… se touchant le crâne, en criant « J’ai trouvé ! »
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,
Chasser les dieux du firmament.

Le grand Pan, Georges Brassens

 

Un matin, j’entendis un air que je connaissais bien. Ce petit air qui pénètre à pas feutrés dans votre esprit, votre cœur, vos veines, et qui vous invite à mettre les voiles sans tarder. Son nom : l’appel du large.

Quelques heures plus tard, j’informai Teiki de mon départ prochain. Il ne s’en étonna pas et ne fit pas mine de me retenir.Au contraire, il décida sur-le-champ d’organiser une fête à tout casser !

« Tu ne pourras partir qu’après avoir dit au revoir à tout le monde : les amis, la famille et les dieux », me prévint-il.

Pour cela, il allait lancer les invitations pour le week-end suivant. En prévision du festin, nous allâmes tuer un cochon et quelques chèvres dans les montagnes. La famille viendrait en bateau avec les boissons… Ça promettait !

Tout en préparant mon départ prochain, je m’étonnais qu’un peuple qui ne voyage presque jamais en dehors de son archipel, un peuple si éloigné des routes fréquentées – qui sait parfaitement qu’un voyageur qui part n’a que très peu de chances de repasser un jour – eût tant à cœur de vous laisser un souvenir impérissable.

Par pudeur, je ne posai pas de question. Cependant, j’imagine que ces populations ont, tout autant qu’un voyageur de mon espèce, l’ambition d’être au monde, de s’y abreuver autant que de l’irriguer.

Bonne technique ! pensai-je. Pas besoin de se fatiguer à bourlinguer, pas besoin d’affronter tempête et solitude pour marquer son empreinte sur le monde. Il leur suffisait de marquer mon esprit pour m’accompagner dans tous mes voyages. Et le fait est que ça marche puisque me voici en train d’essayer d’insuffler l’âme marquisienne à mes lecteurs.

La fête à laquelle participèrent une centaine de personnes, toutes générations confondues, dura 48 heures et une quantité absolument phénoménale d’alcool fut engloutie. Face à de tels estomacs, je compris que je n’avais été jusque-là qu’un buveur du dimanche ! Des rires, des larmes, quelques petites échauffourées vite oubliées rythmèrent les fréquents effondrements pour cause de siestes impromptues.

Ces gars-là sont décidément les plus gros fêtards de la terre ! No limit ! Mais la fête, la vraie fête, pour tous les peuples du monde, n’est pas qu’un divertissement, elle a une fonction sacrée : celle de lier à vie les participants.

C’est avec un sérieux mal de crâne que je levai l’ancre le lundi matin. Mon seul désir était d’aller dormir dès que les voiles seraient réglées et le cap mis sur les paisibles atolls des Tuamotu situés à quatre jours de mer au vent portant. Cela me laisserait le temps de récupérer. Mon cher bateau, mon beau vaisseau, je te laisse seul nous conduire vers de nouveaux horizons…

Il faut avouer que la navigation sous ces latitudes est en général de tout repos. À mon avis, le plus grand danger que l’on court à naviguer sous les tropiques est le ramollissement ! Et tout en m’effondrant sur ma couchette, je commençai à me méfier d’un réveil trop brutal…

L’archipel des Tuamotu se trouve entre les Marquises et Tahiti. Il est constitué d’un chapelet d’atolls – 76 en tout,dispersés sur une bande de 1 700 km de long –, sur lesquels ne vivent que quelques milliers d’habitants. La plupart de ces atolls sont déserts ou presque déserts.

Un atoll est constitué d’une barrière de corail en forme d’anneau entourant un lagon. La barrière est tour à tourimmergée et émergente, grâce à une accumulation de débris de corail et de sable sur lesquels les cocotiers prospèrent. Leur point culminant n’excède pas deux mètres si l’on exclut les cocotiers.

Passant près d’un de ces atolls, j’entendis le formidable grondement des vagues se fracassant sur la barrière de corail. Quand il n’y a pas de végétation, l’effet est saisissant, car on ne voit rien d’autre qu’un long rideau d’écume explosant au milieu du Pacifique.

Sur certains atolls, une ou plusieurs passes permettentd’accéder au lagon intérieur en bateau. Les passes sont de véritables parcs d’attractions où se retrouvent les grands poissons gris du large, requins, dauphins et les petits poissons bariolés du lagon, poissons-perroquets, poissons-anges, poissons-papillons… Les hommes, quand il y en a, s’installent sur ses berges. Les mouvements des marées créent de forts courants entrants ou sortants dans lesquels aime à jouer tout ce beau monde. Ce sont de hauts lieux pour la plongée sous-marine, la pêche et le surf.

Je décidai d’emprunter l’une d’elles et d’aller mouiller dans les eaux calmes du lagon, sous le vent des cocotiers. Je jetai l’ancre par dix mètres de fond dans une eau turquoise propre aux fonds sableux, à bonne distance des patates de corail où ma chaine aurait pu se coincer. Aucune trace de présence humaine, aucun bateau à l’horizon, l’atoll était d’une pureté éblouissante. Je songeai que durant ces mois de navigation en Polynésie française, je n’avais pas croisé de chalutiers, nid’autres gros pollueurs des mers, ni ces bateaux de pêche asiatiques qui massacrent tout. Les eaux territoriales polynésiennes sont bien protégées, et je pense que l’on peut remercier la marine française pour cela.

Ces lagons constituent incontestablement les plus beaux « aquariums » naturels du monde. L’avantage est que dans ceux-ci, la place de l’homme n’est pas derrière la vitre mais à l’intérieur. Pendant ces journées au mouillage, j’avais du mal à comprendre pourquoi les religions s’attachent à dire que Dieu est invisible, alors que je l’avais là, sous mes yeux…

Tous les matins au réveil, je plongeais dans l’eau cristalline. Je voyais mon ombre se détacher sur le fond de sable blanc, à côté de celle de mon bateau qui ressemblait à une grosse baleine. J’avais la délicieuse impression d’être en apesanteur. Un gros poisson aux doux yeux globuleux et à la bouche lippue m’attendait. Il venait tout à côté de moi pour que je lui caresse les flancs, comme un gros chat. Ce que je m’empressai de faire. Sa peau était à la fois douce et visqueuse. Pourquoi diable, alors qu’il a un si bon caractère, l’avoir appelé Napoléon ? Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir été affublé d’un nom martial. On trouve dans ce paisible lagon des poissons-empereurs, des poissons-soldats, des poissons-sergents-majors, des poissons-gendarmes… C’est peut-être dû au fait que les premières explorations scientifiques ont été conduites par des militaires. Les naturalistes, submergés par une si grande variété de poissons, leur en ont laissé quelques-uns à baptiser.

Il semble que Darwin se soit trompé en affirmant que les atolls étaient d’anciens volcans dont le cratère s’est effondré. Depuis 2020, les scientifiques affirment que c’est l’acidité des pluies qui aurait fait fondre les terres émergées. Seule la vie sous-marine, dont le corail, aurait subsisté à ces terribles pluies acides. Est-ce là l’explication définitive de la formation de ces atolls ? Impossible à dire.

S’il me plaisait à moi d’imaginer que ces îles ont choisi leur destinée ? Que, harassées par le soleil, le vent et les vagues, les espèces animales, végétales et minérales se soient associées pour vivre à l’abri sous la mer ? Si Noé avait construit un sous-marin plutôt qu’une Arche…

Ou que nous ayons là un continent et une civilisation engloutis, comme cette Atlantide dont on parlait dans la Grèce antique ? Où les hommes seraient redevenus poissons, ce qui pourrait expliquer l’attitude si familière de ce poisson-napoléon…

Nul doute que les scientifiques me traiteraient de fou ou d’ignorant. Et pourtant… la science se trompe souvent, la poésie jamais.

Selon les scientifiques, notre monde serait né d’une formidable explosion, un Big Bang, laissant le champ libre à Darwin pour nous détailler la suite des événements, jusqu’à la formation de cet atoll. Mais pour le voyageur intersidéral – cousin du navigateur –, le Big Bang n’est qu’une note parmi d’autres dans la symphonie de l’univers, car la poésie existait avant.

Le navigateur est bien souvent pris entre ces deux univers, l’un poétique et l’autre scientifique. Son bateau est une merveille de technologie et la maîtrise de ces outils facilite grandement sa navigation. Mais le but de son voyage est poétique. Et s’il veut faire un beau et grand voyage, il doit bien faire attention de ne pas laisser l’un déborder sur l’autre.

La science, se nourrissant de l’observation du monde, établit des systèmes volontairement simplifiés afin de pouvoir y définir des lois et de mettre au point des techniques. La science modélise l’univers, elle ne peut donc pas en donner l’explication. Mais pour le plus grand malheur de notre civilisation, elle a fini par prendre le pas sur la poésie.

Voilà, cher lecteur, un des grands problèmes de la solitude totale : notre esprit se met à divaguer et rien ni personne ne peut l’arrêter !

À quelques dizaines de miles au nord, il y avait un petit village d’une centaine d’habitants. J’y allais de temps en temps pour faire quelques courses et voir du monde. C’était une navigation éprouvante à réaliser en solitaire, car les fonds du lagon n’étant pas hydrographiés, je devais ouvrir l’œil pour éviter les patates de corail. Et quand elles étaient trop nombreuses, je courais en permanence de l’avant à l’arrière du bateau pour les surveiller et reprendre la barre. Cette navigation ne pouvait se faire qu’entre 9 heures et 16 heures, lorsque le soleil était suffisamment haut dans le ciel. Ses puissants rayons faisaient alors briller les eaux du lagon de mille couleurs, révélatrices de ses fonds. Mais ils étaient absolument sans pitié pour les pauvres mammifères terrestres, capables de les assommer en quelques minutes ! Véritablement, dans ces atolls, la vie sur terre est un exil, la terre promise est sous la mer.

Les Paumotu – ainsi désigne-t-on les habitants des Tuamotu –, sont d’une amabilité et d’une politesse exquises. Néanmoins, j’avais la nette sensation que nous ne vivions pas dans le même espace-temps, comme s’ils avaient raté un train et ne savaient pas quand passerait le suivant. Ils vivaient à deux à l’heure, et encore… en vitesse de pointe, lorsqu’ils risquaient d’être en retard à la messe !
Au cours de mes promenades dans le village, les habitants me saluaient d’un petit geste de la main et d’un gentil la ora na lancés depuis leur véranda où ils se prélassaient à longueur de journée. Cependant les rencontres demeuraient rares. Bien que je ne sois pas le plus pressé des touristes, je devais passer encore trop rapidement à leur goût. Un jour, je remarquai un étal accolé à une maison où étaient exposés des colliers de coquillages. Une pancarte indiquait « Bienvenue chez Madame Soleil ». Une ventripotente grand-mère sommeillait sur un lit derrière le comptoir. S’agissait-il de Madame Soleil ? Je tentai timidement de l’appeler par ce nom. Effectivement, c’était bien elle. Elle se retourna vers moi et un sourire illumina son visage rayonnant. Nous étions en juin et je devais être son premier client de l’année.

Tout en lui expliquant ce qui m’amenait dans cette belle région, je jetai un œil sur ses colliers. Ils étaient composés de dizaines de coquillages différents, superbement agencés suivant leur forme et leur couleur. 

– Combien pour celui-là ? demandai-je en tendant un lourd et long collier de coquillages dans les tons roses.

– Les gros colliers sont à 1 000 francs et les petits à 500 francs, me dit-elle. Celui-ci est un gros, il est à 1 000 francs, s’excusait-elle. Je sentais qu’elle craignait que je ne trouve ça trop cher.

Mon esprit, incurablement rationnel, se mit à faire des calculs : 1 000 francs Pacifique, cela fait 9 euros : ce qui en France représente 1 heure de travail. Or nous étions en France et ce collier, outre les fournitures, nécessitait au moins une heure de montage.

Je lui demandai alors où elle achetait ses coquillages. Elle me répondit qu’elle les collectait elle-même sur la plage. J’avais du mal à l’imaginer pouvoir faire, compte tenu de son âge etde son poids, un travail aussi harassant, mais elle m’expliqua quelle aimait marcher au bord du lagon, les pensées perdues dans la recherche de coquillages. C’était son passe-temps favori… Comme d’autres aiment jouer aux cartes ou à la pétanque. Décemment, devait-elle se dire, elle ne pouvait pas facturer ce travail qui n’en était pas un !

Une fois rentrée chez elle, elle occupait les chauds après-midià classer ses coquillages par taille et par couleur. Là encore, ce passe-temps n’entrait pas dans ses calculs de coût. Finalement, elle ne facturait que le montage.

C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un « business model »catastrophique !

Cela fait des décennies que l’analyse froide et rationnelle des coûts de production, les techniques d’optimisation du profit se sont chargés d’éradiquer ce genre de commerce de la surface de la Terre.

De toute la surface ? Non ! Sur cet atoll perdu des Tuamotu, une poignée d’hommes ignorent toujours cette science redoutable. Ils n’y résisteraient sans doute pas, seul leur isolement absolu les en préserve. Pour l’instant.

Voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ?
Ceux-ci… Ceux-là… Des hommes Maori ?
Je ne les connais plus : ils ont changé de peau. 
Victor Segalen, Les immémoriaux, 1907.

Après une semaine de navigation, l’île de Hiva-Oa était en vue. Arriver aux îles Marquises, pour un voyageur, c’est comme atteindre la terre promise. Tant de légendes les précèdent. Vraies ou fausses, qu’importe, puisque c’est le rêve qui nous y a conduits. Et le rêve, en dilatant notre cœur et notre esprit, engendre l’aventure fantastique.

Mais attention, l’aventure fantastique peut tourner court quand on n’y prend pas garde, ce qui arrive fréquemment aux simples touristes. Si, par exemple, sitôt débarqué à Hiva-Oa, vous demandez à voir la tombe de Brel et le musée Gauguin, sachez que leur seule évocation exaspère les Marquisiens. C’est un peu comme si on vous parlait de Neymar et Mbappé quand vous vous annoncez de Paris. 

Pour visiter les Marquises en évitant les écueils touristiques et découvrir cette étonnante civilisation, il n’y a rien de mieux que le voilier. Les douze îles de l’archipel sont distantes l’une de l’autre d’une journée de navigation tout au plus. Ces îles sont montagneuses et sillonnées de profondes vallées dont la plupart ne sont accessibles qu’à pied ou en bateau. 
Caboter au rythme du soleil et des alizés, d’une île à l’autre, d’une vallée à l’autre, jeter son ancre dans une crique entourée de pitons vertigineux, accoster sur une plage déserte bordée de cocotiers… Vous y êtes ? Vous ressentez une immense sérénité vous envahir ? Le monde extérieur n’est plus qu’un brouhaha qui s’amenuise au fil des jours. Des jours que l’on ne compte plus. « Bienvenue dans l’éternité, reste ici le temps qu’il te plaira. À terre, tu trouveras de l’eau douce et des fruits, de l’ombre et de la fraîcheur, semblent dire les dieux.
Ils auraient pu ajouter : « Et des hommes, s’il en reste ! » si ce genre d’humour leur était permis…

Désertes, ces vallées ne l’ont pas toujours été. Il y a deux siècles à peine vivaient ici des tribus de plusieurs milliers de personnes. En 1773, le capitaine Cook estimait à 100 000 le nombre de Marquisiens. Ces tribus se faisaient continuellement la guerre et avaient pour coutume de manger les guerriers vaincus. En 1842, l’année où la France annexa les Marquises par l’entremise de l’amiral Du Petit-Thouars, Herman Melville déserta le navire baleinier sur lequel il travaillait et fut fait prisonnier par la tribu des Taïpis, sur l’île de Nuku-Hiva. Il s’attendait à passer à la casserole, mais ses ravisseurs préférèrent le revendre à autre navire. Les Taïpis ne goûtèrent pas Melville tandis qu’on le dévore aujourd’hui !

