Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

Charles Baudelaire, L’albatros,

Au petit soir, j’amerrissai à Buenos Aires tel un albatros, fatigué par sa traversée et heureux de son voyage. Après avoir longé la ville pendant plus de trois heures, pour rejoindre la rivière Tigre au fond du delta du Rio de la Plata, j’embouquai le premier canal à gauche, dans le quartier de San Isidro. Pablo, un ami argentin, me l’avait conseillé pour aborder cette capitale tentaculaire. C’est un quartier paisible, un tantinet bourgeois, mais avec quand même des bars intéressants et tout ce qu’il faut à proximité, m’avait-il dit d’un œil complice.

Le canal était encombré de voiliers. Ils étaient serrés comme des sardines et ne me laissaient nulle place pour accoster. Sur les berges, il n’y avait personne pour répondre à mes « Hola ! », personne non plus sur le canal 16 de ma VHF. Il était presque 19h ce dimanche, et c’était peut-être l’heure de la sieste. Au bout du canal, je fis demi-tour, et m’apprêtais à rejoindre le Tigre quand j’avisai, juste avant la sortie, une place libre. Probablement le ponton d’accueil du Club Nautico San Isidro, dont j’apercevais la salle de restaurant, à moins de trois encablures. Elle était très animée. Ce n’était donc pas l’heure de la sieste, mais plutôt l’heure de l’apéro !

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Le ponton d’accueil du club à l’entrée du canal

Je me préparais à sauter à quai avec mon bout d’amarrage en main, lorsqu’une joyeuse bande de septuagénaires, habillés comme des plaisanciers du dimanche ou des golfeurs de tous les jours, sortit du restaurant, vint m’aider à m’amarrer et me souhaita la bienvenue avec un enthousiasme surprenant. Ils n’avaient pas dû voir de navigateurs au long cours depuis Vito Dumas, me dis-je.

J’eus à peine le temps de couper le contact, d’éteindre les instruments et d’enfiler des tongs que je me retrouvai à leur table, un verre de whisky à la main. C’étaient les Socios, les plus anciens membres du Club, le conseil d’administration en quelque sorte. Je tombais décidément bien, j’avais besoin de contacts pour préparer la suite de mon voyage en Patagonie. Ils s’ébahirent devant mon projet de tour du monde en solitaire, et me proposèrent une place de « courtoisie » au club, le temps nécessaire à mes préparatifs. Je m’émerveillais de cet accueil féerique, de ces étonnantes rencontres qui ne cessaient de me surprendre à chaque fois que je débarquais quelque part.

La soirée se prolongea jusque tard dans la nuit, le sujet des conversations glissant naturellement de la voile vers les femmes. Les trois encablures qui séparaient le restaurant du ponton d’accueil m’ont paru bien plus longues pour rentrer à bord.

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Le vénérable Club Nautico San Isidro

J’avais rencontré Pablo au petit port de la Paloma en Uruguay. Sa dernière copine, de 20 ans de moins que lui, lui avait brisé le cœur, et vrillé le cerveau, me confia-t-il moins de trois minutes après que j’eus sauté à quai. Il tombait bien, car de mon côté, je me relevais à peine d’un coup de foudre, contracté à Rio ! (Cf. « Coup de foudre sur un marin »)

Pablo passait toutes les vacances d’été sur son bateau, à écrire des scénarios de film. Il avait choisi la Paloma pour la tranquillité indiscutable du lieu. Il avait comme moi la cinquantaine, un âge où l’on fuyait les touristes.  Nos dispositions d’esprit nous rapprochèrent. Il m’invita à faire une virée le soir même dans les bars du village.

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Antinea à La Paloma, port d’entrée en Uruguay

Quand on aborde un nouveau pays, qu’on débarque dans un nouveau port, après une navigation qui a porté vers l’ailleurs, on éprouve un véritable moment de grâce. Sauter à quai, avec ou sans chaussures, faire ses premiers pas sur un sol nouveau, parler au premier étranger que l’on rencontre simplement pour le plaisir d’entendre une nouvelle langue, aller boire un verre avant même d’avoir fait viser son passeport, c’est une sensation magique et euphorisante. A l’opposé de ce que l’on ressent en débarquant dans un aéroport international. Enfin je parle des aéroports d’aujourd’hui, qui vous fouillent, vous palpent, vous scannent, vous enregistrent, puis vous parquent dans une galerie commerciale en attendant d’embarquer vers une destination similaire. Il y a mieux pour rêver d’horizons lointains ! On est bien loin de l’esprit qui devait régner sur l’aérodrome de Buenos Aires quand Saint Exupéry dirigeait l’Aéroposta Argentina, entre 1929 et 1931, et écrivit « Vol de Nuit ».

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Dans l’appartement qu’occupa Saint Exupéry à Buenos Aires, transformé en salle d’exposition à sa mémoire.

Quelles puissantes émotions devaient ressentir Mermoz, Guillaumet et Saint Exépury en faisant leurs premiers pas sur le tarmac, après avoir traversé la Cordillère des Andes ou l‘Atlantique ! Si leurs pieds touchaient le sol, leur esprit, qui s’était senti poussé des ailes durant le voyage, volait encore en compagnie du prince des nuées.

Au fil de mon voyage, j’appris à préparer minutieusement mes débarquements. J’accostais de préférence en fin d’après-midi dans un petit port tranquille, afin de vivre pleinement ces heures magiques que m’offrait la mer et qui me confiaient un pouvoir de séduction quasi surnaturel. Était-ce la démarche chaloupée des premiers pas à terre, les yeux encore embués par les embruns, dans lequel on pouvait plonger si facilement le regard, car aucune méfiance ne s’y lisait ? Était-ce cette façon de parler avec la mâchoire grippée par la solitude du large,  cette candeur de nouveau-né qui émane de notre âme lavée par les flots ? Était-ce ce cœur gonflé à craquer et débordant de gratitude pour celui qui a su l’écouter, et par là même braver l’inconnu et surmonter ses peurs ? Ou était-ce encore autre chose de moins palpable qui touche au divin, à l’État de grâce, qui faisait chavirer les cœurs ?

Cette question méritait une étude approfondie.

Nous partîmes en bordée dans les bars du village avec Pablo qui connaissait bien ce phénomène et entendait profiter de cette éphémère aura. Partout, nous attirions l’attention de ceux qui rêvent d’un ailleurs où un amour, une amitié, simples et purs, seraient encore possible. Un ailleurs où l’on n’aurait pas encore accepté toutes ces compromissions, accumulé toutes ces entorses à notre nature qui ont fini par faire de nous des êtres branlants et douteux, des êtres au passé trouble et à l’avenir sombre. Nous, nous devions avoir l’air de débarquer du paradis originel, car leur regard s’allumait à notre approche. Ils n’attendaient rien de nous, aucune preuve, aucune explication sur ce que nous ressentions. Ils voulaient simplement y projeter leurs rêves, partir loin et ne pas redescendre sur terre tout de suite. La moindre maladresse pouvait tout foutre en l’air, ce qui ne manquait pas de se produire à un moment ou un autre. L’albatros, à terre, n’est plus qu’un misérable empoté.

Cet état de grâce ne dure jamais bien longtemps, parfois juste une soirée, jamais plus de quelques jours. Nous étions rapidement rattrapés par les mille petites mesquineries de la vie. Nous souffrions alors de cette pesanteur terrestre, contre laquelle nous n’avions que peu de défense. Il nous fallait repartir. A moins que nous ne rejoignions celles et ceux qui rêvent un impossible rêve, et qui parfois, le soir dans les bars, espèrent voir débarquer le Messie.

Parmi les mille préparatifs d’un voyage autour du monde, il ne faut pas oublier de faire le plein de livres. Car on ne sait jamais quand on recroisera une librairie amie.

Mon bateau était amarré au Vieux Port de Marseille, en face du quai Rive Neuve, là où se trouve La Cardinale, la mythique librairie maritime. Entre une visite chez le voilier ou l’accastilleur, j’y passais presque tous les jours acheter deux ou trois livres parmi la vingtaine que je feuilletais. Parfois je remontais la Canebière, et me rendais chez Maupetit, puiser dans le rayon littérature de voyage, quelques récits de voyageurs terrestres. Je m’imaginais déjà tranquillement allongé dans le cockpit, un livre à la main, tandis que mon bateau faisait voile sous les doux alizés océaniques, vers un ailleurs rêvé.

Un an plus tard, alors que j’abordais la côte sud-américaine, j’ai été surpris de constater que beaucoup de mes lectures parlaient de la manière déplorable dont l’Occident a conquis le monde. Il semble qu’il y ait, parmi les écrivains voyageurs, un consensus sur le sujet. Je vous recommande particulièrement « Le Papalagui » de Eric Scheurmann, les récits d’Alain Gerbault et de Stevenson sur les sociétés traditionnelles polynésiennes, « L’ile » de Robert Merle, « La nuit commence au Cap Horn » de Saint Loup, le glaçant « Voyage Saharien » de Sven Lindqvis, ou le très romancé « Conquistadors » d’Éric Vuillard.

