Quand on arrive au Brésil en provenance du Cap vert, on tombe naturellement sur l’ile de Fernando de Noronha, à 200 miles au nord est de Recife. C’est une réserve naturelle inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Isolée et peu peuplée, elle constitue une escale toute indiquée pour se réacclimater à ses semblables.

L’approche est magnifique. Escorté par une multitude de dauphins et une escadrille d’oiseaux fantastiques, j’aperçois de très loin le pico de Morro, piton rocheux du genre pain de sucre, le reste de l’archipel étant recouvert d’une végétation qui cache toute présence humaine.

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Au coeur de la reserve naturelle

La réserve qui occupe 80 % de sa superficie est un véritable sanctuaire terrestre et marin, un hymne à la Création. Des oiseaux d’un genre préhistorique, telles les immenses frégates, tournoient par centaines au dessus des reliefs, la végétation est luxuriante, et étrange pour ceux qui la découvre, tant il y a d’espèces endémiques. Vu des promontoires rocheux, on aperçoit les baleines croiser en toute quiétude à moins de 500 mètres des côtes. Dans des criques, des bandes de pacifiques requins se prélassent, tandis que les tortues ont leurs plages préservées. Les fonds marins multicolores dansent sous une eau translucide.

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Le mouillage dans la baie de San Antonio

Ici pas de marina équipée, un simple mouillage forain devant la jetée. Pas d’hôtel 5 étoiles, ni 4 , ni 3, mais des modestes petites pousadas (chambre d’hotes). Pas de grands restaurants ni de boutiques chics, mais des gargotes sur la plage, et des petits commerces fourre tout. Fernando de Noronha ressemble en tout point à une paisible petite ile de pêcheurs.

Ah j’oubliais ! Le climat est parfait, la température de l’eau idéale, et c’est un spot de surf de légende. noronha-surf

– « C’est le paradis terrestre ! », me direz vous ?

Oui, sauf qu’il y a un détail qui tue : ce paradis a un prix. Et il est plutôt salé car c’est une des destinations touristiques les plus chères du Brésil !

Jeter son ancre, dans la baie de San Antonio, un mouillage rouleur mal abrité (le seul autorisé) coute plus cher qu’une place à quai dans une marina de luxe. Une importante taxe de séjour est prélevée quoi que vous fassiez. L’accès du parc et des plus belles plages est payant, auquel il faut ajouter un guide obligatoire des que l’ on sort des sentiers battus… Même les produits de base, la noix de coco ou la caipirinha sont hors de prix. Et la plus quelconque des pousadas, la plus rudimentaire gargote, pratiquent des tarifs dignes des hôtels et restaurants chics de Rio ou de SaoPaulo
– « Bon Dieu ! Pourquoi est ce aussi cher ?! » m’insurgeais je, devant l’agent du port, qui semblait trouver normal que le paradis soit payant.

– « Pour éviter la foule » me répond il tranquillement. Noronha est trop chère pour les pauvres et trop inconfortable pour les riches. Puis il me montre sur son téléphone portable, la photo d’un ilot dans l’Etat voisin du Paraiba, tellement envahi de bateaux qu’on ne le voit plus ! Effectivement, j’étais bien mieux ici, où je n’avais recensé dans la baie qu’un seul voilier et quelques petites barques de pêches locales au mouillage.

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Une ile dans l’Etat voisin

Je m’inclinais devant le 1er amendement de l’ile : la tranquillité. « Tranquilo » est probablement le mot le plus employé ici.

Fernando de Noronha a choisi un tourisme aisé en quête de nature et de simplicité. Le concept, c’est le tourisme « Roots », qui signifie dans ce contexte, authentique, naturel, traditionnel, originel, sans superflu … Je reconnais là la devise des surfeurs engagés, qui ont découvert le potentiel de l’ile dans les années 70.

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NORONHA ROOTS est la marque de Thsirt la plus vendue de l’ile

La plus belle conquête pour un surfeur, c’est d’entrer en harmonie avec la vague, en fusion avec sa force, sa forme, son rythme. Il en rêve jour et nuit, envouté par sa beauté et ses dangers. N’imaginez pas que ces sentiments naissent dans les esprits vides ou dérangés par un excès d’iode et de marijuana, la plupart des surfeurs ont un niveau d’étude et une vie bien plus saine que la moyenne.

Cependant, quand on s’en remet quotidiennement aux forces de la nature et que cela vous procure les plus grandes joies et les plus grandes peurs imaginables, on respecte la nature au delà de tout. Bien plus, on la vénère. Cela va bien plus loin qu’être « écolo ». Là, vous pénétrez corps et âme à l’intérieur du cosmos.

Le dénuement avec lequel le surfeur s’abandonne aux vagues surpuissantes, qui, lorsqu’il tombe, le font rouler comme une poupée de chiffon dans une machine à laver, provoque chez lui une catharsis salutaire, propre à remettre l’homme à sa bonne place dans la nature.

On comprend alors que ces surfeurs des années 70, qui avaient érigé le surf en mode de vie et en philosophie, rêvaient pour Noronha d’une société différente de la leur, et surtout d’un avenir different. Ainsi, ils ont opté pour une petite économie raisonnée, à taille humaine, et interdit toute exploitation industrielle. Ce choix a été payant, car aujourd’hui, hommes, animaux et végétaux vivent en harmonie sur cette île, baignés de soleil, de vent et de vagues enchanteresses.

– « N’est ce pas cela, la solution ? Le développement durable ? La reconquête du paradis terrestre ? »

Ca en a tout l’air, mais là encore, il y a un détail qui tue !

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Plage déserte, accès payant.

En effet, pour goûter au bonheur d’un séjour à Noronha, il faut de sacrés revenus. C est à dire pour la plupart d’entre nous, qui ne sommes pas natifs du paradis, vivre dans des grandes villes, travailler dans des grandes entreprises. Or ces gigantesques organisations ont perdu toute humanité, toute mesure. Elles sont devenus des monstres qui dévorent la planète, hommes compris, pour assurer leur propre croissance ou a defaut leur simple survie.

