La transat c’est le rêve de beaucoup de navigateur. Mais pour moi, cela n’éveille pas autant de fantasmes que le Cap Horn ou le Pacifique. Ainsi la veille du départ, je ne ressentais aucune appréhension. Les prévisions météo étaient rassurantes et le routage simplissime. Pas ou peu de vent sur les 600 premiers miles, puis je devrais rencontrer, aux environs du 5ème parallèle nord, les alizés du sud-est, qui me conduiraient tout droit à Fernando de Noronha, au Brésil. Une traversée de 10 à 12 jours tout à fait accessible à un retraité de la fonction publique ! Ma seule crainte était de tomber en panne de moteur, ce qui m’aurait obliger à louvoyer des jours voire des semaines dans le pot au noir.

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La baie de Faja de agua
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la paisible ile de Brava

Je suis donc parti un dimanche en fin de matinée, de l’ile de Brava, la plus sud et la plus paisible des Iles du Cap Vert, et c’est peu dire. Un léger vent de 10 nœuds souffle dans la bonne direction. J’installe le spi et c’est parti… pour une rêverie faite de siestes et de lectures qui va durer 11 jours. Je choisis pour commencer le livre de Stefan Sweig, « Brésil », car c’est ma prochaine destination. Il parle de la naissance et de la construction de ce pays, qui a échappé de justesse à la colonisation. Il était trop loin, trop grand et trop difficile à gérer pour le petit Portugal, qui s’est contenté d’empêcher les autres de s’installer, comme les français à Rio. Puis finalement ce pays constitué d’aventuriers venus de toute l’Europe, d’esclaves noirs et d’indiens, s’est trouvé une identité propre et un équilibre, grâce, selon Sweig, au métissage. Une piste à suivre selon moi pour construire l’équilibre du monde, notamment entre l’ Europe et l’ Afrique.

Je suis désolé d’aborder un sujet qui fâche dans un récit de voyage mais, alors que je m’apprête à traverser l’Atlantique pour aller voir de l’autre côté de quel bleu est la mer, des voyageurs africains qui rêvent eux aussi de voir si la terre n’est pas plus ronde en Europe, sont refoulés en méditerranée. Ce sont nos frères, à nous voyageurs. Portés par leurs rêves, ils tentent une aventure autrement plus dangereuse que la mienne. Mais on les nomme des migrants et non des voyageurs sans doute pour signifier que leurs rêves ne sont pas aussi nobles ? Le voyage est un droit universel que nous devons défendre, nous qui y tenons tant. Parce que c’est justice et aussi parce que c’est la seule solution viable pour l’avenir de l’humanité. Car les flux migratoires sont comme les courants marins : ils équilibrent le climat de la planète. Ceux qui proposent de les bloquer (et qu’y parviennent à vous convaincre que c’est dans votre intérêt) n’imaginent pas les conséquences autrement plus terribles que cela provoquera.

Voilà pour le sujet qui fâche ! Revenons, cher lecteur, à notre voyage.

La nuit, le vent tombe. Je range le spi et mets le moteur. Bercé par le lent balancement du bateau au vent arrière, les jours s’écoulent. Je ne suis occupé que par la lecture et la contemplation de la mer et du ciel. Et sans faire de vague, au fil du temps, l’ancien monde disparaît de mes préoccupations. A cet effet, je n’avais pas pris de téléphone satellite pour pouvoir me déconnecter totalement. Ce qui est, ne l’oublions jamais, le but du voyage en dehors du simple déplacement géographique. Et bien c’est incroyable comme c’est facile de tout arrêter ou plutôt comme tout s’arrête de lui même.

A peine 3 jour plus tôt, je me sentais obligé de répondre à mes mails et messages le jour même, voire instantanément. Je m’accrochais à ma « connexion » au monde, comme a un cordon ombilical, et puis voilà que je m’en détache si facilement. En réalité, il suffit de se lancer dans un univers totalement différent (et la vie en mer en est vraiment un !) pour y parvenir. A terre, notre cerveau est en permanence excité. Les pensées se succédent continuellement sans que nous puissions les maîtriser. En mer, la conscience peut à nouveau respirer, retrouver son souffle, lent, profond et serein, propice aux bonnes idées… Et si l’on pense à moins de choses à la minute, on y voit aussi plus clair.

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Atmosphère du pot au noir

Comme mon bateau, je me sentais flotter sur l’océan sans limite et étrangement calme, presque irréel. Après plusieurs jours de ce traitement, j’abandonnais mes derniers repères qui étaient le calcul de ma route et mon journal de bord… Après tout, le bateau suivait son cap tout seul. Prévoir mon jour d’arrivée ne m’intéressait plus. Cet état bizarre où l’on a quitté l’ancien monde sans en avoir trouvé un nouveau, c’est probablement l’effet de l’influence de cet entre 2 eaux, entre 2 hémisphères, entre 2 continents, le pot au noir, ou la Zone de Convergence Inter Tropicale pour les scientifiques.

La nuit je dormais dans le cockpit, sous les constellations du sud que je découvrais. Parfois le bateau était incroyablement silencieux. Je pensais qu’on était à l’arrêt, mais un regard au loch m’assurait qu’on filait 6 nœuds. Il glissait sur l’eau dans la nuit sans un bruit. Religieusement. Dans ce silence intérieur enfin retrouvé, je concevais Dieu d’une façon si précise, que je tins pour une chance de n’avoir jamais épousé une religion.

Combien de temps aurait pu durer cet état d’apesanteur ? Qu’importe le temps quand on vit des moments d’éternité. Puis, un jour, après le passage d’un dernier grain, les alizés du Sud Est sont apparus d’un coup. La mer et le ciel sont devenus bleus, sur lesquels accouraient des moutons et des petits nuages d’un blanc de neige.

Quel effet euphorisant ! Comme si Dieu, pour me récompenser d’avoir traversé une de ses épreuves, me disait : « c’est bon, tu peux y aller maintenant ! » Alors, le bateau se lance, libre et joyeux, à l’assaut des vagues.