Dans son livre, Eric Vuillard retrace la conquête de l’empire Inca par Francisco Pizarre. Quelques centaines d’espagnols ont réussi à détruire la civilisation Inca et à asservir un peuple de plusieurs millions de personnes en quelques années ! La principale explication de cet incroyable exploit guerrier ? Le degré de barbarie des Conquistadors serait resté longtemps inimaginable pour les Incas. Impressionnés par ces grands barbus pétaradant sur leurs chevaux, ils les ont pris pour des demi-dieux. Ils devaient, se disaient-ils, poursuivre un but élevé, dont le sens leur échappait encore. Mais quand ils ont compris que Pizarre et ses hommes voulaient seulement faire main basse sur leur or et leurs terres, il était trop tard. Partout, ce même effet de surprise a joué en faveur des envahisseurs. Partout les peuples autochtones ont été massacrés, déculturés ou réduits à l’esclavage, et les civilisations, amérindiennes, aborigènes, polynésiennes…. anéanties. Seules quelques populations reculées, en Afrique notamment, ont pu en réchapper. Pour l’instant. Car la conquête n’est pas finie, au contraire, elle a pris aujourd’hui une forme encore plus pénétrante.

Je me plais à rêver qu’il aurait pu en être autrement, si Francisco Pizarre était tombé sous le charme de la civilisation Inca. Si, fasciné par ses connaissances, ses croyances et ses mœurs, il eut préféré les assimiler aux siennes plutôt que de les détruire. Si son ambition avait été de comprendre le monde, de le contenir dans sa pensée, de le sentir dans son âme, afin de s’élever vers une conscience universelle. Il était chrétien après tout, et le Christ ne lui aurait pas conseillé autre chose, si l’on en croit le Nouveau Testament. Mais, dans la mesure où l’on se bat mieux quand on pense défendre une noble cause, le christianisme a surtout servi de prétexte à l’invasion. Cette hypocrisie fera date dans l’histoire.

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Eglise Colonia de Sacramento – Uruguay

Je ne pense pas qu’Eric Vuillard me contredira si j’affirme que l’idée de défendre la culture Inca n’a même pas traversé l’esprit de Francisco Pizarre. Digne descendant D’Herman Cortès, Pizarre était un pur et magnifique produit de son pays et de son époque, un barbare dans toute sa splendeur. Quand il rentra en Espagne après la conquête du Pérou, il parla des immenses quantités d’or qu’il avait prises et entreprit de recruter une armée pour préparer l’invasion de toute l’Amérique du Sud. Pas une armée de scientifiques, de théologiens ou d’artistes, mais une armée de brutes avides. Ce qu’il fit avec la bénédiction royale.

Une fois le monde partagé comme un camembert entre les différentes nations conquérantes, avec la bénédiction du Pape cette fois-ci, la barbarie s’est déplacée sur d’autres terrains. Le commerce, et son diabolique allié la publicité, la production et le travail, planifiés à l’échelle planétaire, sont devenus les nouveaux fers de lance de la conquête.

Depuis toujours, le commerce pollinise le monde. Et par les subtils mélanges qu’il crée, lui donne toute sa variété et sa saveur. Hélas, là encore, les mauvaises manières ont tout gâché. Aujourd’hui, toutes les méthodes sont bonnes pour conquérir des parts de marché. L’hypocrisie fait plus que jamais partie du jeu, elle en est devenue la règle. Ainsi, l’ « amitié » entre deux pays est un marché de dupes. L’ »aide au développement « , est un terme bien-pensant derrière lequel se cachent des accès privilégiés aux matières premières et aux débouchés commerciaux.

Quant à la publicité, sous couvert d’informer gracieusement, elle trompe ou manipule cyniquement, usant sur nos cerveaux de procédés dignes de tortionnaires nazis !

Pendant des millénaires, l’homme, si fier de posséder un savoir-faire, s’est enorgueilli de son travail. Aujourd’hui, le travail s’est transformé en simple ressource pour quelques prédateurs. Pour la plupart d’entre nous, il est devenu si absurde et détestable, qu’aucun animal n’en voudrait.

Tout cela est normal, me direz-vous en esquissant un sourire condescendant devant une telle naïveté, le monde est un gigantesque marché où la concurrence fait rage. Il faut bien que l’on se batte ou se défende ! Le problème est précisément que le monde soit devenu un marché, alors qu’il aurait pu en être autrement.

Francisco Pizarre parla-t-il des crimes qu’il commit ? Des massacres et des destructions ? Probablement pour s’en vanter, car il ne voyait pas le mal. Aujourd’hui, de pareilles méthodes l’auraient conduit tout droit au tribunal de la Haye. Je ne saurais dire comment sera le monde dans cinq cents ans, mais je pense que, s’il y a encore des consciences libres, elles auront le même regard horrifié face à la barbarie actuelle que celui que nous avons aujourd’hui sur celle des Conquistadors. La production de masse et le marketing planétaire détruisent le monde et asservissent les consciences de toute l’humanité, dans le seul but de mettre la main sur des tonnes d’or… Rien n’a changé depuis l’invasion du Pérou…

Comme il fallait s’y attendre, ces manières de Conquistadors ont fini par être adoptées par tous les pays au nom des lois du marché. Et tous les peuples en sont à présent les victimes. Les écoles forment des barbares, prêt à en découdre avec le reste du monde. On apprend aux enfants à concevoir la terre comme un champ de bataille, un terrain de conquête politique, économique, scientifique, sportif… Notre intelligence, notre créativité, notre formidable capacité d’organisation, notre surproduction, ne nous ont pas permis, à l’échelle des nations, de concevoir la vie autrement que comme une lutte pour la survie ou la domination.

Cela aurait-il été mieux si d’autres peuples avaient conquis le monde ? Ce dont je suis sûr, en tant que voyageur, c’est que le monde aurait été plus beau et plus riche s’il n’y avait pas eu de conquête du tout. J’imagine avec ravissement ce qu’il aurait pu devenir si on avait cumulé respectueusement les savoirs et les croyances des hommes, si on avait cultivé plutôt que combattu nos différences. Après tout il semble que sur certains points, beaucoup de sociétés traditionnelles étaient plus avancées que l’Occident.

En voyageant longuement, à pied, à cheval, ou en voilier, en vivant dans des villages épargnés par l’agression des barbares, en lisant tous ces livres de grands voyageurs, j’ ai pu me débarrasser de cette enveloppe de Conquistador que mon éducation et ma culture m’avaient tissé, et enfin entrevoir les ultimes traces du « Nouveau Monde ».

Il y avait là un embranchement de l’Evolution qu’ont totalement négligé Darwin et ses congénères, si intimement persuadés qu’ils étaient d’être assis sur la bonne branche, la seule qui mène au ciel…. C’était oublier un peu vite qu’une branche n’est pas un tronc, et qu’un tronc a besoin de plusieurs branches pour ne pas s’écrouler.

Pour retrouver cet équilibre du vivant, nos enfants devront être éduqués autrement que nous l’avons été et que nous le faisons jusqu’à présent. Qu’ils apprennent à travailler librement, qu’ils apprennent à commercer sans hypocrisie, qu’ils apprennent à voyager sans conquérir, qu’ils apprennent surtout les bonnes manières.

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Une des choses les plus difficile à vivre pour un marin solitaire, c’est de reprendre la mer après un coup de foudre. On embarque un passager fantôme sur son bateau, qui peut vite se montrer envahissant, et difficile à débarquer si le temps se gâte.

J’ai rencontré C…. sur la plage d’Ipanema à Rio de Janeiro. Elle était seule, en train de lire sur un transat, dans l’une de ces gargotes qui jalonnent la plage. Je l’ai observé pendant plus d’une heure en sirotant ma caïpirinha. Par bonheur, elle ne portait pas ces horribles maillots de bain « string », qu’adoptent toutes les Brésiliennes quel que soit leur âge, et qui laissent, au regard de l’esthète, aussi peu de place à l’imagination qu’un discours d’Emmanuel Macron. Elle avait un adorable bikini rouge, une couleur qui a toujours eu le don de m’hypnotiser.

Puis, peu avant le coucher du soleil, elle rangea ses affaires et passa devant moi. Au livre qu’elle tenait dans ses mains, « Conquistadors » de Eric Vuillard, j’observai qu’elle était francophone et amatrice de bonne littérature. Deux raisons supplémentaires, s’il était besoin, pour l’aborder. Je ne suis pas de ces Français qui bondissent sur leurs compatriotes quand ils voyagent à l’étranger. Mais quel bonheur de parler sa langue, alors que je baragouinais depuis des mois un infâme « portugnol », pour tenter de me faire comprendre des Brésiliens !

Elle était parisienne et travaillait à L’ONU. (Je repensai avec effroi à mon récent article sur le sujet !) Elle finissait sa mission au Brésil, et devait repartir le soir même à Paris. Je lui dis que je faisais le tour du monde en voilier. Ces mots ont toujours eu un effet remarquable sur les femmes, surtout en France où foisonnent les magnifiques récits de navigateurs …Voyager en voilier est si beau et follement romantique, divaguent-elles.