Les navires commencèrent à affluer après le passage de Cook, les échanges s’intensifièrent, dont les Marquisiens furent les grands perdants. Au contact des Blancs, ils faillirent disparaître. Ils n’étaient plus que 2 200 en 1930 ! Le contact brutal avec notre civilisation – si l’on considère que les marins de l’époque étaient civilisés – a provoqué aux Marquises le plus grand ethnocide de tout le Pacifique. Lèpre, variole, syphilis, tuberculose… ainsi que l’alcool de mauvaise qualité apporté par les navires ont fait leur part du travail, mais cela n’explique pas une telle hécatombe, selon le rapport que fit M. Clavel à la Société d’anthropologie de Paris, en 1884. « Chacune des causes invoquées précédemment (maladies, mauvais alcool…) n’est pas suffisante à elle seule pour expliquer la disparition si prompte des peuplades polynésiennes en général et des marquisiennes en particulier. Nous pensons que par le fait même de l’arrivée des Européens, la suppression brusque d’habitudes invétérées a déterminé l’abâtardissement des naturels qui se sont ainsi trouvés dans des conditions d’opportunité morbides… Je crois pour ma part que ce changement subit d’existence sauvage, cette domestication si l’on peut dire, et le désœuvrement, l’inaction relative qui en ont été les conséquences sont les véritables raisons de la décadence des Marquisiens. »

Comme faits intéressants que révèle l’enquête sur le terrain, l’anthropologue M. Clavel avait remarqué que les Marquisiens, malgré leur décadence (on reviendra sur ce concept), conservaient des aptitudes physiques nettement supérieures à celles des Occidentaux. Quant à leur consommation d’alcool, il notait que ce n’étaient que des ivrognes d’occasion et non des alcooliques chroniques – comme on en voit fréquemment en France –, et qu’ils l’étaient déjà avant l’arrivée des Européens à cause de leur kava, une boisson fermentée dont ils faisaient une consommation absolument immodérée– dixit M. Clavel.

D’après mes récentes observations, peu de choses ont changé depuis 1884. Les Marquisiens sont toujours des colosses, sont toujours désœuvrés, font une fête de tous les diables le week-end et sont généralement sobres en semaine. La seule chose qui a vraiment changé c’est que les tribus ne se font plus la guerre – faute de combattants probablement – et donc, que le cannibalisme a disparu. Mon impression première est qu’il n’y a pas véritablement de décadence du peuple marquisien, mais plutôt une mise en sommeil. Ils attendent visiblement quelque chose, mais quoi ?

Veuillez excuser cette longue digression historique dans un récit de voyage, mais elle m’a semblé nécessaire pour comprendre l’individu que nous allons bientôt rencontrer. 

Après des semaines de cabotage, qui firent sans doute office de sas de décompression culturel, je jetai l’ancre dans la vallée de T*, sur l’île de F* (ne cherchez pas, les initiales ont été changées afin d’éviter tout afflux touristique dans les siècles à venir). Je me rendais à terre pour remplir mes bidons d’eau douce et ramasser quelques noix de coco quand j’entendis un homme m’appeler : « Mon ami, mon ami ! » Allongé sur un hamac tendu entre deux cocotiers – qui devait lui tenir lieu de poste d’observation – il m’adressait de grands signes amicaux. C’était Teiki.

Teiki était un magnifique spécimen du type polynésien. La quarantaine, une musculature à faire pâlir tous les culturistes du gymnase club, des tatouages impressionnants sur tout le corps et un comportement extrêmement poli et amical. Teiki vivait seul dans cette vallée, dernier gardien de la mémoire de sa tribu de cannibales. Les nombreux maraes éboulés témoignaient de la grandeur passée de sa tribu. Elle avait une reine qui ne posait jamais le pied au sol, m’apprit-il plus tard avec fierté. Elle ne voyageait qu’à dos d’homme, et quand la reine en avait assez d’être portée, les hommes s’allongeaient par terre pour qu’elle leur marche dessus – quand on considère le poids moyen des Marquisiennes, on mesure mieux le courage des gaillards !

Le premier jour de notre rencontre, Teiki me fit cadeau d’une montagne de fruits : pamplemousses, avocats, papayes, mangues, bananes, fruits de l’arbre à pain… Il faisait de même pour tous les voiliers de passage, me dit-il. Comme je trouvais le fait suffisamment extraordinaire, je décidai de l’appeler « l’homme le plus riche du monde », ce qui lui fit très plaisir.

J’en profite pour remercier tous mes prédécesseurs venus ici en voilier et qui nouèrent avec Teiki une remarquable coopération qui me vaut sans doute le merveilleux accueil que je reçois aujourd’hui. Continuez comme ça, les amis !

Teiki était un des hommes les plus désœuvrés de la Polynésie française, ce qui le qualifiait d’office pour les championnats du monde de la discipline. Mais on ne saurait l’en blâmer comme il est d’usage de le faire en Occident – où le travail, aussi stupide soit-il, possède une haute valeur morale – car il subvenait sans difficulté à tous ses besoins, et même à ceux des voyageurs de passage !
Son environnement immédiat lui procurait une nourriture riche et variée en très grande quantité. Ses ancêtres avaient planté là tous les arbres fruitiers imaginables dont il était maintenant seul à jouir. Quant aux protéines animales, des chèvres passaient chaque soir devant son faré pour aller boire à la rivière. Les montagnes environnantes abritaient quantité de cochons sauvages. La rivière débordait de chevrettes– sorte de crevette – et la mer de poissons délicieux. Il y avait à manger pour mille personnes ici, sans même se donner la peine de cultiver. 

Les Polynésiens surent organiser leur environnement pour se nourrir sans trop d’efforts. C’est là que leur histoire diverge de celle de l’Occident. Il y a 10 000 ans, nos ancêtres se mirent à cultiver le blé, une denrée très énergétique et facilement stockable. Comme le dit en plaisantant à moitié Yuval Noah Harari dans Une brève histoire de l’humanité,on se demande si ce n’est pas le blé qui se servit de l’homme pour se multiplier, tant sa culture exige d’efforts et de sacrifices. Tandis que d’autres peuplades comme les Maoris, en se sédentarisant, développèrent l’arboriculture, beaucoup moins fatigante, mais plus complexe. Plutôt que de faire de l’élevage, ils laissèrent les animaux paître et se multiplier en liberté, jugeant qu’il est bien moins pénible et beaucoup plus amusant de les chasser que de les garder et les nourrir. Ils suivirent en cela – ou précédèrent plutôt – un des principes fondamentaux de la permaculture : dépenser le moins de calories possible pour en récolter le plus possible. 

Difficile de s’imaginer donc, en voyant Teiki gratouiller les cordes de son ukulélé à longueur de journée dans son hamac, toutes les ficelles qu’il tirait autour de lui. Tel un chef d’orchestre dont la maîtrise est d’autant plus grande que ses mouvements sont infimes, il gérait subtilement les équilibres entre toutes les espèces vivantes environnantes, afin de préserver ses fournisseurs. À force de vivre parmi elles, il en connaissait le langage secret. 
Par exemple, il avait remarqué que le pamplemoussier s’arrêtait de produire quand on ne cueillait pas ses fruits et qu’ils tombaient par terre. Il en conclut que la prodigalité du pamplemoussier était liée à la sienne et, par extension, que la prodigalité de la nature était liée à celle des hommes. Car il suffit qu’un seul maillon ne suive plus la règle pour que le système s’effondre. C’est un peu pour cette raison qu’il abreuvait de fruits les navigateurs de passage, m’avoua-t-il.

Après avoir passé plusieurs mois seul sur mon bateau, la solitude me pesait. Alors, je pris l’habitude de rendre visite à Teiki tous les jours et nous passions généralement la soirée ensemble. Nous devînmes amis, grâce au savoir-faire de Teiki qui était un expert dans l’art de nouer des amitiés. Il en avait fait une priorité toute sa vie, ce qui n’était pas mon cas, ayant jusque là occupé la mienne à poursuivre des chimères. 
Quand nous fûmes suffisamment en confiance, je lui fis lire le rapport de M. Clavel que j’avais téléchargé sur mon téléphone. J’étais curieux d’avoir son avis, notamment sur la notion de « décadence » et « d’abâtardissement » de son peuple. Je le vis faire les yeux ronds plusieurs fois au cours de sa lecture. Mais en me rendant mon téléphone, il esquissa un sourire énigmatique qui semblait vouloir dire : « Ai-je une tête de décadent ? »

Le lendemain, Teiki me raconta l’histoire de son peuple telle qu’elle subsiste dans sa mémoire. 
Après les grandes maladies, les derniers survivants quittèrent les vallées et s’installèrent à la ville où ils pouvaient être nourris et soignés. Son peuple avait été décimé et doublement vaincu, par les armes et par les microbes. Quand ils mirent leurs enfants à l’école – toute résistance étant anéantie –, ils le furent triplement. Leur histoire allait disparaître au profit de celle des vainqueurs.

Mais Teiki ne supporta pas l’école. Il s’y ennuyait ou perdait patience. Et puis, il avait des fourmis dans les jambes. Chaque fois qu’il allait chez ses grands-parents qui étaient retournés vivre dans la vallée, un univers fabuleux et fantastique l’attendait. Un terrain de jeu auprès duquel Disneyland lui aurait paru misérable et ridicule. Dès l’âge de 5 ans, il parcourait sa vallée en long, en large et en travers, chassant, pêchant, cueillant, jouant… À 8 ans, il n’avait plus besoin de personne pour se nourrir. Mais avant tout, il développa un langage commun avec tous ses camarades de jeu : les arbres, les animaux, les plantes et même les rochers. Il se passe dans l’enfance des phénomènes magiques, transcendantaux, subliminaux, encore inexpliqués.

Chaque rentrée des classes était une terrible souffrance pour Teiki. Comment pouvait-on passer son temps enfermé entre quatre murs alors qu’il y avait tant de choses à comprendre au-dehors ? se demandait-il. Il avait l’intuition que s’il ne les comprenait pas maintenant, il ne les comprendrait plus jamais. On voulut le contraindre. Alors il devint violent et fut renvoyé de l’école à l’âge de 10 ans. Il retourna chez ses grands-parents qui s’occupèrent tant bien que mal de son instruction. Depuis lors, il n’avait plus quitté sa vallée. C’était le monde extérieur qui venait à lui. 

Durant son adolescence, Teiki aimait mesurer sa force. Par exemple, il tuait le cochon sauvage à mains nues. Tandis que ses chiens, dressés pour la chasse, encerclaient la bête affolée, il plongeait dessus et lui plantait son couteau dans le cœur. L’animal mourait dans ses bras et lui donnait quelque chose en plus que sa viande, il lui donnait sa vie. Ce qu’il n’aurait pas fait pour une balle anonyme. 
La pêche au javelot était un de ses jeux favoris. Que d’adresse, de ruse et de patience elle nécessitait ! Mais le jeu suprême était de parvenir à capturer et à dresser un cheval sauvage. Il y en avait plein dans les montagnes. Il partait plusieurs jours, choisissait le plus beau cheval et tentait patiemment de l’approcher. Il lui parlait d’abord de loin, puis de plus en plus près, jusqu’à lui chuchoter à l’oreille. Il lui disait combien il le trouvait beau, combien il l’admirait. Il lui disait qu’il le soignerait et l’aimerait s’il acceptait de venir avec lui. Il lui proposait la plus belle chose que l’homme puisse offrir : son amitié. C’était la seule chose qui pût convaincre le cheval de le suivre.

La Nature fut pour Teiki une maîtresse exigeante et inflexible qui contribua à son évolution comme elle le fit pour tous les hommes avant lui. À ses yeux, c’était sans conteste la meilleure école qui fût.

Teiki ressentait parfois le besoin de se battre avec un adversaire à sa mesure, de mettre sa vie en danger, de la jouer à quitte ou double. C’étaient les réminiscences du passé guerrier de sa tribu. Quand, après avoir dansé le haka– cette danse guerrière qui fut ensuite reprise par les rugbymen néo-zélandais – les plus braves d’entre eux partaient, armés de leur casse-tête, fracasser les crânes de la tribu voisine. 

Bien sûr, cette activité était devenue rigoureusement interdite. Alors, quand son passé de fracasseur de crânes remontait à la surface, Teiki saisissait sa grosse hache et attaquait jusqu’à l’épuisement le tas de noix de coco qu’il avait constitué à cet effet. Puis il récoltait la pulpe de coco, que l’on appelle coprah, qui fut la principale source de revenus des Polynésiens pendant deux siècles, et la vendait aux commerçants qui passaient le voir de temps en temps. Teiki avait troqué la guerre contre le commerce, mais sans conviction.

Casse tête et parures marquisiens

Teiki vivait seul dans la vallée durant la semaine, mais le week-end et pendant les vacances, sa famille et ses amis venaient le rejoindre. Femmes, enfants, cousins, cousines, amis, tous aimaient se retrouver dans ce petit paradis et faire le plein de victuailles. En certaines occasions, il revoyait ses anciens camarades de classe, des enfants autrefois malins, agiles et bourrés d’intuitions. Qu’ils étaient devenus balourds ! Rien d’étonnant à cela, se disait-il : ils exerçaient un travail idiot et répétitif, passaient leur temps libre en divertissements stériles et se nourrissaient mal… Selon lui, ils présentaient tous les signes physiques et intellectuels d’une décadence et d’un abâtardissement avancés, me dit-il avec un sourire entendu. Et c’est bien sûr la société moderne qui est responsable de cette spectaculaire « évolution ».

Selon Teiki, la force des Blancs leur vient de leur volonté d’organisation. Organisés en nations plutôt qu’en tribus, ils parvinrent à vaincre les Polynésiens en jouant de leur division et en les attaquant massivement. Mais si les Blancs disposaient d’une organisation qui leur donnait collectivement le dessus, individuellement, rien n’indiquait qu’ils étaient supérieurs. Prenons l’exemple de la Chine – on se rend mieux compte quand on est du côté du dominé : parce qu’elle est la plus grande et la mieux organisée, La Chine est devenue la nation la plus puissante du monde. Cela fait-il des Chinois des êtres plus évolués ? 
S’il n’est pas exclu que les Chinois le pensent, nous, nous pencherions plutôt pour le contraire ! En effet plus l’organisation est grande et complexe, plus la fonction de l’individu dans cette organisation est petite et fragmentaire. Et cela affecte sa conscience – celle-ci ayant vocation à être universelle*.

Une société super organisée composée d’individus décadents, n’est-ce pas cela qui nous mène à cette situation écologique catastrophique ? On accuse toujours les organisations – les gouvernements, les multinationales, le capitalisme l’OMC, l’OMS, l’ONU… ou que sais-je encore – parce qu’on ne veut pas remettre en cause l’Évolution.

« Regarde ! Toi, sur ton bateau, me dit-il, tu as quitté ta société il y a plusieurs années, tu n’appartiens plus à aucune organisation. En voyageant, tu as appris à connaître ton écosystème. Les vents, les courants, le rôle des oiseaux, celui du plancton et des nombreuses espèces que tu as côtoyées. N’as-tu pas acquis une conscience plus aiguë de ton rôle sur la Terre ? L’homme a besoin de vivre sa propre expérience pour comprendre. Cela va à l’encontre de tous les systèmes éducatifs et de toutes les organisations qui encadrent les individus. 