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Le ciel se dégage, l’alizé arrive.

Les oiseaux aussi sont de retour. J’ai observé hier la chasse d’un oiseau des mers, un natif des iles Salvagem peut être… Il suit le bateau qui lui sert à lever le gibier, en l’occurrence des poissons volants. Ces poissons volants ont, certes, développé un truc unique, des ailes, pour échapper au prédateur. Une idée géniale qui a fonctionné car ils pullulent sous les tropiques. Mais, comme il fallait s’y attendre, d’autres ont fini par trouver l’astuce pour les avoir. Comme ils s’envolent assez stupidement à l’approche du bateau, l’oiseau qui guette à mi hauteur dans les haubans, les attaquent en piqué. Pas évident comme chasse néanmoins car les poissons volants ont d’affreux yeux noirs globuleux qui voient au dessus. Alors ils font des virages brusques en plein vol pour échapper à leur prédateur.

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l’oiseau guette dans les haubans
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le poisson volant et ses gros yeux noirs.

Pendant mes 30 minutes d’observation, l’oiseau n’a pas pu en attraper un seul. Mais j’imagine la satisfaction, le régal, qu’il ressentira quand il aura trouvé son diner. Car moi, j’ai enfin attrapé un poisson, une dorade coryphène de 2kg environ. Après 10 jours sans rien, j’ai eu l’idée de combiner 2 leurres de tailles différentes sur la même ligne comme si l’un pourchassait l’autre. J’imagine que le poisson voyant cette scène habituelle, se méfie moins et attrape le leurre arrière. Quelle joie de vivre d’astuces !

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Une petite dorade coryphène

C’est d’ailleurs un peu le thème du livre de Tom Neal, « Robinson des mers du Sud », qui a passé volontairement plusieurs années seul sur une ile déserte dans le Pacifique. En multipliant les astuces, il a réussi à vivre assez confortablement en autonomie totale. Il en retirait une joie et une fierté nettement supérieure à celle que lui apportait son travail antérieur, qui ne demandait pas autant de réflexion, ni d’imagination. C’était, certes un banal emploi de magasinier, mais si on songe que 90% de l’humanité est contrainte à des jobs qui ne demandent aucune créativité, on est en droit de se demander, après ces milliers d’années où la nature imposa à l’homme tant de défis qui ont conduit à sa remarquable évolution, comment évoluera à présent l’espèce humaine. Je pense que nous n’aurons pas à attendre 100 000 ans pour que beaucoup retournent à l’état de protozoaires !

Puis, un matin à l’aube, je suis presque déçu d’apercevoir le Morro do Pico, le sommet de l’ile de Fernando de Noronha, qui émerge de l’horizon comme un nuage. Accompagné par les dauphins et une multitude d’immenses oiseaux étranges, des frégates, je m’apprête à jeter l’ancre dans la baie de San Antonio. Mais oh! surprise, mon ancre a disparu ! Ainsi, je n’avais pas rêvé, mon bateau, qui me suit en tout et réciproquement, avait lui aussi brisé ses chaines…

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Une frégate devant Fernando de Noronha

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Tout a commencé lorsque la concierge de mon immeuble à Marseille, m’annonce que l’appartement du 5ème a enfin été acheté, par des gens « bien sous tout rapport, des gens de l‘ONU. »

Je ne pus m’empêcher de sourire à cette naïveté populaire concernant les fonctionnaires internationaux. Je n’ai rien contre les gens de l’ONU, mais pour les côtoyer assez souvent car je vis au Mali où ils sont pléthore, je trouve qu’ils ne sont pas meilleurs que les autres. En revanche ils ont de bien meilleurs salaires.

En effet si le fonctionnaire européen double aisément ses revenus par rapport à un poste national, le fonctionnaire onusien le triple, sans compter les avantages de toutes sortes.

Vous me direz avec raison que ce n’est pas joli-joli de regarder dans l’assiette de son voisin, que cela ne nous concerne pas. Et bien dans le cas présent, ces traitements astronomiques ont des conséquences (pas necessairement positives) sur la vie de centaines de milliers de personnes.

La première conséquence est qu’ils ont tendance à s’attarder dans les missions lointaines. Alors qu’elles consistent bien souvent en une intervention d’urgence ou ponctuelle. Imaginez que le chirurgien qui vous opère soit payé à l’heure, plutôt qu’à l’intervention ! Ne seriez-vous pas en droit de vous demander si l’anesthésie ne va pas durer trop longtemps ?

La deuxième est que ce ne sont pas forcément des passionnés de l’engagement international qui s’investissent dans ces missions à l’étranger. Il est plus que probable qu’un simple réajustement des salaires suffirait à faire se volatiliser 90 % du personnel de l’Organisation des Nations Unis.

Je me souviens d’une époque pas si lointaine, (c’était le bon temps comme disent tous les vieux !), où les candidats à l’expatriation étaient avant tout des idéalistes. Les associations et les ONG attiraient de nombreux volontaires. Il y avait parfois un certain amateurisme dans leurs initiatives, mais ils y mettaient vraiment du cœur. Et je me rends compte après toutes ces années passées au Mali que c’était ça l’essentiel. Ce que les gens gardent en mémoire, plus que le projet en lui-même, c’est la rencontre, l’amitié et le vrai partage.

Malheureusement, ces empathiques citoyens sont aujourd’hui fermement invités à rester chez eux pour des raisons de sécurité. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une stratégie, tellement cela s’inscrit dans cette tendance très occidentale, où tout ce qui est gratuit devient prohibé et donc tend à disparaitre au profit de ce qui rapporte.

Quelques jours plus tard, je croise mes nouveaux voisins marseillais dans l’escalier. C’est un couple d’une cinquantaine d’année chacun. Ils sont en ce moment en poste en Egypte et ont eu envie d’avoir un pied à terre en France pour y passer quelques semaines par an. Je les félicite d’avoir choisi Marseille, souvent plus facile d’adaptation pour quelqu’un venant de l’étranger, principalement d’Afrique, car c’est une ville cosmopolite, et aussi ensoleillée que le Sahara.