Cependant, notre conversation fut rapidement écourtée, car elle devait se préparer pour partir à l’aéroport. Nous échangeâmes nos adresses et elle s’éloigna en me faisant un petit signe charmant de la main. Il ne s’était rien passé, aucun contact physique, mais je sentis monter en moi, dès qu’elle eut disparu dans un taxi, tous les signes d’une passion amoureuse naissante. J’appris par la suite, qu’il en avait été de même pour elle.

Passablement troublé, je rejoignis plus tard dans la soirée mon bateau qui était au mouillage de l’autre côté de Rio, dans la baie de Botafogo. J’avais la nette sensation d’aller à contre-courant et une furieuse envie de foncer à l’aéroport. J’appareillai néanmoins comme je l’avais prévu le lendemain, en direction du sud, mais je longeai au plus près les côtes brésiliennes afin de garder assez de réseau pour correspondre avec C…. Je voguais sur un océan de béatitude. Le bateau avançait au moteur sous pilote automatique, tandis que je restais allongé dans le cockpit à penser à elle.

Quand on vit seul sur un bateau pendant des mois ou des années, souvent déconnecté du monde, on ne peut se parler qu’à soi-même. Cette voix intérieure est comme l’air que l’on respire. Notre équilibre mental repose entièrement sur l’art de se faire la conversation. Ceux et celles qui pensent que vivre sur un voilier procure un bonheur facile, n’imaginent pas la complexité des mécanismes psychiques qui permettent d’être heureux seul. Voilà sans doute pourquoi des milliers de personnes rêvent de partir mais ne le font pas.

C… semblait avoir ressenti au fond d’elle un séisme de magnitude égal au mien. Nous en étions en présence d’un de ces miracles de la nature où deux êtres entrent en résonance instantanément. Nous pensions tous deux que c’était suffisamment rare pour y voir un signe du destin.

Dans les jours qui suivirent, nous eûmes une intense correspondance de type « Proustienne ». Ses réponses nourrissaient toutes mes espérances. Et au bout d’une semaine, elle m’annonça qu’elle aimerait bien me rejoindre à Buenos Aires, ma prochaine destination, pour, dit-elle rêveusement, se retrouver dans une taverne autour d’une bonne bouteille de vin, et parler de voyage et de bout du monde….

Elle envisageait pour cela de démissionner de l’ONU, où elle s’ennuyait de toute façon. J’étais assez fier que mon article, qu’elle avait lu entre temps, l’ai conforté dans son choix. Elle se trouvait à un moment de sa vie où elle voulait prendre le temps de lire, d’écrire, de voyager et de rêver. Difficile, vous en conviendrez, de trouver mieux que le voilier pour un tel programme, et meilleur compagnon que moi, car c’est exactement ce que je faisais toute la journée !

Mais pour le moment, C… était à Paris, ville lumière, jalouse et possessive. Paris, où un gigantesque amas de conscience crée une force gravitationnelle, dont il est aussi dur de s’extraire que d’une gueule de bois après une élection présidentielle. Ainsi Paris et les Parisiens n’aiment pas qu’on les abandonne pour des rêves lointains.

J’imagine aisément la réaction de ses amis et parents à l’entendre parler de ses nouveaux projets.

– T’es devenue dingue ou quoi ! Prendre un billet pour Buenos Aires pour aller retrouver un inconnu ? Un marin en plus ! Et ton boulot ?

– Où irez-vous ? Et de quoi allez-vous vivre ? Combien de temps allez-vous vous aimer ? Peut-être même pas une nuit…

– Allez réfléchis ! Arrête de fantasmer ! Reviens sur Terre ! Ce voyage t’a toute chamboulée !

Chaque jour passé à Paris faisait perdre du terrain à son rêve. Elle devait lutter contre vents et marées pour continuer à y croire. Il fallait partir tout de suite ou ce serait trop tard.

Pour moi, c’était l’inverse. J’étais seul sur mon bateau, sans aucun frein, sans rien ni personne pour contenir mon imagination. Aucun rêve n’était déconseillé dans mon cas, au contraire, c’étaient eux qui me propulsaient. Ma raison, elle, apportait seulement son avis technique (souvent favorable je le reconnais) sur leur faisabilité. Inutile de vous dire qu’en ce qui concernait son projet de nous retrouver à Buenos Aires, chez moi, tout le monde était d’accord !

Mais pendant ce temps, de redoutables processus chimiques étaient à l’œuvre sous ma carapace de marin solitaire. Je n’entendais plus ma voix intérieure. Tout mon esprit se projetait à l‘extérieur, vers elle. Je n’avais plus goût à rien, je ne cuisinais plus. Les voiles de mon bateau ne me portaient plus nulle part, le vent était devenu un pitre qui me tourmente, la mer, un océan d’ennui, la circumnavigation, une errance vaine.

J’attendais qu’elle prenne son billet d’avion avant de mettre le cap sur Buenos Aires, que je pouvais rejoindre en une semaine de navigation. D’ici là, je cabotais de crique en crique, souvent désertes, sur les iles de Ilha Grande et de Ilha Bela. Mais je voyais que le baromètre commençait à baisser. Une dépression s’annonçait. De fait, notre correspondance devint, petit à petit, discordante. Je me demandais si Proust lui-même, aurait réussi à maintenir cette tension amoureuse, à l’heure des messageries instantanées.

Finalement, une semaine plus tard, C… m’annonça qu’elle ne venait plus à Buenos Aires… Les contraintes vous savez ? Non, je ne voulais pas savoir. Mon phare dans la nuit, cette taverne à Buenos Aires où nous devions nous retrouver, venait de s’éteindre. Je coupai le moteur. Un silence absolu m’envahissait. Mon encéphalogramme était aussi plat que l’océan qui m’entourait…J’étais perdu.

Tel un grand requin blanc, m’imaginais-je (mais en l’occurrence c’était plutôt un requin marteau), j’étais pris dans un filet, que pour l’essentiel mon imagination avait tissé. Tous les messages que je pouvais lui envoyer ne feraient qu’en resserrer les mailles. Pour se libérer, le requin n’a qu’une seule solution, regrouper ses dernières forces, et quitte à se déchirer les chairs, donner une ultime et puissante ruade pour rompre le piège mortel. Dans un de mes rares instants de lucidité, c’est ce que je décidai de faire en lui envoyant un message destructeur.

Je la traitai de tous les noms : de Parisienne et d’onusienne, futile et inutile, de rêveuse de supermarché, de simulatrice, de touriste ! …… Je n’en pensais rien, mais je savais que ça la ferait bondir.

Sa réponse ne tarda pas. Elle me répondit de même, me traita d’Ulysse de pacotille, de romantique à la noix, d’écrivain raté, puis y ajouta tous les noms de mammifères terrestres et marins. On y vit passer le blaireau, le beau merle et plus surprenant, le phoque moine. Je n’ai jamais su si elle le pensait vraiment car ce fut notre dernier échange, mais une chose était sûre, cette histoire était finie pour de bon.

J’éprouvai un immense soulagement. J’avais balancé le fantôme par-dessus bord. Au bout de quelques heures, ma voix intérieure revint. Elle me réchauffa, me congratula, me fit une délicieuse conversation toute la soirée et, pour la première fois depuis que j’avais quitté Rio, je m’endormis comme un bébé. Le lendemain au petit déjeuner, comme cela faisait 15 jours que j’errais dans les eaux létales de cette région du Brésil entre Rio et Sao Paulo, ma voix me suggéra de mettre les voiles.

– Et où va-t-on ? lui demandai-je.

– Si on allait dans cette taverne à Buenos Aires dont je t’ai entendu parler, boire une bonne bouteille de vin ? me dit-elle avec ce ton espiègle que je lui connaissais bien.

C’est à la marina Jacaré près de João Pessõa que je posai enfin un pied, puis deux, sur le continent sud-américain. Et s’il n’y avait pas eu autant de monde sur le ponton d’accueil, j’y aurais volontiers ajouté les deux mains et le front tant j’étais ému. Une autre partie du monde s’ouvrait à moi, une alchimie de cultures latines, indiennes et noires. Un monde totalement métis, une modèle de ce que pourrait être la planète si on abolissait les frontières.

C’était une marina comme en rêve tout voyageur, simple et fonctionnelle. Tenue par deux français, ex-globe trotteurs ayant jeté leur ancre, ils savent vous apporter l essentiel sans vous encombrer du superflu. Rare ! Et pour ne rien gâter, Jacaré se trouvait au croisement de deux routes de grands voyages. Celle venant d’Afrique du Sud ou de Saint Hélène pour remonter vers les Antilles, et celle descendant du Cap Vert pour aller vers le Cap Horn. En conséquence, on y rencontrait au bar des marins au long cours et obtenait, moyennant une ou deux tournées de rhum, une mine d’informations pour la suite du voyage.

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La marina Jacaré avec ses voiliers de grand voyage

Pourvu de toutes les recommandations jusqu’en Patagonie, je quittai Jacaré quelques jours plus tard pour caboter le long des côtes brésiliennes au rythme de l’alizé du sud-est. C’est dans un petit village sur l’ile de Itaparica, en face de Salvador de Bahia, devant un poste de télé, que j’assistai à la victoire de Bolsonaro à l’élection présidentielle, qui a soulevé tant d’inquiétude en France. Mais dans le bar où j’étais, personne n’y faisait vraiment attention. La musique et l’alcool coulaient à flots comme d’habitude dans le pays.