Parfois, je me demande si votre fascination pour l’organisation ne vous a pas fait rater une marche de l’Évolution ! » conclut-il.

Puis, il ajouta, avec un sourire conquérant : 

« Tu transmettras mes salutations aux successeurs de M. Clavel et à leur société d’anthropologie ? » 

* C’est une supposition ou un rêve. Le professeur Peter Godfrey-Smith écrit dans Le prince des profondeurs : « l’évolution des animaux a commencé lorsque certaines cellules ont renoncé à leur individualité pour devenir les associés d’immenses entreprises communes. » C’était il y a environ un milliard d’années. Il se pourrait que l’homme ait la même destinée. En tentant de s’organiser, il ne cherche qu’à devancer l’évolution naturelle des espèces. Cela implique que nous aussi, nous devrons renoncer à notre individualité, et que nous nous dirigeons vers un régime totalitaire (c’est un euphémisme) à l’échelle planétaire. La liberté n’aura alors été qu’une minuscule parenthèse de deux ou trois siècles dans l’histoire de l’humanité. Une parenthèse qui faillit anéantir la planète….

Le voyage devait durer deux ans jusqu’à ce qu’il jette l’ancre à Upolu, dans les Samoa… Là, se dit-il, se trouvait sous la forme la plus pure ce qu’il avait cherché d’île en île, l’essence même de la civilisation des mers du sud – et une réponse à ce dont il avait lui-même rêvé –, une société tout entière ordonnée par une conception esthétique du monde. Ici, chaque instant de leur vie (celle des Samoans) tend imperceptiblement vers un idéal de beauté.

Préface au livre de Robert Louis Stevenson, Les Pleurs de Laupepa.

   Après un mois de mer, j’abordai aux îles Gambier. Situé à environ 900 miles à l’est de Tahiti, cet archipel est le plus isolé de Polynésie et, par conséquent, du reste de l’humanité. Je jetai l’ancre dans la baie de Rikitéa et eus l’impression immédiate de débarquer au paradis. (cf. La traversée du désert Pacifique)

   À peine mille habitants peuplent les sept îles de l’archipel baignant dans un immense lagon aux eaux turquoise. La plupart vivent sur l’île principale de Mangareva, les autres îles ne comptent que quelques familles. Les motu (prononcez motou) – petits îlots posés sur la barrière de corail entourant le lagon – sont inhabités. Tout cela pour dire qu’il y a de la place pour qui souhaite s’installer. Un paradis surpeuplé n’est plus un paradis, ce qui arrive fatalement aux destinations touristiques. Nous sommes à la latitude du tropique, il fait bon et la nature offre tout à profusion. Il suffit de lancer un caillou dans la mer pour attraper un poisson. Vous pensez que j’exagère ? Pas du tout ! C’est une technique de pêche qui se pratique en famille, où femmes et enfants jettent des pierres afin de faire fuir les poissons vers un filet tendu à l’opposé.

   Sur les motu, les noix de coco vous tombent dessus sans crier gare. Dans les îles hautes, les fruits sont en libre-service sur leurs arbres : mangues, pamplemousses, citrons, avocats, fruits de la passion… Il vous manque du pain ? Voilà l’arbre à pain ! Les cochons, les chèvres et les poules vivent en liberté. Bien qu’ils soient à l’état semi-sauvage, c’est un jeu d’enfant que de les attraper pour le barbecue du dimanche.

   Pour votre habitat, rien de plus simple… Il fait chaud toute l’année et il n’y a pas d’animaux venimeux dont il faille se protéger, tels les serpents, scorpions ou araignées. Les feuilles de pandanus,que l’on trouve à profusion, tressées en panneau, servent au toit et aux parois de votre faré – la case traditionnelle polynésienne – que vous prendrez soin de dresser en un lieu naturellement ventilé pour bien profiter de la sieste aux heures chaudes.

   Quant aux loisirs, là encore vous serez comblés par la nature. Les plongées dans les passes entre le lagon et l’océan sont féeriques. En chasse sous-marine, vous pouvez choisir votre déjeuner en quelques minutes dans le plus grand aquarium du monde – le plus dur est d’avoir le courage de tirer sur des poissons qui font des bisous sur la pointe de votre flèche. Des petits requins curieux viennent vous voir, requins citron, requins pointe blanche ou pointe noire… Ne paniquez pas, ils ne sont pas méchants, juste parfois un peu joueurs…

Sur les eaux lisses et translucides du lagon, un alizé doux et régulier invite au kitesurf. J’éprouvai un plaisir tout particulier à voir sous ma planche ces mêmes petits requins détaler comme des têtards – car moi aussi je suis joueur ! Par houle du sud, je découvris, en contournant la pointe de l’île Takama, une « gauche » parfaite pour surfer… Quant aux randonnées, elles feront le bonheur des botanistes, des amateurs de framboises et des photographes de lagons vus du ciel. D’étranges oiseaux jouent dans les airs. Parfois, un oiseau d’une blancheur étincelante s’arrête juste devant vous en vol stationnaire et vous fixe droit dans les yeux pendant de longues secondes. Les locaux l’appellent l’ange…

   Ici, nul besoin d’entreprendre ne se fait sentir. Est-ce simplement dû à la chaleur ? Ou plutôt à toute cette splendeur, car la beauté de la nature est telle que l’homme en est comme suffoqué ? Si la nature était laide ou ingrate, au moins il pourrait tenter quelque chose ! Mais en Polynésie, Dieu a mis la barre trop haut. En conséquence, l’homme n’ose pas s’exprimer. Et on se dit qu’il fait bien, quand on voit les misérables réalisations humaines d’aujourd’hui. Habitat de tôles, de contreplaqué et de parpaings, bâtiments administratifs inspirés de l’architecture pénitentiaire dont la seule qualité est qu’ils sont moins hauts que les cocotiers qui les dissimulent au regard du navigateur.

   S’il ne construit rien de remarquable, le Polynésien (je ne parle, tout au long de ce récit, que des Polynésiens des Gambier), en revanche, prend un soin extrême de son jardin et de l’espace public, que d’ailleurs rien ne sépare, comme si son véritable habitat était non pas sa maison, mais son île. Il en résulte de très beaux et très agréables hameaux où la douceur de vivre et la délicatesse émerveillent le promeneur.

   Voilà pour un homme épris de liberté, de tranquillité, de beauté et de vie au grand air, ce qu’est le paradis. J’ajouterai que les habitants sont d’une gentillesse et d’une affabilité extrêmes et… parlent français !

   Le voyageur, tout comme Stevenson aux Samoa, sait qu’il va s’arrêter un jour, jeter l’ancre définitivement… Si ce n’est pour sa dernière demeure, ce sera pour son avant-dernière. Et quand il accoste dans des lieux enchanteurs comme celui-ci, il ne peut s’empêcher de penser : pourquoi pas là ? Est-ce que je serais heureux si je m’installais ici ?

   Mais il y a une contrepartie non négligeable à notre commun langage : nous sommes en France. Pour un voyageur au long cours, cela sonne comme un retour à la case départ ou comme une promenade en terrain conquis.

   N’était-ce là que le fruit de mon imagination tatillonne ? Les Polynésiens, dont on vante l’art de vivre, seront peut-être heureux d’accueillir un « étranger » pour lui faire partager cette si enviable philosophie ? Après tout, à chacun son tour de promouvoir son style de vie.

   Décidé à en avoir le cœur net, je retournai à Mangareva pour tenter de me faire des amis. Je ne refusai aucune invitation, lesquelles pleuvent ici comme ailleurs pleuvent les expulsions, et ne tardai pas à comprendre pourquoi le maire avait interdit les bars sur l’île. Les gars ici ont une descente phénoménale. À ce niveau-là, ce n’est plus une descente, c’est carrément de la chute libre ! J’arrivais généralement pour l’apéro avec une bouteille de rhum. Ils en remplissaient quatre ou cinq verres à ras bord qu’ils éclusaient comme du petit lait ! En moins d’une heure la situation devenait très confuse… D’autant qu’il existe en Polynésie une curieuse tradition qui consiste à élever certains garçons comme des filles. On les appelle des manu (prononcez mahou). Ne soyez pas surpris quand un de ces colosses – car les Polynésiens sont des colosses – devient soudain un peu trop collant. Ici, ce n’est pas tabou. Mais c’était néanmoins le moment pour moi de m’esquiver.

   En remontant à bord de mon bateau, je ne pus m’empêcher de penser que c’était peut-être là le signe d’une culture en péril, condamnée ou, pire encore, disparue, comme celles des Aborigènes d’Australie et des Indiens d’Amérique. Gerbault et Stevenson n’avaient peut-être pas eu tort de s’en alarmer.

   Après plusieurs soirées de la sorte, j’optai plus prudemment pour les invitations à déjeuner. Avant le plat de résistance, la conversation arrivait immanquablement sur les popaa (les étrangers ou les blancs). C’est un sujet sur lequel ils sont intarissables ! De là aux essais nucléaires, il n’y a qu’un pas, vite franchi entre la papaye et le fromage, car aux Gambier, nous ne sommes qu’à quelques encablures de l’atoll de Mururoa. C’est là qu’eurent lieu pendant trente ans les essais nucléaires français dans l’atmosphère, et dans la mer. Lors de certaines explosions, des vents et des courants capricieux auraient détourné les particules radioactives vers les Gambier et ses habitants. Il faut dire que ce n’était pas de la bombinette ! Certaines étaient 150 fois plus puissantes que la bombe d’Hiroshima ! De quoi dissuader les plus téméraires ! Le programme prit fin en 1996, et nombreux furent les Polynésiens qui y participèrent.

   — Aujourd’hui, vous critiquez les essais, mais vous y avez travaillé à l’époque, pourquoi ? questionnai-je pour lancer le débat.

   — Les salaires ! me répondait-on invariablement… et aussi le prestige, continuait-on à mi-voix. Car la science et la technique des popaa inspirèrent le respect et éveillèrent la curiosité des peuples du monde. Par ailleurs, nombreux sont les Polynésiens qui vouèrent une admiration à la France de De  Gaulle – ce Petit Poucet qui voulait garder son indépendance au milieu des géants. Et peut-être aussi pour la France d’avant, celle des conquêtes, quand elle était le pays le plus puissant du monde avec l’ Angleterre. La France avait de l’allure à cette époque et suscitait de l’engouement jusqu’à l’autre bout du monde.

   — Mais aujourd’hui, vous regrettez ? continuai-je.

   — On ne pensait pas que ça pouvait être aussi dangereux. Nous n’aurions jamais fait cela à la terre de nos ancêtres et à nos enfants si nous l’avions su.

   — Dites cela aux habitants d’Hiroshima…

   — Hiroshima, c’était la guerre ! Là, c’étaient des expériences scientifiques ! Les scientifiques et les militaires avaient l’air sérieux, notamment sur les questions de sécurité. On ne pouvait pas imaginer qu’ils faisaient des essais aussi hasardeux, presque un siècle après Pierre et Marie Curie !

   La salle était chauffée, ça repartait de plus belle :

   — On a été trompés ! Les popaa ont fait semblant de nous respecter. Mais on comprend aujourd’hui pourquoi ils ont fait ça chez nous et pas chez eux !

   Pour ne pas gâter la digestion d’un aussi excellent repas, je tentai de minimiser.

   — En France aussi, des territoires ont été saccagés. Demandez aux riverains de l’étang de Berre et du golfe de Fos, près de Marseille, ce qu’ils pensent de la vision de De Gaulle à propos de la grandeur de la France. Le plus grand étang salé de France et un immense territoire lacustre, refuge des oiseaux migrateurs, sont devenus le refuge des raffineries de pétrole et des usines pétrochimiques ! Là-bas aussi il y a encore aujourd’hui des taux de cancers plus que suspects. Et je ne parle pas des projets de tourisme de masse comme la Grande Motte ou le Cap d’Agde. Vous avez au moins échappé à ça !

   Je sentis que la cause des popaaavait regagné un point. Au moins, quand il s’agissait de détruire la nature, nous n’étions pas sectaires. L’atmosphère – bien qu’encore un peu radioactive – s’était détendue et, tandis qu’un ange passait rapidement, j’essayai de cerner la pierre d’achoppement de nos deux cultures qui, après trois siècles de métissages, ne parvenaient toujours pas à s’accorder.

   Je me réjouissais de constater que cette civilisation, où tout ce qui touche à la nature est sacré, n’était pas éteinte et ne semblait pas en prendre le chemin. Peut-être que ces essais nucléaires ont été le déclencheur d’une autre réaction en chaîne et les ont convaincus que le plus sûr moyen d’éviter l’Enfer est de réintégrer le Paradis ?

Quoi qu’il en soit, ils cherchaient à présent à se démarquer des popaaet tentaient de renouer avec leur style de vie ancestral. La France, d’après eux, voulait apaiser ces velléités en encourageant l’assistanat…

Je venais d’arriver en Polynésie et ne voulais pas rentrer dans des débats politiques interminables. Et puis, en définitive, la question n’est pas de se demander si c’est une bonne chose que la France ait conquis la Polynésie – pour un voyageur, il est évident que non –, mais de se demander s’il eût été préférable qu’elle fût conquise par une autre grande puissance – et là, ce n’est pas du tout évident.

En revenant à nos discussions sur les essais nucléaires, je notai un « détail » intéressant. Je voyais bien qu’ils ne parvenaient pas à comprendre comment des hommes appartenant à la même terre qu’eux avaient été capables d’une chose pareille, en toute intelligence.

J’y allai de ma petite thèse. Après tout, des années de voyage valent bien tous les doctorats du monde, non ?

La première impression que l’on ressent en arrivant en Polynésie est que le paradis c’est « ici et maintenant ». Cela surprend le popaa, habitué à penser le contraire – que le paradis c’est « pas ici et pas maintenant ». C’est seulement après avoir mis au point une bombe atomique, obtenu la sécurité énergétique, réussi une transition écologique… Après, après, après, toujours après…

Cette différence fondamentale renvoie à la Bible et à l’histoire du paradis terrestre dont les hommes ont été chassés il y a bien longtemps. Tous les hommes ont-ils été chassés ? Peut-être pas tous, n’en déplaise aux adeptes d’une vérité universelle, car les Polynésiens ne semblent pas avoir subi le même sort. Ni les Indiens d’Amérique ni les Aborigènes d’après les derniers témoignages avant la complète disparition de leurs cultures… C’est peut-être pour cette raison que l’on observe de par le monde des comportements très différents entre les hommes. Ceux qui ont été évincés du Paradis cherchent à dominer la nature quand les autres la respectent avant tout. Ils cherchent à la comprendre à défaut de la connaître. Ils préfèrent entreprendre plutôt que prendre ce que la nature leur offre.

Depuis des siècles, les missionnaires chrétiens tentent de convertir les Polynésiens. Les pères Laval et Caret débarquèrent aux Gambier en 1834. À eux deux, ils réussirent à convertir pratiquement toute la population en quelques années. Les Polynésiens abandonnèrent leurs traditions et leurs pratiques religieuses pour construire des églises. Le père Laval finit par devenir une sorte de nouveau roi des Gambier. À tel point que quand la sourcilleuse administration française voulut s’y installer, elle l’accusa d’avoir instauré une véritable théocratie et exigea son départ ! Comment les pères ont-ils réussi ce tour de force ? Parce que la Bible est la Vérité universelle ? Pas nécessairement.