Alain Gerbaut écrivit il y a un siècle « un paradis se meurt », où il s’inquiétait de la disparition des sociétés traditionnelles polynésiennes, alors que leurs cultures, leurs organisations sociales, leurs modes de vie étaient parfaitement en harmonie avec la nature….. C’était, à l’entendre, le paradis terrestre. (Le vrai, celui qui est gratuit). Aujourd’hui, cher Alain, le travail est achevé, tous ces charmants microcosmes ont été engloutis. Et du paradis, il ne reste que quelques bastions hors de prix.

J’imagine et partage les immenses émotions qui ont étreint les grands navigateurs, ces aventuriers de légende, ces « Conquistadors », en débarquant sur cette île en l’année 1500. Eux, parce qu’ils découvraient un nouveau monde, immense, fabuleux, plein de promesses et de richesses, et moi cinq cents ans plus tard, parce que j’en contemplais la fin.

La transat c’est le rêve de beaucoup de navigateur. Mais pour moi, cela n’éveille pas autant de fantasmes que le Cap Horn ou le Pacifique. Ainsi la veille du départ, je ne ressentais aucune appréhension. Les prévisions météo étaient rassurantes et le routage simplissime. Pas ou peu de vent sur les 600 premiers miles, puis je devrais rencontrer, aux environs du 5ème parallèle nord, les alizés du sud-est, qui me conduiraient tout droit à Fernando de Noronha, au Brésil. Une traversée de 10 à 12 jours tout à fait accessible à un retraité de la fonction publique ! Ma seule crainte était de tomber en panne de moteur, ce qui m’aurait obliger à louvoyer des jours voire des semaines dans le pot au noir.

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La baie de Faja de agua
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la paisible ile de Brava

Je suis donc parti un dimanche en fin de matinée, de l’ile de Brava, la plus sud et la plus paisible des Iles du Cap Vert, et c’est peu dire. Un léger vent de 10 nœuds souffle dans la bonne direction. J’installe le spi et c’est parti… pour une rêverie faite de siestes et de lectures qui va durer 11 jours. Je choisis pour commencer le livre de Stefan Sweig, « Brésil », car c’est ma prochaine destination. Il parle de la naissance et de la construction de ce pays, qui a échappé de justesse à la colonisation. Il était trop loin, trop grand et trop difficile à gérer pour le petit Portugal, qui s’est contenté d’empêcher les autres de s’installer, comme les français à Rio. Puis finalement ce pays constitué d’aventuriers venus de toute l’Europe, d’esclaves noirs et d’indiens, s’est trouvé une identité propre et un équilibre, grâce, selon Sweig, au métissage. Une piste à suivre selon moi pour construire l’équilibre du monde, notamment entre l’ Europe et l’ Afrique.

Je suis désolé d’aborder un sujet qui fâche dans un récit de voyage mais, alors que je m’apprête à traverser l’Atlantique pour aller voir de l’autre côté de quel bleu est la mer, des voyageurs africains qui rêvent eux aussi de voir si la terre n’est pas plus ronde en Europe, sont refoulés en méditerranée. Ce sont nos frères, à nous voyageurs. Portés par leurs rêves, ils tentent une aventure autrement plus dangereuse que la mienne. Mais on les nomme des migrants et non des voyageurs sans doute pour signifier que leurs rêves ne sont pas aussi nobles ? Le voyage est un droit universel que nous devons défendre, nous qui y tenons tant. Parce que c’est justice et aussi parce que c’est la seule solution viable pour l’avenir de l’humanité. Car les flux migratoires sont comme les courants marins : ils équilibrent le climat de la planète. Ceux qui proposent de les bloquer (et qu’y parviennent à vous convaincre que c’est dans votre intérêt) n’imaginent pas les conséquences autrement plus terribles que cela provoquera.

Voilà pour le sujet qui fâche ! Revenons, cher lecteur, à notre voyage.

La nuit, le vent tombe. Je range le spi et mets le moteur. Bercé par le lent balancement du bateau au vent arrière, les jours s’écoulent. Je ne suis occupé que par la lecture et la contemplation de la mer et du ciel. Et sans faire de vague, au fil du temps, l’ancien monde disparaît de mes préoccupations. A cet effet, je n’avais pas pris de téléphone satellite pour pouvoir me déconnecter totalement. Ce qui est, ne l’oublions jamais, le but du voyage en dehors du simple déplacement géographique. Et bien c’est incroyable comme c’est facile de tout arrêter ou plutôt comme tout s’arrête de lui même.

A peine 3 jour plus tôt, je me sentais obligé de répondre à mes mails et messages le jour même, voire instantanément. Je m’accrochais à ma « connexion » au monde, comme a un cordon ombilical, et puis voilà que je m’en détache si facilement. En réalité, il suffit de se lancer dans un univers totalement différent (et la vie en mer en est vraiment un !) pour y parvenir. A terre, notre cerveau est en permanence excité. Les pensées se succédent continuellement sans que nous puissions les maîtriser. En mer, la conscience peut à nouveau respirer, retrouver son souffle, lent, profond et serein, propice aux bonnes idées… Et si l’on pense à moins de choses à la minute, on y voit aussi plus clair.

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Atmosphère du pot au noir

Comme mon bateau, je me sentais flotter sur l’océan sans limite et étrangement calme, presque irréel. Après plusieurs jours de ce traitement, j’abandonnais mes derniers repères qui étaient le calcul de ma route et mon journal de bord… Après tout, le bateau suivait son cap tout seul. Prévoir mon jour d’arrivée ne m’intéressait plus. Cet état bizarre où l’on a quitté l’ancien monde sans en avoir trouvé un nouveau, c’est probablement l’effet de l’influence de cet entre 2 eaux, entre 2 hémisphères, entre 2 continents, le pot au noir, ou la Zone de Convergence Inter Tropicale pour les scientifiques.

