peuvent se résigner au conditionnement individuel et à l’organisation mortifère qu’il faut mettre en œuvre pour inventer, produire, vendre et utiliser ces produits complexes.

Un jour, alors que je prenais le thé avec le chef du village où je résidais, j’assistai à une discussion entre un jeune homme et les conseillers du chef. C’était un jeune qui avait voyagé en Europe et en était revenu avec l’idée d’investir dans son village. L’une des principales activités des villageois était le ramassage de sable qui s’effectuait à la main. Entre ceux qui le ramassaient au fond du fleuve, ceux qui le déchargeaient, ceux qui le rechargeaient sur les camions et ceux qui le transportaient, cela donnait du travail à plus de cinq cents personnes  organisées en petites unités de cinq à dix individus qui se partageaient équitablement les revenus que cette activité procurait.
Le jeune entrepreneur voulait acheter une pelleteuse, du type bulldozer – Dieu, que ce nom est suggestif ! – pour charger le sable dans les camions. Il avait demandé au préalable la permission aux anciens, comme c’est la coutume là-bas. Après plusieurs jours de réflexion, les vieux venaient de lui donner une réponse négative. Leur discussion portait sur les raisons de cette décision jugée rétrograde par le jeune homme.
Les vieux arguaient que cette innovation allait en appauvrir beaucoup pour en enrichir un seul… Et même si celui-ci se serait par la suite montré généreux – il s’était engagé à construire une nouvelle mosquée pour le village – cela n’aurait pas compensé les déséquilibres générés par une modification brutale de l’économie du village. Il y aurait eu des jaloux, des aigris, des dégoûtés… Tout bien pesé, les vieux ne pensaient pas qu’une telle innovation pût être, dans l’immédiat, bénéfique pour le village dans son ensemble.
Sur le plan des innovations, les vieux ne comprenaient pas grand-chose, mais ils maîtrisaient parfaitement les équilibres sociaux et économiques de leur village. Et c’était là une priorité acceptée par tous.
Toute innovation est bonne, car c’est une manifestation de l’intelligence de l’homme. Mais à quoi bon se presser pour la mettre en application ? La vie présente n’est-elle pas déjà assez belle comme ça pour que l’on éprouve le besoin d’en changer à tout prix ? semblaient penser les anciens… 

Ce que l’on peut retenir de cette histoire est que le facteur temps est essentiel dans l’administration d’une société. Or, c’est une constante sous toutes les latitudes, les jeunes sont pressés alors que les vieux ont tout leur temps. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans ce village, les décisions finales sont prises par les anciens. Et après toutes ces années, ceux-ci n’avaient pas trouvé de meilleur moyen de préparer l’avenir que celui de respecter le présent. 
On ne saurait d’autant moins leur donner tort que le mode de fonctionnement de ce village africain était hautement plus écologique que celui d’un village en Europe bénéficiant des dernières technologies vertes.
J’avais trouvé là quelques raisons pour expliquer la bonne humeur et l’optimisme à toute épreuve que l’on ressent en Afrique.

En Occident, l’Église, les grands dirigeants et, pour finir, le progrès technologique sont allés dans le même sens et ont renforcé tour à tour cette croyance : notre mission est de bâtir un avenir meilleur pour nos enfants.
Or, malgré les sacrifices consentis par des dizaines de générations en Europe, force nous est de constater que ce monde meilleur ne semble pas près d’advenir. La tendance est même plutôt à l’inverse. De fait, la nouvelle génération est plus encline à accuser qu’à remercier ses aînés pour ce qu’ils ont fait.

Sacrifier le présent à l’avenir rend-il les hommes plus avisés ? Ne faudrait-il pas plutôt réapprendre à vivre au présent et laisser les générations futures s’occuper du futur ?
Après tout, il n’est pas impossible que cela nous conduise à adopter un comportement plus sensé au quotidien que celui que nous observons aujourd’hui…


 « Il faudra repartir. » Nicolas Bouvier

Les frontières terrestres et aériennes de la plupart des pays du monde ont été fermées il y a quelques mois, pendant que je faisais paisiblement le tour du monde à la voile. Peu de temps avant cette fermeture, j’avais laissé mon voilier dans une marina bien abritée à Valdivia au Chili. Il me fallait régler quelques affaires en France, un aller-retour en avion de quelques semaines pensais-je.
Depuis lors, il m’est impossible de rejoindre mon bateau et de poursuivre mon voyage. 

« Le gouvernement chilien a fermé ses frontières aux étrangers et aux non-résidents. Aucune exception ne sera faite pour les navigateurs ! » me fait-on savoir au ministère chilien des Relations Extérieures avec humeur. Visiblement, ma démarche leur a semblé complètement déplacée dans le contexte actuel.

N’ayant nulle part où aller, j’ai pu observer les inquiétantes conséquences de cette immobilité sur mon psychisme de migrateur. 
J’ai senti mon esprit s’engluer peu à peu dans les méandres du quotidien, du statique, mes pensées se noyer dans un brouillard d’informations inutiles, mon estomac se nouer à force de mal digérer les perpétuelles incitations à la peur de mon entourage. Puis, j’ai senti mon pas devenir plus lourd, mon corps s’avilir, mon imagination perdre du terrain… La joie, la force, le désir que m’apportaient les grands voyages se désagrégeaient peu à peu… Finies les transcendances de l’âme, les fulgurances de l’esprit, les envolées de la pensée, les courses folles vers l’horizon… ! Lentement mais sûrement, je sentais en moi s’éteindre le rêve qui depuis toujours m’emportait vers l’ailleurs.

Comment réagiraient les baleines, les albatros si l’on interrompait leur migration éternelle ? Ne deviendraient-ils pas fous si on les empêchait de remonter au nord ou de descendre au sud quand leur horloge biologique leur commande de le faire ? Se laisseraient-ils mourir devant l’inanité d’une vie sédentaire ? Manqueraient-ils tout simplement d’oxygène comme ces poissons dont les branchies ne fonctionnent qu’en mouvement ? S’accommoderaient-ils d’une telle régression de leur espace de liberté sans perdre l’essence même de leur être, sans régresser eux-mêmes, puis mourir à petit feu ?

Un jour, par bête compassion, un ami résidant en Afrique a recueilli une tortue chez lui. Comme elle « traînait » dans la rue et risquait de se faire rouler dessus par des mammifères pressés, il a voulu la mettre à l’abri dans son jardin. C’était une tortue terrestre d’environ cinquante kilos, qui semblait n’avoir qu’un seul impératif : aller vers l’ouest. Elle passait son temps la tête collée au mur d’enceinte de sa propriété. Elle cherchait par moments à le contourner, mais jamais à partir dans une autre direction. Elle n’avait aucun appétit pour les belles salades qui poussaient dans les potagers derrière elle.

Certaines tortues possèdent un sens de l’orientation très développé peut-être dû à la présence de magnétite dans leurs cellules, laquelle les rendrait sensibles au champ magnétique terrestre. Cette magnétite est également présente dans des parties du cerveau humain. Certains hommes auraient-ils plus de magnétite que d’autres ?

Ce n’est pas exactement ce que j’écrivis à l’ambassade de France à Santiago du Chili. Plus prosaïquement, je tentai de leur expliquer que mon bateau constituait tout à la fois ma résidence, mon outil de travail, et mon véhicule. Cela méritait bien un laissez-passer… Là encore, j’essuyai un refus plutôt sec ! 

Finalement, cette tortue, que mon ami se vantait d’avoir sauvée d’un possible accident de la circulation, se mourait de désespoir dans son jardin… Tels sont les dangers de la sensiblerie alliée à l’ignorance. 

Car les espèces non migratrices comprennent mal leurs frères migrateurs qu’elles prennent tour à tour pour des vagabonds, des migrants ou des touristes ! Elles pensent que le but de la migration se limite à une simple quête de nourriture. Pourtant, ce n’est pas l’impression que donnent les albatros quand ils dansent au-dessus des grandes houles océaniques, ou les baleines qui multiplient les ballets aquatiques tout au long de leur voyage. Ces êtres vivants sont si heureux de leur liberté qu’ils en font régulièrement la démonstration, comme une bande de joyeux drilles qui courent en dansant. Car au cours de leur migration, ils aiguisent leurs sens, leur esprit, leur corps, et font le plein de joies puissantes. 