Les missionnaires étaient pour la plupart des hommes extraordinairement courageux et instruits. Ils suscitèrent, en tant qu’hommes, le respect et l’admiration de tous. Avant d’entamer leur mission, ils apprenaient toutes les techniques connues en Occident dans les domaines utiles tels que l’agriculture, la médecine, la construction… Ainsi, les pères Laval et Caret furent plutôt mal reçus à leur arrivée aux Gambier jusqu’à ce qu’ils utilisent leurs connaissances en médecine pour soigner le fils du roi, puis les autres dignitaires. Ils firent profiter les Polynésiens de leurs connaissances en échange de leur adhésion à la Bible. Une fois les indigènes convertis, ils édictèrent des règles censées leur inculquer la distinction entre le Bien et le Mal : interdiction de battre le tambour, interdiction de s’enduire d’huile de coco, de porter des colliers de fleurs, interdiction de se baigner nu, de se tatouer… En clair, ils tentèrent de chasser les Polynésiens du paradis. Ce qui pose question sur la Bible : est-ce un livre prophétique ou s’attache-t-on à ce qu’il le devienne ? Doit-on provoquer l’Apocalypse pour lui donner raison ?

Aujourd’hui, les missionnaires sont toujours très présents en Polynésie. Il n’est pas un village qui ne compte quatre ou cinq églises différentes. Sans doute parce que la cause est loin d’être entendue.

Pris depuis des siècles sous les feux croisés de l’Éducation nationale française et des évangélisateurs de tout ordre, les Polynésiens sont la preuve vivante que l’homme peut acquérir toutes les connaissances, goûter à tous les fruits, et conserver toute sa place au paradis.

Vous pouvez imaginer combien il me fut difficile de poursuivre mon voyage après deux mois passés dans l’archipel des Gambier ! Mais je ne pouvais oublier le but de mon voyage : un but certes inaccessible, mais qui me porte et qui m’apporte tant depuis mon départ il y a trois ans : comprendre le monde. Non pas le comprendre au sens cognitif du mot, mais le comprendre au sens de le contenir dans mon imagination, l’embrasser dans mon cœur et le sentir dans mon âme. Le monde – l’humanité – est devenu si vaste et si complexe aujourd’hui qu’aucun homme ne pourrait le comprendre autrement.

Alors, un jour où l’alizé tenait une forme éblouissante capable de m’extraire du champ gravitationnel de ce paradis terrestre, je hissai les voiles et pris le large en direction des îles Marquises.


Entre l’Amérique du Sud et la Polynésie s’étend le plus grand désert du monde, l’océan Pacifique. Au centre du Pacifique trône un vaste anticyclone. Il ne faut pas se fier à ces noms sympathiques, car ce sont deux géants pour lesquels l’homme est une poussière invisible. Le Pacifique est certes d’humeur moins changeante que la Méditerranée, mais ses colères sont aussi immenses que ses mensurations. Quant à l’anticyclone, imaginez une bulle de savon flottant dans les airs, comme celles que l’on voit dans certains spectacles de rue. Celle-ci est grande comme le Sahara, ses frontières sont floues et peuvent se déplacer de plusieurs centaines de miles en une journée. À l’intérieur, c’est le calme plat. La surface huileuse de la mer est parfois légèrement ridée par une imperceptible risée. Les voiles de votre bateau frémissent à peine puis retombent, épuisées de devoir porter leur propre poids. Magellan y perdit une grande partie de son équipage, mort de faim ou du scorbut après des mois à attendre le vent. Et malheur au navigateur d’aujourd’hui qui s’y retrouve pris, victime d’une panne de moteur ou n’ayant pas assez de carburant pour en sortir.

Vous l’avez compris, pour cette traversée, j’avais la ferme intention de me tenir à bonne distance des colères de l’un comme de la léthargie de l’autre. Partant du port de Valdivia, au Chili, je comptais rejoindre l’archipel des Gambier, en Polynésie française, distant de 3 300 miles. Les prévisions météo pour les quinze prochains jours m’incitaient à choisir un cap au nord nord-ouest jusqu’au-delà du 20eparallèle, puis d’abattre vers l’Ouest dès que je rencontrerais les alizés. Ensuite, il ne me resterait plus qu’à redescendre vers les Gambier, situés sur le 23eparallèle. Cette route passait très au nord de l’île de Pâques et rallongeait le parcours de 400 à 500 miles. À raison de 125 miles par jour, qui est une moyenne raisonnable pour un voilier comme le mien, il me faudrait trente jours pour effectuer cette traversée.

 
Je ne vais pas vous raconter ma navigation au jour le jour, comme c’est souvent le cas dans les récits de voyage. Mon journal de bord est aussi vide qu’un journal télévisé. Aucun événement notoire n’y figure, seulement le calcul de la distance quotidienne parcourue et la distance restant à parcourir. Le baromètre, le cap, la force et la direction du vent variaient si peu qu’il ne servait à rien de les consigner. Cette navigation fut un voyage intérieur dans cet océan souvent inexploré, et semble-t-il infini, que l’on appelle l’âme. Un mois sans voir personne, rêvais-je… Jésus avait tenu quarante jours dans le désert, mais n’est pas Jésus qui veut.

J’appareillai de Valdivia au début d’un bel après-midi de printemps austral. Un vent du sud de 20 à 25 nœuds était prévu pour les quatre prochains jours, ce qui me permettrait de remonter rapidement vers le nord et, ainsi, de quitter la zone dépressionnaire. De fait, aidé en cela par le courant de Humboldt, qui remonte le long des côtes chiliennes, mon fier navire parcourait 160 miles par jour au grand largue, la meilleure allure qui soit.

Vers la fin du troisième jour, je doublai les îles Juan Fernandez, plus connues sous le nom d’îles de Robinson Crusoé – pauvre Juan Fernandez ! –, car c’est sur l’une d’elles qu’Alexander Selkirk, le héros qui inspira Daniel Defoe, fit naufrage. Passé ces îles, dernières terres visibles avant la Polynésie, le vent tomba progressivement. De 20 nœuds il passa à 15, puis à 10, puis oscilla entre 5 et 10 nœuds durant les trois semaines qui suivirent. Je me trouvais probablement en bordure de l’anticyclone, dans cette zone hasardeuse où le vent semble toujours hésitant.

5 à 10 nœuds en vent arrière, tous les marins vous le diront, c’est épuisant nerveusement. J’avais hissé toutes les voiles pour profiter du moindre souffle d’air. La mer était calme, mais malheureusement pas plate. Le plus léger roulis provoquait un claquement des lattes de la grande voile qui secouait le gréement comme un cocotier. À l’avant, le génois pendait mollement sur son tangon, tandis que, sur l’autre bord, le spi libre effectuait une danse dont la chorégraphie m’échappait totalement. La moindre vaguelette faisait rouler le bateau bord sur bord en prenant soin de déclencher une oscillation dans le seul but d’éprouver mes nerfs et mon sommeil. Les quelques oiseaux de mer que je croisais semblaient sommeiller sur l’eau et ne prenaient même pas la peine de s’envoler à mon passage. Une immense torpeur régnait sur l’Océan.

Que la mer est belle quand elle est formée par un vent de 20 à 30 nœuds ! Une ample houle se creuse, sur laquelle dansent des moutons bien blancs. Des nuages, également blancs, courent dans le ciel, tandis que mon voilier bondit de vague en vague sous ses voiles d’une blancheur éclatante. Plongé dans une telle pureté, le navigateur devient acteur et spectateur d’un opéra féerique. Si le vent forcit, l’opéra devient terrifiant – beau et terrifiant à la fois. Mais si le vent tombe, il n’y a plus d’opéra. Il faut alors s’occuper autrement.

Je remarquais chaque jour de petits changements s’opérer dans mon esprit. Je me passionnais – enfin ! diront certains – pour les tâches domestiques. Dès le matin, je me demandais ce que j’allais préparer à déjeuner. J’inspectais mon frigo et l’état de mes vivres frais. Afin de combler le manque absolu de stimulation extérieure, je notais les mille petites choses du bord que je me promettais de faire le lendemain : réparer la fuite de l’annexe, recoudre le bord de fuite du génois, refaire le vernis dans le carré…. 

Je repensai à mes grands-parents, quand je les voyais, après la vaisselle du petit-déjeuner, noter cérémonieusement la liste des courses à faire. À 10 h 30, ils partaient au Monoprix, situé à un quart d’heure de marche de la maison. Dans les rayons du supermarché, ils accomplissaient leur immuable parcours et cochaient au fur et à mesure les articles sur leur liste. À 11 h 30, de retour à la maison, ils préparaient le déjeuner. À 13 heures, la sieste, à 15 heures, la lecture du journal, les mots croisés et quelques parties de cartes. À 20 heures, après un dîner léger, ils s’installaient devant le sacro-saint journal télévisé. À 22 heures, ils éteignaient la télé, cette grande endormeuse, et allaient se coucher. Le dimanche, le Monoprix étant fermé, ils tentaient une expédition plus lointaine. Cette routine, destinée à tromper le temps, était comme une petite mort qui les préparait au grand saut dans l’éternité.

Pendant cette traversée, mon univers s’était réduit aux 12 mètres de mon bateau, sur lequel j’étais totalement privé de distraction. En effet, après avoir dévoré un livre par jour durant la première semaine, je n’arrivais même plus à lire un San Antonio. Quant aux films – ma filmothèque de bord se limitant à quelques-uns de mes films préférés –, je les avais déjà tous vus un nombre incalculable de fois.

Je savourais certes le bonheur, en cette période de fêtes de fin d’année, de ne pas être envahi par la sollicitude de mes contemporains. J’étais d’ailleurs convaincu que Jésus lui-même aurait eu en horreur cette foire aux cadeaux de Noël. Néanmoins, passer des journées sans rien faire, sans distraction et sans aucune interaction avec le reste de l’humanité constitue une épreuve surhumaine. Une épreuve, soit dit en passant, que la plupart d’entre nous parviennent à repousser jusqu’aux derniers moments de leur vie. 

« Quelle chance j’ai de connaître cette sensation avant d’être tout à fait vieux ! » me dis-je. Car derrière cette petite mort se révèlent bien souvent les plus grands mystères de la vie. 

Je franchis une nouvelle étape en me détachant des petites préoccupations de la vie à bord. Je confiai à mon instinct de survie la mission de gérer l’intendance. J’entamai une sorte de jeûne, ne grignotant plus que de temps en temps ce qui me tombait sous la main. Le vide le plus absolu s’installa dans mon esprit. Seul sur l’Océan, loin de la trépidante humanité, j’étais prêt pour une réunion au sommet avec Jésus, Bouddha ou Mahomet. J’appelai Jésus, que je connaissais mieux :

— Jésus, lui dis-je, l’humanité est mal barrée. Elle doit avoir totalement perdu le cap pour saccager ainsi le plus beau joyau de l’univers. Les hommes ont besoin qu’un prophète vienne les guider comme tu le fis il y a deux mille ans.

— En vérité, mon frère, je te le dis, me répondit-il comme à son habitude, cette mission n’est pas sans risque, dont le moindre n’est pas celui d’être compris de travers ! À tel point que je me demande aujourd’hui si je ne suis pas un peu responsable de la situation actuelle. 

— En quoi ? fis-je, vivement intéressé par ses états d’âme.

— Eh bien, si mes paroles étaient justes, et elles ne pouvaient que l’être car c’était la Parole de Dieu, ma présence parmi les hommes fut une erreur. 

— Pourquoi diable !? m’exclamai-je.

— Parce que les hommes, voyant le fils de Dieu se sacrifier pour eux, crurent qu’ils étaient la créature préférée de Dieu et que l’Univers avait été créé pour eux.

— Et ce n’est pas le cas ?

— Dieu ne fait pas de différence entre un brin d’herbe et votre miss Univers. Peu lui importe que l’homme mange le poisson ou que le poisson mange l’homme. 

— Qu’est-ce qui lui importe alors ?

— Tout ce qui existe, l’homme y compris, me dit-il en soupirant, visiblement lassé de devoir répéter une telle évidence à d’éternels cancres. Ne le trouves-tu pas sublime, féerique, riche, plein d’intelligence et d’émotion ? 

— Évidemment ! lui répondis-je, sinon je ne serais pas là à voguer sur l’Océan, mais resterais plutôt devant ma télé.

— Eh bien, c’est cette Beauté qui lui importe. Au-delà du Bien et du Mal, il y a le Beau et le Moche. Oh ! Esprit désespérément rationnel, ne crois-tu pas que seule cette quête du Beau peut expliquer la splendeur de la Création ? D’ailleurs, ton bonheur et ton malheur en dépendent directement. Quand tu fais un truc moche, la punition tombe immédiatement, sans attendre le jugement dernier. Alors que l’on peut faire le Mal sans même s’en rendre compte de son vivant.

— Je connais bien des gens, entrepreneurs, artistes, urbanistes, qui font des trucs très moches et s’en trouvent très satisfaits !

— Trouver une chose belle n’est pas le bonheur. Cela s’appelle le contentement. Le bonheur, c’est de te sentir beau. Voilà pourquoi, s’il t’est agréable de t’extasier devant la beauté de la Création, il est fabuleux de sentir que la Création, elle aussi, te trouve beau.

Voulant recentrer le débat sur des préoccupations plus terre à terre, j’en revins au problème qui me rongeait :

— Sans même parler de beauté ou de bonheur, l’homme a aujourd’hui conscience qu’il doit protéger la nature. Mais il n’y parvient pas.

— Il n’y a pas d’un côté la nature et de l’autre l’homme. L’homme – aussi sapiens soit-il, dit-il avec une moue moqueuse – fait partie de la nature. Voilà pourquoi protéger la nature contre les hommes n’est pas une solution heureuse, ni pour l’homme ni pour le Créateur. C’est donc impossible.  

— Que faire alors ?! demandai-je, un peu désespéré. Je ne suis pas venu jusqu’au milieu de ce désert Pacifique pour pêcher quelques belles paroles ! 

— Avant de faire quoi que ce soit, assure-toi que sous tous les angles où tu pourras l’observer, de ta jeunesse à ta vieillesse, voire au-delà, ta création sera belle. Tu es sans doute trop jeune pour y avoir prêté attention, mais je me souviens qu’il y a deux mille ans, les hommes ne s’extasiaient pas comme aujourd’hui sur la beauté de la nature. C’est parce que ce qu’ils ont fait ces derniers temps est tellement moche en comparaison ! Il n’y a rien de plus regrettable pour l’homme que de consacrer sa vie à une création qui lui paraissait belle au début et qui ne l’est plus quelque temps après. Vous devez être bien malheureux !

— Comment, selon toi, retrouver ce sens du beau ? le questionnai-je, toujours en recherche de solutions pragmatiques.

— Tu es né avec, continua-t-il. Vois la beauté du cœur d’un enfant. Puis, vous perdez ce sens du beau parce que votre éducation parvient à l’étouffer. 

— C’est juste une question d’éducation ?!

— Te souviens-tu du barbare que tu étais à la fin de tes études ? me dit-il en m’adressant un clin d’œil amical. Il t’aura fallu trente ans passés à parcourir le monde pour enfin t’ouvrir à la Beauté. 