Mais après ces quelques échanges de politesse et malgré notre statut commun de français de l‘étranger on se rend compte que pas grand-chose ne nous rapproche.

Moi, je travaille au Mali depuis plus de 20 ans et je suis très attaché à ce pays. Je souffre et je me réjouis avec lui à chaque soubresaut de son Histoire. Eux ne s’installent pas et ne se projettent pas dans le pays qu’ils investissent. Leur avenir est quelque part ailleurs. Dans un, deux ou trois ans, ils s’en iront pour ne jamais revenir. De plus ils abordent les pays, non pas comme un lieu de vie, c’est-à-dire comme une précieuse, complexe et fragile biosphère, mais comme une problématique. La problématique du sous-développement, de la bonne gouvernance, de la sécurité, ….

Voici une anecdote qui illustre bien l’état d’esprit qui règne dans cet univers Onusien. Lors du pot de départ d’un membre de la mission de maintien de la paix, je demandais à mon hôte ce qu’il avait retenu du Mali où il venait de passer 2 ans, il me répondit qu’il avait eu l’impression que ce qu’il faisait ne servait à rien, (je lui confirme que son impression est bonne), ce qui le déprimait profondément, (car il est encore jeune) mais que d’un autre côté, il avait pu mettre assez d’argent de côté pour s’acheter une maison quelque part en Europe…

Je déplore cette manie de vouloir s’acheter à tout prix des résidences secondaires. Mais je comprends que ce soit déprimant de faire un travail inutile. En y réfléchissant un petit peu, on se demande comment il pourrait en être autrement. Est-ce que les maliens pensent être qualifiés pour régler les différends entre les Serbes et les Croates, entre les Flamands et les Wallons, entre les Marseillais et les Parisiens ?

Que ce soit pour une mission de maintien de la paix ou de développement, il faut vivre dans le pays assez longtemps pour en connaitre les plus fins rouages qui permettront d’agir subtilement et à bon escient. Or, non seulement leurs missions sont de plus en plus courtes, mais ils vivent de plus en plus repliés sur eux-mêmes, dans des résidences sécurisées, où ils organisent des soirées privées.

Ce mode de vie « hors sol » se ressent sur leur travail. On dirait que la mission des casques bleus consiste à s’installer dans des camps ou des résidences qu’il convient de sécuriser. Ils vivent dans une paranoïa sécuritaire qu’ils veulent faire partager par tout le monde. Impossible de sortir boire un verre à Bamako, même dans le maquis le plus insignifiant, sans se faire fouiller, scanner, palper, … La plupart du temps avec du matériel factice !… Il y a un tel amateurisme dans ce domaine qu’on aurait du mal à garder son sérieux si ce n’était pas aussi désagréable.

Mais le plus grave est qu’ils renvoient dans le monde, peut-être pour justifier le prolongement de leur mission, une image d’un pays très dangereux, où l’on ne peut circuler qu’en véhicule blindé. Alors que, bien au contraire, Bamako est une des capitales les plus sûres d’Afrique.

Cette mauvaise publicité détruit des pans entiers de l’économie, et condamne l’essor du pays. Les principales victimes sont le tourisme, une activité en pleine croissance avant la crise, totalement anéantie, (la France aussi serait à genoux si cela lui arrivait), puis l’entrepreneuriat privé, par la difficulté de faire venir des gens de l’extérieur, et plus triste encore, la diaspora malienne, jeune, qualifiée, qui hésite à s’investir dans le pays malgré le potentiel de croissance.

Il est difficile de dire si l’utilité de leur mission contrebalancent les importants effets négatifs de leur présence, tellement il y a d’enfumage médiatique de toutes parts. Mais nous pouvons être certain d’une chose : tant qu’ils seront là pour maintenir la paix, nous ne serons pas en paix. Et tant qu’ils s’occuperont de la « problématique » du Mali, nous continuerons à avoir des problèmes.

De retour à Marseille quelques mois plus tard, à ma concierge qui me rabattait les oreilles avec ces gens de l’ONU, comme s’ils allaient élever le standing de l’immeuble, je lui tins le discours qui a donné naissance à cet article. Elle, qui avait pu s’acheter l’appartement du rez-de-chaussée avec les économies de toute une vie de travail, ça l’a scandalisé de voir ses impôts partir en résidences secondaires.

Est-ce pour cette histoire, ou pour d’autres raisons liées à la problématique du sous-développement à Marseille, toujours est-il que mes nouveaux voisins ont revendu leur appartement et sont partis sans rien dire à personne. Aujourd’hui, on ne parle plus des gens de l’ONU dans mon immeuble ; en définitive, on préfère s’engueuler avec les Parisiens. Avec eux au moins on peut se comprendre…

Et je conseille aux maliens de faire de même. Il vaut toujours mieux essayer de régler ses problèmes en famille.

Quand on arrive en voilier au Cap Vert en provenance des Canaries, on ressent nettement ce qui sépare l’Afrique de L’Europe. Autant à Las Palmas je me sentais écrasé par cet énorme port industriel, cette immense marina surchargée, cette activité humaine incessante …  Autant au Cap vert, tout semble paisible. La Marina de Mindelo, la seule de l’archipel, est petite, quasi déserte, et, comme assoupie au milieu de l’Atlantique. A peine se réveille t’elle lors de l’arrivée ou du départ d’un voilier.

Ainsi, personne ne répondant à mes appels à la VHF, j’ai accosté au hasard sur une panne où se prélassaient 2 ou 3 voiliers. Après 8 jours de mer, j’ai apprécié de reprendre pied en douceur sur la terre ferme. Car notre âme qui s’est ouverte pendant la traversée, supporte mal les agressions du monde moderne : le vacarme des automobiles ou le fonctionnaire qui, avant même de vous laisser boire un coup, vous demande vos papiers !