Les gouvernements n’ont pas tenu compte des humains migrateurs quand ils ont décidé de fermer leurs frontières. Ni des dangereux déséquilibres que cette mesure engendre. Car en toute chose l’équilibre est dans le mouvement et la variation : les variations de pression de l’air s’équilibrent par la libre circulation des vents, celles de la température de l’eau par les courants marins, le jeu des forces telluriques par la dérive des continents, et l’évolution des espèces vivantes par la migration. Sur terre, en permanence, tout bouge, tout change et tout se meut. Chaque jour des centaines de millions d’organismes vivants franchissent nos « frontières » par air, mer ou terre, et par cet acte circulatoire, participent à l’équilibre du vivant. Des centaines de millions… mais plus l’homme ! 

C’est ce que je tentai vainement d’expliquer à l’agent de la compagnie aérienne Iberia qui refusait de me laisser embarquer sur le vol Madrid-Santiago. Après tout, je n’allais survoler que quelques heures le territoire chilien, avant de rejoindre mon bateau et d’appareiller pour la Polynésie. Mon impact bactériologique sur le Chili serait totalement négligeable… Mais les directives du gouvernement chilien étaient strictes, et le rôle de l’agent se limitait à les appliquer. 

Les gouvernements ont une approche purement rationnelle du monde. Leurs règles s’imposent par le simple calcul mathématique. Engagent-ils des migrateurs, des navigateurs, des grands voyageurs dans leurs institutions ? Demande-t-on aux fonctionnaires internationaux ou aux personnels des ambassades un Bac+ 5 ans de voyage ? Non ! Les fonctionnaires sont par essence sédentaires. Formatés dès leur plus jeune âge, leur esprit tente de comprendre la vie, l’humanité, la nature, par le calcul. Pour simplifier leurs calculs, ils construisent des systèmes, élaborent des modèles et mettent en place des mécanismes ou des procédures. 
Ce projet calculatoire est dangereux, prévient le philosophe Martin Heidegger dès 1954 dans son essai La question de la technique : «… par son caractère démesuré, il rejaillit non seulement sur la nature mais sur le sujet lui-même. »  Il conclut en résumé que « le propre du mécanisme qui accompagne la technique est d’expliquer toute vie, y compris la vie psychique, en partant d’éléments isolés et non pas de la cohésion du sens du vécu ».

Pour tenter de comprendre l’univers, l’Homme moderne s’est spécialisé dans tous les domaines imaginables. Mais est-ce la bonne méthode ? Car autant il est facile, et pour tout dire divertissant, à partir du tout d’approfondir ses connaissances dans des domaines particuliers, autant il est impossible de reconstituer un tout à partir de celles-ci. 

Le migrateur n’ est que la dernière d’une longue lignée de victimes de ces erreurs administratives. Depuis les débuts de la conquête du monde par les Occidentaux, les fonctionnaires de l’administration coloniale ont imposé aux peuples nomades de se sédentariser, avec les résultats catastrophiques que l’on connaît. Les Indiens d’Amérique, les chasseurs-cueilleurs d’Afrique, les Aborigènes d’Australie ont très vite dépéri, emportant avec eux des connaissances précieuses.  Ce besoin administratif de parquer les êtres humains a provoqué la plus grande perte jamais subie par l’Humanité. Une perte de connaissances que toutes nos avancées scientifiques ne pourront jamais compenser.

Cette fermeture généralisée des frontières est une première dans l’histoire de l’Humanité. Par cette mesure sans précédent, l’Homme accélère sa déconnexion avec les grands courants terrestres, et perd ses espaces de liberté. 
Le migrateur ne s’est pas attardé sur les bancs de l’école, il n’a pas d’horaires de travail et ne possède pas de bureau. Par contre, il sait au fond de lui qu’en s’enfermant de la sorte, l’être humain accumule une telle quantité de frustrations qu’il ne pourra bientôt plus trouver les ressources pour s’en sortir. 

Comment des êtres devenus à ce point faibles, peureux et strictement rationnels, pourront-ils un jour retrouver la force, le courage et le rêve ? Comment des prisonniers pourront-ils recouvrer leur liberté s’ils s’ingénient à perdre les clés ?

Au large de la Terre de Feu

Lettre d’un français de l’étranger à un français de France

Mon cher compatriote,

Depuis bientôt 3 mois, tu vis sous le feu nourri d’un intense pilonnage médiatique auprès duquel la propagande de Staline ressemble à une réclame pour de la cire à moustache !

Noyé sous un déluge d’informations, abasourdi par le vacarme journalistique, enfumé par les milliers de fausses rumeurs, il t’est difficile de te faire ta propre opinion sur cette crise sanitaire. D’autant que l’opinion publique qui pourrait te servir de point de repère dans la tourmente fait l’objet de toutes les manipulations.
Inutile de rechercher les responsables. Vas donc trouver un coupable dans une meute !

En vivant à l’étranger, on échappe quelque peu à ce maelstrom. D’ailleurs, n’étant pas soumis à la même emprise des médias, il n’est pas rare de se retrouver en décalage avec l’émotion communément ressentie dans notre pays devant l’actualité.
Après quelques années d’expatriation, je ne tardais pas à trouver le JT national français affligeant. Son entame grave, son ton compassé, cette sensiblerie dégoulinante, ses interviews mièvres et bien-pensants, et pour finir, son réjouissant petit fait divers, comme un rayon de soleil offert à des rats de laboratoire, sont au journalisme ce que le monde de Bambi est à la politique chinoise.

Ce feuilleton à l’eau de rose que tu suis depuis ta naissance, l’actualité française, déforme ta sensibilité en sensiblerie. Ta peur est devenue terreur, tes désirs, dépendances, ta compassion, pitié, tes joies, hystéries… Ce phénomène s’est accéléré ces dernières années par la prolifération des médias sur Internet.

Vu de ma brousse, il me semble que ton cerveau a été dépassé par toutes ces nouvelles technologies. Il y a moins de 20 ans, tu as accueilli Internet comme un nouvel espace de liberté et d’ expression. Pourtant internet signifie « filet international » en anglais. Il ne fallait pas être bien malin pour deviner qui serait le poisson… Et en français on l’appelle la toile : c’est pratique pour se poser et discuter, à condition de ne pas perdre de vue l’araignée !

Je me rappelle de cette conversation avec mon chef de village il y a une dizaine d’années, quand je lui expliquais le fonctionnement de mon smartphone… pardon ! de mon téléphone connecté. Connecté à quoi ? me demanda-t-il circonspect. Connecté à toutes les informations, lui répondis-je. Son regard se dilata comme s’il entrevoyait l’Apocalypse… A tout et n’importe quoi ! bougonna-t-il.
Dans la tradition orale africaine, la parole est une puissance créatrice sacrée. Elle engage la personne qui parle. Si l’on peut s’exprimer sans en payer les conséquences (dans le cas bien trop fréquent où elles seraient néfastes), alors le monde est perdu.

La situation présente semble lui donner raison. L’Occident perd les pédales.  Emporté par ses émotions dénaturées, il s’exprime à tue-tête sur ses réseaux connectés au reste du monde.  Il véhicule l’angoisse, la terreur, la pitié, l’hystérie … et répand sur la planète un climat anxiogène. (Et surchauffé !)
Stop ! arrête-toi de parler ! écoute ! pas les médias ! ton cœur ! ton voisin ! ton bon sens ! Retrouve tes émotions vraies ! Ecoute ta peur ! Ecoute ta compassion, qui est amour, mais garde ta pitié qui est mépris.

Tu t’attendris devant ton JT qui encense les bons côtés du confinement : le temps retrouvé, la nature qui respire, les objectifs de la COP21 enfin accessibles, … Tu penses que rien ne sera plus jamais comme avant. Tu as raison, mais tu te trompes sur le sens de l’Histoire. Après ce sera pire.

Au Mali, cela fait bientôt 10 ans que nous, occidentaux, sommes confinés sur initiative de nos gouvernements. Au départ, comme toi aujourd’hui, nous avions subi des mois durant, un bombardement continu des médias français à propos des prises d’otages au Sahel.  Tout le monde a commencé à flipper alors que le danger était très relatif. Ce confinement ne devait durer que le temps nécessaire à ce que tout revienne en ordre. Mais rien n’est revenu en ordre, bien au contraire, un immense désordre en a découlé. Et c’était tout à fait prévisible. Ces mesures extrêmement radicales ont eu pour effet de détruire le tissu social, économique et culturel qui s’était tissé depuis des décennies entre l’Occident et le Sahel.