Je souris à ce souvenir et compris enfin pourquoi j’avais eu l’école en horreur, pensai-je à part moi, tandis qu’il reprenait :

— L’école vous apprend les sciences et les techniques. La science est belle, comme l’est toute forme d’intelligence, mais elle ne doit pas supplanter votre sensibilité naturelle au beau. Il faut parvenir à approfondir l’une tout en entretenant l’autre. C’est en perdant le sens du beau qui, au même titre que les autres sens, participe à votre présence au monde, que vous avez perdu l’un de vos plus élémentaires instincts de survie. 

Je griffonnai ses paroles à la va-vite afin de ne pas en perdre une miette, tout en réfléchissant à ma prochaine question. Mais ce fut au moment même où je pensais avoir saisi l’essentiel du message qu’il me quitta. 

Peu après son départ, j’entendis, venant du ciel, un air d’opéra. Le vent gonfla les voiles de mon bateau comme il gonfla mon cœur. La mer se forma et une merveilleuse sensation de vitesse enivra mes sens.

Après des semaines de calme durant lesquelles mon bateau parcourait péniblement 70 miles en 24 heures, la vie, cette tension permanente vers l’avant, reprenait. Un rythme s’installait, un objectif se dessinait. Une semaine plus tard, à une moyenne de 150 miles par jour, j’atteignis l’archipel des Gambier. Je pénétrai religieusement dans son lagon aux eaux turquoise, glissai entre ses îles couvertes de végétation luxuriante. Derrière les frondaisons, on apercevait les tours colorées d’une église. Un silence religieux régnait. 

Je jetai l’ancre dans la baie de Mangaréva, devant la petite bourgade de Rikitéa. L’eau était chaude et translucide, des enfants s’amusaient à sauter du quai dans de grands éclats de rire, l’air était doux, la terre sentait bon. 

Je me rendis à pied au poste de gendarmerie pour remplir les formalités d’entrée. Les habitants me saluèrent sur mon passage d’un chaleureux « Bonjour » et m’offrirent des fruits. Les gendarmes, équipés de shorts et de tongs, m’accueillirent d’un « Bienvenue en Polynésie! » puis m’invitèrent dans leur cahute et me donnèrent tous les renseignements que je désirais.

Bon Dieu ! Jésus, priai-je… Comment fait-on pour redescendre sur terre ?! 

Eglise de Taravai, archipel des Gambier

« Ce n’est pas ce que vous savez qui vous pose un problème,

mais c’est ce que vous savez avec certitude et qui n’est pas vrai. »

Mark Twain

     Lorsque le confinement a été instauré en France, le 17 mars 2020, je me trouvais, par chance, au Mali. Ici, le coronavirus était encore un parfait inconnu. La vie suivait son cours habituel, rythmée par les baptêmes, mariages, décès, récoltes…

Le soir, je me rendis chez mon ami Diawara, où se tenait notre grin. Le grin(mot bambara) est un groupe d’amis qui ont l’habitude de se retrouver pour discuter. Généralement, l’un d’eux prépare avec une extrême minutie et une savante lenteur une succession de thés, afin de donner aux conversations le temps d’aboutir.

Au grin, nous parlâmes bien évidemment du confinement général décrété en France. L’atmosphère était détendue, car tous mes amis prenaient ce virus pour une foutaise. « Encore un truc de Blancs ! » disaient-ils. Car ils se moquaient souvent des Occidentaux, de leur rigidité d’esprit, mélange de vertus morales et de calculs mathématiques, et de leur besoin presque obsessionnel de chercher à tout contrôler. « Avec ce virus, les Blancs sur-réagissaient, comme d’habitude ! » pensaient-ils.

     Je trouvais pour ma part que mes amis prenaient cette affaire un peu à la légère. Un confinement total avec fermeture des frontières, cela ne s’était jamais vu en France. Il fallait s’attendre à des répercussions énormes qui ne manqueraient pas d’atteindre l’Afrique, aussi sûrement que le nuage de Tchernobyl avait touché l’Europe. 

     Pendant le confinement, j’appelais régulièrement ma famille et mes amis, pour les soutenir dans cette épreuve que j’imaginais terrible. Je fus surpris de les voir passer d’un jour à l’autre d’une euphorie extrême à l’abattement le plus complet. Tantôt ils voulaient voir le bon côté des choses – le temps retrouvé, les vertus écologiques du confinement –, et tantôt ils voyaient la réalité – leur absence totale de libre arbitre.

Ils avaient du mal à comprendre ce qui leur arrivait. Ils se sentaient ballottés dans un océan incompréhensible d’informations, comme ces marins encalminés qui n’arrivent plus à interpréter les signes contradictoires du ciel et de la mer. Manifestement, le Covid avait déjà engendré Têtevid, son petit frère français.

     Au village, les informations nous parvenaient généralement atténuées par l’épaisseur de la brousse, mais les médias savaient rendre le sujet aussi captivant qu’une série Netflix. Alors, finalement, nous nous retrouvions à suivre heure par heure, minute par minute, les nouvelles du front de cette drôle de guerre : celle du monde moderne contre un minuscule virus. Dans notre grin, les discussions devinrent passionnées, la vérité devant émerger, comme toujours, du consensus que nous trouverions.

     L’un ne comprenait pas pourquoi on empêchait des millions de jeunes de vivre pour éviter à quelques milliers de vieux de mourir.

     L’autre ne comprenait pas pourquoi il fallait que tous les mourants aillent nécessairement à l’hôpital au lieu de mourir bien sagement à la maison.

     Car ici, au village, la mort est au cœur de la vie. Les vieux préfèrent mourir chez eux, en famille, plutôt qu’à l’hôpital. Et aussi incroyable que cela puisse paraître pour un Occidental, les plus prévenants vont même jusqu’à partir un peu plus tôt pour ne pas peser trop lourdement sur leurs proches.

     Selon l’un, c’était en quelque sorte aux mourants de rassurer le reste de la société bien portante en leur disant : « Ne vous en faites pas pour nous, profitez de la vie, on se retrouvera au ciel ».

     Selon l’autre, si les vieux et les mourants ne savaient plus partir avec élégance, si l’âme humaine perdait cette légère, mais indispensable dose de fatalisme, alors il n’était pas étonnant que le monde des vivants s’affolât…

     Leurs observations me firent penser à une discussion que j’avais eue avec l’ambassadeur de France au Mali dix années auparavant, à l’époque des prises d’otages. Quand je lui demandai pourquoi il empêchait les Français de voyager au Sahel, en imposant des restrictions sécuritaires extrêmement liberticides, il me répondit : 

     — L’État français est responsable de la sécurité de ses ressortissants. Si vous vous faites capturer, l’État devra venir vous chercher. Donc n’y allez pas !

— Que l’on fasse signer une décharge de responsabilité aux voyageurs, d’accord, pourvu que l’on conserve la liberté de risquer notre vie comme on l’entend ! rétorquais -je.

Mais je sentais bien que je perdais mon temps : j’allais contre le cours de l’histoire. La crise sanitaire actuelle n’est que la continuité de cette logique aussi bête qu’implacable qui consiste à sacrifier notre liberté, notre libre arbitre, pour nous protéger.

     Ces lois sur la sécurité sont sans fin, car il n’y a absolument aucune limite à ce que l’on considère comme dangereux ou non. Si nous laissons aux gouvernants le soin de gérer notre sécurité, il n’est pas étonnant que nous finissions tous enfermés dans un bocal. 

     Pour détendre l’atmosphère, je posai la question à Dolo, un broussard fraîchement débarqué de l’arrière-pays dogon : 

     — Et toi, tu aurais fait quoi à la place de Macron ? 

Il ouvrit des yeux ronds

     — Mac’ Aron ? Dionnido ? (C’est qui ? en bambara), me répondit-il.

     C’est la réponse la plus rassurante que j’aie jamais entendue. En voilà un au moins qui sera difficile à manipuler !

     Nous en étions là de nos réflexions quand, comme c’était prévisible, le virus atteignit le Mali. Enfin, pas le virus en personne, mais plutôt les mesures anti-virus qui le devançaient.

Les pays riches débloquèrent des milliards d’euros pour la lutte contre le Covid dans les pays pauvres. Ils remirent en très peu de temps des centaines de millions d’euros à notre gouvernement. L’État instaura le couvre-feu, ferma les frontières du pays, acheta un peu de matériel et finança des campagnes de prévention. Je ne sais pas si tout le budget y passa, mais ce qui est sûr, c’est que cela ne servit pas à grand-chose. Car de confinement il n’était pas question. Sans économies, ni frigo, les gens ne pouvaient pas stocker de nourriture. Ils devaient se rendre au marché tous les jours, où les négociations féroces provoquaient immanquablement un attroupement devant le moindre étal de légumes. Quant aux transports en commun, ils étaient, comme à leur habitude, si pleins à craquer qu’un virus n’aurait pu y entrer.

     Mais les apparences étaient sauves, l’État prenait les mesures attendues par la communauté internationale qui avait payé pour ça.

    Puis, comme toujours en Afrique, l’imagination prit rapidement le dessus sur la logique occidentale, et l’on vit éclore des business en tout genre. Faux tests, faux cas déclarés… Tous les moyens étaient bons pour toucher des aides. Mais malgré ces trésors d’imagination déployés, les profits de ces business ne compensèrent pas les pertes pour le pays dans son ensemble.

   En définitive, ce fut la fermeture des frontières qui fit le plus de mal au peuple. Car le Mali est un pays de grands voyageurs qui vit de commerce et compte énormément sur sa diaspora pour mettre du beurre dans ses épinards. La diaspora et les commerçants ne pouvant plus voyager, on mangea des épinards sans beurre. Ainsi, le Covid, n’ayant pas eu le succès escompté en Afrique, engendra Pochevid et Ventrevid, ses petits frères africains.

   Au grin, on ne rigolait plus du tout. Les entreprises locales, dont la mienne, commencèrent à mettre leurs employés au chômage technique mais, ici, sans aide de l’État. Les manifestations en ville s’intensifièrent. Il y eut des morts. Pochevid et Ventrevid eurent finalement raison du gouvernement qui fut renversé par un coup d’État le 18 août 2020.

     Ainsi, comme c’est assez souvent le cas en Afrique, l’intervention de la communauté internationale provoqua l’effet inverse de celui escompté.

Le plus surprenant dans les conversations qui animèrent notre grin pendant cette période mouvementée était qu’au fond, personne parmi mes amis n’avait l’air surpris de la tournure que prenaient les événements. Cette crise sanitaire leur semblait être la suite logique de l’évolution du monde moderne, à laquelle ils assistaient en spectateurs dubitatifs depuis toujours.

Ils répétaient souvent ce dicton africain : « Le Blanc est intelligent, mais il n’est pas malin » pour illustrer leur sentiment qu’une intelligence ou une organisation rationnelle n’est pas nécessairement la mieux adaptée pour résoudre la plupart des problèmes humains.

Ils pressentaient que cette foi absolue des Occidentaux en la suprématie de la (ou de leur) rationalité sur tout autre mode de gestion du monde est la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur l’humanité. Hasard ou coïncidence, au même moment, l’Occident semble se convaincre que la plus grande menace qui pèse sur l’humanité est la foi absolue des islamistes. Ce qui laisse à penser que ce sont bien, l’un comme l’autre, deux extrêmes.

    Je ne saurais dire si une vérité émergea de nos discussions à propos de cette lutte entre le virus et le monde moderne. Mais il est certain que dans notre grin, nous n’étions pas encore prêts à renoncer à notre libre arbitre et à notre imaginaire. Et si nous les sentions un jour menacés par un quelconque virus, comme c’est le cas actuellement en Occident, alors nous préférerions encore Pochevid et Ventrevid à Têtevid.


Je voulais intituler cet article « Le monde d’hier » en référence au livre de Stefan Zweig où il évoque avec nostalgie la vie à Vienne dans les années 1900. Une époque qui connut une richesse artistique et intellectuelle à jamais disparue dans la barbarie des guerres mondiales. Cependant, je veux croire qu’il y a encore un espoir dans le cas présent, même s’il est mince comme le portefeuille d’un sahélien.

Il est un élément qui n’apparaît ni dans les calculs géopolitiques et les stratégies militaires ou commerciales, ni dans les programmes de développement concoctés par les Occidentaux. Et pourtant, c’est celui qui a le plus d’influence sur la société. C’est lui qui crée les alliances, construit les partenariats, favorise les associations, fait naître les entreprises et, enfin, garantit la paix et la prospérité. Cet élément s’appelle l’amitié. (Afin d’éviter les quiproquos, je laisse le mot amour aux religions et inclus les relations amoureuses à ma définition de l’amitié.)

De toutes les choses qui relient les hommes entre eux, l’amitié est la plus grande. Elle surmonte toutes les différences. Quelques paroles, un petit geste suffisent à la faire jaillir du cœur de l’homme et à transformer deux étrangers en deux amis. À partir de cet instant, ils se soutiendront dans la tempête, se parleront dans la discorde et ne pourront pas se faire la guerre.

L’amitié est la plus grande faiseuse de paix que nous ne pourrons jamais concevoir.
Favoriser la possibilité d’en nouer de nouvelles et parvenir à conserver les anciennes doit être l’objectif de chacun d’entre nous, y compris de ceux qui nous gouvernent.
Mais c’est là que le bât blesse. Dans les relations internationales, nos dirigeants ne semblent pas tenir compte de cet élément essentiel. Pire, ils usent et abusent de ce mot à un point tel que les peuples risquent de voir leur plus belle conquête dénaturée ou confisquée.

Nous entendons régulièrement nos présidents se qualifier « d’amis » : « Mon ami Trump », « Mon ami Poutine ». Ils s’affichent également en représentants de l’amitié entre les pays : « L’amitié franco-libanaise ». Afin d’attirer toute la lumière sur eux, ils vont jusqu’à se poser en hérauts de l’amitié entre les peuples : « Nos amis les Africains ».
Je me réjouis que nos dirigeants sympathisent entre eux. Je veux bien admettre que des présidents tentent, au nom de certains intérêts stratégiques, de faire croire qu’il peut exister une amitié entre les nations. Mais je trouve hautement dangereux qu’ils se fassent passer pour les acteurs principaux de l’amitié entre les peuples.

Tout d’abord parce que ce n’est ni leur œuvre ni celle de leurs prédécesseurs et que, sauf exception, l’essentiel de leurs actions va à l’encontre de ces amitiés. Ensuite et surtout parce que cela occulte le rôle des vrais acteurs, qui risquent alors de disparaître dans l’indifférence générale. En effet, nos dirigeants occupent à ce point l’espace médiatique – qui lui-même envahit dangereusement nos consciences – que l’on finit par croire qu’ils sont la cause et l’origine de tout. Et peut-être eux aussi finissent-ils par le croire…

Qu’entend-on exactement par « amitié » entre deux pays ou deux peuples ? Tout d’abord, il n’y a pas d’« amitié » entre deux pays, mais des alliances. Ensuite, on peut parler d’amitié entre les peuples quand il existe un nombre significatif, une masse critique d’amis dans les deux communautés. En Afrique, on dirait qu’ils sont « cousins de plaisanterie ».
C’est le cas par exemple des Belges et des Français. La frontière entre les deux pays est ouverte, nous parlons la même langue et aimons partager une bonne bière. Il existe des millions d’amitiés franco-belges. Si, demain, nous interdisons aux Belges de débarquer en France et réciproquement, si nous nous stigmatisons les uns les autres à propos de nos vilains petits défauts, alors, petit à petit, les amitiés franco-belges s’éteindront ou ne se renouvelleront plus. Et immanquablement, le jour viendra où, au détour d’une futile discorde, éclatera un sérieux conflit franco-belge.