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la marina de Mindelo

A Mindelo, rien de tout ça… Est-ce du savoir-vivre ou de la passivité ? Cette question reviendra me hanter tout au long de mon séjour.

Il y a manifestement une douceur particulière au Cap vert. La Saudade, une musique incarnée par Cesaria Evora, égrène ses notes nostalgiques, tandis qu’en littérature,  Jean Yves Loude, nous berce d’une ile à l’autre avec ses « notes atlantiques ».

J’ai si bien aimé cette douceur et cette tranquillité qu’au bout de quelques jours passés dans la capitale, j’ai recherché un petit mouillage isolé, là où le monde tournerait encore plus lentement. J’entends parler de Tarrafal, un village de pêcheur sous la cote abritée de San Antao, l’ile voisine. C’est le petit village perdu qui fait rêver. Difficile d’accès par la route ( il n’y en a pas !), il faut 2 heures d’une piste acrobatique, et par moment vertigineuse pour y accéder en 4*4. Pour ma part, après quelques heures de navigation au vent portant, je jette simplement l’ancre à 20 mètres de l’immense plage de sable noir, totalement déserte, au bout du village.

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Le village de Tarrafal

Il y a 2 européens qui résident à Tarrafal, un français et un espagnol : l’un a le centre de plongée et une maison d’hôte, l’autre un club de pêche et une maison d’hôte. Bien sûr ce sont les deux entreprises les plus florissantes du village et de loin. Ce qui me semble normal car ils connaissent les attentes des clients qui sont pour la plupart des européens. Les autochtones essayent de les imiter en construisant des maisons d’hôtes ou en proposant des sorties pêche mais en termes de prestation et de rentabilité, ils restent très loin derrière.

La pêche sportive avec l’espagnol coute 1000 euros par jour. Son bateau est équipé de deux puissants moteurs et d’un sonar qui repère les fonds et les bancs de poissons, de matériel de pêche dernier cri et de tout le confort pour passer la journée en mer. Guidé par un fin connaisseur de la zone, le client va presque immanquablement faire plusieurs grosses prises dans la journée.

Le soir à la maison d’hôte de l’Espagnol où j’ai choisi de diner, le touriste qui revient de son safari pêche m’invite à sa table et me montre les photos de ses prises de la journée. J’y vois un portrait en pied d’un magnifique marlin de 200 livres, à côté d’un petit bonhomme tout sourire.

Je lui demande si c’est ce poisson que nous mangeons ce soir.  Non il est beaucoup trop gros, me dit il.  Mais alors qu’en fait-il ? J’apprends qu’il s’est « fait » plusieurs autres poissons de ce calibre, et donc qu’il lui faudrait plusieurs mois pour manger sa pêche du jour. Mais le bougre est déjà gros à ne plus pouvoir attraper sa canne, alors il donne toute sa pêche au personnel du bord. C’est généreux de sa part, se dit-il, et ça lui donne bonne conscience vis-à-vis de la communauté des poissons.

D’un autre côté, les sorties pêches organisées par les locaux se négocient entre 20 et 40 euros.  Ils ont des petites barques avec des moteurs hors-bord et hors-d’âge, et proposent des petites sorties de 3-4 heures.

Le lendemain matin, 3 jeunes pêcheurs dont celui avec lequel je m’étais entendu la veille, viennent me chercher directement à mon bateau, qui est toujours au mouillage en face de la grande plage. On ne va pas très loin car on s’arrête vers les premiers tombants. Les lignes sont enroulées sur des morceaux de polystyrène. On y installe 1 plomb et 2 hameçons, sur lesquelles on attache un morceau de poisson. Ensuite on déroule la ligne qu’on laisse filer entre ses doigts jusqu’à ce que le plomb touche le fond.

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Le bateau au mouillage face à la grande plage de sable noir

Puis on attend… pas longtemps. En tenant le fil entre ses doigts, on sent si ça mordille ou si ca mord vraiment. D’un coup sec du poignet on ferre l’hameçon dans les « gencives » du poisson et on remonte la ligne à la main. Les locaux arrivent à remonter des prises de 20 kg comme ça !

Mais ce jour-là, mes guides avait déjà attrapé un plus gros poisson de près de 80 kg, moi-même. Alors ils ne se sont pas fatigués. On a pris une vingtaine de mérous et de muraines, de 1 à 2 kg en moins de 2 heures. Ce genre de pêche est si facile que ça en devient vite ennuyeux. Heureusement, mes guides ont jugé qu’on avait en fait suffisamment et qu’on pouvait rentrer.

Cela m’a quand même étonné qu’ils n’améliorent pas leur technique de pêche. Est-ce de la paresse physique ou intellectuelle ? Ont-ils d’autres priorités dont l’évidence nous échappe ? C’est le même genre de question que je m’étais posée lors de mon arrivée au Cap Vert.

Peu importe leur façon de vivre ou de travailler ! dirait-on avec notre redoutable pragmatisme occidental, c’est le résultat qui compte.

Mais c’est là le problème ! Car ici, tous les signes du bonheur sont au vert. Ils sont en parfaite santé physique, leur corps sont magnifiques, ils ont tout le temps de s’occuper de leurs enfants et de leurs parents, de courtiser les filles, de jouer au foot, de discuter entre amis, et le soir, de jouer de la guitare, de chanter ou de danser en buvant du rhum de leur crû. (car le village compte à lui seul plus de 10 distilleries !). De plus leur mode de vie est foncièrement écologique.

Si ce n’est pas ça le paradis, qu’on m’explique ce que c’est !

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Sur les hauteurs de Tarrafal

Est-ce pour moi un paradis perdu ? Pourrais-je un jour vivre comme eux ? Me contenter de ce que m’offre le quotidien ?  Me suis-je demandé.

J’ai été formé pour toujours vouloir transformer l’existant. Je ne pourrais jamais être heureux dans un monde immuable (entendez : qui n’est pas en révolution permanente), me suis-je répondu.

