Le Baptême de l’eau

Le Baptême de l’eau

Quand on se lance dans une si grande aventure, il faut s’attendre à une épreuve initiatique, un bizutage d’intégration à la grande école de la vie. Inconsciemment je m’y préparais. Je l’attendais, je l’espérais – je ne doutais pas une seconde de passer l’épreuve – afin d’être intronisé au plus vite dans cet univers immense et fascinant qui ferait de moi un homme nouveau.

Le routage sur mon application mobile affichait 4 jours 10 heures 27 minutes de navigation pour parcourir les 600 miles qui séparent Gibraltar de Madère. Voici le journal de bord de cette étape où, bien sûr, rien ne se passa comme prévu. 

Jour 1 : 22 décembre 2017 ; Appareillage à midi.  Météo conforme aux prévisions, 20 nœuds par le travers arrière, belle journée ensoleillée. Le bateau file à 7,5 nœuds sans effort. A ce rythme, il me faudra moins de 4 jours pour rejoindre Madère. Le vent monte à 30 nœuds 3/4 arrière avant la tombée de la nuit. J’entame mes quarts juste après avoir ingurgité un plat de pâtes à même la casserole. Je dors tout habillé sur la banquette du carré car il fait vraiment très froid dedans comme dehors. Réveil programmé toutes les 15 minutes pour effectuer le contrôle de routine. Vers minuit, je me réveille en sursaut – je m’affale sur le plancher pour être exact – car le bateau a viré de bord et la gite a changé de côté ! Les instruments et les feux de navigation sont éteints, le pilote automatique s’est désactivé ! Aucune lumière ne fonctionne. Je vérifie les batteries. Elles sont vides ! Je démarre le moteur pour les recharger et en attendant je prends la barre. Il fait froid et la Madre m’envoie des paquets d’eau dans la gueule pour me maintenir éveillé !  A 2h du mat ça ne charge toujours pas. C’est sûrement un problème d’alternateur. Épuisé, je me mets à la cape et vais me coucher pour de bon. 

Voilà pour le journal de bord. Coté sensation, j’avoue que passer une nuit sans instrument, sans écran, ni GPS qui nous relie technologiquement au monde des humains, sur un bateau qui fonce tout droit au milieu de l’océan, heurté par les coups de boutoir des vagues, en entendant hurler le vent dans les haubans, ça fait de l‘effet. Plongé dans cet espace intersidéral, où l’homme n’a aucune chance de survivre sans son vaisseau, je priais pour nous, le bateau et moi. C’est effrayant quand on y pense rationnellement, mais en même temps, quelle magie !

Jour 2 : Encore 498 miles à parcourir d’après mon téléphone auquel il reste encore un peu de batterie. Heureusement, car sans lui je suis perdu ! Je vérifie l’alternateur. Ce n’était rien, juste un fil débranché. Je vais pouvoir recharger les batteries et remettre le pilote en route. Au cours de la journée, le vent vire du Nord à l’Ouest, et m’oblige à naviguer au près serré, une allure très inconfortable car le bateau gite fort et cogne contre la houle. Quand on navigue au près dans du gros temps, la vie à bord devient acrobatique. C’est un véritable rodéo ! A l’intérieur du bateau, tout ce qui n’est pas bien calé dégringole. On se raccroche à tout ce que l’on peut, on glisse, on tombe, on se cogne les pieds, on se heurte la tête, on se coince les doigts, on rage contre soi-même ! Contre le bateau ! Contre la mer ! Contre le ciel ! Faire la cuisine relève du numéro d’équilibriste et de jonglage réunis ! Quant au passage aux toilettes, les difficultés sont indescriptibles ! 