La nuit je dormais dans le cockpit, sous les constellations du sud que je découvrais. Parfois le bateau était incroyablement silencieux. Je pensais qu’on était à l’arrêt, mais un regard au loch m’assurait qu’on filait 6 nœuds. Il glissait sur l’eau dans la nuit sans un bruit. Religieusement. Dans ce silence intérieur enfin retrouvé, je concevais Dieu d’une façon si précise, que je tins pour une chance de n’avoir jamais épousé une religion.

Combien de temps aurait pu durer cet état d’apesanteur ? Qu’importe le temps quand on vit des moments d’éternité. Puis, un jour, après le passage d’un dernier grain, les alizés du Sud Est sont apparus d’un coup. La mer et le ciel sont devenus bleus, sur lesquels accouraient des moutons et des petits nuages d’un blanc de neige.

Quel effet euphorisant ! Comme si Dieu, pour me récompenser d’avoir traversé une de ses épreuves, me disait : « c’est bon, tu peux y aller maintenant ! » Alors, le bateau se lance, libre et joyeux, à l’assaut des vagues.

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Le ciel se dégage, l’alizé arrive.

Les oiseaux aussi sont de retour. J’ai observé hier la chasse d’un oiseau des mers, un natif des iles Salvagem peut être… Il suit le bateau qui lui sert à lever le gibier, en l’occurrence des poissons volants. Ces poissons volants ont, certes, développé un truc unique, des ailes, pour échapper au prédateur. Une idée géniale qui a fonctionné car ils pullulent sous les tropiques. Mais, comme il fallait s’y attendre, d’autres ont fini par trouver l’astuce pour les avoir. Comme ils s’envolent assez stupidement à l’approche du bateau, l’oiseau qui guette à mi hauteur dans les haubans, les attaquent en piqué. Pas évident comme chasse néanmoins car les poissons volants ont d’affreux yeux noirs globuleux qui voient au dessus. Alors ils font des virages brusques en plein vol pour échapper à leur prédateur.

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l’oiseau guette dans les haubans
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le poisson volant et ses gros yeux noirs.

Pendant mes 30 minutes d’observation, l’oiseau n’a pas pu en attraper un seul. Mais j’imagine la satisfaction, le régal, qu’il ressentira quand il aura trouvé son diner. Car moi, j’ai enfin attrapé un poisson, une dorade coryphène de 2kg environ. Après 10 jours sans rien, j’ai eu l’idée de combiner 2 leurres de tailles différentes sur la même ligne comme si l’un pourchassait l’autre. J’imagine que le poisson voyant cette scène habituelle, se méfie moins et attrape le leurre arrière. Quelle joie de vivre d’astuces !

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Une petite dorade coryphène

C’est d’ailleurs un peu le thème du livre de Tom Neal, « Robinson des mers du Sud », qui a passé volontairement plusieurs années seul sur une ile déserte dans le Pacifique. En multipliant les astuces, il a réussi à vivre assez confortablement en autonomie totale. Il en retirait une joie et une fierté nettement supérieure à celle que lui apportait son travail antérieur, qui ne demandait pas autant de réflexion, ni d’imagination. C’était, certes un banal emploi de magasinier, mais si on songe que 90% de l’humanité est contrainte à des jobs qui ne demandent aucune créativité, on est en droit de se demander, après ces milliers d’années où la nature imposa à l’homme tant de défis qui ont conduit à sa remarquable évolution, comment évoluera à présent l’espèce humaine. Je pense que nous n’aurons pas à attendre 100 000 ans pour que beaucoup retournent à l’état de protozoaires !

Puis, un matin à l’aube, je suis presque déçu d’apercevoir le Morro do Pico, le sommet de l’ile de Fernando de Noronha, qui émerge de l’horizon comme un nuage. Accompagné par les dauphins et une multitude d’immenses oiseaux étranges, des frégates, je m’apprête à jeter l’ancre dans la baie de San Antonio. Mais oh! surprise, mon ancre a disparu ! Ainsi, je n’avais pas rêvé, mon bateau, qui me suit en tout et réciproquement, avait lui aussi brisé ses chaines…

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Une frégate devant Fernando de Noronha

Quand on arrive en voilier au Cap Vert en provenance des Canaries, on ressent nettement ce qui sépare l’Afrique de L’Europe. Autant à Las Palmas je me sentais écrasé par cet énorme port industriel, cette immense marina surchargée, cette activité humaine incessante …  Autant au Cap vert, tout semble paisible. La Marina de Mindelo, la seule de l’archipel, est petite, quasi déserte, et, comme assoupie au milieu de l’Atlantique. A peine se réveille t’elle lors de l’arrivée ou du départ d’un voilier.

Ainsi, personne ne répondant à mes appels à la VHF, j’ai accosté au hasard sur une panne où se prélassaient 2 ou 3 voiliers. Après 8 jours de mer, j’ai apprécié de reprendre pied en douceur sur la terre ferme. Car notre âme qui s’est ouverte pendant la traversée, supporte mal les agressions du monde moderne : le vacarme des automobiles ou le fonctionnaire qui, avant même de vous laisser boire un coup, vous demande vos papiers !

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la marina de Mindelo

A Mindelo, rien de tout ça… Est-ce du savoir-vivre ou de la passivité ? Cette question reviendra me hanter tout au long de mon séjour.

Il y a manifestement une douceur particulière au Cap vert. La Saudade, une musique incarnée par Cesaria Evora, égrène ses notes nostalgiques, tandis qu’en littérature,  Jean Yves Loude, nous berce d’une ile à l’autre avec ses « notes atlantiques ».