Mais on peut toujours changer, si l’on est aidé.  C’est bien ce que nous croyons quand nous venons aider les autres à s’adapter au modèle occidental. Pour avoir une chance d’y parvenir, il faudrait que des associations ou des ONG africaines volent au secours des occidentaux,  leur apprennent à vivre autrement. Après tout c’est aussi dans leur intérêt, car il s’agit là de sauver le monde, que nous ne pouvons nous empêcher de détruire.

En remontant sur mon bateau bourré de technologie, je me demande si j’ai trouvé une réponse à ma question.  En partie, me dis je pour me consoler , car la réponse est toujours dans l’approfondissement de la question.

 

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Au portant entre Sao Vicente et San Antao

Article paru dans mediapart le 6 Avril 2018

https://blogs.mediapart.fr/herve-depardieu/blog/060418/lettre-de-bamako-au-president-de-la-republique-francaise

Monsieur Le Président de la République.

Nous nous sommes rencontrés à l’ambassade de France de Bamako le 2 juillet 2017. Mon établissement « Le Campement Kangaba » venait de subir une attaque terroriste tuant 6 personnes. Vous m’avez serré chaleureusement la main, d’une poigne franche et forte, fixé intensément du regard, puis d’une pression amicale sur le haut du bras, vous m’avez assuré de votre soutien et de votre compassion.

J’ai été impressionné par la détermination qui se lisait dans vos yeux.

Moi qui n’ai jamais été d’aucun bord politique, marcheur du type nez au vent, j’ai été réconforté par cette rencontre, survenue dans un des moments les plus difficiles de ma vie.president

Vous avez ensuite prononcé un discours* ambitieux devant la communauté française du Mali réunie pour l’occasion dans les jardins de la résidence de l’ambassadrice.

En résumé, vous alliez renforcer l’engagement de la France pour la pacification et le développement du Mali, augmenter les budgets habituellement alloués, et fait nouveau et important, changer de méthodes. Pour cela vous alliez créer une « Alliance pour le Sahel » chargée de coordonner toutes les initiatives européennes, impliquer tous les acteurs, y compris le secteur privé, et simplifier les circuits de financement pour qu’un plus grand nombre puisse y avoir accès.

J’ai écouté votre discours avec d’autant plus d’intérêt que Le Campement* est une entreprise en parfaite adéquation avec votre vision du développement qui avait besoin d’une aide d’urgence pour survivre à l’attaque de nos ennemis communs.

Le Campement, à l’origine, est une aventure humaine, faite de rencontres, d’amitiés et d’amour. C’est ensuite une vision écologique du développement, adaptée au terrain, et durable. Nous ne sommes pas au Mali pour 3 ou 5 ans, mais depuis 25 ans. Et malgré le contexte difficile que vous avez mentionné (prises d’otages, pays classé en zone orange et rouge, putsch, guerre et terrorisme), Le Campement est une entreprise qui marche !

De 20 personnes au départ, nous sommes plus de 150 aujourd’hui. Cette croissance s’est réalisée sans subvention, simplement en réinvestissant, mois après mois, l’essentiel des bénéfices engendrés par nos activités hôtelières et artisanales. En parallèle, nous avons mené de multiples actions écologiques et sociales : création d’un parc de 20 hectares dans Bamako, sensibilisation à l’environnement, formation professionnelle, design et artisanat d’art, culture…. *

Le Campement participe naturellement au développement de ce pays, bien que je préfère de loin le terme d’harmonisation du monde. Il contribue également à sa pacification en favorisant la rencontre et la compréhension mutuelle, car il est autant apprécié des maliens que des expatriés, tandis que le contexte sécuritaire tend à favoriser une dangereuse ségrégation.

Votre volonté d’impliquer les entrepreneurs privés au développement m’a incité à rechercher de l’aide auprès de l’ambassade de France et des différents organismes présents à Bamako. Il y avait des emplois et de beaux projets à sauver sans que cela ne nécessite beaucoup d’argent.

Mais les choses ne se sont pas passées comme prévues. Je ne sais pas si c’est vous qui marchez trop vite, monsieur le Président, mais je peux vous assurer que derrière, tout le monde ne suit pas.

Si j’ai été bien reçu et écouté par tous, je n’en ai pas moins été débouté de toutes mes requêtes : soit les budgets étaient votés depuis longtemps et ne pouvaient être affectés ailleurs, soit ce n’était tout simplement pas dans leurs attributions de me venir en aide.

Rien de personnel bien sûr, la plupart des petites entreprises privées sont dans ce cas alors qu’elles contribuent énormément à « l’effort de guerre ».

L’aide au développement est une affaire de spécialiste, dont, comme chacun sait, le bon sens ne saute pas toujours aux yeux.

Puis pour faire bonne mesure, les ambassades ont intimé aux expatriés de ne plus fréquenter le Campement. Les militaires (Minusma, Barkhane, EUTM, EUCAP) ont également reçu l’ordre de ne plus venir. Alors que c’est justement la présence de l’un des leurs, et son intervention héroïque, qui a permis de sauver de nombreuses vies. Je vous prie de m’excuser si je ne vois dans ces décisions, ni « alliance », ni méthode.

En conclusion, la France n’a, jusqu’à ce jour, soutenu d’aucune manière le Campement, ni même manifesté le moindre intérêt à ce qu’il reste ouvert. C’est absurde et triste, et cela va radicalement à l’encontre de votre message du 2 juillet 2017.

Mais venonsen au but de ce courrier : le 18 juin prochain nous organisons au Campement une cérémonie anniversaire en hommage aux victimes, à laquelle j’ai l’honneur de vous convier Monsieur le Président. Ce sera l’occasion de réitérer vos objectifs pour l’« Alliance pour le Sahel », et comme vous l’avez proposé à la fin de votre discours, de se regarder à nouveau droit dans les yeux.