Puis au sud de Salvador, l’alizé faiblit, pour mourir à Cabo Frio, à côté de Buzios, un mignon petit village de pêcheur rendu célèbre par Brigitte Bardot qui y allait en vacances. Depuis lors, sa statue grandeur nature orne le front de mer où les « badots » se prennent en photo. Mais aujourd’hui elle irait ailleurs car Buzios s’est transformé en parc d’attraction touristique. Un chassé-croisé en fin de compte !

Il ne me restait plus que 50 miles pour rejoindre Rio de Janeiro, que j’atteignis au moteur.

La navigation le long des côtes brésiliennes est vraiment paisible, assurée par un alizé très doux et des températures chaudes. Mais en solitaire, elle est rendue épuisante par tous ces petits bateaux de pêche artisanale, invisibles au radar, où j’ai constaté, après en avoir frôlé quelques-uns, que très souvent tout le monde dort à bord, et que le pilote regarde plutôt les Novelas à la télé que la mer ! Donc jour et nuit, cela m’imposa de mettre le réveil toutes les 15 minutes.

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Les bateaux de pêche artisanale

Je n’avais pas obtenu de renseignements concordants sur le meilleur endroit pour accoster à Rio. Cela m’a semblé, d’après la carte, être le Yacht club de Rio dans la baie de Botafogo, idéalement situé entre le Pao de Azucar et Copacabana.

  • « C’est un club privé, uniquement réservé aux membres ! » me répond on à la VHF !
  • « Bonjour l’accueil ! » me dis-je, et quid de la tradition marine de réserver un ponton d’accueil aux navigateurs hauturiers ???!!

Mais au Brésil, j’allai m’en rendre compte par la suite, on n’a pas la même approche de la plaisance qu’en France.

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Entrée dans la baie de Rio, au fond la plage de Botafogo.

Heureusement, un gars au mouillage, m’indique au fond de la baie, la « marina Giovanni ». Inexistante sur les guides, et pour cause ! La seule preuve concrète de l’existence d’une marina, c’est Giovanni lui-même, et trois ou quatre bidons flottants reliés à des corps morts. Mais Giovanni est un gars qui compense le manque d’infrastructure par sa débrouillardise, et, petite précision à toutes fins utiles, sa marina est gratuite !

J’ai passé quelques jours à Rio de Janeiro où j’ai sacrifié à mes devoirs de touriste, assurant le service minimum cependant, car il est désagréable de vivre sur un voilier dans cette baie qui est si polluée qu’on ne peut pas s’y baigner sans dégout.

Si le but de la modernité est d’apporter à l’humanité confort et qualité de vie, et bien à Rio, c’est raté. Car outre la pollution de la baie, 70 % de la population vit dans les épouvantables favelas, à côté desquelles les banlieues de Bamako font figure de quartiers chics ! Pourtant j’ai été étonné de découvrir que Rio dispose du plus ancien et presque plus grand parc urbain du monde. Crée en 1850 pour lutter contre le manque d’eau, il couvre la moitié de la surface de la ville et ressemble, 150 ans après sa création, à une forêt primaire. Une note d’espoir écologique enfin !

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Le Christ du Corcovado, fait le dos rond en regardant Rio.

Étonnant Brésil où les écolos purs et durs côtoient les plus épouvantables pollueurs, les marinas privées ultra luxueuse, les mouillages accueillants et gratuits. Étonnante aussi la fusion particulièrement réussie chez les Cariocas, des styles africain et européen.

Peu après Rio, j’ai posé plus durablement mon ancre à Ilha Grande, “la grande ile” au cœur d’une des dernières forêts humides atlantique du Brésil, sans voiture et gratuite, deux qualités essentielles pour bien vivre.

J’y découvrais une multitude de mouillages paradisiaques, où l’on commence la journée par un beau plongeon, pour aller prendre une noix de coco ou de succulents jus de fruits sur la plage, où on la poursuit à surfer, pêcher, et faire la sieste. Tout l’imaginaire de la vie facile à la brésilienne était concentré là. La nuit sur les plages, des groupes de musique jouaient des airs de Samba ou de Bossa…

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Mouillage à Ilha Grande

A la tombée du jour, sur le bateau, je profitais de la douce moiteur de l’air, et du léger bercement de la mer pour rêvasser. Que tout était paisible, intemporel ! J’aurai pu rester à l’ancre des années, pensais-je, et oublier le monde moderne…. Jusqu’à ce qu’un yacht à moteur n’arrive à toute allure et musique à fond se garer à côté de mon bateau, déplaçant une vague qui faillit me renverser. Bon dieu ! Quels moteurs monumentaux pouvait-il avoir pour faire une telle vague !!??

3 ou 4 filles en maillot de bain dansaient sur le pont, coupe de champagne à la main. Je répondis à contrecœur au salut condescendant, que m’adressèrent le pilote et son copain du haut de leur poste de pilotage.

Le moins que l’on puisse dire est que les brésiliens n’y vont pas avec le dos de la cuillère question Yatch ! C’est à celui qui aura le plus gros dirait-on. Pour eux, la plaisance est synonyme de luxe, de réussite, et il faut que ça se voit. Ici on est à l’opposé de l’esprit « Moitessier », du vagabond des mers.  Pour eux la mer est un océan de bitume sur lequel il s’agit de faire vrombir ses moteurs.

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Immense Yatch de 70 pieds, très courant au Brésil

Musique et alcool coulaient à flots depuis une petite heure sur le pont supérieur, quand les yachtmen ont sorti deux jets ski du coffre arrière pour aller faire des rodéos le long de la plage. Il ne manquait plus qu’un hélicoptère au tableau pour qu’ils remportent le prix du plus gros pollueur et emmerdeur de la planète !

Vous savez comme les bruits portent sur l’eau quand l’air et la mer sont calmes ? Impossible de fermer l’œil, et j’avoue, en adepte de Sea Shepherd, avoir eu plusieurs fois eu la tentation d’enfiler mon matériel de plongée pour aller discrètement faire un trou dans leur coque.

Mais ces gars-là, dont le moins que l’on puisse dire, est que leur comportement trahit un certain retard sur le plan des préoccupations écologiques, sont loin d’être des cas isolés dans le monde ! Ils sont même en voie de dangereuse prolifération dans les pays dits « émergents » (on se demande bien vers quoi), les fameux BRIC. Brésiliens, russes, indiens et chinois, soit plus de la moitié de la population mondiale. Dans ces pays-là, le nombre de gens riches voire très riches explose. Et quand on voit avec quelle fougue, fortune faite, ils se pressent d’acheter les biens de consommations les plus ostentatoires, on perd définitivement toute illusion quant à l’avenir de la planète.

Je n’étais pas aussi pessimiste en quittant l’Europe, où, en consommateurs assagis, on espère encore parvenir à un mode de vie durable en optant pour un comportement écologique et responsable. Mais je me rends compte à présent, que cet effort risque d’être totalement inutile si les autres pays, qui sont dix fois plus nombreux en population, veulent rejouer les trente glorieuses !

Enfin au Brésil, il n’est pas de bon ton de se morfondre. Alors renonçant à mon funeste projet (mes excuses à Paul Watson) et à défaut de pouvoir dormir, je rejoins l’humanité joyeuse sur la plage, pour danser la Samba et boire des Caipirinhas.

J’en suis sûr, avec les brésiliens, même la fin du monde sera festive !

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Quand on arrive au Brésil en provenance du Cap vert, on tombe naturellement sur l’ile de Fernando de Noronha, à 200 miles au nord est de Recife. C’est une réserve naturelle inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Isolée et peu peuplée, elle constitue une escale toute indiquée pour se réacclimater à ses semblables.

L’approche est magnifique. Escorté par une multitude de dauphins et une escadrille d’oiseaux fantastiques, j’aperçois de très loin le pico de Morro, piton rocheux du genre pain de sucre, le reste de l’archipel étant recouvert d’une végétation qui cache toute présence humaine.

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Au coeur de la reserve naturelle

La réserve qui occupe 80 % de sa superficie est un véritable sanctuaire terrestre et marin, un hymne à la Création. Des oiseaux d’un genre préhistorique, telles les immenses frégates, tournoient par centaines au dessus des reliefs, la végétation est luxuriante, et étrange pour ceux qui la découvre, tant il y a d’espèces endémiques. Vu des promontoires rocheux, on aperçoit les baleines croiser en toute quiétude à moins de 500 mètres des côtes. Dans des criques, des bandes de pacifiques requins se prélassent, tandis que les tortues ont leurs plages préservées. Les fonds marins multicolores dansent sous une eau translucide.

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Le mouillage dans la baie de San Antonio

Ici pas de marina équipée, un simple mouillage forain devant la jetée. Pas d’hôtel 5 étoiles, ni 4 , ni 3, mais des modestes petites pousadas (chambre d’hotes). Pas de grands restaurants ni de boutiques chics, mais des gargotes sur la plage, et des petits commerces fourre tout. Fernando de Noronha ressemble en tout point à une paisible petite ile de pêcheurs.