J’ai si bien aimé cette douceur et cette tranquillité qu’au bout de quelques jours passés dans la capitale, j’ai recherché un petit mouillage isolé, là où le monde tournerait encore plus lentement. J’entends parler de Tarrafal, un village de pêcheur sous la cote abritée de San Antao, l’ile voisine. C’est le petit village perdu qui fait rêver. Difficile d’accès par la route ( il n’y en a pas !), il faut 2 heures d’une piste acrobatique, et par moment vertigineuse pour y accéder en 4*4. Pour ma part, après quelques heures de navigation au vent portant, je jette simplement l’ancre à 20 mètres de l’immense plage de sable noir, totalement déserte, au bout du village.

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Le village de Tarrafal

Il y a 2 européens qui résident à Tarrafal, un français et un espagnol : l’un a le centre de plongée et une maison d’hôte, l’autre un club de pêche et une maison d’hôte. Bien sûr ce sont les deux entreprises les plus florissantes du village et de loin. Ce qui me semble normal car ils connaissent les attentes des clients qui sont pour la plupart des européens. Les autochtones essayent de les imiter en construisant des maisons d’hôtes ou en proposant des sorties pêche mais en termes de prestation et de rentabilité, ils restent très loin derrière.

La pêche sportive avec l’espagnol coute 1000 euros par jour. Son bateau est équipé de deux puissants moteurs et d’un sonar qui repère les fonds et les bancs de poissons, de matériel de pêche dernier cri et de tout le confort pour passer la journée en mer. Guidé par un fin connaisseur de la zone, le client va presque immanquablement faire plusieurs grosses prises dans la journée.

Le soir à la maison d’hôte de l’Espagnol où j’ai choisi de diner, le touriste qui revient de son safari pêche m’invite à sa table et me montre les photos de ses prises de la journée. J’y vois un portrait en pied d’un magnifique marlin de 200 livres, à côté d’un petit bonhomme tout sourire.

Je lui demande si c’est ce poisson que nous mangeons ce soir.  Non il est beaucoup trop gros, me dit il.  Mais alors qu’en fait-il ? J’apprends qu’il s’est « fait » plusieurs autres poissons de ce calibre, et donc qu’il lui faudrait plusieurs mois pour manger sa pêche du jour. Mais le bougre est déjà gros à ne plus pouvoir attraper sa canne, alors il donne toute sa pêche au personnel du bord. C’est généreux de sa part, se dit-il, et ça lui donne bonne conscience vis-à-vis de la communauté des poissons.

D’un autre côté, les sorties pêches organisées par les locaux se négocient entre 20 et 40 euros.  Ils ont des petites barques avec des moteurs hors-bord et hors-d’âge, et proposent des petites sorties de 3-4 heures.

Le lendemain matin, 3 jeunes pêcheurs dont celui avec lequel je m’étais entendu la veille, viennent me chercher directement à mon bateau, qui est toujours au mouillage en face de la grande plage. On ne va pas très loin car on s’arrête vers les premiers tombants. Les lignes sont enroulées sur des morceaux de polystyrène. On y installe 1 plomb et 2 hameçons, sur lesquelles on attache un morceau de poisson. Ensuite on déroule la ligne qu’on laisse filer entre ses doigts jusqu’à ce que le plomb touche le fond.

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Le bateau au mouillage face à la grande plage de sable noir

Puis on attend… pas longtemps. En tenant le fil entre ses doigts, on sent si ça mordille ou si ca mord vraiment. D’un coup sec du poignet on ferre l’hameçon dans les « gencives » du poisson et on remonte la ligne à la main. Les locaux arrivent à remonter des prises de 20 kg comme ça !

Mais ce jour-là, mes guides avait déjà attrapé un plus gros poisson de près de 80 kg, moi-même. Alors ils ne se sont pas fatigués. On a pris une vingtaine de mérous et de muraines, de 1 à 2 kg en moins de 2 heures. Ce genre de pêche est si facile que ça en devient vite ennuyeux. Heureusement, mes guides ont jugé qu’on avait en fait suffisamment et qu’on pouvait rentrer.

Cela m’a quand même étonné qu’ils n’améliorent pas leur technique de pêche. Est-ce de la paresse physique ou intellectuelle ? Ont-ils d’autres priorités dont l’évidence nous échappe ? C’est le même genre de question que je m’étais posée lors de mon arrivée au Cap Vert.

Peu importe leur façon de vivre ou de travailler ! dirait-on avec notre redoutable pragmatisme occidental, c’est le résultat qui compte.

Mais c’est là le problème ! Car ici, tous les signes du bonheur sont au vert. Ils sont en parfaite santé physique, leur corps sont magnifiques, ils ont tout le temps de s’occuper de leurs enfants et de leurs parents, de courtiser les filles, de jouer au foot, de discuter entre amis, et le soir, de jouer de la guitare, de chanter ou de danser en buvant du rhum de leur crû. (car le village compte à lui seul plus de 10 distilleries !). De plus leur mode de vie est foncièrement écologique.

Si ce n’est pas ça le paradis, qu’on m’explique ce que c’est !

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Sur les hauteurs de Tarrafal

Est-ce pour moi un paradis perdu ? Pourrais-je un jour vivre comme eux ? Me contenter de ce que m’offre le quotidien ?  Me suis-je demandé.

J’ai été formé pour toujours vouloir transformer l’existant. Je ne pourrais jamais être heureux dans un monde immuable (entendez : qui n’est pas en révolution permanente), me suis-je répondu.

Mais on peut toujours changer, si l’on est aidé.  C’est bien ce que nous croyons quand nous venons aider les autres à s’adapter au modèle occidental. Pour avoir une chance d’y parvenir, il faudrait que des associations ou des ONG africaines volent au secours des occidentaux,  leur apprennent à vivre autrement. Après tout c’est aussi dans leur intérêt, car il s’agit là de sauver le monde, que nous ne pouvons nous empêcher de détruire.

