… se touchant le crâne, en criant « J’ai trouvé ! »
La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,
Chasser les dieux du firmament.

Le grand Pan, Georges Brassens

 

Un matin, j’entendis un air que je connaissais bien. Ce petit air qui pénètre à pas feutrés dans votre esprit, votre cœur, vos veines, et qui vous invite à mettre les voiles sans tarder. Son nom : l’appel du large.

Quelques heures plus tard, j’informai Teiki de mon départ prochain. Il ne s’en étonna pas et ne fit pas mine de me retenir.Au contraire, il décida sur-le-champ d’organiser une fête à tout casser !

« Tu ne pourras partir qu’après avoir dit au revoir à tout le monde : les amis, la famille et les dieux », me prévint-il.

Pour cela, il allait lancer les invitations pour le week-end suivant. En prévision du festin, nous allâmes tuer un cochon et quelques chèvres dans les montagnes. La famille viendrait en bateau avec les boissons… Ça promettait !

Tout en préparant mon départ prochain, je m’étonnais qu’un peuple qui ne voyage presque jamais en dehors de son archipel, un peuple si éloigné des routes fréquentées – qui sait parfaitement qu’un voyageur qui part n’a que très peu de chances de repasser un jour – eût tant à cœur de vous laisser un souvenir impérissable.

Par pudeur, je ne posai pas de question. Cependant, j’imagine que ces populations ont, tout autant qu’un voyageur de mon espèce, l’ambition d’être au monde, de s’y abreuver autant que de l’irriguer.

Bonne technique ! pensai-je. Pas besoin de se fatiguer à bourlinguer, pas besoin d’affronter tempête et solitude pour marquer son empreinte sur le monde. Il leur suffisait de marquer mon esprit pour m’accompagner dans tous mes voyages. Et le fait est que ça marche puisque me voici en train d’essayer d’insuffler l’âme marquisienne à mes lecteurs.

La fête à laquelle participèrent une centaine de personnes, toutes générations confondues, dura 48 heures et une quantité absolument phénoménale d’alcool fut engloutie. Face à de tels estomacs, je compris que je n’avais été jusque-là qu’un buveur du dimanche ! Des rires, des larmes, quelques petites échauffourées vite oubliées rythmèrent les fréquents effondrements pour cause de siestes impromptues.

Ces gars-là sont décidément les plus gros fêtards de la terre ! No limit ! Mais la fête, la vraie fête, pour tous les peuples du monde, n’est pas qu’un divertissement, elle a une fonction sacrée : celle de lier à vie les participants.

C’est avec un sérieux mal de crâne que je levai l’ancre le lundi matin. Mon seul désir était d’aller dormir dès que les voiles seraient réglées et le cap mis sur les paisibles atolls des Tuamotu situés à quatre jours de mer au vent portant. Cela me laisserait le temps de récupérer. Mon cher bateau, mon beau vaisseau, je te laisse seul nous conduire vers de nouveaux horizons…

Il faut avouer que la navigation sous ces latitudes est en général de tout repos. À mon avis, le plus grand danger que l’on court à naviguer sous les tropiques est le ramollissement ! Et tout en m’effondrant sur ma couchette, je commençai à me méfier d’un réveil trop brutal…

L’archipel des Tuamotu se trouve entre les Marquises et Tahiti. Il est constitué d’un chapelet d’atolls – 76 en tout,dispersés sur une bande de 1 700 km de long –, sur lesquels ne vivent que quelques milliers d’habitants. La plupart de ces atolls sont déserts ou presque déserts.

Un atoll est constitué d’une barrière de corail en forme d’anneau entourant un lagon. La barrière est tour à tourimmergée et émergente, grâce à une accumulation de débris de corail et de sable sur lesquels les cocotiers prospèrent. Leur point culminant n’excède pas deux mètres si l’on exclut les cocotiers.

Passant près d’un de ces atolls, j’entendis le formidable grondement des vagues se fracassant sur la barrière de corail. Quand il n’y a pas de végétation, l’effet est saisissant, car on ne voit rien d’autre qu’un long rideau d’écume explosant au milieu du Pacifique.

Sur certains atolls, une ou plusieurs passes permettentd’accéder au lagon intérieur en bateau. Les passes sont de véritables parcs d’attractions où se retrouvent les grands poissons gris du large, requins, dauphins et les petits poissons bariolés du lagon, poissons-perroquets, poissons-anges, poissons-papillons… Les hommes, quand il y en a, s’installent sur ses berges. Les mouvements des marées créent de forts courants entrants ou sortants dans lesquels aime à jouer tout ce beau monde. Ce sont de hauts lieux pour la plongée sous-marine, la pêche et le surf.

Je décidai d’emprunter l’une d’elles et d’aller mouiller dans les eaux calmes du lagon, sous le vent des cocotiers. Je jetai l’ancre par dix mètres de fond dans une eau turquoise propre aux fonds sableux, à bonne distance des patates de corail où ma chaine aurait pu se coincer. Aucune trace de présence humaine, aucun bateau à l’horizon, l’atoll était d’une pureté éblouissante. Je songeai que durant ces mois de navigation en Polynésie française, je n’avais pas croisé de chalutiers, nid’autres gros pollueurs des mers, ni ces bateaux de pêche asiatiques qui massacrent tout. Les eaux territoriales polynésiennes sont bien protégées, et je pense que l’on peut remercier la marine française pour cela.

Ces lagons constituent incontestablement les plus beaux « aquariums » naturels du monde. L’avantage est que dans ceux-ci, la place de l’homme n’est pas derrière la vitre mais à l’intérieur. Pendant ces journées au mouillage, j’avais du mal à comprendre pourquoi les religions s’attachent à dire que Dieu est invisible, alors que je l’avais là, sous mes yeux…

Tous les matins au réveil, je plongeais dans l’eau cristalline. Je voyais mon ombre se détacher sur le fond de sable blanc, à côté de celle de mon bateau qui ressemblait à une grosse baleine. J’avais la délicieuse impression d’être en apesanteur. Un gros poisson aux doux yeux globuleux et à la bouche lippue m’attendait. Il venait tout à côté de moi pour que je lui caresse les flancs, comme un gros chat. Ce que je m’empressai de faire. Sa peau était à la fois douce et visqueuse. Pourquoi diable, alors qu’il a un si bon caractère, l’avoir appelé Napoléon ? Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir été affublé d’un nom martial. On trouve dans ce paisible lagon des poissons-empereurs, des poissons-soldats, des poissons-sergents-majors, des poissons-gendarmes… C’est peut-être dû au fait que les premières explorations scientifiques ont été conduites par des militaires. Les naturalistes, submergés par une si grande variété de poissons, leur en ont laissé quelques-uns à baptiser.

Il semble que Darwin se soit trompé en affirmant que les atolls étaient d’anciens volcans dont le cratère s’est effondré. Depuis 2020, les scientifiques affirment que c’est l’acidité des pluies qui aurait fait fondre les terres émergées. Seule la vie sous-marine, dont le corail, aurait subsisté à ces terribles pluies acides. Est-ce là l’explication définitive de la formation de ces atolls ? Impossible à dire.

S’il me plaisait à moi d’imaginer que ces îles ont choisi leur destinée ? Que, harassées par le soleil, le vent et les vagues, les espèces animales, végétales et minérales se soient associées pour vivre à l’abri sous la mer ? Si Noé avait construit un sous-marin plutôt qu’une Arche…

Ou que nous ayons là un continent et une civilisation engloutis, comme cette Atlantide dont on parlait dans la Grèce antique ? Où les hommes seraient redevenus poissons, ce qui pourrait expliquer l’attitude si familière de ce poisson-napoléon…

Nul doute que les scientifiques me traiteraient de fou ou d’ignorant. Et pourtant… la science se trompe souvent, la poésie jamais.

Selon les scientifiques, notre monde serait né d’une formidable explosion, un Big Bang, laissant le champ libre à Darwin pour nous détailler la suite des événements, jusqu’à la formation de cet atoll. Mais pour le voyageur intersidéral – cousin du navigateur –, le Big Bang n’est qu’une note parmi d’autres dans la symphonie de l’univers, car la poésie existait avant.

Le navigateur est bien souvent pris entre ces deux univers, l’un poétique et l’autre scientifique. Son bateau est une merveille de technologie et la maîtrise de ces outils facilite grandement sa navigation. Mais le but de son voyage est poétique. Et s’il veut faire un beau et grand voyage, il doit bien faire attention de ne pas laisser l’un déborder sur l’autre.