Ah j’oubliais ! Le climat est parfait, la température de l’eau idéale, et c’est un spot de surf de légende. noronha-surf

– « C’est le paradis terrestre ! », me direz vous ?

Oui, sauf qu’il y a un détail qui tue : ce paradis a un prix. Et il est plutôt salé car c’est une des destinations touristiques les plus chères du Brésil !

Jeter son ancre, dans la baie de San Antonio, un mouillage rouleur mal abrité (le seul autorisé) coute plus cher qu’une place à quai dans une marina de luxe. Une importante taxe de séjour est prélevée quoi que vous fassiez. L’accès du parc et des plus belles plages est payant, auquel il faut ajouter un guide obligatoire des que l’ on sort des sentiers battus… Même les produits de base, la noix de coco ou la caipirinha sont hors de prix. Et la plus quelconque des pousadas, la plus rudimentaire gargote, pratiquent des tarifs dignes des hôtels et restaurants chics de Rio ou de SaoPaulo
– « Bon Dieu ! Pourquoi est ce aussi cher ?! » m’insurgeais je, devant l’agent du port, qui semblait trouver normal que le paradis soit payant.

– « Pour éviter la foule » me répond il tranquillement. Noronha est trop chère pour les pauvres et trop inconfortable pour les riches. Puis il me montre sur son téléphone portable, la photo d’un ilot dans l’Etat voisin du Paraiba, tellement envahi de bateaux qu’on ne le voit plus ! Effectivement, j’étais bien mieux ici, où je n’avais recensé dans la baie qu’un seul voilier et quelques petites barques de pêches locales au mouillage.

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Une ile dans l’Etat voisin

Je m’inclinais devant le 1er amendement de l’ile : la tranquillité. « Tranquilo » est probablement le mot le plus employé ici.

Fernando de Noronha a choisi un tourisme aisé en quête de nature et de simplicité. Le concept, c’est le tourisme « Roots », qui signifie dans ce contexte, authentique, naturel, traditionnel, originel, sans superflu … Je reconnais là la devise des surfeurs engagés, qui ont découvert le potentiel de l’ile dans les années 70.

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NORONHA ROOTS est la marque de Thsirt la plus vendue de l’ile

La plus belle conquête pour un surfeur, c’est d’entrer en harmonie avec la vague, en fusion avec sa force, sa forme, son rythme. Il en rêve jour et nuit, envouté par sa beauté et ses dangers. N’imaginez pas que ces sentiments naissent dans les esprits vides ou dérangés par un excès d’iode et de marijuana, la plupart des surfeurs ont un niveau d’étude et une vie bien plus saine que la moyenne.

Cependant, quand on s’en remet quotidiennement aux forces de la nature et que cela vous procure les plus grandes joies et les plus grandes peurs imaginables, on respecte la nature au delà de tout. Bien plus, on la vénère. Cela va bien plus loin qu’être « écolo ». Là, vous pénétrez corps et âme à l’intérieur du cosmos.

Le dénuement avec lequel le surfeur s’abandonne aux vagues surpuissantes, qui, lorsqu’il tombe, le font rouler comme une poupée de chiffon dans une machine à laver, provoque chez lui une catharsis salutaire, propre à remettre l’homme à sa bonne place dans la nature.

On comprend alors que ces surfeurs des années 70, qui avaient érigé le surf en mode de vie et en philosophie, rêvaient pour Noronha d’une société différente de la leur, et surtout d’un avenir different. Ainsi, ils ont opté pour une petite économie raisonnée, à taille humaine, et interdit toute exploitation industrielle. Ce choix a été payant, car aujourd’hui, hommes, animaux et végétaux vivent en harmonie sur cette île, baignés de soleil, de vent et de vagues enchanteresses.

– « N’est ce pas cela, la solution ? Le développement durable ? La reconquête du paradis terrestre ? »

Ca en a tout l’air, mais là encore, il y a un détail qui tue !

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Plage déserte, accès payant.

En effet, pour goûter au bonheur d’un séjour à Noronha, il faut de sacrés revenus. C est à dire pour la plupart d’entre nous, qui ne sommes pas natifs du paradis, vivre dans des grandes villes, travailler dans des grandes entreprises. Or ces gigantesques organisations ont perdu toute humanité, toute mesure. Elles sont devenus des monstres qui dévorent la planète, hommes compris, pour assurer leur propre croissance ou a defaut leur simple survie.

Alain Gerbaut écrivit il y a un siècle « un paradis se meurt », où il s’inquiétait de la disparition des sociétés traditionnelles polynésiennes, alors que leurs cultures, leurs organisations sociales, leurs modes de vie étaient parfaitement en harmonie avec la nature….. C’était, à l’entendre, le paradis terrestre. (Le vrai, celui qui est gratuit). Aujourd’hui, cher Alain, le travail est achevé, tous ces charmants microcosmes ont été engloutis. Et du paradis, il ne reste que quelques bastions hors de prix.

J’imagine et partage les immenses émotions qui ont étreint les grands navigateurs, ces aventuriers de légende, ces « Conquistadors », en débarquant sur cette île en l’année 1500. Eux, parce qu’ils découvraient un nouveau monde, immense, fabuleux, plein de promesses et de richesses, et moi cinq cents ans plus tard, parce que j’en contemplais la fin.

La transat c’est le rêve de beaucoup de navigateur. Mais pour moi, cela n’éveille pas autant de fantasmes que le Cap Horn ou le Pacifique. Ainsi la veille du départ, je ne ressentais aucune appréhension. Les prévisions météo étaient rassurantes et le routage simplissime. Pas ou peu de vent sur les 600 premiers miles, puis je devrais rencontrer, aux environs du 5ème parallèle nord, les alizés du sud-est, qui me conduiraient tout droit à Fernando de Noronha, au Brésil. Une traversée de 10 à 12 jours tout à fait accessible à un retraité de la fonction publique ! Ma seule crainte était de tomber en panne de moteur, ce qui m’aurait obliger à louvoyer des jours voire des semaines dans le pot au noir.

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La baie de Faja de agua
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la paisible ile de Brava

Je suis donc parti un dimanche en fin de matinée, de l’ile de Brava, la plus sud et la plus paisible des Iles du Cap Vert, et c’est peu dire. Un léger vent de 10 nœuds souffle dans la bonne direction. J’installe le spi et c’est parti… pour une rêverie faite de siestes et de lectures qui va durer 11 jours. Je choisis pour commencer le livre de Stefan Sweig, « Brésil », car c’est ma prochaine destination. Il parle de la naissance et de la construction de ce pays, qui a échappé de justesse à la colonisation. Il était trop loin, trop grand et trop difficile à gérer pour le petit Portugal, qui s’est contenté d’empêcher les autres de s’installer, comme les français à Rio. Puis finalement ce pays constitué d’aventuriers venus de toute l’Europe, d’esclaves noirs et d’indiens, s’est trouvé une identité propre et un équilibre, grâce, selon Sweig, au métissage. Une piste à suivre selon moi pour construire l’équilibre du monde, notamment entre l’ Europe et l’ Afrique.

Je suis désolé d’aborder un sujet qui fâche dans un récit de voyage mais, alors que je m’apprête à traverser l’Atlantique pour aller voir de l’autre côté de quel bleu est la mer, des voyageurs africains qui rêvent eux aussi de voir si la terre n’est pas plus ronde en Europe, sont refoulés en méditerranée. Ce sont nos frères, à nous voyageurs. Portés par leurs rêves, ils tentent une aventure autrement plus dangereuse que la mienne. Mais on les nomme des migrants et non des voyageurs sans doute pour signifier que leurs rêves ne sont pas aussi nobles ? Le voyage est un droit universel que nous devons défendre, nous qui y tenons tant. Parce que c’est justice et aussi parce que c’est la seule solution viable pour l’avenir de l’humanité. Car les flux migratoires sont comme les courants marins : ils équilibrent le climat de la planète. Ceux qui proposent de les bloquer (et qu’y parviennent à vous convaincre que c’est dans votre intérêt) n’imaginent pas les conséquences autrement plus terribles que cela provoquera.

Voilà pour le sujet qui fâche ! Revenons, cher lecteur, à notre voyage.

La nuit, le vent tombe. Je range le spi et mets le moteur. Bercé par le lent balancement du bateau au vent arrière, les jours s’écoulent. Je ne suis occupé que par la lecture et la contemplation de la mer et du ciel. Et sans faire de vague, au fil du temps, l’ancien monde disparaît de mes préoccupations. A cet effet, je n’avais pas pris de téléphone satellite pour pouvoir me déconnecter totalement. Ce qui est, ne l’oublions jamais, le but du voyage en dehors du simple déplacement géographique. Et bien c’est incroyable comme c’est facile de tout arrêter ou plutôt comme tout s’arrête de lui même.