*liens utiles

http://www.elysee.fr/videos/discours-d-emmanuel-macron-devant-la-communaute-francaise-du-mali/

www.lecampement.com

www.lecampement.com/appel-a-projet/

 

 

Sailgrib affichait 4 jours 5 heures 27 minutes de navigation pour faire les 509 miles qui séparent Rabat de Madère. 4 jours de navigation au près serré par 20 à 30 nœuds en moyenne, ce qui signifie 25 à 35 nœuds quand on commence à connaitre les gribs… En clair, le voyage ne s’annonçait pas de tout repos. Mais 2 semaines a Rabat à attendre que soit réparé le groupe électrogène m’avait ramolli, il fallait que je me secoue. De plus la sortie du port n’est pas toujours possible, en cas de forte houle. Il y avait un créneau mercredi et jeudi, je voulais en profiter.

Mercredi 7 mars peu avant la marée haute, les pilotes du port donnent leur feu vert. On est 2 bateaux a partir, une famille de hollandais, nickel chrome sur leur Swan 47 et leurs 3 petits blondinets dans leurs habits techniques. Difficile de ne pas faire un peu débraillé par rapport à eux. Bref chacun son style ! A 17h ce mercredi, le pilote nous conduit jusqu’à la sortie du chenal, on met les voiles et c’est parti pour l’aventure !!

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L’ Oued Bouregreg ,chenal de sortie de la marina de Rabat

Première journée pépère, bronzette au soleil par 20 nœuds au près. Je m‘amuse à faire la course avec la polaire de Sailgrib. Les prévisions se réalisent au millimètre, impressionnant !

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Polaire de Sailgrib. Le bateau rouge est le point théorique du parcours, le lièvre en quelque sorte…

Jour 2 : Apres 36h, je commencais à confondre navigation et plaisance. Mais les conditions ne tardèrent pas à me rappeler ou j’étais, sur le territoire de qui je m’aventurais. Le vent monte à 30-35 nœuds, bien sûr la mer forcit et … la pluie ajoute la petite touche qui rend le tableau plus impressionnant.

Pas de soucis, je règle les voiles au 3ème ris et le génois au 1/3 et vogue la galère. Par contre les performances au près par gros temps sont nulles sur le hunter. Je ne remonte pas a plus de 55° du vent. Je vois le petit bateau rouge de la polaire Sailgrib s‘éloigner inexorablement.

En plus le bateau et le capitaine souffrent au près. Ca tape à l’avant, ça gite. Heureusement que je suis seul car le passager de la cabine avant aurait passer un mauvais moment !! A faire des bonds sur son lit. Je commence a penser que pour préserver le bateau il aurait peut être mieux valu attendre un meilleur créneau.

Lors de mon petit tour d’inspection avant la nuit, je vois que l’ancre est sortie de son davier et qu’elle se balance en cognant sur la coque ! Damned ! Je la remets difficilement en place, car elle pèse 20 kg et l’étrave fait des bonds énormes, la cale avec un cordage et constate qu’elle a perforé la cloison de la baille a mouillage. Ce n’est pas très grave, mais bon ça aurait pu le devenir…

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Les dégâts de l’ancre sur la coque.

Jour 3 : même temps de chien, prévisions grib plus 5 nœuds. Fringues mouillées, bateau qui gite et qui cogne, le voyage n’est plus du tout rigolo ! J’ai l’impression que je vais finir comme le Dahu, cet animal des légendes alpines qui avait les pattes d’un côté plus courtes que les autres car il marchait toujours dans le même sens à flanc de montagne. Enfin le virement de bord arrive, le seul du parcours. Je vais m appuyer sur la jambe droite !

Peu avant la nuit, je règle mes voiles pour dormir tranquille et en voulant reprendre un peu de génois, je m’aperçois que ca coince. La drisse a quitté l’enrouleur et s’enroule sur le profilé de génois. Comment est ce possible ?

Je me dis qu’il faut libérer le tout pour réenrouler proprement. Erreur, car une fois déroulé entièrement, le génois ne se réenroule pas du tout. Vite avant qu’il fasse nuit je vais à l’enrouleur essayer de régler le problème. J’y passe 1 heure épuisante. Ca tabasse fort a l‘avant, je fais des bonds, harnais et ligne de vie obligatoire pour cette manip. J’ai mal partout quand je rentre dans la cabine, le moral au plus bas. La perspective de passer la nuit avec un temps pareil et tout le génois sorti ne m’enchante guère. Mais je ne sais pas quoi faire d’autre. Affaler me semble impossible. Alors je borde a fond, et avec l’aide du moteur, choisi un angle très serré au vent afin d’éviter que le bateau ne se couche à la gite. De plus ca me rapproche de la polaire de Sailgrib (ma plus rassurante compagnie lors de ce voyage).

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Ce satané enrouleur coincé.

Une bière, une douche (chaude, le meilleur moment de cette journée de merde) et je vais me coucher, inquiet pour la suite. C’est pas toujours tout rose la voile. Et encore moins de tout repos. Et dire que c’est moi qui l’ait choisi, pour ceux qui le penseraient, n’est pas forcement une consolation.

Reste 250 miles à tirer avec le génois dehors. Je me demande ce qu’il se passera si le vent monte à 40 nœuds…les gribs ne prévoient pas plus de 30, s’ils pouvaient être juste pour une fois !

Jour 4 : temps toujours gris, vent oscillant entre 25 et 30 noeuds, mer forte. La journée ne s’annonce pas confortable du tout. D’après les prévisions ca devrait se calmer à partir de dimanche matin. Espérons que le génois tienne bon jusque la !

Mais fume ! Vers 15h le vent commence à monter a 30 – 35 nœuds, ca devient vraiment chaud, le génois faseille très fort au près serré, mais je préfère toujours ça plutôt que coucher le bateau en abattant un peu. Suis au fond du trou en attaquant ma 4ème nuit, me demandant si un whisky ne serait pas le bienvenu pour le moral. L’instinct me retient. Et si jamais une couille arrive j’aurai besoin de toutes mes forces. Tiens d’ailleurs, voila qu’elle arrive. « Les emmerdes volent en escadrille » comme disait Jacques Chirac, qui, nul ne peut le contester, était un expert en navigation. Les qualités principales d’un bon navigateur sont de mon point de vue de novice : l’art de faire du louvoyage pour eviter les problèmes, l art de trouver la petite astuce pour s’en sortir quand on n a pas pu les eviter, et faire le dos rond quand le temps se gâte . Il s’en est toujours sorti. Prenons exemple.