La science, se nourrissant de l’observation du monde, établit des systèmes volontairement simplifiés afin de pouvoir y définir des lois et de mettre au point des techniques. La science modélise l’univers, elle ne peut donc pas en donner l’explication. Mais pour le plus grand malheur de notre civilisation, elle a fini par prendre le pas sur la poésie.

Voilà, cher lecteur, un des grands problèmes de la solitude totale : notre esprit se met à divaguer et rien ni personne ne peut l’arrêter !

À quelques dizaines de miles au nord, il y avait un petit village d’une centaine d’habitants. J’y allais de temps en temps pour faire quelques courses et voir du monde. C’était une navigation éprouvante à réaliser en solitaire, car les fonds du lagon n’étant pas hydrographiés, je devais ouvrir l’œil pour éviter les patates de corail. Et quand elles étaient trop nombreuses, je courais en permanence de l’avant à l’arrière du bateau pour les surveiller et reprendre la barre. Cette navigation ne pouvait se faire qu’entre 9 heures et 16 heures, lorsque le soleil était suffisamment haut dans le ciel. Ses puissants rayons faisaient alors briller les eaux du lagon de mille couleurs, révélatrices de ses fonds. Mais ils étaient absolument sans pitié pour les pauvres mammifères terrestres, capables de les assommer en quelques minutes ! Véritablement, dans ces atolls, la vie sur terre est un exil, la terre promise est sous la mer.

Les Paumotu – ainsi désigne-t-on les habitants des Tuamotu –, sont d’une amabilité et d’une politesse exquises. Néanmoins, j’avais la nette sensation que nous ne vivions pas dans le même espace-temps, comme s’ils avaient raté un train et ne savaient pas quand passerait le suivant. Ils vivaient à deux à l’heure, et encore… en vitesse de pointe, lorsqu’ils risquaient d’être en retard à la messe !
Au cours de mes promenades dans le village, les habitants me saluaient d’un petit geste de la main et d’un gentil la ora na lancés depuis leur véranda où ils se prélassaient à longueur de journée. Cependant les rencontres demeuraient rares. Bien que je ne sois pas le plus pressé des touristes, je devais passer encore trop rapidement à leur goût. Un jour, je remarquai un étal accolé à une maison où étaient exposés des colliers de coquillages. Une pancarte indiquait « Bienvenue chez Madame Soleil ». Une ventripotente grand-mère sommeillait sur un lit derrière le comptoir. S’agissait-il de Madame Soleil ? Je tentai timidement de l’appeler par ce nom. Effectivement, c’était bien elle. Elle se retourna vers moi et un sourire illumina son visage rayonnant. Nous étions en juin et je devais être son premier client de l’année.

Tout en lui expliquant ce qui m’amenait dans cette belle région, je jetai un œil sur ses colliers. Ils étaient composés de dizaines de coquillages différents, superbement agencés suivant leur forme et leur couleur. 

– Combien pour celui-là ? demandai-je en tendant un lourd et long collier de coquillages dans les tons roses.

– Les gros colliers sont à 1 000 francs et les petits à 500 francs, me dit-elle. Celui-ci est un gros, il est à 1 000 francs, s’excusait-elle. Je sentais qu’elle craignait que je ne trouve ça trop cher.

Mon esprit, incurablement rationnel, se mit à faire des calculs : 1 000 francs Pacifique, cela fait 9 euros : ce qui en France représente 1 heure de travail. Or nous étions en France et ce collier, outre les fournitures, nécessitait au moins une heure de montage.

Je lui demandai alors où elle achetait ses coquillages. Elle me répondit qu’elle les collectait elle-même sur la plage. J’avais du mal à l’imaginer pouvoir faire, compte tenu de son âge etde son poids, un travail aussi harassant, mais elle m’expliqua quelle aimait marcher au bord du lagon, les pensées perdues dans la recherche de coquillages. C’était son passe-temps favori… Comme d’autres aiment jouer aux cartes ou à la pétanque. Décemment, devait-elle se dire, elle ne pouvait pas facturer ce travail qui n’en était pas un !

Une fois rentrée chez elle, elle occupait les chauds après-midià classer ses coquillages par taille et par couleur. Là encore, ce passe-temps n’entrait pas dans ses calculs de coût. Finalement, elle ne facturait que le montage.

C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un « business model »catastrophique !

Cela fait des décennies que l’analyse froide et rationnelle des coûts de production, les techniques d’optimisation du profit se sont chargés d’éradiquer ce genre de commerce de la surface de la Terre.

De toute la surface ? Non ! Sur cet atoll perdu des Tuamotu, une poignée d’hommes ignorent toujours cette science redoutable. Ils n’y résisteraient sans doute pas, seul leur isolement absolu les en préserve. Pour l’instant.

Voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ?
Ceux-ci… Ceux-là… Des hommes Maori ?
Je ne les connais plus : ils ont changé de peau. 
Victor Segalen, Les immémoriaux, 1907.

Après une semaine de navigation, l’île de Hiva-Oa était en vue. Arriver aux îles Marquises, pour un voyageur, c’est comme atteindre la terre promise. Tant de légendes les précèdent. Vraies ou fausses, qu’importe, puisque c’est le rêve qui nous y a conduits. Et le rêve, en dilatant notre cœur et notre esprit, engendre l’aventure fantastique.

Mais attention, l’aventure fantastique peut tourner court quand on n’y prend pas garde, ce qui arrive fréquemment aux simples touristes. Si, par exemple, sitôt débarqué à Hiva-Oa, vous demandez à voir la tombe de Brel et le musée Gauguin, sachez que leur seule évocation exaspère les Marquisiens. C’est un peu comme si on vous parlait de Neymar et Mbappé quand vous vous annoncez de Paris. 

Pour visiter les Marquises en évitant les écueils touristiques et découvrir cette étonnante civilisation, il n’y a rien de mieux que le voilier. Les douze îles de l’archipel sont distantes l’une de l’autre d’une journée de navigation tout au plus. Ces îles sont montagneuses et sillonnées de profondes vallées dont la plupart ne sont accessibles qu’à pied ou en bateau. 
Caboter au rythme du soleil et des alizés, d’une île à l’autre, d’une vallée à l’autre, jeter son ancre dans une crique entourée de pitons vertigineux, accoster sur une plage déserte bordée de cocotiers… Vous y êtes ? Vous ressentez une immense sérénité vous envahir ? Le monde extérieur n’est plus qu’un brouhaha qui s’amenuise au fil des jours. Des jours que l’on ne compte plus. « Bienvenue dans l’éternité, reste ici le temps qu’il te plaira. À terre, tu trouveras de l’eau douce et des fruits, de l’ombre et de la fraîcheur, semblent dire les dieux.
Ils auraient pu ajouter : « Et des hommes, s’il en reste ! » si ce genre d’humour leur était permis…

Désertes, ces vallées ne l’ont pas toujours été. Il y a deux siècles à peine vivaient ici des tribus de plusieurs milliers de personnes. En 1773, le capitaine Cook estimait à 100 000 le nombre de Marquisiens. Ces tribus se faisaient continuellement la guerre et avaient pour coutume de manger les guerriers vaincus. En 1842, l’année où la France annexa les Marquises par l’entremise de l’amiral Du Petit-Thouars, Herman Melville déserta le navire baleinier sur lequel il travaillait et fut fait prisonnier par la tribu des Taïpis, sur l’île de Nuku-Hiva. Il s’attendait à passer à la casserole, mais ses ravisseurs préférèrent le revendre à autre navire. Les Taïpis ne goûtèrent pas Melville tandis qu’on le dévore aujourd’hui !