A peine 3 jour plus tôt, je me sentais obligé de répondre à mes mails et messages le jour même, voire instantanément. Je m’accrochais à ma « connexion » au monde, comme a un cordon ombilical, et puis voilà que je m’en détache si facilement. En réalité, il suffit de se lancer dans un univers totalement différent (et la vie en mer en est vraiment un !) pour y parvenir. A terre, notre cerveau est en permanence excité. Les pensées se succédent continuellement sans que nous puissions les maîtriser. En mer, la conscience peut à nouveau respirer, retrouver son souffle, lent, profond et serein, propice aux bonnes idées… Et si l’on pense à moins de choses à la minute, on y voit aussi plus clair.

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Atmosphère du pot au noir

Comme mon bateau, je me sentais flotter sur l’océan sans limite et étrangement calme, presque irréel. Après plusieurs jours de ce traitement, j’abandonnais mes derniers repères qui étaient le calcul de ma route et mon journal de bord… Après tout, le bateau suivait son cap tout seul. Prévoir mon jour d’arrivée ne m’intéressait plus. Cet état bizarre où l’on a quitté l’ancien monde sans en avoir trouvé un nouveau, c’est probablement l’effet de l’influence de cet entre 2 eaux, entre 2 hémisphères, entre 2 continents, le pot au noir, ou la Zone de Convergence Inter Tropicale pour les scientifiques.

La nuit je dormais dans le cockpit, sous les constellations du sud que je découvrais. Parfois le bateau était incroyablement silencieux. Je pensais qu’on était à l’arrêt, mais un regard au loch m’assurait qu’on filait 6 nœuds. Il glissait sur l’eau dans la nuit sans un bruit. Religieusement. Dans ce silence intérieur enfin retrouvé, je concevais Dieu d’une façon si précise, que je tins pour une chance de n’avoir jamais épousé une religion.

Combien de temps aurait pu durer cet état d’apesanteur ? Qu’importe le temps quand on vit des moments d’éternité. Puis, un jour, après le passage d’un dernier grain, les alizés du Sud Est sont apparus d’un coup. La mer et le ciel sont devenus bleus, sur lesquels accouraient des moutons et des petits nuages d’un blanc de neige.

Quel effet euphorisant ! Comme si Dieu, pour me récompenser d’avoir traversé une de ses épreuves, me disait : « c’est bon, tu peux y aller maintenant ! » Alors, le bateau se lance, libre et joyeux, à l’assaut des vagues.

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Le ciel se dégage, l’alizé arrive.

Les oiseaux aussi sont de retour. J’ai observé hier la chasse d’un oiseau des mers, un natif des iles Salvagem peut être… Il suit le bateau qui lui sert à lever le gibier, en l’occurrence des poissons volants. Ces poissons volants ont, certes, développé un truc unique, des ailes, pour échapper au prédateur. Une idée géniale qui a fonctionné car ils pullulent sous les tropiques. Mais, comme il fallait s’y attendre, d’autres ont fini par trouver l’astuce pour les avoir. Comme ils s’envolent assez stupidement à l’approche du bateau, l’oiseau qui guette à mi hauteur dans les haubans, les attaquent en piqué. Pas évident comme chasse néanmoins car les poissons volants ont d’affreux yeux noirs globuleux qui voient au dessus. Alors ils font des virages brusques en plein vol pour échapper à leur prédateur.

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l’oiseau guette dans les haubans
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le poisson volant et ses gros yeux noirs.

Pendant mes 30 minutes d’observation, l’oiseau n’a pas pu en attraper un seul. Mais j’imagine la satisfaction, le régal, qu’il ressentira quand il aura trouvé son diner. Car moi, j’ai enfin attrapé un poisson, une dorade coryphène de 2kg environ. Après 10 jours sans rien, j’ai eu l’idée de combiner 2 leurres de tailles différentes sur la même ligne comme si l’un pourchassait l’autre. J’imagine que le poisson voyant cette scène habituelle, se méfie moins et attrape le leurre arrière. Quelle joie de vivre d’astuces !

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Une petite dorade coryphène

C’est d’ailleurs un peu le thème du livre de Tom Neal, « Robinson des mers du Sud », qui a passé volontairement plusieurs années seul sur une ile déserte dans le Pacifique. En multipliant les astuces, il a réussi à vivre assez confortablement en autonomie totale. Il en retirait une joie et une fierté nettement supérieure à celle que lui apportait son travail antérieur, qui ne demandait pas autant de réflexion, ni d’imagination. C’était, certes un banal emploi de magasinier, mais si on songe que 90% de l’humanité est contrainte à des jobs qui ne demandent aucune créativité, on est en droit de se demander, après ces milliers d’années où la nature imposa à l’homme tant de défis qui ont conduit à sa remarquable évolution, comment évoluera à présent l’espèce humaine. Je pense que nous n’aurons pas à attendre 100 000 ans pour que beaucoup retournent à l’état de protozoaires !

Puis, un matin à l’aube, je suis presque déçu d’apercevoir le Morro do Pico, le sommet de l’ile de Fernando de Noronha, qui émerge de l’horizon comme un nuage. Accompagné par les dauphins et une multitude d’immenses oiseaux étranges, des frégates, je m’apprête à jeter l’ancre dans la baie de San Antonio. Mais oh! surprise, mon ancre a disparu ! Ainsi, je n’avais pas rêvé, mon bateau, qui me suit en tout et réciproquement, avait lui aussi brisé ses chaines…

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Une frégate devant Fernando de Noronha

Quand on arrive en voilier au Cap Vert en provenance des Canaries, on ressent nettement ce qui sépare l’Afrique de L’Europe. Autant à Las Palmas je me sentais écrasé par cet énorme port industriel, cette immense marina surchargée, cette activité humaine incessante …  Autant au Cap vert, tout semble paisible. La Marina de Mindelo, la seule de l’archipel, est petite, quasi déserte, et, comme assoupie au milieu de l’Atlantique. A peine se réveille t’elle lors de l’arrivée ou du départ d’un voilier.

Ainsi, personne ne répondant à mes appels à la VHF, j’ai accosté au hasard sur une panne où se prélassaient 2 ou 3 voiliers. Après 8 jours de mer, j’ai apprécié de reprendre pied en douceur sur la terre ferme. Car notre âme qui s’est ouverte pendant la traversée, supporte mal les agressions du monde moderne : le vacarme des automobiles ou le fonctionnaire qui, avant même de vous laisser boire un coup, vous demande vos papiers !

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la marina de Mindelo

A Mindelo, rien de tout ça… Est-ce du savoir-vivre ou de la passivité ? Cette question reviendra me hanter tout au long de mon séjour.

Il y a manifestement une douceur particulière au Cap vert. La Saudade, une musique incarnée par Cesaria Evora, égrène ses notes nostalgiques, tandis qu’en littérature,  Jean Yves Loude, nous berce d’une ile à l’autre avec ses « notes atlantiques ».

J’ai si bien aimé cette douceur et cette tranquillité qu’au bout de quelques jours passés dans la capitale, j’ai recherché un petit mouillage isolé, là où le monde tournerait encore plus lentement. J’entends parler de Tarrafal, un village de pêcheur sous la cote abritée de San Antao, l’ile voisine. C’est le petit village perdu qui fait rêver. Difficile d’accès par la route ( il n’y en a pas !), il faut 2 heures d’une piste acrobatique, et par moment vertigineuse pour y accéder en 4*4. Pour ma part, après quelques heures de navigation au vent portant, je jette simplement l’ancre à 20 mètres de l’immense plage de sable noir, totalement déserte, au bout du village.

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Le village de Tarrafal

Il y a 2 européens qui résident à Tarrafal, un français et un espagnol : l’un a le centre de plongée et une maison d’hôte, l’autre un club de pêche et une maison d’hôte. Bien sûr ce sont les deux entreprises les plus florissantes du village et de loin. Ce qui me semble normal car ils connaissent les attentes des clients qui sont pour la plupart des européens. Les autochtones essayent de les imiter en construisant des maisons d’hôtes ou en proposant des sorties pêche mais en termes de prestation et de rentabilité, ils restent très loin derrière.

La pêche sportive avec l’espagnol coute 1000 euros par jour. Son bateau est équipé de deux puissants moteurs et d’un sonar qui repère les fonds et les bancs de poissons, de matériel de pêche dernier cri et de tout le confort pour passer la journée en mer. Guidé par un fin connaisseur de la zone, le client va presque immanquablement faire plusieurs grosses prises dans la journée.

Le soir à la maison d’hôte de l’Espagnol où j’ai choisi de diner, le touriste qui revient de son safari pêche m’invite à sa table et me montre les photos de ses prises de la journée. J’y vois un portrait en pied d’un magnifique marlin de 200 livres, à côté d’un petit bonhomme tout sourire.

Je lui demande si c’est ce poisson que nous mangeons ce soir.  Non il est beaucoup trop gros, me dit il.  Mais alors qu’en fait-il ? J’apprends qu’il s’est « fait » plusieurs autres poissons de ce calibre, et donc qu’il lui faudrait plusieurs mois pour manger sa pêche du jour. Mais le bougre est déjà gros à ne plus pouvoir attraper sa canne, alors il donne toute sa pêche au personnel du bord. C’est généreux de sa part, se dit-il, et ça lui donne bonne conscience vis-à-vis de la communauté des poissons.