La privation de liberté « librement » consentie (lire la « fabrication du consentement » de Noam Chomsky et Edward Herman) est presque toujours irréversible car elle entraîne un recul de l’imaginaire et de la pensée. C’est bien plus dangereux qu’un emprisonnement forcé car celui-ci provoque généralement la rébellion. Dans le cas présent, c’est toi qui te construis ta propre prison.
Le problème n’est pas le confinement. Quand ça chauffe au dehors, il est naturel de se mettre à l’abri. Le problème c’est la manière dont il est décidé et imposé. On a jugé, en haut lieu, que tu n’étais pas assez grand pour faire les gestes barrières, pourtant accessibles à un enfant de 2 ans. Cette infantilisation du citoyen n’augure rien de bon.
Après cette période de confinement, tes libertés risquent de se réduire pour toujours. Avec la trouille bleue que tu viens d’avoir, tu seras prêt à accepter tout un paquet de nouvelles normes de « sécurité sanitaire ». D’énormes normes planétaires débiles. Alors comme nous au Sahel, tu finiras parqué, comme des brebis dans un enclos sécurisé.

Cher compatriote, le monde doit changer après le confinement, je te rejoins sur ce point. Mais si ce changement doit reposer sur toi, sur ta force, ton imagination, ton bon sens, alors je crains fort que tu ne perdes du terrain en restant devant ta télé à écouter les infos.
On te dit que c’est la guerre ? C’est exact. C’est une guerre d‘occupation.  Une armée bien rodée aux méthodes du bourrage de crâne occupe le plus précieux espace de liberté et de création : ta pensée.

Française, français ! Aujourd’hui le même choix qu’en 1940 s’offre à toi : entrer en résistance, rejoindre la zone libre ou… rester con in fine !

A l’abri dans une profonde crique de l’île des États, nous entendions siffler le vent furieusement dans les haubans. Puis un jour, le bruit du vent se fit plus doux. C’était le signal du départ. Moins de 24h plus tard, après avoir traversé le redoutable détroit de Le Maire, nous embouquions le canal Beagle, un étroit couloir d’eau protégé des houles océaniques. Derrière nous l’Atlantique, devant, le Pacifique. Au nord, la Terre de feu, au sud les îles du Cap Horn. Tandis que nous étions à présent hors de tout danger, à quelques encablures de la civilisation, je repensais à la sensation époustouflante de liberté que nous ressentîmes en abordant ces immensités sauvages. Même si nous étions absolument incapables d’y survivre sans nourriture embarquée et sans le confort chauffé de notre carré, nous pûmes imaginer le suprême bonheur des êtres qui y parviennent.

Au milieu du canal Beagle trône Ushuaia, la célèbre ville du bout du monde. Trop célèbre hélas… Quel choc ce fut de débarquer dans la rue commerçante d’Ushuaia après des semaines de navigation loin du monde, et d’y rencontrer des gens de Courchevel venus faire du ski !

Grâce ou à cause de Nicolas Hulot qui en a fait la promotion dans les années 80, Ushuaia est devenue la destination favorite des touristes en mal d’aventure. Je ne saurais vous dire quels ressorts psychologiques les ont conduits à venir à Ushuaia, tant leurs cerveaux doivent être inondés de pollutions publicitaires. Quand on leur pose la question, ils répondent juste : ça nous faisait rêver, voilà tout ! Et hop ! 20 h de vol plus tard, ils se retrouvent dans la ville « del fin del mundo », « fin » étant la traduction espagnole de « bout ».

Pour fêter notre arrivée, nous allâmes le soir même dans un restaurant du centre-ville d’Ushuaia. A la table à côté, un couple de compatriotes, habillés en vêtements techniques comme s’ils s’apprêtaient à gravir l’Everest, parlait de leur programme de la semaine. Ils avaient prévu d’aller fouler les glaciers de la Cordillera Darwin, de franchir le cap Horn, d’attaquer les pentes enneigées de Cerro Castor….Voyant que nous les écoutions, ils nous demandèrent quel était notre programme. Ils s’étonnèrent de ma réponse évasive. Nous n’avions pas de programme, leur répondis-je. Pour nous, le voyage se suffisait à lui-même. Comme mon voisin jugeait ahurissant de venir à Ushuaia et de ne rien y faire, je lui répondis vertement : « Tout ça c’est du pipi de chat ! Je n’ai aucune envie et ni aucun plaisir à me laisser conduire ici ou là comme un gamin ! »

Il fût un temps où explorer les environs d’Ushuaia devait être une sacrée aventure. Mais à présent, tout est organisé aux petits oignons par les milliers d’agence de voyage qui vous proposent tout et n’importe quoi : tu veux aller voir des vrais pingouins mon ami ? C’est 50 balles, la navette part dans 15 minutes ! » Quoi qu’il en soit, le regard de nos interlocuteurs se figea brutalement. L’expression « pipi de chat » signa la fin de la conversation.

Craignant de ne pas nous faire beaucoup d’amis à Ushuaia, nous partîmes plus loin, à Puerto Williams, sur la rive Sud du Canal de Beagle, côté chilien. Puerto Williams, seule localité de l’île Navarino, est beaucoup plus modeste. Elle n’a pas de touristes, mais en revanche beaucoup de militaires et de fonctionnaires en tout genre. Les chiliens ont cette sale manie de vouloir tout réglementer. Les indiens Yaghans qui vivaient là depuis plus de 6000 ans en ont en fait la triste expérience. Eux qui réussissaient l’exploit de vivre en harmonie avec la nature dans des conditions extrêmes, simplement équipés de canoës rudimentaires, se sont vu demander des permis de navigation. Incapables de comprendre de quoi on leur parlait, ils ont dû abandonner leur mode de vie nomade. Ils se prélassent à présent dans des baraquements fournis par l’État, et font leurs courses au supermarché du coin. Résultat, en une génération, ils ont tout perdu, même la mémoire.

 

IMG-1341
Le petit village de Puerto Williams sur le canal Beagle.

C’est bien sur regrettable pour les Yaghans, de perdre aussi vite les extraordinaires qualités qui leur permettaient d’exister dans ce qui nous paraît être un enfer absolu. Surtout pour ce qu’ils y ont gagné en échange : le droit de rêver devant la télé et de s’empiffrer de cochonneries. Mais c’est tout aussi regrettable pour la société moderne de laisser disparaitre des connaissances qui pourraient lui être très précieuses pour son avenir.

Au cours des siècles précédents, les sociétés primitives ont été balayées par les Occidentaux, au profit de sociétés modernes. Et c’est tout à fait compréhensible :  selon les lois Darwiniennes de l’évolution, c’est-à-dire la loi du plus fort, elles étaient scientifiquement vouées à disparaître. Les plus forts, les occidentaux étaient sûrs de l’être, tout au moins jusqu’en 1992. Cette année, le sommet de la Terre à Rio a établi le constat sans appel que notre modèle de développement, notre « évolution », n’était pas viable, même pas sur le très court terme. Depuis 1992, nous savons que nous devons changer de façon de vivre, de nous organiser, et de concevoir le monde (enfin si nous voulons être plusieurs milliards à survivre ….). Pour amorcer ce virage probablement à plus de 90 degrés, il faut réapprendre à vivre en harmonie avec la nature. Et vivre en harmonie avec la nature, ça n’a rien à voir avec escalader les glaciers d’Ushuaia. Ça n’a rien à voir non plus avec le fait de vivre sur un voilier suréquipé. En fait, nous partons de tellement loin qu’il faudra procéder par étapes, et d’abord commencer par se réconcilier avec la nature. C’est plus facile à dire qu’à faire, je suis bien placé pour le savoir… Mais peut-être que des types comme les Yaghans auraient pu nous y aider…

En me promenant dans le quartier Yaghan d’Ukika, situé un peu à l’écart de Puerto Williams, je croisai le regard d’un vieil indien qui se prélassait au soleil devant la porte de sa baraque en tôle. Il était assis sur une banquette de voiture, provenant sans doute du pick-up Chevrolet qui lui servait de poulailler au fond de la cour. C’était tout à fait le décor de fin du monde qui seyait à mon humeur sombre.

Comme le regard insondable de l’indien interdisait tout échange de parole, j’appelai dans mes rêves Lafko, le dernier allakaluf libre, pour une conversation à mon goût.

– « Lafko, qu’est-ce que votre tribu a ressenti en voyant arriver les Occidentaux ?