Les navires commencèrent à affluer après le passage de Cook, les échanges s’intensifièrent, dont les Marquisiens furent les grands perdants. Au contact des Blancs, ils faillirent disparaître. Ils n’étaient plus que 2 200 en 1930 ! Le contact brutal avec notre civilisation – si l’on considère que les marins de l’époque étaient civilisés – a provoqué aux Marquises le plus grand ethnocide de tout le Pacifique. Lèpre, variole, syphilis, tuberculose… ainsi que l’alcool de mauvaise qualité apporté par les navires ont fait leur part du travail, mais cela n’explique pas une telle hécatombe, selon le rapport que fit M. Clavel à la Société d’anthropologie de Paris, en 1884. « Chacune des causes invoquées précédemment (maladies, mauvais alcool…) n’est pas suffisante à elle seule pour expliquer la disparition si prompte des peuplades polynésiennes en général et des marquisiennes en particulier. Nous pensons que par le fait même de l’arrivée des Européens, la suppression brusque d’habitudes invétérées a déterminé l’abâtardissement des naturels qui se sont ainsi trouvés dans des conditions d’opportunité morbides… Je crois pour ma part que ce changement subit d’existence sauvage, cette domestication si l’on peut dire, et le désœuvrement, l’inaction relative qui en ont été les conséquences sont les véritables raisons de la décadence des Marquisiens. »

Comme faits intéressants que révèle l’enquête sur le terrain, l’anthropologue M. Clavel avait remarqué que les Marquisiens, malgré leur décadence (on reviendra sur ce concept), conservaient des aptitudes physiques nettement supérieures à celles des Occidentaux. Quant à leur consommation d’alcool, il notait que ce n’étaient que des ivrognes d’occasion et non des alcooliques chroniques – comme on en voit fréquemment en France –, et qu’ils l’étaient déjà avant l’arrivée des Européens à cause de leur kava, une boisson fermentée dont ils faisaient une consommation absolument immodérée– dixit M. Clavel.

D’après mes récentes observations, peu de choses ont changé depuis 1884. Les Marquisiens sont toujours des colosses, sont toujours désœuvrés, font une fête de tous les diables le week-end et sont généralement sobres en semaine. La seule chose qui a vraiment changé c’est que les tribus ne se font plus la guerre – faute de combattants probablement – et donc, que le cannibalisme a disparu. Mon impression première est qu’il n’y a pas véritablement de décadence du peuple marquisien, mais plutôt une mise en sommeil. Ils attendent visiblement quelque chose, mais quoi ?

Veuillez excuser cette longue digression historique dans un récit de voyage, mais elle m’a semblé nécessaire pour comprendre l’individu que nous allons bientôt rencontrer. 

Après des semaines de cabotage, qui firent sans doute office de sas de décompression culturel, je jetai l’ancre dans la vallée de T*, sur l’île de F* (ne cherchez pas, les initiales ont été changées afin d’éviter tout afflux touristique dans les siècles à venir). Je me rendais à terre pour remplir mes bidons d’eau douce et ramasser quelques noix de coco quand j’entendis un homme m’appeler : « Mon ami, mon ami ! » Allongé sur un hamac tendu entre deux cocotiers – qui devait lui tenir lieu de poste d’observation – il m’adressait de grands signes amicaux. C’était Teiki.

Teiki était un magnifique spécimen du type polynésien. La quarantaine, une musculature à faire pâlir tous les culturistes du gymnase club, des tatouages impressionnants sur tout le corps et un comportement extrêmement poli et amical. Teiki vivait seul dans cette vallée, dernier gardien de la mémoire de sa tribu de cannibales. Les nombreux maraes éboulés témoignaient de la grandeur passée de sa tribu. Elle avait une reine qui ne posait jamais le pied au sol, m’apprit-il plus tard avec fierté. Elle ne voyageait qu’à dos d’homme, et quand la reine en avait assez d’être portée, les hommes s’allongeaient par terre pour qu’elle leur marche dessus – quand on considère le poids moyen des Marquisiennes, on mesure mieux le courage des gaillards !

Le premier jour de notre rencontre, Teiki me fit cadeau d’une montagne de fruits : pamplemousses, avocats, papayes, mangues, bananes, fruits de l’arbre à pain… Il faisait de même pour tous les voiliers de passage, me dit-il. Comme je trouvais le fait suffisamment extraordinaire, je décidai de l’appeler « l’homme le plus riche du monde », ce qui lui fit très plaisir.

J’en profite pour remercier tous mes prédécesseurs venus ici en voilier et qui nouèrent avec Teiki une remarquable coopération qui me vaut sans doute le merveilleux accueil que je reçois aujourd’hui. Continuez comme ça, les amis !

Teiki était un des hommes les plus désœuvrés de la Polynésie française, ce qui le qualifiait d’office pour les championnats du monde de la discipline. Mais on ne saurait l’en blâmer comme il est d’usage de le faire en Occident – où le travail, aussi stupide soit-il, possède une haute valeur morale – car il subvenait sans difficulté à tous ses besoins, et même à ceux des voyageurs de passage !
Son environnement immédiat lui procurait une nourriture riche et variée en très grande quantité. Ses ancêtres avaient planté là tous les arbres fruitiers imaginables dont il était maintenant seul à jouir. Quant aux protéines animales, des chèvres passaient chaque soir devant son faré pour aller boire à la rivière. Les montagnes environnantes abritaient quantité de cochons sauvages. La rivière débordait de chevrettes– sorte de crevette – et la mer de poissons délicieux. Il y avait à manger pour mille personnes ici, sans même se donner la peine de cultiver. 

Les Polynésiens surent organiser leur environnement pour se nourrir sans trop d’efforts. C’est là que leur histoire diverge de celle de l’Occident. Il y a 10 000 ans, nos ancêtres se mirent à cultiver le blé, une denrée très énergétique et facilement stockable. Comme le dit en plaisantant à moitié Yuval Noah Harari dans Une brève histoire de l’humanité,on se demande si ce n’est pas le blé qui se servit de l’homme pour se multiplier, tant sa culture exige d’efforts et de sacrifices. Tandis que d’autres peuplades comme les Maoris, en se sédentarisant, développèrent l’arboriculture, beaucoup moins fatigante, mais plus complexe. Plutôt que de faire de l’élevage, ils laissèrent les animaux paître et se multiplier en liberté, jugeant qu’il est bien moins pénible et beaucoup plus amusant de les chasser que de les garder et les nourrir. Ils suivirent en cela – ou précédèrent plutôt – un des principes fondamentaux de la permaculture : dépenser le moins de calories possible pour en récolter le plus possible. 

Difficile de s’imaginer donc, en voyant Teiki gratouiller les cordes de son ukulélé à longueur de journée dans son hamac, toutes les ficelles qu’il tirait autour de lui. Tel un chef d’orchestre dont la maîtrise est d’autant plus grande que ses mouvements sont infimes, il gérait subtilement les équilibres entre toutes les espèces vivantes environnantes, afin de préserver ses fournisseurs. À force de vivre parmi elles, il en connaissait le langage secret. 
Par exemple, il avait remarqué que le pamplemoussier s’arrêtait de produire quand on ne cueillait pas ses fruits et qu’ils tombaient par terre. Il en conclut que la prodigalité du pamplemoussier était liée à la sienne et, par extension, que la prodigalité de la nature était liée à celle des hommes. Car il suffit qu’un seul maillon ne suive plus la règle pour que le système s’effondre. C’est un peu pour cette raison qu’il abreuvait de fruits les navigateurs de passage, m’avoua-t-il.

Après avoir passé plusieurs mois seul sur mon bateau, la solitude me pesait. Alors, je pris l’habitude de rendre visite à Teiki tous les jours et nous passions généralement la soirée ensemble. Nous devînmes amis, grâce au savoir-faire de Teiki qui était un expert dans l’art de nouer des amitiés. Il en avait fait une priorité toute sa vie, ce qui n’était pas mon cas, ayant jusque là occupé la mienne à poursuivre des chimères. 
Quand nous fûmes suffisamment en confiance, je lui fis lire le rapport de M. Clavel que j’avais téléchargé sur mon téléphone. J’étais curieux d’avoir son avis, notamment sur la notion de « décadence » et « d’abâtardissement » de son peuple. Je le vis faire les yeux ronds plusieurs fois au cours de sa lecture. Mais en me rendant mon téléphone, il esquissa un sourire énigmatique qui semblait vouloir dire : « Ai-je une tête de décadent ? »

Le lendemain, Teiki me raconta l’histoire de son peuple telle qu’elle subsiste dans sa mémoire. 
Après les grandes maladies, les derniers survivants quittèrent les vallées et s’installèrent à la ville où ils pouvaient être nourris et soignés. Son peuple avait été décimé et doublement vaincu, par les armes et par les microbes. Quand ils mirent leurs enfants à l’école – toute résistance étant anéantie –, ils le furent triplement. Leur histoire allait disparaître au profit de celle des vainqueurs.