En remontant sur mon bateau bourré de technologie, je me demande si j’ai trouvé une réponse à ma question.  En partie, me dis je pour me consoler , car la réponse est toujours dans l’approfondissement de la question.

 

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Au portant entre Sao Vicente et San Antao

Après avoir quitté Madère en direction de Las Palmas, je tombe par hasard le lendemain sur une ile que je n’avais pas vu sur ma tablette car je n’avais suffisamment zoomé sur la zone. J’ai la sensation de découvrir une terre inconnue ! En fait ce sont les iles Salvagem. Celle que j’ai manqué de m’emplafonner s’appelle Salvagem Grande.

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En passant au ras de la pointe nord je remarque une bouée et une petite cabane dans une crique un peu abritée. Je décide de mouiller là et de mettre les pieds sur l’ile pour l’explorer.

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Mais elle n’est pas si sauvage que ça, car 3 militaires et 3 biologistes m’accueillent dans leur cabane. Au total ils sont 6 sur l’ile. Apres les formalités d’usage (d’aucune utilité comme de bien entendu), les soldats en mal de compagnie me proposent une visite de l’ile.

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En fait c’est une réserve naturelle protégée particulièrement appréciée (parce qu’il n’y a pas d’humains vous vous en étiez douté ?) des oiseaux de mer, principalement des pétrels et des puffins qui viennent s’y reproduire. Coup de chance pour moi on est justement en période de nidification, et il y a des couples dans tous les trous de roches.

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Le soldat me décrit la vie hallucinante de ces oiseaux. Je m’étais souvent demandé comment vivaient ces  » mouettes  » que l’on rencontre en pleine mer, à plusieurs centaines de miles des terres. D’où venaient et où allaient elles ? Est ce pour se nourrir ou par simple plaisir, comme le navigateur tourdumondiste qu’elles se laissent pousser par les vents portants ? On le croirait volontiers en les voyant longer la houle pendant des jours sans un coup d’aile. En traversée, je les suis d’un regard rêveur, et à la longue, mon esprit vole de même.

On m’explique enfin une partie de ce mystère : après leur naissance, les parents les nourrissent à tour de rôle (chacun son jour) pendant un mois environ. Puis le petit sort de son nid en titubant. Il avise un promontoire rocheux pour son premier vol. Et comme l’ile est entourée de falaises, son premier vol sera le bon ou le dernier !

Imaginez : le petit oiseau saute dans le vide en battant des ailes mais sans résultat. Il chute en tourbillonnant sur lui même et va s’écraser mais au dernier moment il trouve le truc et voum ! il plane et attaque sa première ressource juste à temps. Certes c’est un peu radical comme apprentissage mais quelle belle entrée dans la vie ! Puis il va a peine remettre les pieds à terre, peut être dire au revoir et merci à ses parents, ou se faire baguer par ces damnés biologistes et file en mer vivre sa vie. Il partira jusqu’en Amérique du sud, certains se sont même retrouvés en Nouvelle Zélande. Il hiverne sur l’eau et ne revient pas à terre sauf pour se reproduire. Il y a quand même des choses compliquées à faire en mer… Au bout de 7 ans, il revient sur l’ile qui l’a vu naitre, retrouve son nid (l’animal a un GPS intègré très précis) et s’y installe. S’il tombe sur un frère qui l’occupe déjà, s’ensuit une bagarre qui peut être mortelle. Et puis ca repart pour un tour…

La vie sauvage est d’une beauté cristalline. Je me suis senti si lourd, encombré par tout un tas de matériel et de préoccupations dérisoires, alors que lui fait le tour du monde avec rien sur le dos. Et pour en revenir aux motivations du voyage, je doute que ce soit uniquement pour se nourrir qu’il parcourt tous ces miles, il pourrait se contenter de faire un tour au banc d’Arguin tout proche, et très riche en poissons. Alors pourquoi tant de miles parcourus ? Les biologistes n’ont pas de réponse scientifique… Quitte à secouer la théorie de l’évolution, je me plais a croire que nous avons là un point commun, l’oiseau et moi, le gout du voyage. Ce qui expliquerait qu’il accompagne volontiers le navigateur sur de longues distances.

Les tortues, les baleines, les oiseaux migrateurs, les éléphants ne se déplacent ils que pour des questions de nourriture, de reproduction ou de confort ? Et si le voyage en lui même dont les effets bénéfiques sur l’esprit sont indéniables, était aussi important pour l’évolution des espèces ? L’homme, naturellement voyageur, me confient mes gênes qui ont bonne mémoire, s’est sédentarisé il n’y a pas si longtemps. Alors son esprit d’aiguisé et léger est devenu lourd et émoussé…

Mais revenons sur mer, j’ai des océans à traverser et toute la vie pour divaguer ! Je quitte Salvagem le soir et rejoins Las Palmas le lendemain. Cette grande ville et son port industriel qu’il faut traverser pour rejoindre la marina me paraissent horribles après avoir entraperçu un monde d’une telle pureté.

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Je suis resté 15 jours à Madère, une ïle belle et tranquille, on pourrait dire sans histoire comparé au reste du monde. J’ai quand même relevé 2-3 trucs rigolos à partager entre amis

Le principal problème dans l’administration semble être la concentration.

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Pas la peine de faire un énième guide des randonnées de Madère, mais attention quand même à certaines déconvenues….

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moi aussi je me suis trompé, en fait c’est ….un observatoire à oiseau !!

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Il y a peu de bateaux à Funchal. Mais un fort pourcentage de ……….. noms à la con.

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Les produits du terroir sont particulièrement alléchants.