– Nous avons vu arriver des hommes infiniment supérieurs techniquement. Ça en a soufflé plus d’un dans notre tribu ! Mais le plus déstabilisant est qu’en parallèle, leurs agissements étaient contraires à toutes les règles de vie que nous connaissions, contraires à toute logique et à tout bon sens. Ils faisaient des âneries, que même l’enfant le moins bien éduqué chez nous n’aurait pas commises. Le mélange des deux, a laissé notre tribu totalement hébétée.

– Lafko, penses-tu que les sociétés modernes sont sur la bonne voie ? »

Il a ri en disant qu’elles couraient à leur perte, aussi sûrement qu’un oiseau qui ne sait plus voler s’écrase. Ce qui était moins drôle selon lui, c’était qu’elles entrainaient dans ce crash la plupart des espèces vivantes avec elles, dont eux, les indiens.
Avait-il des explications à cela lui demandais-je.  Des solutions pour s’en sortir ? Puisqu’il était maintenant concerné …

– « Avant, me répondit-il, nous vivions en groupe. Bien plus que cela, nous étions un corps où l‘individu, pas plus qu’un organe du corps, ne peut vivre indépendamment des autres. Il ne peut même pas le concevoir. Individuellement, nous n’étions rien, mais collectivement nous étions plus intelligents qu’une nation moderne comme le Chili. Nous ne prenions pas de décision aussi stupide comme par exemple celle d’introduire le saumon dans les canaux de Patagonie. On sait qu’il va tout dévorer, donc appauvrir les milliers de petits pêcheurs pour enrichir un ou deux industriels. Ce qui revient à hypertrophier un organe pour en atrophier mille. Pas besoin d’être médecin pour savoir que ce n’est pas du tout bon pour la santé !

– Lafko, quel est le principal défaut de nos sociétés modernes ?

– Promouvoir la liberté individuelle est leur principale erreur. L’ambition d’un groupe est bien plus profonde, a bien plus de sens que l’ambition d’un individu. Comme l’illustre le comportement erratique et puéril de vos compatriotes à Ushuaia.

– Cela me rappelle ce fameux concept de l’entropie, lui dis-je. Selon une loi de la physique, l’entropie, le désordre au sein d’un système, augmente irrémédiablement. Il était donc inévitable que la société humaine en arrive là, que l’homme brise ses chaînes pour s’ébattre en tous sens. C’est une évolution naturelle en quelque sorte et nous n’y sommes pour rien.

– Certes, me dit-il, mais pourquoi vouloir accélérer le mouvement ? Pourquoi, par exemple, mettre les enfants en compétition dans vos écoles ? Pourquoi les encourager à se distinguer des autres, à être indépendants ? C’est une grave erreur, car pour vivre intelligemment, il faut apprendre à faire corps. Là, c’est comme si vous disiez à chacune de vos cellules : quand tu seras grande tu pourras faire ce qu’il te plaît. Eh bien, si elles vous écoutent, je ne donne pas cher de votre espérance de vie.
L’évolution, la complexification de la vie, suit, depuis le début de son apparition sur terre, un rythme qu’il faut respecter. Mais dans vos sociétés, c’est comme si chaque nouvelle génération voulait en finir. Vous n’êtes plus dans l’évolution, vous êtes dans la révolution.

– Merci Lafko pour ces paroles pas rassurantes du tout. Pensez-vous que vous pourrez un jour réconcilier votre passé Yaghan à la société du futur ?

– Nous, indiens, vivions au bout du monde et vous nous avez poussés hors du monde. Ceux qui sont restés en vie auraient aimé en comprendre la raison. Mais quand on voit aujourd’hui, l’élite de vos sociétés (à ce qu’il paraît), traverser le monde pour faire du ski à Ushuaia, vous comprenez que notre seule alternative à l’hébétude est l’oubli. »

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un journaliste qui s’adresse aux citoyens, mais un citoyen qui s’adresse aux journalistes.

Les récents articles parus dans la presse internationale sur la situation au centre du Mali, évoquent de plus en plus les risques d‘un conflit interethnique entre Peuls et Dogons. Certains journalistes pour prendre les devants, n’hésitent pas à parler de génocide programmé !

Ces articles sont relayés par les médias locaux, régionaux, internationaux et les réseaux sociaux. Tout le monde s’attend donc au pire.

En évoquant ce risque terrible de génocide, quel rôle jouent les médias ? Celui d’informer, d’alerter, de prévenir, diront les nostalgiques de l’époque d’Albert Londres.

En 1929, Albert Londres, suite à 4 mois de reportage en Afrique noire, révélait à l’Occident les conditions de travail inhumaines sur les chantiers des chemins de fer et les exploitations forestières au Congo. Il remit, par la même, en cause l’idée communément acceptée en Europe, de la mission civilisatrice de la colonisation. Son reportage toucha la sensibilité des citoyens, qui se demandèrent comment on pouvait prétendre civiliser qui que ce soit avec des méthodes aussi barbares *. Les colonialistes l’accusèrent de trahir sa patrie et le menacèrent de mort. Mais Albert Londres, qui n’en était pas à son coup d’essai, publia son reportage et également un livre, « Terre d’ébène », sur le sujet. Les parlementaires diligentèrent une enquête et les traitements inhumains cessèrent. Son reportage sauva la vie de dizaines de milliers d’africains. Le prix Albert Londres couronne encore aujourd’hui le meilleur reporter francophone de l’année.

Quant à moi, ces récents articles sur le Mali m’ont fait penser à cette fable de Gabriel Garcia Marquez, « La profecia autocumplida », que j’ai légèrement modifiée :

« C’est l‘histoire d’un petit garçon qui vivait seul avec sa mère, à l’écart du village. Arrivée depuis peu, les gens ne la connaissant pas bien s’imaginaient beaucoup de choses à son sujet. Un matin, comme elle avait fait des mauvais rêves dont le sens lui échappait, elle dit à son petit garçon qu’elle avait un mauvais pressentiment. Le petit garçon en allant chercher le pain, parla de la prédiction de sa mère à la boulangère, en l’enjolivant pour faire l’important. La boulangère, pipelette comme tous les petits commerçants, répéta la nouvelle à toute sa clientèle ce jour-là, sans toujours préciser la source, bien trop insignifiante pour son propos. En peu de temps, la nouvelle s’était répandue en prenant différentes formes. Il sembla à certains qu’elle venait de plusieurs sources concordantes, ce qui dans leur esprit renforça sa crédibilité. Le lendemain, en prévision d’une possible catastrophe, les gens voulurent stocker des denrées et se précipitèrent chez les petits commerçants pour acheter tout ce qui s’y trouvait. La pénurie ne tarda pas, et les gens y virent un signe de mauvais augure, qui confirmait la malédiction. Par prudence, un père de famille, ayant sa femme enceinte, préféra quitter le village en attendant que les choses rentrent dans l’ordre. Ses voisins s’en inquiétèrent. Un à un, ils s’en allèrent, préférant maintenant emporter leurs affaires, car Dieu sait quand ils pourraient revenir. Le dernier à partir, voyant le village abandonné, décida de brûler sa maison plutôt que la laisser aux pilleurs, que ne manquerait pas d’attirer un village désert. En voyant sa maison brûler, il repensa à la prophétie, et se signa en constatant qu’elle s’était réalisée. »

Le monde a bien changé depuis l’époque d’Albert Londres. Les nouvelles technologies de communication ont apporté aux médias une puissance démentielle. L’info est partout, instantanément, comme un immense haut-parleur au-dessus de la terre. Il est à présent impossible de lui échapper, et mis à part dans les dictatures qui parviennent encore à la museler, la presse détient le pouvoir suprême. Une campagne médiatique bien orchestrée, peut du jour au lendemain soulever la population dans n’importe quel pays du monde.

La presse est servie par les journalistes. C’est une profession qui endosse d’énormes responsabilités. Certes, ils ont remplacé les colporteurs de ragots d’hier qui faisaient, on l’a vu, des ravages considérables. Si cela constitue un progrès, il demeure insuffisant au regard de l’évolution des moyens de diffusion.

Au Mali, pays cible de l’actualité depuis 10 ans, les médias ont joué un rôle crucial dans le déroulement des événements, et principalement les médias français. Car les maliens, comme dans la plupart des pays d’Afrique francophone, suivent les journaux télévisés (JT) français autant sinon plus que leurs chaines nationales. Radio France Internationale (RFI) est de loin la radio la plus écoutée au Sahel. Ces médias ont une telle influence dans la région, qu’un acteur politique local ne commence à être reconnu qu’à partir du moment où on en parle dans la presse étrangère.