Toute la journée le vent se maintient à 30 Nœuds secteur Ouest. Ma vitesse moyenne est de 6,5 nœuds. Peu avant la nuit, en voulant réduire ma voilure pour pouvoir dormir plus tranquillement, je m’aperçois que l’enrouleur de génois est coincé. Merde ! Je me dis qu’il faut libérer le tout pour ré-enrouler proprement. Erreur ! Car une fois déroulé entièrement, le génois ne se ré-enroule pas du tout ! Le génois faseille violemment et menace d’endommager le gréement ! Affaler avec ce vent me semble impossible. Alors je borde à fond, et avec l’aide du moteur, choisi un angle très serré au vent afin d’éviter que le bateau ne se couche et démâte.

Ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’aborde cette 2ème nuit en mer. J’essaye par tous les moyens de me rassurer afin de trouver le sommeil. Dans ces moment-là, votre imagination tourne à plein régime, et il vous vient des pensées étranges…
« Les emmerdes volent en escadrille » disait Jacques Chirac, qui, nul ne peut le contester, était un expert en navigation. Les principales qualités d’un bon navigateur sont de mon point de vue de novice :

 1 – l’art de louvoyer pour éviter les problèmes.

 2 – l’art de trouver la petite astuce pour s’en sortir quand on n’a pas pu les éviter.

 3 – Faire le dos rond quand le temps se gâte.

 
Chirac s’en est toujours sorti. Prenons exemple.

Jour 3 : Reste 341 miles. Temps toujours gris, vent oscillant entre 25 et 30 nœuds, mer forte. D’après les prévisions ça devrait se calmer demain. Espérons que le génois tienne bon jusque-là ! Mais fume ! Vers 15h le vent monte à 30 – 35 nœuds ! Le génois faseille très fort.  J’ai le moral au plus bas en attaquant ma troisième nuit, me demandant si un whisky ne pourrait pas me le remonter. L’instinct me retient. Si jamais une couille arrive j’aurai besoin de toutes mes forces. Tiens la voilà qui arrive ! Cette fois la drisse de génois a lâché ! À force de faseiller le mousqueton s’est cassé. Enfin peu importe ! Pour le moment, je n’ai plus d’autre solution, il faut affaler sinon l’étai finira par se rompre et c’est le démâtage assuré ! Après une demi-heure de lutte acharnée, je parviens enfin à affaler le génois que je jette –  comme un malpropre ! – à l’intérieur de la cabine. Je pousse un grand ouf ! de soulagement. Mon bateau aussi ! Cette fois je l’ai mérité mon whisky ! C’est la fête ! Une bonne douche ! Brûlante ! Mon peignoir ! Et hop une bonne rasade de whisky ! A la tienne lecteur ! Quelle belle sensation de se sentir aussi vivant ! Ce n’est pas en restant tranquillement chez moi que j’aurais pu vivre une aventure pareille avant d’aller me coucher !

Jour 4. Plus que 210 miles. Le vent faiblit, probablement lassé de me torturer. A 4 nœuds de moyenne il me faudra deux jour pour rejoindre Madère. 

J’ai profité de ces deux jours de paisible navigation pour me remettre de mes émotions et analyser les innombrables erreurs que j’ai commise durant cette traversée. Ces erreurs auraient pu être lourdes de conséquences. J’ai eu de la chance. Il faut en avoir un peu dans la vie, toujours partir avec un capital chance. Il faut aussi savoir compter dessus car cela valait le coup de prendre de tels risques. J’ai reçu mon baptême de l’océan, et, entre mon bateau et moi s’est créé un lien de confiance, un lien éternel, comme deux compagnons qui ont combattu ensemble pour leur vie. 

Le sixième jour en fin de matinée, j’aperçois l’ile de Madère. Vers le petit soir mon bateau et moi pénétrons comme des héros dans le port de Funchal. Bizarrement, il n’y a personne pour nous accueillir. De plus, je trouve cette marina un peu merdique par rapport au mythe de la destination… J’accoste au premier quai libre, amarre mon bateau, mets mes dernières fringues sèches et saute sur le quai… Ca tangue un peu sur la terre ferme… Je me dirige vers les bars que j’aperçois au bout du quai, et là, surprise ! Des touristes par milliers !

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