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En matière de construction, les madérois sont : futuristes, naturistes, ou simplement pressés ?? 20180325_135841-2.jpg

Sailgrib affichait 4 jours 5 heures 27 minutes de navigation pour faire les 509 miles qui séparent Rabat de Madère. 4 jours de navigation au près serré par 20 à 30 nœuds en moyenne, ce qui signifie 25 à 35 nœuds quand on commence à connaitre les gribs… En clair, le voyage ne s’annonçait pas de tout repos. Mais 2 semaines a Rabat à attendre que soit réparé le groupe électrogène m’avait ramolli, il fallait que je me secoue. De plus la sortie du port n’est pas toujours possible, en cas de forte houle. Il y avait un créneau mercredi et jeudi, je voulais en profiter.

Mercredi 7 mars peu avant la marée haute, les pilotes du port donnent leur feu vert. On est 2 bateaux a partir, une famille de hollandais, nickel chrome sur leur Swan 47 et leurs 3 petits blondinets dans leurs habits techniques. Difficile de ne pas faire un peu débraillé par rapport à eux. Bref chacun son style ! A 17h ce mercredi, le pilote nous conduit jusqu’à la sortie du chenal, on met les voiles et c’est parti pour l’aventure !!

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L’ Oued Bouregreg ,chenal de sortie de la marina de Rabat

Première journée pépère, bronzette au soleil par 20 nœuds au près. Je m‘amuse à faire la course avec la polaire de Sailgrib. Les prévisions se réalisent au millimètre, impressionnant !

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Polaire de Sailgrib. Le bateau rouge est le point théorique du parcours, le lièvre en quelque sorte…

Jour 2 : Apres 36h, je commencais à confondre navigation et plaisance. Mais les conditions ne tardèrent pas à me rappeler ou j’étais, sur le territoire de qui je m’aventurais. Le vent monte à 30-35 nœuds, bien sûr la mer forcit et … la pluie ajoute la petite touche qui rend le tableau plus impressionnant.

Pas de soucis, je règle les voiles au 3ème ris et le génois au 1/3 et vogue la galère. Par contre les performances au près par gros temps sont nulles sur le hunter. Je ne remonte pas a plus de 55° du vent. Je vois le petit bateau rouge de la polaire Sailgrib s‘éloigner inexorablement.

En plus le bateau et le capitaine souffrent au près. Ca tape à l’avant, ça gite. Heureusement que je suis seul car le passager de la cabine avant aurait passer un mauvais moment !! A faire des bonds sur son lit. Je commence a penser que pour préserver le bateau il aurait peut être mieux valu attendre un meilleur créneau.

Lors de mon petit tour d’inspection avant la nuit, je vois que l’ancre est sortie de son davier et qu’elle se balance en cognant sur la coque ! Damned ! Je la remets difficilement en place, car elle pèse 20 kg et l’étrave fait des bonds énormes, la cale avec un cordage et constate qu’elle a perforé la cloison de la baille a mouillage. Ce n’est pas très grave, mais bon ça aurait pu le devenir…

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Les dégâts de l’ancre sur la coque.

Jour 3 : même temps de chien, prévisions grib plus 5 nœuds. Fringues mouillées, bateau qui gite et qui cogne, le voyage n’est plus du tout rigolo ! J’ai l’impression que je vais finir comme le Dahu, cet animal des légendes alpines qui avait les pattes d’un côté plus courtes que les autres car il marchait toujours dans le même sens à flanc de montagne. Enfin le virement de bord arrive, le seul du parcours. Je vais m appuyer sur la jambe droite !

Peu avant la nuit, je règle mes voiles pour dormir tranquille et en voulant reprendre un peu de génois, je m’aperçois que ca coince. La drisse a quitté l’enrouleur et s’enroule sur le profilé de génois. Comment est ce possible ?

Je me dis qu’il faut libérer le tout pour réenrouler proprement. Erreur, car une fois déroulé entièrement, le génois ne se réenroule pas du tout. Vite avant qu’il fasse nuit je vais à l’enrouleur essayer de régler le problème. J’y passe 1 heure épuisante. Ca tabasse fort a l‘avant, je fais des bonds, harnais et ligne de vie obligatoire pour cette manip. J’ai mal partout quand je rentre dans la cabine, le moral au plus bas. La perspective de passer la nuit avec un temps pareil et tout le génois sorti ne m’enchante guère. Mais je ne sais pas quoi faire d’autre. Affaler me semble impossible. Alors je borde a fond, et avec l’aide du moteur, choisi un angle très serré au vent afin d’éviter que le bateau ne se couche à la gite. De plus ca me rapproche de la polaire de Sailgrib (ma plus rassurante compagnie lors de ce voyage).

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Ce satané enrouleur coincé.

Une bière, une douche (chaude, le meilleur moment de cette journée de merde) et je vais me coucher, inquiet pour la suite. C’est pas toujours tout rose la voile. Et encore moins de tout repos. Et dire que c’est moi qui l’ait choisi, pour ceux qui le penseraient, n’est pas forcement une consolation.

Reste 250 miles à tirer avec le génois dehors. Je me demande ce qu’il se passera si le vent monte à 40 nœuds…les gribs ne prévoient pas plus de 30, s’ils pouvaient être juste pour une fois !

Jour 4 : temps toujours gris, vent oscillant entre 25 et 30 noeuds, mer forte. La journée ne s’annonce pas confortable du tout. D’après les prévisions ca devrait se calmer à partir de dimanche matin. Espérons que le génois tienne bon jusque la !

Mais fume ! Vers 15h le vent commence à monter a 30 – 35 nœuds, ca devient vraiment chaud, le génois faseille très fort au près serré, mais je préfère toujours ça plutôt que coucher le bateau en abattant un peu. Suis au fond du trou en attaquant ma 4ème nuit, me demandant si un whisky ne serait pas le bienvenu pour le moral. L’instinct me retient. Et si jamais une couille arrive j’aurai besoin de toutes mes forces. Tiens d’ailleurs, voila qu’elle arrive. « Les emmerdes volent en escadrille » comme disait Jacques Chirac, qui, nul ne peut le contester, était un expert en navigation. Les qualités principales d’un bon navigateur sont de mon point de vue de novice : l’art de faire du louvoyage pour eviter les problèmes, l art de trouver la petite astuce pour s’en sortir quand on n a pas pu les eviter, et faire le dos rond quand le temps se gâte . Il s’en est toujours sorti. Prenons exemple.