L’Histoire (qui n’est malheureusement pas une fable cette fois-ci), commence en 2009, lorsque des bandits armés commencèrent à prendre en otages des occidentaux, et les gardèrent prisonniers au nord du Mali. Ils demandèrent des rançons et obtinrent quelques centaines de milliers d’euros, parfois plus, mais bénéficièrent surtout d’une publicité de plusieurs centaines de millions d’euros, si l’on considère le prix à la seconde du temps d’antenne aux JT de 20 heures sur les chaines nationales françaises.

Nous sommes bien placés, en France, pour savoir qu’un tel budget médiatique, bien utilisé, peut en quelques mois propulser un inconnu au poste de président de la République. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ces bandes armées aient pris de l’envergure sur le plan régional. Les mouvements « terroristes » du monde entier, voyant le succès médiatique de ces prises d’otages, accoururent au Sahel. Ils apportèrent leurs compétences, leurs réseaux, parfois une idéologie, et surtout soignèrent leur communication.

Ces groupuscules, vivant jusqu’alors de trafics, sont devenus en peu de temps les figures d’un combat contre l’Occident. Le Mali était leur plateau TV, et c’est tout juste s’ils ne passaient pas leurs annonces de recrutement en direct sur TF1 ou France2. On remarquera que les médias ont employé depuis le début une terminologie tendancieuse, parlant de terrorisme quand il s’agissait souvent de banditisme, de djihadisme quand il s’agissait de politique. Par goût du sensationnel probablement…

Les conséquences ne se sont pas fait attendre, car les politiques français ont fait ce que le peuple attendait d’eux : libérer les otages (en payant une rançon). Et, alors que c’était un acte totalement inconséquent, ils y ont vu une opportunité de soigner leur popularité, en allant accueillir les otages en personne à leur descente d’avion…devant les caméras ! Puis, pour masquer leur lâcheté et montrer leur sens des responsabilités, ils ont solennellement demandé à leurs ressortissants d’évacuer la région. Aux touristes en premier lieu, puis aux associations, aux entreprises, aux fonctionnaires…. Le Sahel est devenu un désert…. qui profite aux bandits et aux trafiquants bien sûr ! Mais que faire d’autre au Sahel quand la société civile s’est disloquée ?

Après les prises d’otages, dont les téléspectateurs commençaient enfin à se lasser, ont suivi les attaques terroristes. Beaucoup plus spectaculaires, leur objectif est encore plus clair que celui des prises d’otages. Le but de ces attaques n’est pas de tuer quelques personnes, fût-ce des occidentaux, ou d’obtenir de l’argent, ce ne sont que des coups médiatiques à visées politiques. Ainsi, la simple menace de perpétrer une attaque pour des groupes en capacité de le faire peut conduire un chef d’État à leur faire des concessions.

Sans médias pour les relayer, il n’y aurait pas d’attaques terroristes, car elles coûteraient plus cher à mettre en œuvre que ce qu’elles rapporteraient. Il n’y aurait que des actes de guerre, qui eux demandent des moyens et une organisation considérables.

Beaucoup de journalistes ont conscience du danger de relayer ces informations. Ils savent que faute de spectateurs le spectacle n’aurait peut-être pas lieu, mais ils n’arrivent pas à faire autrement. Tout comme notre conscience écologique ne nous empêche pas de continuer à détruire la planète. Leur travail consiste pour l’essentiel à jouer sur la sensibilité populaire, comme un violoniste sur la corde de son instrument. Pour viser plus loin, il faut des hommes comme Albert Londres.

Qu’aurait fait Albert Londres s’il avait été correspondant au Mali ces dix dernières années ?

J’imagine qu’il aurait lutté pour que les grands médias internationaux ne fassent pas leurs choux gras des prises d’otages, il aurait alerté l’opinion publique sur la bêtise profonde de verser des rançons, et dénoncé l’hérésie d’évacuer le Sahel. Il aurait exigé des politiques le courage nécessaire pour prendre les bonnes décisions même si elles vont à l’encontre des aspirations populaires.

Il aurait (quitte à rabaisser encore leurs prétentions) fait douter ses concitoyens de leurs capacités à développer ou à pacifier l’Afrique, même avec les meilleures intentions du monde. (L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit le dicton.)

Il aurait, comme Marlow, dans « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, dit son écœurement des « rodomontades outrées de la bêtise face à un danger qu’elle (la société occidentale) est incapable de saisir ». Cette société occidentale dont l’économie conduit le monde au bord de l’explosion, et qui prétend en dicter la sécurité !

Il aurait lutté contre la désinformation, poursuivi les faux médias, les mauvais journalistes, qui se frottent les mains dès qu’ils pressentent une catastrophe, et qui en parlent aussitôt, comme le petit garçon parti chercher du pain.

Il aurait fait tout ce qu’un homme qui mesure la portée de ses actes doit faire.

Je ne saurais dire si cela aurait suffi à enrayer les drames qui se produisent au Mali depuis 10 ans, mais cela aurait au moins eu le mérite d’apaiser les esprits et de permettre à chacun d’y voir plus clair au fond de son cœur.

« Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions. »  …. « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Albert Londres, 1929

*  Cf. Conquistadors

Avez-vous déjà entendu cette chanson de Boris Vian écrite en 1955, « La complainte du progrès » ? Un aspirateur, une tourniquette à faire la vinaigrette, des draps qui chauffent, un pistolet à gaufres, …. Et nous serons heureux ! L’écologie étant devenue notre nouvelle conquête, on pourrait à présent changer les paroles en : un panneau solaire, un échangeur thermique, une voiture électrique, …. Et nous serons écolos !

Nos parents ont couru en leur temps un lièvre qu’ils n’ont jamais pu attraper. Est-ce que la génération actuelle atteindra son objectif écologique ? Je le lui souhaite de tout mon coeur. Mais pour avoir une chance d’y parvenir, elle doit avant tout se poser les bonnes questions.

Quand je quittai l’école à 20 ans sans diplôme en poche, pour, disais-je autour de moi, tenter de comprendre le monde dans lequel je vivais, on m’incita à consulter un médecin. J’y allai. Celui-ci diagnostiqua un « A quoi bon ». En effet, les études ne m’intéressaient pas, le travail non plus. Il avait posé son diagnostic, mais aucun remède à proposer. Alors je partis découvrir le monde.

Il me suffisait de travailler deux mois pour couvrir mes dépenses d’une année. En partant avec mon sac à dos, je me rendis rapidement compte que l’école ne m’avait rien appris d’essentiel. J’avais certes un cerveau en ordre de marche qui pouvait pondre un raisonnement, mais aucun début d’explication sur le sens de la vie, ou de ma place dans le monde. J’étais en butte à de nombreuses questions existentielles sans personne pour y répondre. Ces questions étaient étrangement occultées par mes ainés. Et il en est toujours de même aujourd’hui, vous pouvez faire le test.

« Si vous croyez qu’on a le temps de se poser ce genre de questions!? Cherchez vous un travail mon petit ! »s’agaçait-on

La seule personne qui me répondit fut un vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, au sommet de l’Assekrem, dans le Hoggar Algérien. Lui, me dit-il, avait cherché toute sa vie un but à son existence, et il avait fini par le trouver. Il le dit d’une telle manière, avec une telle sérénité, que je le crus sans explications supplémentaires.

« Continue à chercher, me dit-il, tu es sur la bonne voie. »

J’en garde un souvenir ému car c’était, après des années d’errance post scolaire, la première personne qui m’encourageait dans cette voie !

Capture d’écran 2019-03-07 à 12.56.10
Ermitage de Père de Foucault à L’assekrem

Quelques mois plus tard, je me retrouvais dans un petit village au nord du Bénin. J’avais sympathisé avec un jeune de mon âge qui m’invita à rester chez lui. J’y passai presque une année. Dans ce village, je m’aperçus que les questions existentielles se posaient ouvertement et fréquemment, et qu’elles étaient traitées avec le plus grand sérieux par les anciens. Il y avait autour du chef du village, une sorte de conseil de vieux « sages » (plutôt du genre égrillards !). Les jeunes n’étaient pas envoyés pas sur les roses quand ils posaient leurs habituelles questions tordues. Au contraire, les anciens délibéraient parfois plusieurs jours avant de trouver une réponse appropriée.