Cette fois la drisse de génois a lâché, à force de faseiller j’imagine. Enfin peu importe pour le moment, je n’ai plus d’autre solution, il faut affaler. Retourner à l’avant (j’aurais passer un temps fou à la proue mais cette fois ci, ce n’est pas pour voir les dauphins), ramener le génois dans la cabine par 30 nœuds en faisant du rodéo n’est pas une mince affaire. 30 minutes de lutte acharnée plus tard et une fois le génois jeté (comme un malpropre je l’avoue) à l’intérieur de la cabine, je pousse un grand OUF de soulagement. Le bateau aussi. Cette fois je l’ai mérité mon whisky. C’est la fête. Une bonne douche, brulante, mon peignoir. Et hop une bonne rasade de whisky ! A la tienne lecteur ! Quelle belle sensation de se sentir aussi vivant ! Ce n’est pas tranquille dans son appart qu’on aurait pu vivre une aventure pareille avant d’aller se coucher !

La drisse vient de lâcher !

La suite est plus classique. Moteur, moteur, moteur. Car si remonter au vent avec le génois n’était pas facile, sans, c’est peine perdue. J’essaye de trouver un petit angle pour que la GV aide un peu. Ce qui rallonge le parcours car le vent souffle exactement de face.

Jour 5 et 6. Je me traine à 4 nœuds, c’est chiant mais reposant. L’occasion de repenser à tout ça. De me débriefer et de contrôler le bateau. Faire marcher le dessal, le groupe…. Ah oui au fait le groupe ! Ma 2ème étape finissait sur les mécaniciens marocains. Et bien ils ont passé 2 semaines sur le groupe à le démonter, remonter, redémonter. L’eau de mer avait bouffé les joints d’accord, mais aussi grippé les segments, bouché les injecteurs….oxydé les circuits électriques….Problèmes qu’ils découvraient un à un après avoir chaque fois tout remonté.

Enfin le 6 mars, avant le départ, ca marchait ! Mais le 11 mars, en pleine mer, ca ne marchait plus ! Le fond du problème avec ces mécanos qui ont appris sur le tas (quasiment la totalité d’entre eux quand manquent les formations sérieuses), c’est qu’à force de bricoler et de trouver des astuces qui semblent fonctionner, ils se croient plus malin que le constructeur. A leur décharge, c’est une tendance qui atteint aussi pas mal de nos plus grands savants.

Le 12 au soir, j’arrive enfin à la marina de Funchal à Madère. Toute petite, un peu merdique je trouve par rapport au mythe de la destination. Je me gare donc, prends ma douche, mets mes dernières fringues pas trop sales et vais BOIRE UN COUP.

Et là, surprise : des touristes par milliers !

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La marina de Funchal

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Le mousqueton qui a pété, chauffé à blanc par le faseillement du génois.

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Le génois enfin dans la cabine !

Partis de Majorque le 17, Franck et moi avons rejoint Ibiza en 16 h de navigation sans histoire.

On décide de mouiller dans une crique abritée au nord de l’ile, avant de rejoindre la ville le lendemain. Mais le vent s’inverse pendant la nuit, nous faisant passer du calme absolu à un rodéo assourdissant. Le ressac résonne fort dans cette crique !

La ville d’Ibiza dort quand on y arrive. Normal entre 13H et 17H tout est fermé : le savoir vivre espagnol. On attendra le soir pour les achats. Puis 2 amis nous rejoignent dans la soirée. On est 4 loups de mer en sortie dans les rues de la vieille ville fortifiée. On découvre le Théatro Pereira, un Pub avec music live et superbe atmosphère. On recommande !

Le lendemain, petite ballade aller retour à l’ile de Formentera. Un désert en hiver. J’aime beaucoup. Quelques locaux se retrouvent aux 2 ou 3 bistrots ouverts toutes l’année. On se croirait au bout du monde. Sauf qu’on devine aisément ce qu’il s’y passe en été. J’imagine l’enfer ! Ces hordes de touristes, cette troupe en marche, à la conquête de ses vacances. Qui sous un soleil de plomb, en navette, en vélo, en paddle, se promènent en tout sens. Peut être parce qu’il n’y a aucun sens ?20180119_164039

Nous quittons Ibiza le lendemain matin pour Alicante. 20h de navigation. Lent balancement du voilier, qui invite à la rêverie et à l’oubli.

A Alicante nous déposons Franck au petit matin. Il repart bosser en 4ème vitesse. Nous poursuivons à 2, avec Philippe, un surfer de Biarritz et grand voyageur, la descente vers Gibraltar. Mais le vent de face nous oblige à tirer des bords. Comme ce n’est pas le fort de ce voilier, nous n’arrivons à parcourir que 200 miles en 48h et encore grâce au moteur sur les dernières 24h. Joie de voir 5 petits dauphins qui nous accompagnent pendant 10 bonnes minutes. En les observant attentivement je crois deviner que ce qui les amuse c’est de jouer en prenant l’étrave du bateau comme point de repère mouvant de leur ballet aquatique. En effet, on dirait un peu la patrouille de France à la manœuvre. 2 escadrons de 2 décrivent des sinusoïdes croisées de chaque coté de l’étrave, tandis que le 5ème, réalise des figures libres. Les binômes évoluent avec une synchronisation si parfaite qu’on a l’impression de voir double. De quoi arracher les cheveux d’un chorégraphe. Ont ils répété ce ballet pendant des mois ou improvisent il ? Un vrai mystère de la nature qu’il me suffit de contempler très admiratif. Et je suppose qu’ils en ont conscience, qu’ils m’observent aussi. En fait cette sensation d’être observé qu’on attribue au regard de Dieu, c’est peut être tous les autres êtres vivants qui nous observent, animaux et végétaux inclus (lisez la vie secrète des arbres de Peter Wohlleben pour vous en convaincre).20180124_135606

20180123_090805En voyant la Sierra Nevada magnifiquement enneigée, on décide de faire escale dans la jolie petite marina del Este, juste après Motril. Là encore on découvre une station balnéaire quasi déserte, une ville fantôme de résidences secondaires appartenant majoritairement à des allemands ou des anglais retraités. C’est joli, propret, sans histoire. On se dit qu’on doit vite s’emmerder ici.