C’est exactement ce qu’il se passe au Sahel depuis dix ans. Les décisions de nos dirigeants ont réduit drastiquement les possibilités pour les habitants du Sahel de nouer des amitiés avec le reste du monde, notamment avec les Occidentaux.

De toutes les décisions prises par les gouvernants, c’est l’interdiction de voyager qui est la plus nuisible à l’amitié. D’un côté, on empêche bon nombre d’Africains d’aller en Occident pour des raisons économiques. De l’autre, on empêche les Occidentaux de se rendre en Afrique pour des raisons sécuritaires. Dans les deux cas, c’est l’Occident qui se ferme.
Intéressons-nous au second cas. Presque tout le Sahel a été classé en zone rouge par le ministère des Affaires étrangères français (MAE), ce qui signifie « formellement déconseillé d’y aller ». Mais, dans les faits, plus personne n’y va, à part les militaires.

Le dernier événement en date qui a eu lieu au Niger en août 2020, tuant six Français et leurs guides, est symptomatique de la façon dont s’étend cette zone interdite aux voyageurs. Immédiatement après cette attaque, de nombreuses régions, dont la ville de Ségou, située au Mali, non loin de la capitale Bamako, ont été classées en rouge. La ville de Ségou était-elle plus dangereuse après qu’avant le drame ayant eu lieu à 2 000 km de là ? Je ne le pense pas.

C’est une mesure de prudence, dira-t-on au MAE. Mais de prudence pour qui ? Pas pour nous, Français, qui vivons à Bamako, bien au contraire !  En effet, son application a eu pour conséquence l’évacuation des derniers Occidentaux qui vivaient à Ségou, entourés de leurs amis ségoviens. Elle a ainsi donné le champ libre à nos ennemis pour grossir leurs rangs et avancer jusqu’aux portes de la capitale. Car rien ne fâche plus un ami que de se sentir abandonné.
C’est le fait de classer une zone en rouge qui la rend dangereuse. Tant que le MAE n’en tiendra pas compte, cette zone continuera à s’étendre car on ne peut lui contester sa redoutable efficacité : depuis dix ans, on ne croise plus un voyageur au Sahel. 

Pour y remédier, les dirigeants des pays occidentaux ont fait venir des milliers de fonctionnaires civils et militaires, leur confiant des missions dans les coopérations nationales, les agences européennes, les organisations onusiennes… Il y a presque autant de fonctionnaires aujourd’hui au Sahel qu’il y avait de voyageurs il y a dix ans ! Mais l’ambiance n’est plus du tout la même, car ils ne sont pas dans les mêmes dispositions d’esprit que les voyageurs, celles qui permettent de nouer de vraies amitiés, celles qui changent votre vie.

La mission des Casques bleus de l’ONU est l’archétype de ce que David Graeber appelle les « Bullshit jobs » (traduction pour les nuls : job à la con) dans son célèbre essai du même nom. Voici la définition qu’il en donne : « Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien. »
D’ailleurs, un des symptômes les plus fréquents qui touchent ceux qui font des jobs à la con est une lente et profonde dépression. Cela se vérifie au Sahel où, malgré un salaire stratosphérique, les fonctionnaires internationaux dépriment absolument, passant l’essentiel de leurs dimanches en pyjama à regarder des séries sur Netflix. Il faut dire à leur décharge qu’ils n’ont pas le droit d’aller se balader en dehors de la ville ni de prendre leurs vacances dans le pays. Toutefois, ces restrictions sont davantage imposées par leurs propres services que par le pays hôte.

Certes, ces acteurs côtoient dans leur travail des agents locaux et pourraient nouer quelques amitiés. En réalité, cela ne se produit pratiquement jamais. Tout d’abord parce qu’ils sont totalement déconnectés de la vie locale et, deuxièmement, parce que quand un Africain voit combien gagne son collègue étranger pour faire un travail aussi inutile, son sang ne fait qu’un tour. Il pense plutôt à « passez-moi la monnaie ! » qu’à nouer une amitié ou une collaboration sincère.
Il se produit bien sûr parfois de belles rencontres entre les fonctionnaires internationaux et les locaux. Des couples se créent, des vies changent, mais ce sont des exceptions. La plupart repartent vers une autre mission, dans un autre pays, comme si de rien n’était.

Lorsque je me suis rendu en Afrique pour la première fois, j’avais vingt ans et je voyageais sac au dos. Je ne venais pas pour toucher un salaire ou remplir une mission, mais pour découvrir le monde. J’ai été séduit par le contact extrêmement amical des Africains. À tous les carrefours, j’entendais « mon ami » par-ci ou « mon frère » par-là… Beaucoup jouaient de ma naïveté, bien sûr, mais c’est par le jeu que l’on se fait des amis. J’ai noué tant d’amitiés au cours de mes voyages au Sahel que j’ai fini par m’installer au Mali et créer une entreprise dans le secteur de l’artisanat et du tourisme.
Cette entreprise fonctionne plutôt bien au regard des bouleversements qu’a connus le pays. Elle est l’expression de ma culture française, de ma sensibilité de voyageur amoureux du Sahel et de sa diversité culturelle. Elle séduit une importante clientèle malienne, ce qui constitue la preuve – il n’est pas inutile de le rappeler – que nos cultures sont compatibles.

Les fonctionnaires internationaux s’étonnent que mon projet se développe, sans financements ni subventions, alors que la plupart des projets qu’ils financent ne marchent pas. La raison principale de ce succès est que j’y ai mis avant tout du cœur. Cette entreprise est le fruit de l’amitié.

Cela fait maintenant dix ans que les voyageurs ne pollinisent plus le Sahel. Dans cette région vaste comme un continent, le miel de l’amitié afro-européenne ne coule plus dans le cœur des hommes. Nous redevenons petit à petit, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, des étrangers et, pour certains, déjà des ennemis.

Dans leur conquête de la paix, nos dirigeants ont sous-estimé le rôle de l’amitié, car elle échappe à leur pouvoir. La paix ne s’obtient pas en envoyant une armée de fonctionnaires ou en versant des milliards d’euros.
La paix, c’est la somme des amitiés vraies, celles qui viennent du cœur des hommes. Celles-là ne se décident pas en haut lieu et ne s’achètent pas.

J’éprouvais quelque appréhension en rentrant en France après six mois passés à l’étranger. M’adapterais-je à cet univers paranoïaque dans lequel le monde moderne avait basculé ? J’arrivais il est vrai, d’une région où le coronavirus ne faisait pas peur à un moustique : l’Afrique noire.

En débarquant à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, je ressentis immédiatement un pincement au cœur, car les visages des femmes étaient masqués. Je perdais ainsi le principal intérêt d’une escale à Paris.
Mais je décidai malgré tout d’explorer la région plus en profondeur. J’empruntai le RER B. En contemplant la banlieue morne qui défilait derrière les vitres sales, les visages sombres et les corps voutés errant sur les quais, j’eus la brutale impression que le bonheur s’éloignait irrésistiblement de l’humanité. Ajoutez à cela l’inquiétude et l’ahurissement qui se lisaient dans le regard des passagers et vous vous seriez cru parvenu aux portes de l’enfer.

On éprouve toujours cette sensation étrange quand on rentre d’Afrique, et la crise sanitaire actuelle n’a fait qu’accentuer ce phénomène.
Pourquoi les Africains ont-ils l’air si heureux et si insouciants et les Européens si tristes et si soucieux, alors que les premiers n’ont rien et que les seconds ont tout ?
Est-ce donc la peur de perdre leurs acquis qui préoccupe les uns et la sensation de n’avoir rien à perdre qui donne le cœur léger aux autres ?
Ou bien est-ce plutôt un immense espoir déçu qui attriste les Européens et un espoir insensé qui ravit les Africains ?

Cette descente précipitée – par la crise sanitaire – aux enfers est une extraordinaire volte-face de l’Histoire de l’Occident. Il y a un siècle, ses merveilleuses innovations technologiques semblaient démontrer sa supériorité sur toutes les autres civilisations et lui promettaient un avenir radieux. Les Occidentaux étaient convaincus que le progrès allait rendre les hommes heureux, leur apporter la prospérité, la paix, la sécurité… En un mot : le paradis !
Les plus humanistes pensaient que ce progrès devait être partagé avec tout le reste de l’humanité, même s’il fallait pour cela aider certains peuples à s’en convaincre… Ainsi, en 1962, René Dumont écrivit un livre qui servit de référence aux acteurs du développement : l’Afrique noire est mal partie. Ce qui sous-entendait que l’Europe, elle, était bien partie.

Cette certitude d’être sur la bonne voie commença à être sérieusement ébranlée à la fin du xxe siècle, quand on s’aperçut que le mode de vie des personnes qui achetaient et utilisaient ces innovations n’était pas écologique.
Un second séisme de plus forte magnitude se fit ressentir le 11 septembre 2001. Depuis ce jour, les Occidentaux ne se sentent plus en sécurité nulle part, même là où rien ne les menace.
Vingt ans plus tard, une simple épidémie fait basculer l’Occident dans une peur paranoïaque et s’apprête à anéantir définitivement la croyance en sa capacité à bâtir un avenir meilleur.

Les grands dirigeants tentent toujours de nous convaincre qu’en persévérant nous y arriverons. Ils sont peut-être sincères. Mais je ne crois pas qu’ils empruntent souvent le RER, ni qu’ils aient habité au fin fond de la brousse africaine.
Selon moi, il faut abandonner purement et simplement cette croyance afin de renouer avec l’insouciance et le bonheur qui sont les caractéristiques principales de la vie terrestre. Les hommes n’ont pas pour mission de bâtir un monde meilleur, mais celle de vivre pleinement le présent.
Pour déconstruire cette croyance fortement ancrée dans les esprits occidentaux, il faut remonter à sa source, qui se trouve en partie dans la religion chrétienne. Au fil des siècles, en entretenant une peur de l’au-delà, cette religion réussit à modifier en profondeur la nature humaine afin que celle-ci se souciât plus du futur (le paradis) que du présent (la vie terrestre).
Cela ne fut pas le cas d’autres civilisations.
Quand James Cook découvrit les archipels du Pacifique pour la première fois en 1766, il chercha à comprendre les principes religieux des Polynésiens. James Cook fut l’un des plus grands explorateurs de l’histoire de l’Occident, mais il n’avait pas ce fâcheux défaut d’être aussi un conquérant. Il se contentait d’observer et, bien qu’il s’en cachât adroitement, d’apprécier.
Voici ce qu’il relata d’une cérémonie funèbre à laquelle il avait assisté aux îles Fidji :
« On s’attendait, d’après la sévère rigueur avec laquelle ces cérémonies funèbres sont accomplies, qu’elles fussent destinées à assurer la félicité par-delà la tombe : mais leur objet principal se rapporte à des choses purement temporelles. Car ils ne semblent guère concevoir de punitions (dans l’au-delà) pour des fautes commises pendant la vie terrestre. Ils croient cependant que c’est sur la terre que l’on reçoit les justes punitions, et par conséquent, ils essaient par tous les moyens de rendre leur divinité propice»

Quand survenait une catastrophe, les Polynésiens accomplissaient des sacrifices destinés à s’attirer la faveur des dieux. Sitôt les sacrifices terminés, ils retrouvaient l’insouciance, la joie et la gentillesse qui les caractérisaient et ne cessaient de séduire les équipages des navires, comme si leur devoir le plus sacré était de rendre le quotidien aussi réjouissant que possible.
Selon de nombreux témoignages, les Européens qui découvrirent ces îles ne concevaient pas une meilleure image du Paradis terrestre. Or c’était un paradis inaccessible pour eux, car ils étaient engagés dans des missions dont ils ne pouvaient se libérer : celles imposées par l’Église et celles imposées par leurs employeurs. J’imagine néanmoins que cette vision du paradis ici et maintenant plutôt qu’ailleurs et plus tard dut en tenter plus d’un…

Au début de l’ère industrielle en Occident, les grands dirigeants prirent le relais des prêtres. Pour pouvoir bâtir leurs grandes entreprises, il leur fallait transformer l’homme en employé afin qu’il choisît de lui-même de s’enraciner dans un travail monotone plutôt que de jouir de la vie comme elle vient.
Pour ce faire, les grands dirigeants continuèrent donc d’alimenter cette peur du futur et cette idée de devoir bâtir un monde meilleur. Ce conditionnement intense et d’une durée extrêmement longue métamorphosa peu à peu l’homme naturellement spontané, joyeux et insouciant en homme calculateur, soucieux et précautionneux à l’extrême.
Je tenais là une explication plausible de cette impression ressentie dans ce RER parisien. Restait à savoir comment, en Afrique, on parvenait à garder le moral dans ce contexte particulièrement anxiogène.

En Afrique, notamment dans les villages où perdure la société traditionnelle, les populations ne semblent pas très enclines à adopter le mode de vie occidental. Contrairement aux Amish, elles ne refusent pas les nouvelles technologies. Au contraire, elles s’en émerveillent le plus souvent et conçoivent une sincère admiration pour ceux qui les créent. Cependant, elles ne peuvent se résigner au conditionnement individuel et à l’organisation mortifère qu’il faut mettre en œuvre pour inventer, produire, vendre et utiliser ces produits complexes.

Un jour, alors que je prenais le thé avec le chef du village où je résidais, j’assistai à une discussion entre un jeune homme et les conseillers du chef. C’était un jeune qui avait voyagé en Europe et en était revenu avec l’idée d’investir dans son village. L’une des principales activités des villageois était le ramassage de sable qui s’effectuait à la main. Entre ceux qui le ramassaient au fond du fleuve, ceux qui le déchargeaient, ceux qui le rechargeaient sur les camions et ceux qui le transportaient, cela donnait du travail à plus de cinq cents personnes  organisées en petites unités de cinq à dix individus qui se partageaient équitablement les revenus que cette activité procurait.
Le jeune entrepreneur voulait acheter une pelleteuse, du type bulldozer – Dieu, que ce nom est suggestif ! – pour charger le sable dans les camions. Il avait demandé au préalable la permission aux anciens, comme c’est la coutume là-bas. Après plusieurs jours de réflexion, les vieux venaient de lui donner une réponse négative. Leur discussion portait sur les raisons de cette décision jugée rétrograde par le jeune homme.
Les vieux arguaient que cette innovation allait en appauvrir beaucoup pour en enrichir un seul… Et même si celui-ci se serait par la suite montré généreux – il s’était engagé à construire une nouvelle mosquée pour le village – cela n’aurait pas compensé les déséquilibres générés par une modification brutale de l’économie du village. Il y aurait eu des jaloux, des aigris, des dégoûtés… Tout bien pesé, les vieux ne pensaient pas qu’une telle innovation pût être, dans l’immédiat, bénéfique pour le village dans son ensemble.
Sur le plan des innovations, les vieux ne comprenaient pas grand-chose, mais ils maîtrisaient parfaitement les équilibres sociaux et économiques de leur village. Et c’était là une priorité acceptée par tous.
Toute innovation est bonne, car c’est une manifestation de l’intelligence de l’homme. Mais à quoi bon se presser pour la mettre en application ? La vie présente n’est-elle pas déjà assez belle comme ça pour que l’on éprouve le besoin d’en changer à tout prix ? semblaient penser les anciens… 

Ce que l’on peut retenir de cette histoire est que le facteur temps est essentiel dans l’administration d’une société. Or, c’est une constante sous toutes les latitudes, les jeunes sont pressés alors que les vieux ont tout leur temps. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans ce village, les décisions finales sont prises par les anciens. Et après toutes ces années, ceux-ci n’avaient pas trouvé de meilleur moyen de préparer l’avenir que celui de respecter le présent. 
On ne saurait d’autant moins leur donner tort que le mode de fonctionnement de ce village africain était hautement plus écologique que celui d’un village en Europe bénéficiant des dernières technologies vertes.
J’avais trouvé là quelques raisons pour expliquer la bonne humeur et l’optimisme à toute épreuve que l’on ressent en Afrique.