Mais Teiki ne supporta pas l’école. Il s’y ennuyait ou perdait patience. Et puis, il avait des fourmis dans les jambes. Chaque fois qu’il allait chez ses grands-parents qui étaient retournés vivre dans la vallée, un univers fabuleux et fantastique l’attendait. Un terrain de jeu auprès duquel Disneyland lui aurait paru misérable et ridicule. Dès l’âge de 5 ans, il parcourait sa vallée en long, en large et en travers, chassant, pêchant, cueillant, jouant… À 8 ans, il n’avait plus besoin de personne pour se nourrir. Mais avant tout, il développa un langage commun avec tous ses camarades de jeu : les arbres, les animaux, les plantes et même les rochers. Il se passe dans l’enfance des phénomènes magiques, transcendantaux, subliminaux, encore inexpliqués.

Chaque rentrée des classes était une terrible souffrance pour Teiki. Comment pouvait-on passer son temps enfermé entre quatre murs alors qu’il y avait tant de choses à comprendre au-dehors ? se demandait-il. Il avait l’intuition que s’il ne les comprenait pas maintenant, il ne les comprendrait plus jamais. On voulut le contraindre. Alors il devint violent et fut renvoyé de l’école à l’âge de 10 ans. Il retourna chez ses grands-parents qui s’occupèrent tant bien que mal de son instruction. Depuis lors, il n’avait plus quitté sa vallée. C’était le monde extérieur qui venait à lui. 

Durant son adolescence, Teiki aimait mesurer sa force. Par exemple, il tuait le cochon sauvage à mains nues. Tandis que ses chiens, dressés pour la chasse, encerclaient la bête affolée, il plongeait dessus et lui plantait son couteau dans le cœur. L’animal mourait dans ses bras et lui donnait quelque chose en plus que sa viande, il lui donnait sa vie. Ce qu’il n’aurait pas fait pour une balle anonyme. 
La pêche au javelot était un de ses jeux favoris. Que d’adresse, de ruse et de patience elle nécessitait ! Mais le jeu suprême était de parvenir à capturer et à dresser un cheval sauvage. Il y en avait plein dans les montagnes. Il partait plusieurs jours, choisissait le plus beau cheval et tentait patiemment de l’approcher. Il lui parlait d’abord de loin, puis de plus en plus près, jusqu’à lui chuchoter à l’oreille. Il lui disait combien il le trouvait beau, combien il l’admirait. Il lui disait qu’il le soignerait et l’aimerait s’il acceptait de venir avec lui. Il lui proposait la plus belle chose que l’homme puisse offrir : son amitié. C’était la seule chose qui pût convaincre le cheval de le suivre.

La Nature fut pour Teiki une maîtresse exigeante et inflexible qui contribua à son évolution comme elle le fit pour tous les hommes avant lui. À ses yeux, c’était sans conteste la meilleure école qui fût.

Teiki ressentait parfois le besoin de se battre avec un adversaire à sa mesure, de mettre sa vie en danger, de la jouer à quitte ou double. C’étaient les réminiscences du passé guerrier de sa tribu. Quand, après avoir dansé le haka– cette danse guerrière qui fut ensuite reprise par les rugbymen néo-zélandais – les plus braves d’entre eux partaient, armés de leur casse-tête, fracasser les crânes de la tribu voisine. 

Bien sûr, cette activité était devenue rigoureusement interdite. Alors, quand son passé de fracasseur de crânes remontait à la surface, Teiki saisissait sa grosse hache et attaquait jusqu’à l’épuisement le tas de noix de coco qu’il avait constitué à cet effet. Puis il récoltait la pulpe de coco, que l’on appelle coprah, qui fut la principale source de revenus des Polynésiens pendant deux siècles, et la vendait aux commerçants qui passaient le voir de temps en temps. Teiki avait troqué la guerre contre le commerce, mais sans conviction.

Casse tête et parures marquisiens

Teiki vivait seul dans la vallée durant la semaine, mais le week-end et pendant les vacances, sa famille et ses amis venaient le rejoindre. Femmes, enfants, cousins, cousines, amis, tous aimaient se retrouver dans ce petit paradis et faire le plein de victuailles. En certaines occasions, il revoyait ses anciens camarades de classe, des enfants autrefois malins, agiles et bourrés d’intuitions. Qu’ils étaient devenus balourds ! Rien d’étonnant à cela, se disait-il : ils exerçaient un travail idiot et répétitif, passaient leur temps libre en divertissements stériles et se nourrissaient mal… Selon lui, ils présentaient tous les signes physiques et intellectuels d’une décadence et d’un abâtardissement avancés, me dit-il avec un sourire entendu. Et c’est bien sûr la société moderne qui est responsable de cette spectaculaire « évolution ».

Selon Teiki, la force des Blancs leur vient de leur volonté d’organisation. Organisés en nations plutôt qu’en tribus, ils parvinrent à vaincre les Polynésiens en jouant de leur division et en les attaquant massivement. Mais si les Blancs disposaient d’une organisation qui leur donnait collectivement le dessus, individuellement, rien n’indiquait qu’ils étaient supérieurs. Prenons l’exemple de la Chine – on se rend mieux compte quand on est du côté du dominé : parce qu’elle est la plus grande et la mieux organisée, La Chine est devenue la nation la plus puissante du monde. Cela fait-il des Chinois des êtres plus évolués ? 
S’il n’est pas exclu que les Chinois le pensent, nous, nous pencherions plutôt pour le contraire ! En effet plus l’organisation est grande et complexe, plus la fonction de l’individu dans cette organisation est petite et fragmentaire. Et cela affecte sa conscience – celle-ci ayant vocation à être universelle*.

Une société super organisée composée d’individus décadents, n’est-ce pas cela qui nous mène à cette situation écologique catastrophique ? On accuse toujours les organisations – les gouvernements, les multinationales, le capitalisme l’OMC, l’OMS, l’ONU… ou que sais-je encore – parce qu’on ne veut pas remettre en cause l’Évolution.

« Regarde ! Toi, sur ton bateau, me dit-il, tu as quitté ta société il y a plusieurs années, tu n’appartiens plus à aucune organisation. En voyageant, tu as appris à connaître ton écosystème. Les vents, les courants, le rôle des oiseaux, celui du plancton et des nombreuses espèces que tu as côtoyées. N’as-tu pas acquis une conscience plus aiguë de ton rôle sur la Terre ? L’homme a besoin de vivre sa propre expérience pour comprendre. Cela va à l’encontre de tous les systèmes éducatifs et de toutes les organisations qui encadrent les individus. 

Parfois, je me demande si votre fascination pour l’organisation ne vous a pas fait rater une marche de l’Évolution ! » conclut-il.

Puis, il ajouta, avec un sourire conquérant : 

« Tu transmettras mes salutations aux successeurs de M. Clavel et à leur société d’anthropologie ? » 

* C’est une supposition ou un rêve. Le professeur Peter Godfrey-Smith écrit dans Le prince des profondeurs : « l’évolution des animaux a commencé lorsque certaines cellules ont renoncé à leur individualité pour devenir les associés d’immenses entreprises communes. » C’était il y a environ un milliard d’années. Il se pourrait que l’homme ait la même destinée. En tentant de s’organiser, il ne cherche qu’à devancer l’évolution naturelle des espèces. Cela implique que nous aussi, nous devrons renoncer à notre individualité, et que nous nous dirigeons vers un régime totalitaire (c’est un euphémisme) à l’échelle planétaire. La liberté n’aura alors été qu’une minuscule parenthèse de deux ou trois siècles dans l’histoire de l’humanité. Une parenthèse qui faillit anéantir la planète….

Entre l’Amérique du Sud et la Polynésie s’étend le plus grand désert du monde, l’océan Pacifique. Au centre du Pacifique trône un vaste anticyclone. Il ne faut pas se fier à ces noms sympathiques, car ce sont deux géants pour lesquels l’homme est une poussière invisible. Le Pacifique est certes d’humeur moins changeante que la Méditerranée, mais ses colères sont aussi immenses que ses mensurations. Quant à l’anticyclone, imaginez une bulle de savon flottant dans les airs, comme celles que l’on voit dans certains spectacles de rue. Celle-ci est grande comme le Sahara, ses frontières sont floues et peuvent se déplacer de plusieurs centaines de miles en une journée. À l’intérieur, c’est le calme plat. La surface huileuse de la mer est parfois légèrement ridée par une imperceptible risée. Les voiles de votre bateau frémissent à peine puis retombent, épuisées de devoir porter leur propre poids. Magellan y perdit une grande partie de son équipage, mort de faim ou du scorbut après des mois à attendre le vent. Et malheur au navigateur d’aujourd’hui qui s’y retrouve pris, victime d’une panne de moteur ou n’ayant pas assez de carburant pour en sortir.