Il faut dire que les vieux passaient toute leur journée à palabrer sur la place centrale du village, là où on l’on voyait passer tout le monde. Ainsi chaque membre de la communauté était suivi de près, jusque dans ses plus intimes questionnements. Ceux qui présentaient les signes bien connus de la « voyagite », étaient détectés assez tôt. Ce sont eux que le village désignait pour aller à l’aventure. Ils s’élançaient alors, gonflés à bloc par l’espoir de toute leur communauté de les voir réussir. J’étais un peu jaloux car c’était le meilleur des viatiques, mais d’un autre côté, eux partaient sans passeport…

Un marché se tenait tous les lundis. Les villages environnants venaient vendre ou échanger quelques produits, et surtout palabrer. Peu d’argent circulait dans les poches des boubous, mais les discussions étaient interminables. En définitive, au terme de plusieurs heures de marchandages, on trouvait souvent plus simple de troquer ses produits que de les monnayer. Beaucoup de travaux se faisaient collectivement comme les récoltes du coton ou le labour. Le propriétaire du champ préparait un bon repas et tous les voisins venaient l’aider pour la journée. Le lendemain, la joyeuse bande passait dans le champ du voisin. L’organisation sociale de ce village était aussi minutieuse qu’une horlogerie suisse

Cette société traditionnelle évoluait lentement, avec prudence et circonspection. Toute nouveauté, trouvaille, idée révolutionnaire, dont les jeunes ont, en général, l’initiative, était étudiée, pesée par les anciens avant d’être adoptée ou rejetée. On prenait toutes les précautions. Cela pouvait faire des jaloux, rompre des équilibres subtils, en enrichir un pour en appauvrir dix… Rien ne pressait après tout ! Ils avaient coutume de dire : vous (les Blancs) avez l’heure, nous avons le temps.

Ainsi, la vie déroulait agréablement son écheveau, rythmée par les fêtes de baptêmes, de mariages, et d’enterrements. Un jour, un vieux vint chez mon ami pour faire ses salutations. Cela prit une bonne demi-heure car il devait s’enquérir de tous les membres de cette famille nombreuse, et réciproquement. Il me salua également d’une manière que je trouvai étrange. Il passa ainsi dans toutes les maisons du village. Le lendemain, on le retrouva mort au pied de son arbre. Il avait eu l’élégance de dire au revoir, mais cela signifiait surtout qu’il était resté maître de son temps, et avait tenu à le montrer. Il y eut une fête mémorable qui dura une semaine. On célébrait grandement la mémoire de l’ancêtre, car on attendait de lui qu’il garde un œil bienveillant sur la communauté.

Dans la politique du village, le pouvoir exécutif était indissociable de l’autorité morale et spirituelle. C’était les mêmes qui délibéraient et décidaient, à la lumière du temps et même de l’éternité, car les ancêtres étaient souvent consultés pour les cas les plus compliqués. La sagesse était bien plus louée que la richesse, car c’est elle qui guidait la communauté vers sa destinée.

Dans ce village, je vécus hors du temps, et par là même, connus un immense apaisement. Mon « A quoi bon » avait disparu. Je ne savais pas encore où aller, ni quoi faire, mais je savais déjà comment j’allais vivre. Ici j’avais pu me réapproprier le temps, tandis qu’en France, on fonçait à grande vitesse vers un objectif dont personne n’avait pu me donner une définition sensée. Toute innovation se devait d’être mise sur le marché le plus rapidement et radicalement possible, de peur que les concurrents ne nous devancent. La précipitation était de mise, les questionnements écartés, toute prudence méprisée. Le pouvoir exécutif était entre les mains de bêtes de scène, qui vivent à 400 à l’heure. Comme si on vivait plus en allant plus vite ! Ainsi, vu de mon village africain, il n’était pas du tout étonnant que nous (les Blancs) précipitions le monde à sa perte.

Au village aujourd’hui, les vieux rigolent. Dans cette course à l’écologie, comme dans la fable de la Fontaine, la tortue est en avance. Elle applique déjà le principe de précaution, pratique le développement durable, l’économie collaborative, le troc et le commerce de proximité, ne rejette ni déchet, ni CO2 ….

Je ne saurais dire si l’administration d’un village peut s’appliquer au monde, mais cette société-là possède au moins une qualité essentielle, qui nous échappe totalement, que ce soit sur le plan individuel ou collectif : la maîtrise du temps. Nous avons l’heure, mais plus le temps, le compteur tourne mais nous ne pouvons pas l’arrêter. On fonce maintenant vers cette nouvelle révolution, écologique dit-on, dans un véhicule qui n’a plus aucun frein…

« C’est bien beau tout ça, mais que pouvons-nous faire ? » me direz-vous.

Je n’ai pas de conseils pratiques à donner aux jeunes d’aujourd’hui. Tout comme ce vieux religieux de l’Ermitage du Père de Foucault, je peux seulement colporter sa Parole en affirmant que tout commence par un « A quoi bon ». Et Bonne Nouvelle, cet « A quoi bon » est contagieux.

Gilet jaune, j’entends que tu manifestes en France, que tu te plains des augmentations d’ impôts, et des taxes en tout genre, de la hausse du coût de la vie, de la baisse de ton pouvoir d’achat. Tu dis ne plus pouvoir joindre les deux bouts, et être obligé de bouffer de la merde pour vivre. Tu te plains d’être de plus en plus pauvre au lieu d’être de plus en plus riche comme c’était prévu par la croissance. Ta colère, dis tu, c’est le vase qui déborde, car cela fait des années voire des décennies qu’il se remplit de toutes tes déceptions.

Moi, je suis un français résidant au Mali. C’est un poste d’observation particulièrement intéressant dans cette affaire.

Dans ma cour à Bamako, nous avons un poste de télévision public, où les désoeuvrés se retrouvent le soir (j’ai limité la jauge à 20 places si c’est ta question…). Nous recevons les chaines francophones comme TV5 monde et France 24, qui nous informent de ce qu’il se passe en France en temps réel. Alors sache que les Gilets jaunes sont devenus un sujet qui nous passionnent ici, et les commentaires vont bon train dans le public, surtout lors des interviews de manifestants.

Je suis, pour ma part, plutôt satisfait que les africains aient une autre image de la France que celle d’Epinal. Qu’ils comprennent qu’il y a aussi beaucoup de pauvres là-bas, des millions de pauvres, et de toutes les origines. Cela nous rapproche, nous devenons ainsi « frères dans la galère ». Mais pour les maliens, voir les français descendre dans la rue pour crier leur misère est déconcertant.

Un jour, nous entendons le témoignage d’une jeune femme blanche de 30 ans environ. Elle disait qu’elle ne pouvait pas s’en sortir avec 1200 euros par mois avec ses 2 enfants. Stupeur dans l’assistance ! Convertis en francs CFA, cela fait plus de 800 000 !! Mes voisins touchent en moyenne dans les 100 000, soit 150 euros par mois, et s’estiment plutôt bien lotis. –

– «  Bien sûr ! » , me direz-vous, « Mais ce n’est pas comparable ! Le coût de la vie n’est pas le même, les habitudes de consommation non plus….Et puis on ne doit pas se comparer aux plus pauvres, mais aux plus riches… (On reviendra sur ce point).  Ce serait plutôt au reste du monde de prendre la France comme exemple, car c’est le pays le plus avancé en matière de protection sociale, et d’éducation gratuite…. Nos acquis sociaux, nos droits de citoyens, sont un modèle pour le monde, et le résultat de deux siècles de manifestations et de luttes. Ils sont la gloire du peuple de France qui depuis la révolution de 1789, ne se laisse pas marcher sur les pieds !! »

Je comprends ta colère et je ne cherche pas à donner à la France l’Afrique en exemple sur ces points précis, mais plutôt, si tu le veux bien, t’offrir de nouvelles perspectives à ce qui me semble bien être une impasse.

Un autre jour, nous entendons un autre gilet jaune se plaindre de ne pouvoir se rendre à son travail, situé à plus de 50 kilomètres de son domicile, qu’en voiture, faute de transport en commun. Et manque de pot (d’échappement), il venait d’acheter un modèle diesel, juste avant que celui-ci ne devienne plus cher que l’essence !…. Propriétaire d’une maison, d’un travail stable et d’une voiture neuve, ce monsieur manifestait contre la hausse du prix du carburant.