D’un autre côté, les sorties pêches organisées par les locaux se négocient entre 20 et 40 euros.  Ils ont des petites barques avec des moteurs hors-bord et hors-d’âge, et proposent des petites sorties de 3-4 heures.

Le lendemain matin, 3 jeunes pêcheurs dont celui avec lequel je m’étais entendu la veille, viennent me chercher directement à mon bateau, qui est toujours au mouillage en face de la grande plage. On ne va pas très loin car on s’arrête vers les premiers tombants. Les lignes sont enroulées sur des morceaux de polystyrène. On y installe 1 plomb et 2 hameçons, sur lesquelles on attache un morceau de poisson. Ensuite on déroule la ligne qu’on laisse filer entre ses doigts jusqu’à ce que le plomb touche le fond.

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Le bateau au mouillage face à la grande plage de sable noir

Puis on attend… pas longtemps. En tenant le fil entre ses doigts, on sent si ça mordille ou si ca mord vraiment. D’un coup sec du poignet on ferre l’hameçon dans les « gencives » du poisson et on remonte la ligne à la main. Les locaux arrivent à remonter des prises de 20 kg comme ça !

Mais ce jour-là, mes guides avait déjà attrapé un plus gros poisson de près de 80 kg, moi-même. Alors ils ne se sont pas fatigués. On a pris une vingtaine de mérous et de muraines, de 1 à 2 kg en moins de 2 heures. Ce genre de pêche est si facile que ça en devient vite ennuyeux. Heureusement, mes guides ont jugé qu’on avait en fait suffisamment et qu’on pouvait rentrer.

Cela m’a quand même étonné qu’ils n’améliorent pas leur technique de pêche. Est-ce de la paresse physique ou intellectuelle ? Ont-ils d’autres priorités dont l’évidence nous échappe ? C’est le même genre de question que je m’étais posée lors de mon arrivée au Cap Vert.

Peu importe leur façon de vivre ou de travailler ! dirait-on avec notre redoutable pragmatisme occidental, c’est le résultat qui compte.

Mais c’est là le problème ! Car ici, tous les signes du bonheur sont au vert. Ils sont en parfaite santé physique, leur corps sont magnifiques, ils ont tout le temps de s’occuper de leurs enfants et de leurs parents, de courtiser les filles, de jouer au foot, de discuter entre amis, et le soir, de jouer de la guitare, de chanter ou de danser en buvant du rhum de leur crû. (car le village compte à lui seul plus de 10 distilleries !). De plus leur mode de vie est foncièrement écologique.

Si ce n’est pas ça le paradis, qu’on m’explique ce que c’est !

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Sur les hauteurs de Tarrafal

Est-ce pour moi un paradis perdu ? Pourrais-je un jour vivre comme eux ? Me contenter de ce que m’offre le quotidien ?  Me suis-je demandé.

J’ai été formé pour toujours vouloir transformer l’existant. Je ne pourrais jamais être heureux dans un monde immuable (entendez : qui n’est pas en révolution permanente), me suis-je répondu.

Mais on peut toujours changer, si l’on est aidé.  C’est bien ce que nous croyons quand nous venons aider les autres à s’adapter au modèle occidental. Pour avoir une chance d’y parvenir, il faudrait que des associations ou des ONG africaines volent au secours des occidentaux,  leur apprennent à vivre autrement. Après tout c’est aussi dans leur intérêt, car il s’agit là de sauver le monde, que nous ne pouvons nous empêcher de détruire.

En remontant sur mon bateau bourré de technologie, je me demande si j’ai trouvé une réponse à ma question.  En partie, me dis je pour me consoler , car la réponse est toujours dans l’approfondissement de la question.

 

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Au portant entre Sao Vicente et San Antao

Après avoir quitté Madère en direction de Las Palmas, je tombe par hasard le lendemain sur une ile que je n’avais pas vu sur ma tablette car je n’avais suffisamment zoomé sur la zone. J’ai la sensation de découvrir une terre inconnue ! En fait ce sont les iles Salvagem. Celle que j’ai manqué de m’emplafonner s’appelle Salvagem Grande.

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En passant au ras de la pointe nord je remarque une bouée et une petite cabane dans une crique un peu abritée. Je décide de mouiller là et de mettre les pieds sur l’ile pour l’explorer.

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Mais elle n’est pas si sauvage que ça, car 3 militaires et 3 biologistes m’accueillent dans leur cabane. Au total ils sont 6 sur l’ile. Apres les formalités d’usage (d’aucune utilité comme de bien entendu), les soldats en mal de compagnie me proposent une visite de l’ile.

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En fait c’est une réserve naturelle protégée particulièrement appréciée (parce qu’il n’y a pas d’humains vous vous en étiez douté ?) des oiseaux de mer, principalement des pétrels et des puffins qui viennent s’y reproduire. Coup de chance pour moi on est justement en période de nidification, et il y a des couples dans tous les trous de roches.

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Le soldat me décrit la vie hallucinante de ces oiseaux. Je m’étais souvent demandé comment vivaient ces  » mouettes  » que l’on rencontre en pleine mer, à plusieurs centaines de miles des terres. D’où venaient et où allaient elles ? Est ce pour se nourrir ou par simple plaisir, comme le navigateur tourdumondiste qu’elles se laissent pousser par les vents portants ? On le croirait volontiers en les voyant longer la houle pendant des jours sans un coup d’aile. En traversée, je les suis d’un regard rêveur, et à la longue, mon esprit vole de même.

On m’explique enfin une partie de ce mystère : après leur naissance, les parents les nourrissent à tour de rôle (chacun son jour) pendant un mois environ. Puis le petit sort de son nid en titubant. Il avise un promontoire rocheux pour son premier vol. Et comme l’ile est entourée de falaises, son premier vol sera le bon ou le dernier !

Imaginez : le petit oiseau saute dans le vide en battant des ailes mais sans résultat. Il chute en tourbillonnant sur lui même et va s’écraser mais au dernier moment il trouve le truc et voum ! il plane et attaque sa première ressource juste à temps. Certes c’est un peu radical comme apprentissage mais quelle belle entrée dans la vie ! Puis il va a peine remettre les pieds à terre, peut être dire au revoir et merci à ses parents, ou se faire baguer par ces damnés biologistes et file en mer vivre sa vie. Il partira jusqu’en Amérique du sud, certains se sont même retrouvés en Nouvelle Zélande. Il hiverne sur l’eau et ne revient pas à terre sauf pour se reproduire. Il y a quand même des choses compliquées à faire en mer… Au bout de 7 ans, il revient sur l’ile qui l’a vu naitre, retrouve son nid (l’animal a un GPS intègré très précis) et s’y installe. S’il tombe sur un frère qui l’occupe déjà, s’ensuit une bagarre qui peut être mortelle. Et puis ca repart pour un tour…

La vie sauvage est d’une beauté cristalline. Je me suis senti si lourd, encombré par tout un tas de matériel et de préoccupations dérisoires, alors que lui fait le tour du monde avec rien sur le dos. Et pour en revenir aux motivations du voyage, je doute que ce soit uniquement pour se nourrir qu’il parcourt tous ces miles, il pourrait se contenter de faire un tour au banc d’Arguin tout proche, et très riche en poissons. Alors pourquoi tant de miles parcourus ? Les biologistes n’ont pas de réponse scientifique… Quitte à secouer la théorie de l’évolution, je me plais a croire que nous avons là un point commun, l’oiseau et moi, le gout du voyage. Ce qui expliquerait qu’il accompagne volontiers le navigateur sur de longues distances.

Les tortues, les baleines, les oiseaux migrateurs, les éléphants ne se déplacent ils que pour des questions de nourriture, de reproduction ou de confort ? Et si le voyage en lui même dont les effets bénéfiques sur l’esprit sont indéniables, était aussi important pour l’évolution des espèces ? L’homme, naturellement voyageur, me confient mes gênes qui ont bonne mémoire, s’est sédentarisé il n’y a pas si longtemps. Alors son esprit d’aiguisé et léger est devenu lourd et émoussé…

Mais revenons sur mer, j’ai des océans à traverser et toute la vie pour divaguer ! Je quitte Salvagem le soir et rejoins Las Palmas le lendemain. Cette grande ville et son port industriel qu’il faut traverser pour rejoindre la marina me paraissent horribles après avoir entraperçu un monde d’une telle pureté.

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Je suis resté 15 jours à Madère, une ïle belle et tranquille, on pourrait dire sans histoire comparé au reste du monde. J’ai quand même relevé 2-3 trucs rigolos à partager entre amis

Le principal problème dans l’administration semble être la concentration.

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Pas la peine de faire un énième guide des randonnées de Madère, mais attention quand même à certaines déconvenues….

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moi aussi je me suis trompé, en fait c’est ….un observatoire à oiseau !!

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Il y a peu de bateaux à Funchal. Mais un fort pourcentage de ……….. noms à la con.

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Les produits du terroir sont particulièrement alléchants.