Vous l’avez compris, pour cette traversée, j’avais la ferme intention de me tenir à bonne distance des colères de l’un comme de la léthargie de l’autre. Partant du port de Valdivia, au Chili, je comptais rejoindre l’archipel des Gambier, en Polynésie française, distant de 3 300 miles. Les prévisions météo pour les quinze prochains jours m’incitaient à choisir un cap au nord nord-ouest jusqu’au-delà du 20eparallèle, puis d’abattre vers l’Ouest dès que je rencontrerais les alizés. Ensuite, il ne me resterait plus qu’à redescendre vers les Gambier, situés sur le 23eparallèle. Cette route passait très au nord de l’île de Pâques et rallongeait le parcours de 400 à 500 miles. À raison de 125 miles par jour, qui est une moyenne raisonnable pour un voilier comme le mien, il me faudrait trente jours pour effectuer cette traversée.

 
Je ne vais pas vous raconter ma navigation au jour le jour, comme c’est souvent le cas dans les récits de voyage. Mon journal de bord est aussi vide qu’un journal télévisé. Aucun événement notoire n’y figure, seulement le calcul de la distance quotidienne parcourue et la distance restant à parcourir. Le baromètre, le cap, la force et la direction du vent variaient si peu qu’il ne servait à rien de les consigner. Cette navigation fut un voyage intérieur dans cet océan souvent inexploré, et semble-t-il infini, que l’on appelle l’âme. Un mois sans voir personne, rêvais-je… Jésus avait tenu quarante jours dans le désert, mais n’est pas Jésus qui veut.

J’appareillai de Valdivia au début d’un bel après-midi de printemps austral. Un vent du sud de 20 à 25 nœuds était prévu pour les quatre prochains jours, ce qui me permettrait de remonter rapidement vers le nord et, ainsi, de quitter la zone dépressionnaire. De fait, aidé en cela par le courant de Humboldt, qui remonte le long des côtes chiliennes, mon fier navire parcourait 160 miles par jour au grand largue, la meilleure allure qui soit.

Vers la fin du troisième jour, je doublai les îles Juan Fernandez, plus connues sous le nom d’îles de Robinson Crusoé – pauvre Juan Fernandez ! –, car c’est sur l’une d’elles qu’Alexander Selkirk, le héros qui inspira Daniel Defoe, fit naufrage. Passé ces îles, dernières terres visibles avant la Polynésie, le vent tomba progressivement. De 20 nœuds il passa à 15, puis à 10, puis oscilla entre 5 et 10 nœuds durant les trois semaines qui suivirent. Je me trouvais probablement en bordure de l’anticyclone, dans cette zone hasardeuse où le vent semble toujours hésitant.

5 à 10 nœuds en vent arrière, tous les marins vous le diront, c’est épuisant nerveusement. J’avais hissé toutes les voiles pour profiter du moindre souffle d’air. La mer était calme, mais malheureusement pas plate. Le plus léger roulis provoquait un claquement des lattes de la grande voile qui secouait le gréement comme un cocotier. À l’avant, le génois pendait mollement sur son tangon, tandis que, sur l’autre bord, le spi libre effectuait une danse dont la chorégraphie m’échappait totalement. La moindre vaguelette faisait rouler le bateau bord sur bord en prenant soin de déclencher une oscillation dans le seul but d’éprouver mes nerfs et mon sommeil. Les quelques oiseaux de mer que je croisais semblaient sommeiller sur l’eau et ne prenaient même pas la peine de s’envoler à mon passage. Une immense torpeur régnait sur l’Océan.

Que la mer est belle quand elle est formée par un vent de 20 à 30 nœuds ! Une ample houle se creuse, sur laquelle dansent des moutons bien blancs. Des nuages, également blancs, courent dans le ciel, tandis que mon voilier bondit de vague en vague sous ses voiles d’une blancheur éclatante. Plongé dans une telle pureté, le navigateur devient acteur et spectateur d’un opéra féerique. Si le vent forcit, l’opéra devient terrifiant – beau et terrifiant à la fois. Mais si le vent tombe, il n’y a plus d’opéra. Il faut alors s’occuper autrement.

Je remarquais chaque jour de petits changements s’opérer dans mon esprit. Je me passionnais – enfin ! diront certains – pour les tâches domestiques. Dès le matin, je me demandais ce que j’allais préparer à déjeuner. J’inspectais mon frigo et l’état de mes vivres frais. Afin de combler le manque absolu de stimulation extérieure, je notais les mille petites choses du bord que je me promettais de faire le lendemain : réparer la fuite de l’annexe, recoudre le bord de fuite du génois, refaire le vernis dans le carré…. 

Je repensai à mes grands-parents, quand je les voyais, après la vaisselle du petit-déjeuner, noter cérémonieusement la liste des courses à faire. À 10 h 30, ils partaient au Monoprix, situé à un quart d’heure de marche de la maison. Dans les rayons du supermarché, ils accomplissaient leur immuable parcours et cochaient au fur et à mesure les articles sur leur liste. À 11 h 30, de retour à la maison, ils préparaient le déjeuner. À 13 heures, la sieste, à 15 heures, la lecture du journal, les mots croisés et quelques parties de cartes. À 20 heures, après un dîner léger, ils s’installaient devant le sacro-saint journal télévisé. À 22 heures, ils éteignaient la télé, cette grande endormeuse, et allaient se coucher. Le dimanche, le Monoprix étant fermé, ils tentaient une expédition plus lointaine. Cette routine, destinée à tromper le temps, était comme une petite mort qui les préparait au grand saut dans l’éternité.

Pendant cette traversée, mon univers s’était réduit aux 12 mètres de mon bateau, sur lequel j’étais totalement privé de distraction. En effet, après avoir dévoré un livre par jour durant la première semaine, je n’arrivais même plus à lire un San Antonio. Quant aux films – ma filmothèque de bord se limitant à quelques-uns de mes films préférés –, je les avais déjà tous vus un nombre incalculable de fois.

Je savourais certes le bonheur, en cette période de fêtes de fin d’année, de ne pas être envahi par la sollicitude de mes contemporains. J’étais d’ailleurs convaincu que Jésus lui-même aurait eu en horreur cette foire aux cadeaux de Noël. Néanmoins, passer des journées sans rien faire, sans distraction et sans aucune interaction avec le reste de l’humanité constitue une épreuve surhumaine. Une épreuve, soit dit en passant, que la plupart d’entre nous parviennent à repousser jusqu’aux derniers moments de leur vie. 

« Quelle chance j’ai de connaître cette sensation avant d’être tout à fait vieux ! » me dis-je. Car derrière cette petite mort se révèlent bien souvent les plus grands mystères de la vie. 

Je franchis une nouvelle étape en me détachant des petites préoccupations de la vie à bord. Je confiai à mon instinct de survie la mission de gérer l’intendance. J’entamai une sorte de jeûne, ne grignotant plus que de temps en temps ce qui me tombait sous la main. Le vide le plus absolu s’installa dans mon esprit. Seul sur l’Océan, loin de la trépidante humanité, j’étais prêt pour une réunion au sommet avec Jésus, Bouddha ou Mahomet. J’appelai Jésus, que je connaissais mieux :

— Jésus, lui dis-je, l’humanité est mal barrée. Elle doit avoir totalement perdu le cap pour saccager ainsi le plus beau joyau de l’univers. Les hommes ont besoin qu’un prophète vienne les guider comme tu le fis il y a deux mille ans.

— En vérité, mon frère, je te le dis, me répondit-il comme à son habitude, cette mission n’est pas sans risque, dont le moindre n’est pas celui d’être compris de travers ! À tel point que je me demande aujourd’hui si je ne suis pas un peu responsable de la situation actuelle. 

— En quoi ? fis-je, vivement intéressé par ses états d’âme.