En Occident, l’Église, les grands dirigeants et, pour finir, le progrès technologique sont allés dans le même sens et ont renforcé tour à tour cette croyance : notre mission est de bâtir un avenir meilleur pour nos enfants.
Or, malgré les sacrifices consentis par des dizaines de générations en Europe, force nous est de constater que ce monde meilleur ne semble pas près d’advenir. La tendance est même plutôt à l’inverse. De fait, la nouvelle génération est plus encline à accuser qu’à remercier ses aînés pour ce qu’ils ont fait.

Sacrifier le présent à l’avenir rend-il les hommes plus avisés ? Ne faudrait-il pas plutôt réapprendre à vivre au présent et laisser les générations futures s’occuper du futur ?
Après tout, il n’est pas impossible que cela nous conduise à adopter un comportement plus sensé au quotidien que celui que nous observons aujourd’hui…


 « Il faudra repartir. » Nicolas Bouvier

Les frontières terrestres et aériennes de la plupart des pays du monde ont été fermées il y a quelques mois, pendant que je faisais paisiblement le tour du monde à la voile. Peu de temps avant cette fermeture, j’avais laissé mon voilier dans une marina bien abritée à Valdivia au Chili. Il me fallait régler quelques affaires en France, un aller-retour en avion de quelques semaines pensais-je.
Depuis lors, il m’est impossible de rejoindre mon bateau et de poursuivre mon voyage. 

« Le gouvernement chilien a fermé ses frontières aux étrangers et aux non-résidents. Aucune exception ne sera faite pour les navigateurs ! » me fait-on savoir au ministère chilien des Relations Extérieures avec humeur. Visiblement, ma démarche leur a semblé complètement déplacée dans le contexte actuel.

N’ayant nulle part où aller, j’ai pu observer les inquiétantes conséquences de cette immobilité sur mon psychisme de migrateur. 
J’ai senti mon esprit s’engluer peu à peu dans les méandres du quotidien, du statique, mes pensées se noyer dans un brouillard d’informations inutiles, mon estomac se nouer à force de mal digérer les perpétuelles incitations à la peur de mon entourage. Puis, j’ai senti mon pas devenir plus lourd, mon corps s’avilir, mon imagination perdre du terrain… La joie, la force, le désir que m’apportaient les grands voyages se désagrégeaient peu à peu… Finies les transcendances de l’âme, les fulgurances de l’esprit, les envolées de la pensée, les courses folles vers l’horizon… ! Lentement mais sûrement, je sentais en moi s’éteindre le rêve qui depuis toujours m’emportait vers l’ailleurs.

Comment réagiraient les baleines, les albatros si l’on interrompait leur migration éternelle ? Ne deviendraient-ils pas fous si on les empêchait de remonter au nord ou de descendre au sud quand leur horloge biologique leur commande de le faire ? Se laisseraient-ils mourir devant l’inanité d’une vie sédentaire ? Manqueraient-ils tout simplement d’oxygène comme ces poissons dont les branchies ne fonctionnent qu’en mouvement ? S’accommoderaient-ils d’une telle régression de leur espace de liberté sans perdre l’essence même de leur être, sans régresser eux-mêmes, puis mourir à petit feu ?

Un jour, par bête compassion, un ami résidant en Afrique a recueilli une tortue chez lui. Comme elle « traînait » dans la rue et risquait de se faire rouler dessus par des mammifères pressés, il a voulu la mettre à l’abri dans son jardin. C’était une tortue terrestre d’environ cinquante kilos, qui semblait n’avoir qu’un seul impératif : aller vers l’ouest. Elle passait son temps la tête collée au mur d’enceinte de sa propriété. Elle cherchait par moments à le contourner, mais jamais à partir dans une autre direction. Elle n’avait aucun appétit pour les belles salades qui poussaient dans les potagers derrière elle.

Certaines tortues possèdent un sens de l’orientation très développé peut-être dû à la présence de magnétite dans leurs cellules, laquelle les rendrait sensibles au champ magnétique terrestre. Cette magnétite est également présente dans des parties du cerveau humain. Certains hommes auraient-ils plus de magnétite que d’autres ?

Ce n’est pas exactement ce que j’écrivis à l’ambassade de France à Santiago du Chili. Plus prosaïquement, je tentai de leur expliquer que mon bateau constituait tout à la fois ma résidence, mon outil de travail, et mon véhicule. Cela méritait bien un laissez-passer… Là encore, j’essuyai un refus plutôt sec ! 

Finalement, cette tortue, que mon ami se vantait d’avoir sauvée d’un possible accident de la circulation, se mourait de désespoir dans son jardin… Tels sont les dangers de la sensiblerie alliée à l’ignorance. 

Car les espèces non migratrices comprennent mal leurs frères migrateurs qu’elles prennent tour à tour pour des vagabonds, des migrants ou des touristes ! Elles pensent que le but de la migration se limite à une simple quête de nourriture. Pourtant, ce n’est pas l’impression que donnent les albatros quand ils dansent au-dessus des grandes houles océaniques, ou les baleines qui multiplient les ballets aquatiques tout au long de leur voyage. Ces êtres vivants sont si heureux de leur liberté qu’ils en font régulièrement la démonstration, comme une bande de joyeux drilles qui courent en dansant. Car au cours de leur migration, ils aiguisent leurs sens, leur esprit, leur corps, et font le plein de joies puissantes. 

Les gouvernements n’ont pas tenu compte des humains migrateurs quand ils ont décidé de fermer leurs frontières. Ni des dangereux déséquilibres que cette mesure engendre. Car en toute chose l’équilibre est dans le mouvement et la variation : les variations de pression de l’air s’équilibrent par la libre circulation des vents, celles de la température de l’eau par les courants marins, le jeu des forces telluriques par la dérive des continents, et l’évolution des espèces vivantes par la migration. Sur terre, en permanence, tout bouge, tout change et tout se meut. Chaque jour des centaines de millions d’organismes vivants franchissent nos « frontières » par air, mer ou terre, et par cet acte circulatoire, participent à l’équilibre du vivant. Des centaines de millions… mais plus l’homme ! 

C’est ce que je tentai vainement d’expliquer à l’agent de la compagnie aérienne Iberia qui refusait de me laisser embarquer sur le vol Madrid-Santiago. Après tout, je n’allais survoler que quelques heures le territoire chilien, avant de rejoindre mon bateau et d’appareiller pour la Polynésie. Mon impact bactériologique sur le Chili serait totalement négligeable… Mais les directives du gouvernement chilien étaient strictes, et le rôle de l’agent se limitait à les appliquer. 

Les gouvernements ont une approche purement rationnelle du monde. Leurs règles s’imposent par le simple calcul mathématique. Engagent-ils des migrateurs, des navigateurs, des grands voyageurs dans leurs institutions ? Demande-t-on aux fonctionnaires internationaux ou aux personnels des ambassades un Bac+ 5 ans de voyage ? Non ! Les fonctionnaires sont par essence sédentaires. Formatés dès leur plus jeune âge, leur esprit tente de comprendre la vie, l’humanité, la nature, par le calcul. Pour simplifier leurs calculs, ils construisent des systèmes, élaborent des modèles et mettent en place des mécanismes ou des procédures. 
Ce projet calculatoire est dangereux, prévient le philosophe Martin Heidegger dès 1954 dans son essai La question de la technique : «… par son caractère démesuré, il rejaillit non seulement sur la nature mais sur le sujet lui-même. »  Il conclut en résumé que « le propre du mécanisme qui accompagne la technique est d’expliquer toute vie, y compris la vie psychique, en partant d’éléments isolés et non pas de la cohésion du sens du vécu ».

Pour tenter de comprendre l’univers, l’Homme moderne s’est spécialisé dans tous les domaines imaginables. Mais est-ce la bonne méthode ? Car autant il est facile, et pour tout dire divertissant, à partir du tout d’approfondir ses connaissances dans des domaines particuliers, autant il est impossible de reconstituer un tout à partir de celles-ci. 

Le migrateur n’ est que la dernière d’une longue lignée de victimes de ces erreurs administratives. Depuis les débuts de la conquête du monde par les Occidentaux, les fonctionnaires de l’administration coloniale ont imposé aux peuples nomades de se sédentariser, avec les résultats catastrophiques que l’on connaît. Les Indiens d’Amérique, les chasseurs-cueilleurs d’Afrique, les Aborigènes d’Australie ont très vite dépéri, emportant avec eux des connaissances précieuses.  Ce besoin administratif de parquer les êtres humains a provoqué la plus grande perte jamais subie par l’Humanité. Une perte de connaissances que toutes nos avancées scientifiques ne pourront jamais compenser.

Cette fermeture généralisée des frontières est une première dans l’histoire de l’Humanité. Par cette mesure sans précédent, l’Homme accélère sa déconnexion avec les grands courants terrestres, et perd ses espaces de liberté. 
Le migrateur ne s’est pas attardé sur les bancs de l’école, il n’a pas d’horaires de travail et ne possède pas de bureau. Par contre, il sait au fond de lui qu’en s’enfermant de la sorte, l’être humain accumule une telle quantité de frustrations qu’il ne pourra bientôt plus trouver les ressources pour s’en sortir. 

Comment des êtres devenus à ce point faibles, peureux et strictement rationnels, pourront-ils un jour retrouver la force, le courage et le rêve ? Comment des prisonniers pourront-ils recouvrer leur liberté s’ils s’ingénient à perdre les clés ?

Au large de la Terre de Feu

Les canaux de Patagonie constituent un immense dédale, formé par les contreforts de la Cordillère des Andes à moitié ensevelis sous la mer. Inutile de préciser que le décor est grandiose ou sublime, les agences de voyage s’en chargent parfaitement bien.
La particularité d’une navigation dans ce labyrinthe est l’isolement total, l’absence de toute présence ou trace d’humanité, hormis quelques petits bateaux de pêcheurs de crabes. Et ce qui constitue le luxe ultime, pas de connexion internet ou de réseau téléphonique. Nous sommes absolument tranquilles de ce côté-là.

Il nous fallut deux mois pour remonter des îles du Cap Horn jusqu’à celle de Chiloé, qui marque la fin de la Patagonie chilienne. Pendant des semaines, nous longions des rives vertigineuses, couvertes de végétation en bas et de neige en haut. Le sol était recouvert d’un épais tapis de mousse, rendu spongieux par les pluies quotidiennes. C’était, vous l’avez compris, un rivage plutôt hostile aux randonneurs. Chaque soir, nous jetions l’ancre dans une crique abritée des vents dominants. Nous tendions des cordages à terre pour amarrer solidement le bateau au cas où une rafale de vent se mettrait en tête de nous chasser de là. C’était une des spécialités de la région, servie par les diligents Williwaws. Le matin, une fois l’ancre levée et les amarres rangées, nous progressions vers le nord, en tirant des bords. Le vent du Pacifique, qui soufflait en général du nord-ouest à cette latitude, s’engouffrait dans les canaux comme un gosse dans une foire. Après le passage du Détroit de Magellan, la navigation se fit plus paisible. Nous usions raisonnablement nos forces, en naviguant 8 à 10 heures par jour, avec des haltes plus longues lorsque nous croisions un beau mouillage, ou lorsque la météo l’exigeait. Nous vivions là une délicieuse routine que seuls les caprices de la nature pouvaient troubler. Nous étions hors du temps. Ou plutôt, nous étions parfaitement dans le temps présent, avec la sensation d’en disposer à l’infini.

Les pêcheurs de crabes faisaient des campagnes de plusieurs semaines dans les canaux, sur de vieux  rafiots à peine plus grands que notre voilier. Comme ils connaissaient les meilleurs abris, nous allions souvent mouiller près d’eux. Ils venaient de Punta Arenas sur le détroit de Magellan, de Chiloé ou de Puerto Montt plus au nord. C’était le travail le plus isolé du monde. Il rendait les hommes calmes, bons et taiseux. Mais quand ils rentraient à terre pour livrer leur pêche et retrouver leur famille, ils se sentaient perdus. Le temps leur échappait. Je les imaginais sans mal, débarquer chez eux béats et hirsutes, après un ou deux mois passés dans les canaux. Leurs femmes devaient se pincer le nez, et leurs gamins les prendre pour des vieux crabes…. Ils repartaient au bout de quelques jours. Bien qu’ils n’en vissent pas l’utilité, ils me demandèrent si beaucoup de gens faisaient, comme nous, le tour du monde en voilier. Je sentis que c’était à mon tour d’y aller de ma confidence. Très peu, leur dis-je, et moins qu’avant je crois. Il y a bien des millions de propriétaires de voilier, mais très peu d’entre eux font le tour du monde avec. Ils n’ont plus le temps ! Maintenant ils ne font guère plus que le tour de leur bateau… Sur ces bonnes paroles, nous trinquâmes. Salud ! Libertad siempre !