Questionnements et rires dans l’assistance :

– « Pourquoi il ne déménage pas celui-là ? » me demande t’on.

– « C’est culturel, trop long à vous expliquer » éludais-je.

– « Ils ont tout ça et ils ne sont pas contents ? » me demande Dolo, le gardien.

Il faut dire que lui rêve depuis toujours d’aller en « Françi », comme des millions d’autres (ou même des milliards!!), juste pour gagner le Smic, afin de pouvoir en envoyer la moitié à sa famille. Serait-il trop tard ? Wari bana (l’argent est fini) ? se demande-t-il. De la part du pays émetteur de monnaie, cela lui parait incroyable.

Ici au Mali, comme la majorité de la population mondiale, la plupart des gens n’ont pas de voiture, pas de travail stable, pas d’assurances, ni de chômage, ni de retraite, ni de formation professionnelle gratuite. Dans mon quartier, la plupart des habitants se lèvent chaque matin avec moins de 3 euros en poche, donnent 1,5 euros à leur(s) femme(s) pour l’achat des « condiments » (la nourriture pour la journée et pour toute la famille), achètent une recharge téléphonique pour 50 centimes d’euro, 1/2 litre d’essence pour leur moto (50 centimes), 1 ticket de tiercé au cas où, et s’en vont avec les centimes qu’ils leur restent prendre un solide petit déjeuner avant de se lancer à la recherche d’un travail de journalier. Tout cela afin de rentrer chez eux le soir avec un minimum de 3 euros pour pouvoir payer les mêmes choses le lendemain matin. Sachant qu’un journalier sans qualification est payé en général 2 euros par jour pour un travail harassant, ce n’est pas gagné… Et bien sûr, ils n’ont ni livret d’ épargne, ni compte en banque !

Ce sont des champions de la précarité. Mais cela n’empêche ni la bonne humeur, ni la vie de suivre son cours. En cas de gros soucis, on fait le tour des amis et de la famille, pour demander un coup de main. Cela entretient aussi les relations, le tissu social comme on dit…

– « Ce n’est pas comparable !!! » me direz-vous encore avec humeur, si vous n’avez pas jeté mon article à la poubelle avant la fin du dernier paragraphe. « En France, 3 euros ce n’est même pas le prix du paquet de cigarette ! Depuis 2 siècles, notre développement économique nous a permis de financer un système social ultra perfectionné. Une situation tout à fait différente de celle d’une nation jeune et, qui plus est, sous développée, que vous avez le culot de comparer à la nôtre ! »

Vous remarquerez dans cet article qu’on en revient toujours à ce qui est comparable ou pas. Un pays pauvre est-il comparable à un pays riche ? Les problèmes ou la vie des pauvres sont-ils comparables aux problèmes ou à la vie des riches ?

Tant que cela restait entre nous, pas de problème ! Mais aujourd’hui que tout se sait, que les nouvelles sont diffusées partout et qu’en plus, on parle et comprend parfaitement le français dans beaucoup de pays, alors oui, Gilet jaune, à l’étranger, on compare ta situation à la sienne. De la même façon qu’en 1789, vaillant peuple de France, tu comparais la situation des nobles à la tienne.

Aujourd’hui, sur la planète, c’est toi le noble qui ne se rend pas compte de tes privilèges, tellement tu y es habitué. Trouves-tu normal de gagner à compétences égales 5 fois plus qu’un travailleur d’un autre pays ? Penses-tu que cette situation peut durer au su et au vu de tous ?

Une autre chose qui devient comparable, ce sont nos envies. Aujourd’hui, nous avons tous les mêmes besoins : d’outils informatique, de moyens de déplacement, de confort domestique, de voyages…pour lesquels nous partageons les mêmes fournisseurs. Alors oui, obligatoirement, nous comparons.

Et de notre point de vue, tu devrais être le plus heureux de la terre. Mais, ça ne semble pas être le cas, vue la bonne humeur qui règne en général chez nous, en Afrique. Pourquoi ? C’est ce que tu dois chercher à comprendre, car je crains, si tu continues sur cette voie, que ça n’aille pas en s’arrangeant pour toi. Tu peux mettre ton président sur l’échafaud si ça te fait plaisir, mais cela ne changera pas grand-chose. De notre poste d’observation, le problème et la solution sont ailleurs, et peut être en partie chez nous.

Peuple de France, tu ne supportes pas l’injustice ?! Et tu es prêt à te battre contre elle ? Bravo, c’est ce que j’aime chez toi !  Alors tu devrais aller voir de l’autre côté de tes frontières.

Tu verrais que la pauvreté et la richesse ne se mesurent pas seulement en Euros. Ici, nous parvenons à être heureux avec pas grand chose. Et il le faut bien. Quand on n’a rien ou si peu, on s’organise autrement.

Par exemple, ici, ce sont les enfants qui se chargent des « vieux » (le terme n’est pas péjoratif en Afrique, bien au contraire), et non les abominables maisons de retraites qui te coutent très cher ou sucrent ton héritage. Outre le côté naturel de la chose, cela comporte de nombreux avantages. Les vieux assurent en grande partie l’éducation des petits enfants, plutôt que l’Education Nationale, qui, même en France où elle est jugée « au top », forme plus des barbares que des individus civilisés. Ainsi la politesse, le civisme et …le respect des anciens sont bien plus élevés chez nous que chez vous.

L’assurance maladie, elle aussi te coûte très cher. Avec l’éducation, ce sont les deux plus gros chiffres sur ta feuille d’impôt. Pourtant ta santé ne s’arrange pas. Comparé à nous, tu as plutôt l’air mal foutu. Or les vieux nous transmettent la médecine traditionnelle, les remèdes de grand-mère, qui ne coûtent presque rien. Ton problème, ce n’est pas que tu es plus pauvre qu’avant, mais que tu as rendu payant tout ce qui était gratuit.

Et plus important encore, notre mode de vie basé sur l’écoute des anciens, répond à une autre de tes préoccupations majeures, celle de la manif d’à côté, celle des Gilets verts. Car c’est un modèle de développement durable. Plus lent certes, mais durable. Parce que les vieux ont appris la patience, ils appliquent à toute innovation, le principe de précaution qui est la condition sinéquanone de l’écologie.

Gilet jaune, sache que ton mouvement soulève un grand espoir à l’étranger, tout comme les fameux printemps arabes ont fait rêver la France. Mais peut-être ne vois-tu pas le potentiel universel de cette révolution en cours ? Après tes 30 glorieuses, et tes 50 ans de gueule de bois post Mai 68, on aimerait que tu nous fasses un remake de 1789, avec une vraie vision universelle ! Celle qui nous permettra ensemble de trouver les clés d’une mondialisation heureuse.

Gilet jaune, réjouis toi ! Le monde te regarde et 6 milliards de pauvres comptent sur toi.

Je me rappelle la première fois la que je suis arrivé en Afrique Noire, c’était il y a 30 ans, par le poste frontière d’Assamaka, entre l’Algérie et le Niger. J’avais traversé l’Algérie en autobus. A Tamanrasset, il n’y avait plus de bus, alors j’ai fait de l’auto stop auprès d’un groupe de français qui descendaient au Niger. Je les avais rencontrés au camping de « Tam », ils avaient acheté des vieilles voitures en France et comptaient les revendre en Afrique de l’ouest. received_318350685557010

André, dit l’Africain, était le chef du groupe et la figure charismatique. C’était un vieux baroudeur qui prétendait connaitre l’Afrique comme sa poche. André roulait à travers le désert sans guide, ni GPS, ni téléphone (inexistants à l’époque), juste avec la célèbre carte Michelin au 1 millionième qui couvrait toute l’Afrique de l’ouest. Une journée de route vous faisait avancer d’à peine quelques  centimètres sur la carte. Et encore, si tout allait bien… 

Sa technique consistait à aller vers le sud, en essayant de suivre les bonnes traces, c’est à dire les plus nombreuses et les plus fraiches. Mais André était plus une grande gueule qu’un fin connaisseur du désert. J’ai compris assez vite qu’ils m‘avaient embarqué pour pousser leurs voitures quand ils s’ensableraient, ce qui n’a pas manqué d’arriver dans les dunes de Laoni. 

On a mis trois jours à traverser ce cordon dunaire de 50 km de large. Evidemment, personne n’avait de plaques de désensablement, ni de pelle. Il fallait à chaque fois enlever le sable à la main sous la voiture, pousser de toutes ses forces pour faire quelques mètres, puis recommencer. C‘était une magnifique expérience.