— Eh bien, si mes paroles étaient justes, et elles ne pouvaient que l’être car c’était la Parole de Dieu, ma présence parmi les hommes fut une erreur. 

— Pourquoi diable !? m’exclamai-je.

— Parce que les hommes, voyant le fils de Dieu se sacrifier pour eux, crurent qu’ils étaient la créature préférée de Dieu et que l’Univers avait été créé pour eux.

— Et ce n’est pas le cas ?

— Dieu ne fait pas de différence entre un brin d’herbe et votre miss Univers. Peu lui importe que l’homme mange le poisson ou que le poisson mange l’homme. 

— Qu’est-ce qui lui importe alors ?

— Tout ce qui existe, l’homme y compris, me dit-il en soupirant, visiblement lassé de devoir répéter une telle évidence à d’éternels cancres. Ne le trouves-tu pas sublime, féerique, riche, plein d’intelligence et d’émotion ? 

— Évidemment ! lui répondis-je, sinon je ne serais pas là à voguer sur l’Océan, mais resterais plutôt devant ma télé.

— Eh bien, c’est cette Beauté qui lui importe. Au-delà du Bien et du Mal, il y a le Beau et le Moche. Oh ! Esprit désespérément rationnel, ne crois-tu pas que seule cette quête du Beau peut expliquer la splendeur de la Création ? D’ailleurs, ton bonheur et ton malheur en dépendent directement. Quand tu fais un truc moche, la punition tombe immédiatement, sans attendre le jugement dernier. Alors que l’on peut faire le Mal sans même s’en rendre compte de son vivant.

— Je connais bien des gens, entrepreneurs, artistes, urbanistes, qui font des trucs très moches et s’en trouvent très satisfaits !

— Trouver une chose belle n’est pas le bonheur. Cela s’appelle le contentement. Le bonheur, c’est de te sentir beau. Voilà pourquoi, s’il t’est agréable de t’extasier devant la beauté de la Création, il est fabuleux de sentir que la Création, elle aussi, te trouve beau.

Voulant recentrer le débat sur des préoccupations plus terre à terre, j’en revins au problème qui me rongeait :

— Sans même parler de beauté ou de bonheur, l’homme a aujourd’hui conscience qu’il doit protéger la nature. Mais il n’y parvient pas.

— Il n’y a pas d’un côté la nature et de l’autre l’homme. L’homme – aussi sapiens soit-il, dit-il avec une moue moqueuse – fait partie de la nature. Voilà pourquoi protéger la nature contre les hommes n’est pas une solution heureuse, ni pour l’homme ni pour le Créateur. C’est donc impossible.  

— Que faire alors ?! demandai-je, un peu désespéré. Je ne suis pas venu jusqu’au milieu de ce désert Pacifique pour pêcher quelques belles paroles ! 

— Avant de faire quoi que ce soit, assure-toi que sous tous les angles où tu pourras l’observer, de ta jeunesse à ta vieillesse, voire au-delà, ta création sera belle. Tu es sans doute trop jeune pour y avoir prêté attention, mais je me souviens qu’il y a deux mille ans, les hommes ne s’extasiaient pas comme aujourd’hui sur la beauté de la nature. C’est parce que ce qu’ils ont fait ces derniers temps est tellement moche en comparaison ! Il n’y a rien de plus regrettable pour l’homme que de consacrer sa vie à une création qui lui paraissait belle au début et qui ne l’est plus quelque temps après. Vous devez être bien malheureux !

— Comment, selon toi, retrouver ce sens du beau ? le questionnai-je, toujours en recherche de solutions pragmatiques.

— Tu es né avec, continua-t-il. Vois la beauté du cœur d’un enfant. Puis, vous perdez ce sens du beau parce que votre éducation parvient à l’étouffer. 

— C’est juste une question d’éducation ?!

— Te souviens-tu du barbare que tu étais à la fin de tes études ? me dit-il en m’adressant un clin d’œil amical. Il t’aura fallu trente ans passés à parcourir le monde pour enfin t’ouvrir à la Beauté. 

Je souris à ce souvenir et compris enfin pourquoi j’avais eu l’école en horreur, pensai-je à part moi, tandis qu’il reprenait :

— L’école vous apprend les sciences et les techniques. La science est belle, comme l’est toute forme d’intelligence, mais elle ne doit pas supplanter votre sensibilité naturelle au beau. Il faut parvenir à approfondir l’une tout en entretenant l’autre. C’est en perdant le sens du beau qui, au même titre que les autres sens, participe à votre présence au monde, que vous avez perdu l’un de vos plus élémentaires instincts de survie. 

Je griffonnai ses paroles à la va-vite afin de ne pas en perdre une miette, tout en réfléchissant à ma prochaine question. Mais ce fut au moment même où je pensais avoir saisi l’essentiel du message qu’il me quitta. 

Peu après son départ, j’entendis, venant du ciel, un air d’opéra. Le vent gonfla les voiles de mon bateau comme il gonfla mon cœur. La mer se forma et une merveilleuse sensation de vitesse enivra mes sens.

Après des semaines de calme durant lesquelles mon bateau parcourait péniblement 70 miles en 24 heures, la vie, cette tension permanente vers l’avant, reprenait. Un rythme s’installait, un objectif se dessinait. Une semaine plus tard, à une moyenne de 150 miles par jour, j’atteignis l’archipel des Gambier. Je pénétrai religieusement dans son lagon aux eaux turquoise, glissai entre ses îles couvertes de végétation luxuriante. Derrière les frondaisons, on apercevait les tours colorées d’une église. Un silence religieux régnait. 

Je jetai l’ancre dans la baie de Mangaréva, devant la petite bourgade de Rikitéa. L’eau était chaude et translucide, des enfants s’amusaient à sauter du quai dans de grands éclats de rire, l’air était doux, la terre sentait bon. 

Je me rendis à pied au poste de gendarmerie pour remplir les formalités d’entrée. Les habitants me saluèrent sur mon passage d’un chaleureux « Bonjour » et m’offrirent des fruits. Les gendarmes, équipés de shorts et de tongs, m’accueillirent d’un « Bienvenue en Polynésie! » puis m’invitèrent dans leur cahute et me donnèrent tous les renseignements que je désirais.

Bon Dieu ! Jésus, priai-je… Comment fait-on pour redescendre sur terre ?! 

Eglise de Taravai, archipel des Gambier

Aujourd’hui, dernier jour de l’année 2020, je songe que je dois être l’homme le plus isolé du monde. Seul sur un voilier, à plus de mille miles de toute terre habitée, voilà des jours et des jours que ce bien aimé océan Pacifique me berce dans ses bras immenses et apaise mon âme.

À la fin de chaque étape importante de sa vie – et cette année en fut une pour moi – on ne peut s’empêcher de repenser aux évènements qui s’y sont déroulés. En la passant au filtre du souvenir, on cherche à l’intégrer à l’ensemble de notre vie. Et si l’on y parvient, on voit alors se redessiner les cartes du destin. 

Cette année, j’ai frôlé le naufrage. Le pire genre de naufrage qu’un navigateur puisse connaître : vivre exilé loin de son bateau. Mais revenons au début de l’histoire, qui avait merveilleusement bien commencé.

Je naviguais depuis plusieurs mois dans les canaux de Patagonie, aussi heureux que le plus libre des hommes, quand deux-trois affaires pressantes m’obligèrent à rentrer en France. Nous étions au début du mois de mars 2020. Je laissai mon voilier dans une marina au sud du Chili, pensant le retrouver le mois suivant afin de poursuivre mon voyage vers la Polynésie.

En arrivant sur le territoire national, je fus abasourdi par le déchainement médiatique à propos d’une nouvelle épidémie de coronavirus. Les journalistes étaient aussi surexcités que s’ils annonçaient la fin du monde. Ils produisaient une cacophonie ahurissante pour qui est habitué à écouter la symphonie de la mer. Couper la radio ou déconnecter mon téléphone ne changea rien : les nouvelles étaient relayées par toutes les bouches que je croisais. Faute de calme et de temps, car chaque jour apportait son lot de nouvelles informations, toute saine réflexion était devenue impossible. Je me demandais comment pouvaient encore naître dans ces conditions autant de vocations journalistiques ! 

Quant au confinement à domicile qui fut décrété peu après, c’est un exercice que ma nature m’a toujours déconseillé. Le déplacement est chez moi une question de vie ou de mort – un besoin essentiel pour employer le langage des technocrates d’aujourd’hui. J’ai l’âme du voyageur, du nomade et du migrateur réunis. 