Après avoir dévoré les centollas que les pêcheurs nous offrirent (les centollas sont une sorte d’araignée de mer pouvant atteindre un mètre d’envergure !), nous reprîmes notre voyage. Avant de poursuivre, il faut vous préciser, et de cela les agences de voyage n’en parlent pas, qu’il pleut tout le temps dans cette région. J’insiste donc sur ce point : le climat est épouvantable dans les canaux de Patagonie. Quand il ne pleuvait pas, il neigeait, et parfois une violente grêle punissait ceux qui avaient le nez en l’air !
Voici la description qu’en fit Saint-Loup qui vécut en exil en Patagonie : « la neige tombait depuis 30 jours. Avec la même rigueur que la pluie. Elle ne transfigurait pas le paysage. C’était une neige triste, pelliculeuse, elle rétrécissait encore plus l’univers mou, sans fond ni forme où tout, même la chair vivante, semblait pourrir ». (Extrait de « La nuit commence au Cap Horn »)
Même si je trouve que Saint-Loup exagère, je comprends aisément qu’on qualifie ce décor de sinistre. Tout paraissait absolument gris. Le ciel, la mer, la roche, la neige, la végétation n’affichaient aucune couleur. Même les pêcheurs étaient sombres et graves. Mais au fil des semaines, notre impression changea. Équipés de cirés en caoutchouc, (seule barrière efficace, le Goretex ™ ne vaut rien !), nous passions des heures dans le cockpit, sous la pluie, à regarder défiler les paysages. L’eau suintait des hautes parois rocheuses, les falaises ruisselaient, les arbres dégoulinaient. L’eau était partout. Les éclaircies semblaient irréelles et détonantes dans cet océan de nuages. On aurait dit que le bleu n’avait rien à faire dans le décor. D’ailleurs, il disparaissait aussi vite qu’il apparaissait.
N’étant pas distrait par les chatoyantes et trompeuses couleurs de la nature, nous avions tout le loisir d’observer des phénomènes moins « tape à l’œil », comme les mouvements et métamorphoses de l’eau. Ce spectacle nous faisait rêver d’une façon totalement indécente. Nous passions l’essentiel de nos journées à observer l’eau qui dévale la montagne, les nuages qui traversent le ciel, et la pluie qui tombe. Nous étions merveilleusement improductifs. Nous traiterait-on de flâneurs, de contemplatifs, de dilettantes, que c’eût été bien en dessous de la réalité.
Sur un même flanc de montagne, des centaines de petits filets d’eau d’un blanc brillant descendaient en serpentant depuis les sommets enneigés. Ils formaient des dizaines de ruisseaux, qui se rejoignaient l’un après l’autre pour former des rivières. Ces rivières se déversaient dans des lacs d’où sortaient des torrents, qui enfin rejoignaient la mer. Les petits ruisseaux pouvaient être incroyablement nombreux, longs et tortueux, ou ridiculement courts et filiformes. Les rivières chutaient en cascade ou se faufilaient dans les vallons, les torrents couraient avec force sur leur lit de cailloux en faisant un tel bruit de fureur que nous l’entendions depuis le bateau. Mais le torrent a beau faire, la star de ce spectacle est, sans conteste, le glacier qui plonge dans la mer. Il s’annonce par de petits icebergs, les tempanos, qui sortent de ses entrailles et dérivent des jours dans les canaux avant de fondre. Il n’est pas rare d’y voir se prélasser une otarie ou un banc d’oiseaux. À croire que, comme les enfants, ça les amuse aussi de se laisser dériver sur un radeau de fortune. Mais ces tempanos, même petits, pouvaient sérieusement endommager la coque de notre bateau, et nous obligeaient à la plus grande vigilance.
Très lentement, sur la pointe des pales de notre hélice si je puis dire, nous nous approchâmes de ces hautes falaises de glaces hérissées de pics. Notre bateau semblait si petit et si fragile face à un tel monstre, qu’il craignait sans doute de le réveiller. Déjà, nous sentions son haleine froide et minérale, chargée de l’odeur des roches qu’il charrie et broie pendant des années. Le glacier est un géant à la digestion difficile. Pas une minute ne se passait sans que ne survienne un terrible grondement, comme celui d’un monstrueux estomac, suivi d’une dégringolade de blocs de glace dans la mer.
En scientifique de formation, (mais pas de profession je vous rassure !), je tentais de m’expliquer la raison de tant de pluies. Cette eau n’arrivait pas de nulle part, ni sans raison. Par la formidable énergie du soleil, elle s’était évaporée du Pacifique. Ensuite, l’air du large chargé d’humidité, conduit par les fortes et incessantes dépressions qui longeaient la Cordillère des Andes, se précipitait sur la Patagonie. L’air s’élevait, se refroidissait, l’eau se condensait, retombait sur les reliefs, coulait dans les rivières et retournait à la mer. C’était un travail colossal, qui demandait une énergie considérable. Et tout ça pour quoi ? Plusieurs hypothèses s’offraient à notre entendement de rêveurs impénitents. Dieu avait-il voulu préserver cette région des touristes ? C’était un combat perdu d’avance. Pour permettre la vie sur terre ? En réalité, seule une infime partie de cette eau était absorbée par les végétaux et les animaux, ainsi que par votre humble narrateur qui allait de temps en temps remplir ses bidons dans les ruisseaux. 99% de cette eau ne faisait que creuser, raviner, éroder, charrier la terre des montagnes. Encore quelques millions d’années et elle aura fait disparaître la Cordillère des Andes. A moins que de nouvelles formidables éruptions n’élèvent de nouvelles montagnes au-dessus des mers…

Cette Terre est le théâtre d’un formidable jeu de forces démentielles et éternelles, où les acteurs essentiels sont l’eau, la terre, le vent, et le soleil. Les êtres vivants ne sont que des figurants, minuscules, superficiels, éphémères. Nous par exemple, quelles traces allions-nous laisser dans cette Patagonie, que le sillage d’un voilier, quelques empreintes de pas sur le rivage, et des carapaces de centollas vite recyclées par la nature ? Aucune. Ici, nous n’étions que des esprits qui passent, pensent, et prient. En définitive, seule la Patagonie allait laisser des traces en nous.
Mais nous n’en ressentions aucune frustration.
Par je ne sais quel miracle, peut-être dû à la lenteur respectueuse de notre voyage en son sein, elle nous fit partager un peu de son éternité. Nous comprenions alors que ces deux mois de navigation en Patagonie étaient un avant-goût du grand voyage, pour lequel l’important n’était pas que l’Homme laisse des traces sur terre, mais bien que la Terre laisse des traces en lui.

Quand nous quittâmes les canaux et sortîmes dans le Pacifique, au niveau du golfe de Penas, un magnifique soleil nous salua et avec lui toute la Création se révéla. Cela nous fit l’effet d’une immense clameur. Oui c’est cela ! Une clameur de couleurs. Je regardai le rivage avec stupéfaction : la végétation arborait toute une palette de verts magnifiques. C’était pourtant la même végétation que dans les canaux. A ce moment-là, nous eûmes comme l’impression de sortir d’un imperceptible envoûtement.

 

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Aquarelles Sarah Kabbaj

 

 

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Dans le pacifique

 

La marina Mikalvi à Puerto Williams est le lieu de rendez-vous incontournable des cap horniers et autres navigateurs au long cours. Au fond d’une caleta, un vieux navire échoué, le Mikalvi, sert de ponton et de bar. Des bateaux de tous les âges s’y sont amarrés bord à bord, afin de résister ensemble aux rafales de vent qui descendent des montagnes environnantes. Quelques vieux marins encalminés ornent le chaleureux carré du Mikalvi, où chacun apporte ses boissons car le barman a pris sa retraite depuis 5 ans déjà.

Les discussions tournent bien évidemment autour des fortunes de mer que chacun a connu, dans ces parages riches en naufrages. Bercés par toutes ces belles histoires, autant que par de réconfortants vieux rhums, nous nous sentions de moins en moins prêts à appareiller pour l’étape qui s’annonçait la plus difficile depuis mon départ de Marseille : la remontée des canaux de Patagonie au début du printemps. On nous promettait un vent de face froid et violent parcouru de grains incessants, des canaux étroits qui nous obligeraient à une vigilance constante et des mouillages soumis aux rafales démentielles qui vous couchent un bateau de 10 tonnes comme une demoiselle. Sans compter que nous n’allions croiser aucun port, ni ravitaillement, ni connexion et encore moins de bars chaleureux avant plusieurs semaines. Ainsi mis en condition, nous quittâmes Puerto Williams le cœur lourd et nous embouquâmes le canal Beagle vers l’ouest. Nous passâmes devant Ushuaia dans l’après-midi et mouillâmes le soir même à la caleta Ola dans le canal Beagle Nord. Au matin, un doux soleil de printemps s’invitait dans le carré. Les oiseaux gazouillaient. La Patagonie sauvage offrait son plus délicieux sourire, et semblait nous souhaiter la bienvenue avec l’enjouement d’un vendeur d’un Apple store.

Le voyage s’annonçait sous les meilleurs hospices et j’envisageais déjà la promenade de plaisir que nous promettaient ces mois de navigation en autonomie totale dans les canaux de Patagonie. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait réaliser une telle « sortie du monde ».

Cette expérience allait nous transformer, nous le sentions. Mais sans savoir encore comment ni en quoi…

Les jours suivants nous cabotions dans les canaux en tirant de gentils bords. Un vent de face de 20-25 nœuds, 2 ris dans la GV, nous permettaient de progresser de 15 à 20 miles par jour sans trop faire souffrir le bateau, ni l’équipage*. Mais le soleil disparut bientôt définitivement pour laisser place à un ciel nuageux traversé de fréquentes averses de pluies ou de grêles. Des rafales de 45 à 50 nœuds vous tombaient dessus en l’espace de quelques secondes, nécessitant de mettre le 4ème ris en 4ème vitesse ou de tout affaler, ou quand c’était vraiment trop soudain, de prendre la fuite.  Jour après jour, en s’approchant du Pacifique, le vent forcissait. Si les bords de près par un vent de 25 à 30 nœuds ressemblent encore à quelque chose, par 35 à 40 nœuds, notre trace sur le GPS dessinait un Z comme… zeubi ! Ce n’était vraiment pas la peine de s’épuiser pour parcourir 10 miles par jour. Quant à sortir dans le Pacifique, il ne fallait pas y songer ! Depuis notre départ de Puerto Williams, les dépressions déboulaient le long des côtes chiliennes telles des boules de feu, au rythme d’une tous les 2 jours. Autant patienter tranquillement au mouillage en attendant que le vent tourne. Ainsi bloqués par le mauvais temps, seuls au fin fond de la Patagonie, je relisais le livre de Joshua Slocum, qui fut le premier à accomplir un tour du monde à la voile en solitaire (dans les années 1895 !). Il avait vécu la pire étape de son voyage justement dans cette zone.  Après avoir connu mille difficultés pour s’extraire du détroit de Magellan, les vents et la houle démentielle du Pacifique, le repoussèrent illico vers le Sud. Afin de ne pas être propulsé au-delà du Cap Horn, et se retrouver aux Falklands, il chercha refuge dans les canaux. Parvenu de nuit au sud du détroit, il se retrouva entouré d’écume, les milky ways, dans une mer incompréhensible et connut la peur de sa vie. «…nulle part au monde on n’aurait pu trouver une mer aussi mauvaise que ce jour-là près du cap Pilar, la farouche sentinelle du cap Horn » écrit-il dans « Seul autour du Monde ».
Ne souhaitant pas retenter l’expérience de Slocum, nous restâmes dans les canaux. Par petites étapes, toujours en tirant des bords, nous parvînmes finalement dans le détroit de Magellan en empruntant le canal Barbara. Il nous restait 120 miles à remonter au vent dans le détroit avant d’emprunter le canal Smith qui nous conduirait plus au nord.

04Cela faisait bientôt 15 jours que nous avions quitté Puerto Williams et 10 jours qu’il pleuvait sans discontinuer. Cette humidité, plus que le froid ou le vent, nous atteignait profondément. Je décidai de prendre le taureau par les cornes afin de nous sortir de là au plus vite. En tant que capitaine, je décrétai pour tout l’équipage finies les grasses matinées. De son côté, l’équipage rationna la nourriture car nous avions prévu trop juste.

En naviguant 12 heures par jour, on arriverait bien à parcourir ces 120 miles en 6 jours, et sortir enfin du détroit de Magellan. Nous luttâmes ainsi jour après jour contre pluies, vents et marées.  Nous nous couchions épuisés le soir après avoir amarré le bateau aux plus solides arbres de la berge, afin de résister aux rafales qui déboulaient de n’importe quel côté, et pouvaient vous drosser sur les rochers en moins de temps qu’il n’en faut pour enfiler son caleçon et bondir sur le démarreur. Je coupais la nuit l’éolienne dont les hurlements nous empêchaient de dormir.

Mais le plus surprenant est que, malgré cette situation difficile et épuisante nerveusement, notre moral trouvait à se nourrir et à s’équilibrer. Les hautes falaises de granits noirs ruisselantes de pluies, les sommets enneigés, ce ciel perpétuellement gris auquel répondait le gris sombre de la mer, accompagnés par les rugissements du vent qui jouait avec les reliefs, conféraient une beauté surnaturelle à l’univers qui nous entourait. Cette beauté, à chaque fois qu’elle nous pénétrait, nous gonflait d’énergie et de courage.

Le 5ème jour, probablement parce que nous approchions de la sortie du détroit, les conditions météo empirèrent encore, et la mer commença à se former. Beau ou pas, il fallait s’extraire de là sans tarder. Nous étions à présent proche de la peninsula Tamar, où nous pouvions mouiller, d’après le guide nautique de référence sur la Patagonie, écrit par les seuls italiens ayant jamais navigué dans ce secteur. Il ne nous resterait plus, le lendemain matin, qu’à passer le Cap Roda tout proche, puis enfin virer au nord. Mais vers 19H, une bourrasque sous un grain trouva utile d’envoyer 10 à 15 nœuds de plus dans les voiles alors qu’on avait déjà bien 30 à 35 nœuds en moyenne depuis le matin. En enroulant précipitamment le reste de trinquette, je reçus un grêlon dans l’œil, qui me fit l’effet d’un coup de poing. Je m’affalai sous la barre, littéralement sonné. Je m’imaginais déjà borgne avec un bandeau sur l’œil, de retour au bar du Mikalvi pour raconter mes aventures.

– « Dieu a des poings les gars ! Et le détroit de Magellan m’a tout l’air d’être son ring préféré ! »

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dessins Sarah Kabbaj

Dès que j’eus repris possession de mes faibles moyens, je décidai de m’aider du moteur pour atteindre le mouillage de l’île Tamar au plus vite. Et grâce à cela, nous y parvînmes juste avant la nuit. En nous approchant, je trouvais étrange que ce mouillage soi-disant abrité soit aussi accueillant pour les vents d’Ouest, qui s’engouffraient dans le vallon, redoublant de puissance par l’effet venturi. Je fis néanmoins confiance au guide nautique. De toute façon, nous étions à bout de forces. C’était ça ou passer la nuit à la cape dans le détroit, à surveiller les rivages pas vraiment accueillants de l’île de la Désolation, probablement bien nommée par mes prédécesseurs.

Nous mouillâmes donc par 5 mètres de fond sableux face à la plage, et par sécurité, je déroulai les 60 mètres de chaîne. 12 fois la hauteur, ça devrait tenir, pensais-je, car j’avais la paresse d’empenneler une 2ème ancre.

J’étais bien au chaud au fond de mon lit quand une rafale tout droit sortie du cul du diable arracha l’ancre du fond comme une plume et le bateau se mit à dériver à toute vitesse vers les rochers sous les vents. Je bondis dehors, démarrai le moteur et mis plein gaz face au vent et à la pluie. Une chance que j’aie gardé mon caleçon, pensai-je… A 3500 tours/minutes, le bateau peinait à remonter au vent. Mètre par mètre, nous réussîmes à relever l’ancre, profitant de courtes accalmies et prîmes la fuite vers le large. Ouf ! Dans le détroit, le vent soufflait raisonnablement à 30 nœuds, alors plutôt que de chercher un autre mouillage plus abrité, nous tirâmes des bords jusqu’au matin, luttant contre le courant, et pûmes à l’aube enfin passer le cap Roda et abattre vers le nord. Le vent soufflait maintenant à 40-45 nœuds, mais au portant. Un vrai régal ! En 2 heures nous parcourûmes sans effort ce qui nous avait demandé la veille 12h de lutte acharnée.

A 10 heures du matin, nous avisâmes un mouillage bien abrité dans le canal Smith, et dormîmes 2 jours. Au réveil, nous fîmes le point sur la situation. Nous avions mis 3 semaines à parcourir à peine plus de 300 miles et il nous en restait encore plus du double avant de quitter les canaux de Patagonie. Mais qu’importe la distance ! Nous savions qu’un cap avait été franchi, un cap que nous avions rarement eu besoin de dépasser jusqu’ici. Nous nous sentions aguerris pour la suite du voyage.

*Pour cette étape, une équipière éprouvée, (Cf. l’Équipière) avait embarqué à bord d’Antinéa. Sa présence s’est révélée indispensable dans de nombreuses situations, principalement pour les mouillages. En effet, nous avions souvent besoin de tendre des amarres à terre, afin de placer le bateau au plus près du rivage. Chaque mètre compte : vous pouvez être suffisamment abrité à 10 mètres sous le vent d’un relief, alors qu’à 20 mètres, les rafales vous arrachent.

 

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