Au bivouac, André nous berçait d’anecdotes africaines, mettant en scène la plupart du temps, des policiers, des douaniers, et des commerçants malhonnêtes. Mais, il s’en sortait toujours, nous laissait-il entendre, grâce à son humour universel et à sa connaissance profonde de la mentalité africaine. Puis on s’endormait à même le sable, sous les étoiles du Sahara, avec une insouciance difficilement concevable de nos jours dans une situation similaire. Un monde merveilleux, étrange, inquiétant nous attendait : l’Afrique Noire. 

received_1979896898969296Depuis longtemps, L’Afrique était un fantasme pour nous tous, jeunes européens. Je ne sais pas quand ni comment il était né. Une exposition, un reportage, une musique sur les ondes, des images du Paris-Dakar, les récits de René Caillé ou d’Amadou Hampaté Ba…? Qu’importe ! L’Afrique nous faisait rêver, l’Afrique nous fascinait. C’était notre part de rêve.

Arrivés au poste frontière d’Assamaka, les agents frontaliers furent à la hauteur de la réputation que leur avait faite André. Même si le tutoiement et la plaisanterie étaient de mise, ils nous inquiétaient beaucoup. Après une demi-journée en leur compagnie, nous fûmes très soulagés quand ils nous ont finalement laissé passer. Ca y était ! Nous étions en Afrique Noire !

Le soir même, nous arrivâmes à Arlit, la première ville nigérienne. Là encore, je ne fus pas déçu. Ici rien n’était comme en France. Dans la rue, ou plutôt l’espace public, car il n’y avait pas vraiment de rues, on vous interpellait en permanence, pour un oui ou pour un non, pour faire connaissance, pour faire des affaires, pour jouer de votre naïveté. J’avais l’ impression que tout relevait du hasard ou de l’exubérance.

J’ai su à ce moment-là ce que j’étaisvenu chercher en Afrique : un monde entièrement différent du mien. Et j’espérais secrètement qu’il ne lui ressemblerait jamais.

received_189351768675856Bon dieu quel accueil ! Quel sens du contact ! Quelle chaleur humaine ! Au moins égale à celle de l’air ambiant ! Même le plus insignifiant d’entre nous était l’objet de toutes les curiosités et de toutes les convoitises. Nous étions couverts de poussière, mal rasés, avec trois sous en poche, une vraie bande de branquignols, mais les africains nous accueillaient comme des stars.

Pourquoi ? Pour notre argent ? Pour se divertir ? Parce qu’ici la vie est faite de rencontres ?

Je crois tout simplement que les africains aussi fantasmaient sur nous. Pour eux, les blancs étaient un mystère. Par exemple ils avaient inventé la voiture, mais ils ne savaient pas la réparer aussi bien qu’eux. « Le blanc est intelligent, mais il n’est pas malin. » disaient-ils. Ils voyaient l’Europe comme un Eldorado pour qui sait se débrouiller. Et vu comment ils  parvenaient à mener en bateau les européens qu’ils croisaient, ils ne pouvaient douter une seule seconde du succès qu’ils auraient là-bas.

Chacun percevait le continent d’en face avec des étoiles dans les yeux. Cette curiosité et cette admiration réciproque, c’était ça le vrai miracle de l’humanité. Je m’en rends compte à présent qu’il s’évanouit. Car tout est différent maintenant. On ne rêve plus de l ‘Afrique comme avant. Pourtant, ni eux, ni nous, n’avons beaucoup changé.

« C’est le monde qui a changé », me dit-on, « la réalité n’est plus la même ». 

« Certes, mais comment s’est créée et s’est imposée cette ‘réalité’ ? », me dis-je.

Une telle aventure en Afrique, aussi peu préparée, est devenue inconcevable de nos jours. Des personnes abreuvées d’informations, mais n’ayant jamais mis un pied en Afrique tenteraient, avec les meilleures intentions du monde, de vous dissuader d’y aller: « N’as-tu pas écouté les infos ? Entendu parler des prises d’otages à l’Est ? De la rébellion au Nord ? Du coup d’état au Sud ? D’ébola à l’Ouest? Etc, etc…

Les technologies de communication ont tellement évolué en 30 ans que nous sommes passés de l’écoute ou la lecture d’un journal quotidien à un déluge permanent de nouvelles. Souvent, la même information est répétée en boucle par une multitude de médias. Il est difficile dans cette cacophonie de se faire sa propre opinion. Finis les reportages à la Kapuscinski où le reporter en appelait à notre sensibilité et à notre réflexion pour interpréter ce qu’il avait observé. Autrefois le journaliste nous interpellait, à présent il nous mitraille.  

Ainsi la répétition quotidienne d’une information univoque, est parvenue à modifier profondément notre perception de l’Afrique.  Autrefois, espace de rêves, de défis et d’aventures, elle a inspiré parmi nos plus beaux récits, du délicieux « Un homme sans l’Occident » de Diego Brosset, au « Petit Prince » de Saint Exupéry, l’Afrique est devenu à nos yeux une « no go zone », synonyme de prises d’otages, de misère ou d’épidémies dévastatrices..

En France par exemple, quotidiennement et pendant des années, le présentateur du journal télévisé, nous informait,  (Patrick Poivre d’Arvor avait même la larme à l’oeil), que des otages français étaient détenus au Sahel par des terroristes djihadistes.  Aucune explication, pas le moindre élément de réflexion n’étaient fournis aux téléspectateurs. On jouait sur l’émotion, c’est tout. Mais cela a suffi à éradiquer le tourisme dans toute la zone sahélo-saharienne. 

-« Pourquoi une telle insistance ? me demandais je.

-« Parce que l’Afrique fascine. » dira un journaliste…

L’anecdote la plus symptomatique du changement de regard que nous avons sur l’Afrique est sorti de la bouche de Nicolas Sarkozy lors de son discours à Dakar en 2007 « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. » En populiste instinctif, il sentait que les français partageraient cette impression, noyés comme lui sous le même flot d’informations. Le tollé est venu d’Afrique. Car bien évidemment, les Africains n’ont pas du tout la même vision des choses. 

Bon dieu ! Faut-il vraiment dire de telles évidences ? Qu’en Afrique, n’importe quel enfant, scolarisé ou non, en aurait autant à raconter sur son histoire, qu’un enfant d’Europe ou d’ailleurs ? Que l’Afrique n’est pas un continent plus dangereux que les autres ? Que l’Afrique n’est pas en retard ? Car tout dépend où on va..

D’ailleurs, à ce sujet, une autre des conséquences de notre vision de plus en plus simpliste de l’Afrique, est l’engouement qu’elle suscite chez nous pour l’aide au développement. De tout l’Occident, accourent des diplômés en herbe et des « experts », pour apporter des solutions à l’Afrique. Or, à l’heure où le mode de vie des pays développés pose question, donner des leçons de développement durable à un village africain aux traditions ancestrales, relève du dérangement mental pure et simple. 

Ah ! Mais je ne vous ai pas encore raconté la suite de mon aventure africaine ? Après plusieurs voyages en Afrique de l’Ouest, j’ai fini par m’installer au Mali où je vis et travaille depuis 25 ans. Durant toute cette période, je pense que ce qui m’a fait courir les plus grands dangers en tant que français résidant au Sahel sont les versements de rançons par nos Etats pour la libération des otages et l’hyper médiatisation des actes de terrorismes par nos journaux (merci Patrick Poivre D’Arvor !). Car sans cela, ni l’un ni l’autre n’aurait existé.

Connectés 24h sur 24, nous recevons un flot permanent d’informations que nous n’avons pas le temps de filtrer, ni d’analyser. A notre insu, ces informations nous donnent une perception du monde bébête, caricaturale, manichéenne et nous conduisent à des comportements idiots et dangereux. En définitive, à partir d’un certain seuil, plus on est informé et moins on comprend. Au stade ou nous en sommes, je crains que si l’on ne parvient à se boucher les oreilles, un nouveau danger menace l’humanité : l’abrutissement total de l’espèce !

Homo Connectus ! Souviens toi qu’enfant, tu n‘écoutais pas les infos, car elles perturbaient tes rêves. Tu écoutais seulement les histoires, et tu avais bien raison. Car c’est ton imagination qui concevait le monde. Adulte, pars courir le monde si tu veux le connaitre. Aujourd’hui comme hier, l’aventure t’attend.