Il me fallut donc me déplacer clandestinement, ce qui était plutôt excitant. J’avoue avoir pris un coupable plaisir à échapper aux contrôles de police. Lors de mes randonnées en montagne, je me cachais dès que j’entendais un bruit pouvant faire penser à un drone ou un hélicoptère. C’était étrange car j’avais la sensation de renouer avec un vieux réflexe. D’où me venait cette réminiscence ? De la préhistoire où l’homme avait comme prédateurs des oiseaux gigantesques ? Ou plus récemment, de la guerre de 40, quand les maquisards se cachaient des avions de surveillance allemands ? 

Probablement en partie de la guerre comme l’a déclaré notre président qui reprend à son compte le mot d’ordre de Pétain :  » Sacrifions nos libertés afin d’épargner des vies !  » 
Quoi qu’il en soit, mon choix était fait ! j’entrai de plain-pied dans la résistance… Sans attendre un éventuel de Gaulle.

Une des excuses les plus couramment avancées par le régime pour justifier les privations de liberté était :  » Regardez, tous les autres pays font la même chose !  » De leur côté, les autres pays disaient à leur population :  » Regardez ! Même les Français ont accepté de renoncer à leur chère liberté ! »

Je ne voudrais pas paraître vieille France, mais si l’on s’en tient aux préceptes de notre devise républicaine – Liberté, Égalité, Fraternité – la Liberté passe en premier. Cela signifie que dans les cas où on ne parviendrait pas à les concilier, on ne doit pas sacrifier la Liberté au nom de la Fraternité. 

Là où j’eus plus de mal à échapper aux gendarmes, ce fut pour pratiquer mes activités favorites, le voilier et le kitesurf. D’abord parce que les gendarmes aiment à flâner sur les bords de mer, et ensuite parce qu’une voile, c’est visible. Mais en appareillant de nuit, avec le voilier qu’un ami compatissant me prêtait, je ne me suis jamais fait prendre. Je prenais soin de couper les instruments de bord et, si on me questionnait en arrivant dans un port, je prétendais avoir appareillé avant le début du confinement…

Pour le kitesurf, il faut connaître des spots très isolés et de préférence pratiquer son activité par mauvais temps. Il y a nettement moins de contrôle quand il fait froid et humide ! Le plus important est de ne pas garer son véhicule sur le spot car, même si l’on vous repère sur l’eau, vous avez encore une chance de vous en sortir si les gendarmes ignorent le lieu de votre mise à l’eau.

Pour contourner l’interdiction de circuler sur les routes pour son plaisir, cela demande une petite formation de graphiste et une imprimante couleur. Je précise cependant que je trouve navrante cette distinction entre travail et plaisir, déjà quand on le fait pour soi-même, et pire encore quand on le fait pour vous.
A l’aide de Photoshop, Je créais des affiches que je collais sur mon véhicule :  » Livraison de médicaments urgent « . Restait à imprimer des ordres de missions à l’en-tête d’une entreprise avant de prendre la direction du spot…

Je trouve que mes compatriotes, au lieu d’agir, perdent trop souvent leur temps à chercher des responsables à tous leurs problèmes. Nul besoin de recourir à des théories fumeuses pour comprendre le choix de notre gouvernement ! Celui-ci n’ignorait pas qu’un confinement total ferait plus de victimes que le virus lui-même. Mais comme ces victimes se verraient moins, elles ne lui seraient pas imputables. À l’inverse, il imaginait sans mal les effets que produiraient les images de malades, mourant en direct sur les parkings des hôpitaux, faute de places disponibles aux urgences… D’autant qu’on pouvait compter sur les médias pour diffuser ces images en boucle assorties de commentaires épouvantables ! En définitive, s’il voulait sauver sa peau tout en se mettant en avant, le gouvernement n’avait pas d’autre choix que de surfer sur le tsunami médiatique.

Je n’ai pas réussi à rejoindre mon bateau quand les frontières françaises se sont rouvertes, car les frontières chiliennes étaient fermées. Les ordres de mission, attestations et certificats de ma composition n’y purent rien. Les autorités chiliennes furent intraitables. On me refoula sans ménagement. J’étais prisonnier en Europe.

Lors du second confinement, j’allais visiter des sites d’ordinaire infréquentables car bondés de touristes, comme c’est souvent le cas en Italie. J’eus le bonheur de me retrouver seul dans les lieux les plus émouvants du monde. Je recommande particulièrement la montée de L’Etna ou du Stromboli, deux volcans hyperactifs. Sentir le sol trembler sous ses pieds relaie à des millions d’années-lumière les préoccupations du moment. De même, passer la nuit dans les anciennes cités grecques de Sicile peut vous faire frôler l’extase mystique. Je précise à toutes fins utiles qu’on peut y accéder gratuitement en enjambant simplement la barrière, car il n’y a absolument personne.

Début novembre, je rentrai à Marseille où je constatai qu’une vie clandestine s’était organisée dans mon quartier. Probablement comme au temps de l’occupation ou de la prohibition, les soirées étaient d’autant plus réussies qu’elles étaient agrémentées de ce petit zeste de danger et d’interdit qui émoustillent le beau sexe.
Malheureusement les bonnes choses ont toujours une fin. Le Chili, après 8 mois de confinement strict, ouvrit ses frontières aux étrangers et je pus rejoindre mon bateau début décembre.

Le Chili, je dois le reconnaître, a encore une longueur d’avance sur la France sur le plan dictatorial. Les attestations de sorties – deux par semaine et de trois heures maximum – ne pouvaient pas se bidouiller, et les Carabinieros, comme leur nom l’indique, ne plaisantent pas.  
Sentant la fragilité de ma situation, je décidai de mettre les voiles au plus vite. Comme il m’était impossible d’être en règle avec les douanes – car mon bateau était resté trop longtemps au Chili -, je dus prendre la fuite. Je prétextai une sortie de quelques heures pour tester mon bateau et filai tout droit vers le large. 
En contemplant les côtes sud-américaines disparaitre dans mon sillage, les dernières terres que je verrais cette année, je songeai qu’en 2020, j’aurais passé le plus clair de mon temps à échapper aux autorités, à louvoyer entre les interdits. J’étais devenu malgré moi un clandestin et un hors-la-loi.

Même si je ne m’en étais pas trop mal sorti, je ne me sentais pas euphorique pour autant. Un détail me préoccupait : je m’étais senti bien seul cette année…
Que les gens de mon âge aient des contraintes familiales et professionnelles qui les obligent à suivre les règles, je peux le comprendre. Mais que les jeunes aient accepté de s’enfermer pendant des mois pour des motifs aussi discutables – alors qu’ils discutent chaque fois qu’on leur demande quelque chose – cela me paraissait incroyable, et pour tout dire, contre nature. Je compris dès lors que la nouvelle génération n’était pas faite du même bois que la mienne. J’étais d’un seul coup devenu un boomer ! 

Toute mon enfance, j’ai lu des livres de voyage et d’aventure : London, Conrad, Bouvier, Moitessier…. À la télé, c’était le commandant Cousteau qui parcourait le globe sur la Calypso. Rien d’étonnant à ce que, à peine parvenu à l’âge adulte, je prenne mon sac à dos pour leur emboîter le pas. Rien d’étonnant non plus à ce que, pour moi, confinement soit synonyme de mort cérébrale. 
Les jeunes de la génération smartphone auront passé plus de temps devant un écran que partout ailleurs.  » Le confinement ? Pas de problème du moment que j’ai la connexion…  » Pour eux, c’est la déconnexion qui est synonyme de mort. 
En ce qui me concerne, chaque minute passée derrière un écran me ramollit le corps et l’esprit, alors que chaque minute passée dans la nature aiguise mes sens. Mais pour les jeunes c’est différent. On dirait que leur cerveau a été modifié. Ce sont des mutants. 
Cette très récente – à peine 10 ans – et bouleversante évolution du cerveau humain marque probablement le début d’une grande mutation. On ne reviendra pas en arrière. Il m’aura fallu une guerre pour m’en apercevoir.