Cette fois la drisse de génois a lâché, à force de faseiller j’imagine. Enfin peu importe pour le moment, je n’ai plus d’autre solution, il faut affaler. Retourner à l’avant (j’aurais passer un temps fou à la proue mais cette fois ci, ce n’est pas pour voir les dauphins), ramener le génois dans la cabine par 30 nœuds en faisant du rodéo n’est pas une mince affaire. 30 minutes de lutte acharnée plus tard et une fois le génois jeté (comme un malpropre je l’avoue) à l’intérieur de la cabine, je pousse un grand OUF de soulagement. Le bateau aussi. Cette fois je l’ai mérité mon whisky. C’est la fête. Une bonne douche, brulante, mon peignoir. Et hop une bonne rasade de whisky ! A la tienne lecteur ! Quelle belle sensation de se sentir aussi vivant ! Ce n’est pas tranquille dans son appart qu’on aurait pu vivre une aventure pareille avant d’aller se coucher !

La drisse vient de lâcher !

La suite est plus classique. Moteur, moteur, moteur. Car si remonter au vent avec le génois n’était pas facile, sans, c’est peine perdue. J’essaye de trouver un petit angle pour que la GV aide un peu. Ce qui rallonge le parcours car le vent souffle exactement de face.

Jour 5 et 6. Je me traine à 4 nœuds, c’est chiant mais reposant. L’occasion de repenser à tout ça. De me débriefer et de contrôler le bateau. Faire marcher le dessal, le groupe…. Ah oui au fait le groupe ! Ma 2ème étape finissait sur les mécaniciens marocains. Et bien ils ont passé 2 semaines sur le groupe à le démonter, remonter, redémonter. L’eau de mer avait bouffé les joints d’accord, mais aussi grippé les segments, bouché les injecteurs….oxydé les circuits électriques….Problèmes qu’ils découvraient un à un après avoir chaque fois tout remonté.

Enfin le 6 mars, avant le départ, ca marchait ! Mais le 11 mars, en pleine mer, ca ne marchait plus ! Le fond du problème avec ces mécanos qui ont appris sur le tas (quasiment la totalité d’entre eux quand manquent les formations sérieuses), c’est qu’à force de bricoler et de trouver des astuces qui semblent fonctionner, ils se croient plus malin que le constructeur. A leur décharge, c’est une tendance qui atteint aussi pas mal de nos plus grands savants.

Le 12 au soir, j’arrive enfin à la marina de Funchal à Madère. Toute petite, un peu merdique je trouve par rapport au mythe de la destination. Je me gare donc, prends ma douche, mets mes dernières fringues pas trop sales et vais BOIRE UN COUP.

Et là, surprise : des touristes par milliers !

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La marina de Funchal

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Le mousqueton qui a pété, chauffé à blanc par le faseillement du génois.

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Le génois enfin dans la cabine !

Partis de Majorque le 17, Franck et moi avons rejoint Ibiza en 16 h de navigation sans histoire.

On décide de mouiller dans une crique abritée au nord de l’ile, avant de rejoindre la ville le lendemain. Mais le vent s’inverse pendant la nuit, nous faisant passer du calme absolu à un rodéo assourdissant. Le ressac résonne fort dans cette crique !

La ville d’Ibiza dort quand on y arrive. Normal entre 13H et 17H tout est fermé : le savoir vivre espagnol. On attendra le soir pour les achats. Puis 2 amis nous rejoignent dans la soirée. On est 4 loups de mer en sortie dans les rues de la vieille ville fortifiée. On découvre le Théatro Pereira, un Pub avec music live et superbe atmosphère. On recommande !

Le lendemain, petite ballade aller retour à l’ile de Formentera. Un désert en hiver. J’aime beaucoup. Quelques locaux se retrouvent aux 2 ou 3 bistrots ouverts toutes l’année. On se croirait au bout du monde. Sauf qu’on devine aisément ce qu’il s’y passe en été. J’imagine l’enfer ! Ces hordes de touristes, cette troupe en marche, à la conquête de ses vacances. Qui sous un soleil de plomb, en navette, en vélo, en paddle, se promènent en tout sens. Peut être parce qu’il n’y a aucun sens ?20180119_164039

Nous quittons Ibiza le lendemain matin pour Alicante. 20h de navigation. Lent balancement du voilier, qui invite à la rêverie et à l’oubli.

A Alicante nous déposons Franck au petit matin. Il repart bosser en 4ème vitesse. Nous poursuivons à 2, avec Philippe, un surfer de Biarritz et grand voyageur, la descente vers Gibraltar. Mais le vent de face nous oblige à tirer des bords. Comme ce n’est pas le fort de ce voilier, nous n’arrivons à parcourir que 200 miles en 48h et encore grâce au moteur sur les dernières 24h. Joie de voir 5 petits dauphins qui nous accompagnent pendant 10 bonnes minutes. En les observant attentivement je crois deviner que ce qui les amuse c’est de jouer en prenant l’étrave du bateau comme point de repère mouvant de leur ballet aquatique. En effet, on dirait un peu la patrouille de France à la manœuvre. 2 escadrons de 2 décrivent des sinusoïdes croisées de chaque coté de l’étrave, tandis que le 5ème, réalise des figures libres. Les binômes évoluent avec une synchronisation si parfaite qu’on a l’impression de voir double. De quoi arracher les cheveux d’un chorégraphe. Ont ils répété ce ballet pendant des mois ou improvisent il ? Un vrai mystère de la nature qu’il me suffit de contempler très admiratif. Et je suppose qu’ils en ont conscience, qu’ils m’observent aussi. En fait cette sensation d’être observé qu’on attribue au regard de Dieu, c’est peut être tous les autres êtres vivants qui nous observent, animaux et végétaux inclus (lisez la vie secrète des arbres de Peter Wohlleben pour vous en convaincre).20180124_135606

20180123_090805En voyant la Sierra Nevada magnifiquement enneigée, on décide de faire escale dans la jolie petite marina del Este, juste après Motril. Là encore on découvre une station balnéaire quasi déserte, une ville fantôme de résidences secondaires appartenant majoritairement à des allemands ou des anglais retraités. C’est joli, propret, sans histoire. On se dit qu’on doit vite s’emmerder ici.