Mais après 6 jours sur un voilier on a besoin de se dégourdir les jambes. J’avise un parc naturel, les falaises du Cerro Gordo, à 30 minutes de marche en suivant la côte. A condition qui y ait un chemin !! Obnubilé par la promotion immobilière, les espagnols ont totalement négligé le sacro-saint sentier du littoral. De superbes résidences désertes regardent la mer à notre place. Pour longer la côte, on est obligé d’escalader des clôtures, traverser des propriétés privées et des décharges. Les rares retraités résidents que je croise me regardent bizarrement à travers leur pare brise. Circuler à pied fait mauvais genre par ici.20180123_181417

 

J’arrive malgré tout après 3h de marche à un promontoire au dessus des falaises où se dresse un mirador médiéval. La mer d’eau s’est muée en gaz, formant une mer de nuage. Sur le retour, rencontre avec des chèvres sauvages qui vivent en marge, elles aussi. Je ne suis plus tout seul.20180123_170102

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Retour au bateau, la ballade a bien duré 6 heures. On appareille de bon matin car un léger vent portant est prévu jusqu’à Gibraltar. Mais il est trop léger, on passe la journée au moteur, à croiser des supertankers, jusqu’ à l’immense rade de Gibraltar. Mouillage à la marina flambant neuve de la Línea de la Concepción, coté espagnol. Bled sans intérêt, où l’on va boire un coup par acquis de conscience.

Le lendemain visite du mythique rocher de Gibraltar. Ballade dans la ville ultra commerçante, très animée, très british. Etonnante histoire qui continue à l’être. Mais pas le temps de s’attarder, pour traverser le détroit mieux vaut profiter de la marée descendante si l’on veut avoir le courant avec soi !! On part un peu tard et avec en plus 30 nœuds de vent de face, on avance à peine à 3 nœuds en mettant le moteur à fond… Il nous a fallu 5 heures pour faire 17 miles jusqu’à Tarifa, la pointe de l’Europe. A l’entrée du port, une statue du Christ fait penser à une sentinelle qui surveillerait l’Afrique toute proche.20180126_175513

Philippe repart sur Barcelone, me laissant préparer la traversée vers Madère en solitaire. 550 miles, soit, 3-4 jours du navigation si l’on choisit bien son créneau. Justement s’annoncent des le lendemain 4 jours de vent portant entre 20 et 30 nœuds, l’idéal. Je décide d’en profiter

Voici le journal de bord de cette étape qui dura 60 heures et où rien ne s’est passé comme prévu.

Météo de départ conforme au prévisions, 20 noeuds par le travers arriere, belle journée ensoleillée. Le Bateau file a 7,5 nœuds sans effort. A ce rythme, il me faut 3 jours pour rejoindre Madère. Mais ça monte à 30 nœuds 3/4 arrière avant la tombée de la nuit. Merde !! Moi qui voulait dormir peinard… Et à minuit plus de batterie, donc plus de pilote…. démarrage moteur pour recharger en attendant je prends la barre. Fait froid et la madre m envoie des paquets d eau dans la gueule pour me maintenir éveillé.  2h du mat ca ne charge toujours pas. Problème d alternateur.  Epuisé,  je me mets à la cape et vais me coucher. 

Lendemain je démonte l’ alternateur.  Pas de problème visible. Je ne me sens pas de tenir la barre sur les 400 miles qui me reste, d autant que ca secoue pas mal et que ca caille encore plus. Le vent souffle maintenant à 30 35 nœuds.

 Je décide de rejoindre la cote marocaine. La marina de Mohammedia est à 120 miles par le travers.  Je cale la barre avec un bout, 3ème ris et un torchon de cuisine comme génois. Le bateau est super équilibre.  Pas besoin de tenir la barre. Le vent monte a 35 40 nœuds la nuit avec une mer qui se charge de nettoyer le pont. J ai dormi a l intérieur d une oreille puis de l autre jusqu’au matin ou le calme m attendait au petit dej. Ouf ! Reste à rejoindre Mohammedia au moteur. 

Arrivée à 13h a la marina de Mohammedia. «Ya pas de place ! » me crie t on du quai ; et on me conseille de dégager jusqu’à Rabat.

Ce que je fais. Arrivé a rabat vers 18h, au fond de l’oued Bouregreg se cache une marina ultra moderne (a 10 euros par jour) construite pour abriter les 10 yachts du Roi… comme quoi parfois un miracle vient récompenser nos efforts…

Demain je verrai si les mécanos du coin sont à la hauteur de mes immenses espérances.

Voilà pour le journal de bord.

Coté sensation, j avoue que passer une nuit sans instrument, sans écran, ni GPS qui nous relie au monde des humains, sur un bateau qui fonce tout droit au milieu de l’océan, heurté par les coup de boutoir des vagues, en entendant hurler le vent dans les haubans, ca fait de l‘effet. Plongé dans cet espace intersidéral, où l’homme n’a aucune chance de survivre sans son vaisseau, je priais (une forme de connexion satellite ?) pour nous, le bateau et moi. C’est effrayant quand on y pense rationnellement, mais en même temps, quelle magie !

Et le plus surprenant, le matin au réveil, je me suis senti très reposé, j avais bien dormi…

20180130_223611Le soir au mouillage à la Marina Bouregreg de Rabat.