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En matière de construction, les madérois sont : futuristes, naturistes, ou simplement pressés ?? 20180325_135841-2.jpg

Sailgrib affichait 4 jours 5 heures 27 minutes de navigation pour faire les 509 miles qui séparent Rabat de Madère. 4 jours de navigation au près serré par 20 à 30 nœuds en moyenne, ce qui signifie 25 à 35 nœuds quand on commence à connaitre les gribs… En clair, le voyage ne s’annonçait pas de tout repos. Mais 2 semaines a Rabat à attendre que soit réparé le groupe électrogène m’avait ramolli, il fallait que je me secoue. De plus la sortie du port n’est pas toujours possible, en cas de forte houle. Il y avait un créneau mercredi et jeudi, je voulais en profiter.

Mercredi 7 mars peu avant la marée haute, les pilotes du port donnent leur feu vert. On est 2 bateaux a partir, une famille de hollandais, nickel chrome sur leur Swan 47 et leurs 3 petits blondinets dans leurs habits techniques. Difficile de ne pas faire un peu débraillé par rapport à eux. Bref chacun son style ! A 17h ce mercredi, le pilote nous conduit jusqu’à la sortie du chenal, on met les voiles et c’est parti pour l’aventure !!

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L’ Oued Bouregreg ,chenal de sortie de la marina de Rabat

Première journée pépère, bronzette au soleil par 20 nœuds au près. Je m‘amuse à faire la course avec la polaire de Sailgrib. Les prévisions se réalisent au millimètre, impressionnant !

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Polaire de Sailgrib. Le bateau rouge est le point théorique du parcours, le lièvre en quelque sorte…

Jour 2 : Apres 36h, je commencais à confondre navigation et plaisance. Mais les conditions ne tardèrent pas à me rappeler ou j’étais, sur le territoire de qui je m’aventurais. Le vent monte à 30-35 nœuds, bien sûr la mer forcit et … la pluie ajoute la petite touche qui rend le tableau plus impressionnant.

Pas de soucis, je règle les voiles au 3ème ris et le génois au 1/3 et vogue la galère. Par contre les performances au près par gros temps sont nulles sur le hunter. Je ne remonte pas a plus de 55° du vent. Je vois le petit bateau rouge de la polaire Sailgrib s‘éloigner inexorablement.

En plus le bateau et le capitaine souffrent au près. Ca tape à l’avant, ça gite. Heureusement que je suis seul car le passager de la cabine avant aurait passer un mauvais moment !! A faire des bonds sur son lit. Je commence a penser que pour préserver le bateau il aurait peut être mieux valu attendre un meilleur créneau.

Lors de mon petit tour d’inspection avant la nuit, je vois que l’ancre est sortie de son davier et qu’elle se balance en cognant sur la coque ! Damned ! Je la remets difficilement en place, car elle pèse 20 kg et l’étrave fait des bonds énormes, la cale avec un cordage et constate qu’elle a perforé la cloison de la baille a mouillage. Ce n’est pas très grave, mais bon ça aurait pu le devenir…

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Les dégâts de l’ancre sur la coque.

Jour 3 : même temps de chien, prévisions grib plus 5 nœuds. Fringues mouillées, bateau qui gite et qui cogne, le voyage n’est plus du tout rigolo ! J’ai l’impression que je vais finir comme le Dahu, cet animal des légendes alpines qui avait les pattes d’un côté plus courtes que les autres car il marchait toujours dans le même sens à flanc de montagne. Enfin le virement de bord arrive, le seul du parcours. Je vais m appuyer sur la jambe droite !

Peu avant la nuit, je règle mes voiles pour dormir tranquille et en voulant reprendre un peu de génois, je m’aperçois que ca coince. La drisse a quitté l’enrouleur et s’enroule sur le profilé de génois. Comment est ce possible ?

Je me dis qu’il faut libérer le tout pour réenrouler proprement. Erreur, car une fois déroulé entièrement, le génois ne se réenroule pas du tout. Vite avant qu’il fasse nuit je vais à l’enrouleur essayer de régler le problème. J’y passe 1 heure épuisante. Ca tabasse fort a l‘avant, je fais des bonds, harnais et ligne de vie obligatoire pour cette manip. J’ai mal partout quand je rentre dans la cabine, le moral au plus bas. La perspective de passer la nuit avec un temps pareil et tout le génois sorti ne m’enchante guère. Mais je ne sais pas quoi faire d’autre. Affaler me semble impossible. Alors je borde a fond, et avec l’aide du moteur, choisi un angle très serré au vent afin d’éviter que le bateau ne se couche à la gite. De plus ca me rapproche de la polaire de Sailgrib (ma plus rassurante compagnie lors de ce voyage).

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Ce satané enrouleur coincé.

Une bière, une douche (chaude, le meilleur moment de cette journée de merde) et je vais me coucher, inquiet pour la suite. C’est pas toujours tout rose la voile. Et encore moins de tout repos. Et dire que c’est moi qui l’ait choisi, pour ceux qui le penseraient, n’est pas forcement une consolation.

Reste 250 miles à tirer avec le génois dehors. Je me demande ce qu’il se passera si le vent monte à 40 nœuds…les gribs ne prévoient pas plus de 30, s’ils pouvaient être juste pour une fois !

Jour 4 : temps toujours gris, vent oscillant entre 25 et 30 noeuds, mer forte. La journée ne s’annonce pas confortable du tout. D’après les prévisions ca devrait se calmer à partir de dimanche matin. Espérons que le génois tienne bon jusque la !

Mais fume ! Vers 15h le vent commence à monter a 30 – 35 nœuds, ca devient vraiment chaud, le génois faseille très fort au près serré, mais je préfère toujours ça plutôt que coucher le bateau en abattant un peu. Suis au fond du trou en attaquant ma 4ème nuit, me demandant si un whisky ne serait pas le bienvenu pour le moral. L’instinct me retient. Et si jamais une couille arrive j’aurai besoin de toutes mes forces. Tiens d’ailleurs, voila qu’elle arrive. « Les emmerdes volent en escadrille » comme disait Jacques Chirac, qui, nul ne peut le contester, était un expert en navigation. Les qualités principales d’un bon navigateur sont de mon point de vue de novice : l’art de faire du louvoyage pour eviter les problèmes, l art de trouver la petite astuce pour s’en sortir quand on n a pas pu les eviter, et faire le dos rond quand le temps se gâte . Il s’en est toujours sorti. Prenons exemple.

Cette fois la drisse de génois a lâché, à force de faseiller j’imagine. Enfin peu importe pour le moment, je n’ai plus d’autre solution, il faut affaler. Retourner à l’avant (j’aurais passer un temps fou à la proue mais cette fois ci, ce n’est pas pour voir les dauphins), ramener le génois dans la cabine par 30 nœuds en faisant du rodéo n’est pas une mince affaire. 30 minutes de lutte acharnée plus tard et une fois le génois jeté (comme un malpropre je l’avoue) à l’intérieur de la cabine, je pousse un grand OUF de soulagement. Le bateau aussi. Cette fois je l’ai mérité mon whisky. C’est la fête. Une bonne douche, brulante, mon peignoir. Et hop une bonne rasade de whisky ! A la tienne lecteur ! Quelle belle sensation de se sentir aussi vivant ! Ce n’est pas tranquille dans son appart qu’on aurait pu vivre une aventure pareille avant d’aller se coucher !

La drisse vient de lâcher !

La suite est plus classique. Moteur, moteur, moteur. Car si remonter au vent avec le génois n’était pas facile, sans, c’est peine perdue. J’essaye de trouver un petit angle pour que la GV aide un peu. Ce qui rallonge le parcours car le vent souffle exactement de face.

Jour 5 et 6. Je me traine à 4 nœuds, c’est chiant mais reposant. L’occasion de repenser à tout ça. De me débriefer et de contrôler le bateau. Faire marcher le dessal, le groupe…. Ah oui au fait le groupe ! Ma 2ème étape finissait sur les mécaniciens marocains. Et bien ils ont passé 2 semaines sur le groupe à le démonter, remonter, redémonter. L’eau de mer avait bouffé les joints d’accord, mais aussi grippé les segments, bouché les injecteurs….oxydé les circuits électriques….Problèmes qu’ils découvraient un à un après avoir chaque fois tout remonté.

Enfin le 6 mars, avant le départ, ca marchait ! Mais le 11 mars, en pleine mer, ca ne marchait plus ! Le fond du problème avec ces mécanos qui ont appris sur le tas (quasiment la totalité d’entre eux quand manquent les formations sérieuses), c’est qu’à force de bricoler et de trouver des astuces qui semblent fonctionner, ils se croient plus malin que le constructeur. A leur décharge, c’est une tendance qui atteint aussi pas mal de nos plus grands savants.

Le 12 au soir, j’arrive enfin à la marina de Funchal à Madère. Toute petite, un peu merdique je trouve par rapport au mythe de la destination. Je me gare donc, prends ma douche, mets mes dernières fringues pas trop sales et vais BOIRE UN COUP.

Et là, surprise : des touristes par milliers !

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La marina de Funchal

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Le mousqueton qui a pété, chauffé à blanc par le faseillement du génois.

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Le génois enfin dans la cabine !