Mais après 6 jours sur un voilier on a besoin de se dégourdir les jambes. J’avise un parc naturel, les falaises du Cerro Gordo, à 30 minutes de marche en suivant la côte. A condition qui y ait un chemin !! Obnubilé par la promotion immobilière, les espagnols ont totalement négligé le sacro-saint sentier du littoral. De superbes résidences désertes regardent la mer à notre place. Pour longer la côte, on est obligé d’escalader des clôtures, traverser des propriétés privées et des décharges. Les rares retraités résidents que je croise me regardent bizarrement à travers leur pare brise. Circuler à pied fait mauvais genre par ici.20180123_181417

 

J’arrive malgré tout après 3h de marche à un promontoire au dessus des falaises où se dresse un mirador médiéval. La mer d’eau s’est muée en gaz, formant une mer de nuage. Sur le retour, rencontre avec des chèvres sauvages qui vivent en marge, elles aussi. Je ne suis plus tout seul.20180123_170102

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Retour au bateau, la ballade a bien duré 6 heures. On appareille de bon matin car un léger vent portant est prévu jusqu’à Gibraltar. Mais il est trop léger, on passe la journée au moteur, à croiser des supertankers, jusqu’ à l’immense rade de Gibraltar. Mouillage à la marina flambant neuve de la Línea de la Concepción, coté espagnol. Bled sans intérêt, où l’on va boire un coup par acquis de conscience.

Le lendemain visite du mythique rocher de Gibraltar. Ballade dans la ville ultra commerçante, très animée, très british. Etonnante histoire qui continue à l’être. Mais pas le temps de s’attarder, pour traverser le détroit mieux vaut profiter de la marée descendante si l’on veut avoir le courant avec soi !! On part un peu tard et avec en plus 30 nœuds de vent de face, on avance à peine à 3 nœuds en mettant le moteur à fond… Il nous a fallu 5 heures pour faire 17 miles jusqu’à Tarifa, la pointe de l’Europe. A l’entrée du port, une statue du Christ fait penser à une sentinelle qui surveillerait l’Afrique toute proche.20180126_175513

Philippe repart sur Barcelone, me laissant préparer la traversée vers Madère en solitaire. 550 miles, soit, 3-4 jours du navigation si l’on choisit bien son créneau. Justement s’annoncent des le lendemain 4 jours de vent portant entre 20 et 30 nœuds, l’idéal. Je décide d’en profiter

Voici le journal de bord de cette étape qui dura 60 heures et où rien ne s’est passé comme prévu.

Météo de départ conforme au prévisions, 20 noeuds par le travers arriere, belle journée ensoleillée. Le Bateau file a 7,5 nœuds sans effort. A ce rythme, il me faut 3 jours pour rejoindre Madère. Mais ça monte à 30 nœuds 3/4 arrière avant la tombée de la nuit. Merde !! Moi qui voulait dormir peinard… Et à minuit plus de batterie, donc plus de pilote…. démarrage moteur pour recharger en attendant je prends la barre. Fait froid et la madre m envoie des paquets d eau dans la gueule pour me maintenir éveillé.  2h du mat ca ne charge toujours pas. Problème d alternateur.  Epuisé,  je me mets à la cape et vais me coucher. 

Lendemain je démonte l’ alternateur.  Pas de problème visible. Je ne me sens pas de tenir la barre sur les 400 miles qui me reste, d autant que ca secoue pas mal et que ca caille encore plus. Le vent souffle maintenant à 30 35 nœuds.

 Je décide de rejoindre la cote marocaine. La marina de Mohammedia est à 120 miles par le travers.  Je cale la barre avec un bout, 3ème ris et un torchon de cuisine comme génois. Le bateau est super équilibre.  Pas besoin de tenir la barre. Le vent monte a 35 40 nœuds la nuit avec une mer qui se charge de nettoyer le pont. J ai dormi a l intérieur d une oreille puis de l autre jusqu’au matin ou le calme m attendait au petit dej. Ouf ! Reste à rejoindre Mohammedia au moteur. 

Arrivée à 13h a la marina de Mohammedia. «Ya pas de place ! » me crie t on du quai ; et on me conseille de dégager jusqu’à Rabat.

Ce que je fais. Arrivé a rabat vers 18h, au fond de l’oued Bouregreg se cache une marina ultra moderne (a 10 euros par jour) construite pour abriter les 10 yachts du Roi… comme quoi parfois un miracle vient récompenser nos efforts…

Demain je verrai si les mécanos du coin sont à la hauteur de mes immenses espérances.

Voilà pour le journal de bord.

Coté sensation, j avoue que passer une nuit sans instrument, sans écran, ni GPS qui nous relie au monde des humains, sur un bateau qui fonce tout droit au milieu de l’océan, heurté par les coup de boutoir des vagues, en entendant hurler le vent dans les haubans, ca fait de l‘effet. Plongé dans cet espace intersidéral, où l’homme n’a aucune chance de survivre sans son vaisseau, je priais (une forme de connexion satellite ?) pour nous, le bateau et moi. C’est effrayant quand on y pense rationnellement, mais en même temps, quelle magie !

Et le plus surprenant, le matin au réveil, je me suis senti très reposé, j avais bien dormi…

20180130_223611Le soir au mouillage à la Marina Bouregreg de Rabat.