Ainsi se termine pour moi cette rocambolesque année 2020 : seul au milieu du Pacifique. J’ai le sentiment que cette traversée en solitaire est le début d’un long et peut-être définitif exil. Passerai-je le reste de ma vie à tenter d’échapper à la surveillance mondialisée des autorités ? À me cacher dans des lieux isolés où je pourrai ancrer mon bateau, surfer, plonger, gravir des montagnes en toute liberté ? 

J’appartiens à une espèce en voie de disparition. Comme ces gorilles du Congo qui voient chaque jour leur habitat – le seul où ils peuvent vivre en liberté – se réduire comme peau de chagrin. Quoiqu’eux aient encore une chance car ils sont un peu protégés. Mais moi, qui me protégera des hommes ?

 « Il faudra repartir. » Nicolas Bouvier

Les frontières terrestres et aériennes de la plupart des pays du monde ont été fermées il y a quelques mois, pendant que je faisais paisiblement le tour du monde à la voile. Peu de temps avant cette fermeture, j’avais laissé mon voilier dans une marina bien abritée à Valdivia au Chili. Il me fallait régler quelques affaires en France, un aller-retour en avion de quelques semaines pensais-je.
Depuis lors, il m’est impossible de rejoindre mon bateau et de poursuivre mon voyage. 

« Le gouvernement chilien a fermé ses frontières aux étrangers et aux non-résidents. Aucune exception ne sera faite pour les navigateurs ! » me fait-on savoir au ministère chilien des Relations Extérieures avec humeur. Visiblement, ma démarche leur a semblé complètement déplacée dans le contexte actuel.

N’ayant nulle part où aller, j’ai pu observer les inquiétantes conséquences de cette immobilité sur mon psychisme de migrateur. 
J’ai senti mon esprit s’engluer peu à peu dans les méandres du quotidien, du statique, mes pensées se noyer dans un brouillard d’informations inutiles, mon estomac se nouer à force de mal digérer les perpétuelles incitations à la peur de mon entourage. Puis, j’ai senti mon pas devenir plus lourd, mon corps s’avilir, mon imagination perdre du terrain… La joie, la force, le désir que m’apportaient les grands voyages se désagrégeaient peu à peu… Finies les transcendances de l’âme, les fulgurances de l’esprit, les envolées de la pensée, les courses folles vers l’horizon… ! Lentement mais sûrement, je sentais en moi s’éteindre le rêve qui depuis toujours m’emportait vers l’ailleurs.

Comment réagiraient les baleines, les albatros si l’on interrompait leur migration éternelle ? Ne deviendraient-ils pas fous si on les empêchait de remonter au nord ou de descendre au sud quand leur horloge biologique leur commande de le faire ? Se laisseraient-ils mourir devant l’inanité d’une vie sédentaire ? Manqueraient-ils tout simplement d’oxygène comme ces poissons dont les branchies ne fonctionnent qu’en mouvement ? S’accommoderaient-ils d’une telle régression de leur espace de liberté sans perdre l’essence même de leur être, sans régresser eux-mêmes, puis mourir à petit feu ?

Un jour, par bête compassion, un ami résidant en Afrique a recueilli une tortue chez lui. Comme elle « traînait » dans la rue et risquait de se faire rouler dessus par des mammifères pressés, il a voulu la mettre à l’abri dans son jardin. C’était une tortue terrestre d’environ cinquante kilos, qui semblait n’avoir qu’un seul impératif : aller vers l’ouest. Elle passait son temps la tête collée au mur d’enceinte de sa propriété. Elle cherchait par moments à le contourner, mais jamais à partir dans une autre direction. Elle n’avait aucun appétit pour les belles salades qui poussaient dans les potagers derrière elle.

Certaines tortues possèdent un sens de l’orientation très développé peut-être dû à la présence de magnétite dans leurs cellules, laquelle les rendrait sensibles au champ magnétique terrestre. Cette magnétite est également présente dans des parties du cerveau humain. Certains hommes auraient-ils plus de magnétite que d’autres ?

Ce n’est pas exactement ce que j’écrivis à l’ambassade de France à Santiago du Chili. Plus prosaïquement, je tentai de leur expliquer que mon bateau constituait tout à la fois ma résidence, mon outil de travail, et mon véhicule. Cela méritait bien un laissez-passer… Là encore, j’essuyai un refus plutôt sec ! 

Finalement, cette tortue, que mon ami se vantait d’avoir sauvée d’un possible accident de la circulation, se mourait de désespoir dans son jardin… Tels sont les dangers de la sensiblerie alliée à l’ignorance. 

Car les espèces non migratrices comprennent mal leurs frères migrateurs qu’elles prennent tour à tour pour des vagabonds, des migrants ou des touristes ! Elles pensent que le but de la migration se limite à une simple quête de nourriture. Pourtant, ce n’est pas l’impression que donnent les albatros quand ils dansent au-dessus des grandes houles océaniques, ou les baleines qui multiplient les ballets aquatiques tout au long de leur voyage. Ces êtres vivants sont si heureux de leur liberté qu’ils en font régulièrement la démonstration, comme une bande de joyeux drilles qui courent en dansant. Car au cours de leur migration, ils aiguisent leurs sens, leur esprit, leur corps, et font le plein de joies puissantes. 

Les gouvernements n’ont pas tenu compte des humains migrateurs quand ils ont décidé de fermer leurs frontières. Ni des dangereux déséquilibres que cette mesure engendre. Car en toute chose l’équilibre est dans le mouvement et la variation : les variations de pression de l’air s’équilibrent par la libre circulation des vents, celles de la température de l’eau par les courants marins, le jeu des forces telluriques par la dérive des continents, et l’évolution des espèces vivantes par la migration. Sur terre, en permanence, tout bouge, tout change et tout se meut. Chaque jour des centaines de millions d’organismes vivants franchissent nos « frontières » par air, mer ou terre, et par cet acte circulatoire, participent à l’équilibre du vivant. Des centaines de millions… mais plus l’homme ! 

C’est ce que je tentai vainement d’expliquer à l’agent de la compagnie aérienne Iberia qui refusait de me laisser embarquer sur le vol Madrid-Santiago. Après tout, je n’allais survoler que quelques heures le territoire chilien, avant de rejoindre mon bateau et d’appareiller pour la Polynésie. Mon impact bactériologique sur le Chili serait totalement négligeable… Mais les directives du gouvernement chilien étaient strictes, et le rôle de l’agent se limitait à les appliquer. 

Les gouvernements ont une approche purement rationnelle du monde. Leurs règles s’imposent par le simple calcul mathématique. Engagent-ils des migrateurs, des navigateurs, des grands voyageurs dans leurs institutions ? Demande-t-on aux fonctionnaires internationaux ou aux personnels des ambassades un Bac+ 5 ans de voyage ? Non ! Les fonctionnaires sont par essence sédentaires. Formatés dès leur plus jeune âge, leur esprit tente de comprendre la vie, l’humanité, la nature, par le calcul. Pour simplifier leurs calculs, ils construisent des systèmes, élaborent des modèles et mettent en place des mécanismes ou des procédures. 
Ce projet calculatoire est dangereux, prévient le philosophe Martin Heidegger dès 1954 dans son essai La question de la technique : «… par son caractère démesuré, il rejaillit non seulement sur la nature mais sur le sujet lui-même. »  Il conclut en résumé que « le propre du mécanisme qui accompagne la technique est d’expliquer toute vie, y compris la vie psychique, en partant d’éléments isolés et non pas de la cohésion du sens du vécu ».

Pour tenter de comprendre l’univers, l’Homme moderne s’est spécialisé dans tous les domaines imaginables. Mais est-ce la bonne méthode ? Car autant il est facile, et pour tout dire divertissant, à partir du tout d’approfondir ses connaissances dans des domaines particuliers, autant il est impossible de reconstituer un tout à partir de celles-ci. 

Le migrateur n’ est que la dernière d’une longue lignée de victimes de ces erreurs administratives. Depuis les débuts de la conquête du monde par les Occidentaux, les fonctionnaires de l’administration coloniale ont imposé aux peuples nomades de se sédentariser, avec les résultats catastrophiques que l’on connaît. Les Indiens d’Amérique, les chasseurs-cueilleurs d’Afrique, les Aborigènes d’Australie ont très vite dépéri, emportant avec eux des connaissances précieuses.  Ce besoin administratif de parquer les êtres humains a provoqué la plus grande perte jamais subie par l’Humanité. Une perte de connaissances que toutes nos avancées scientifiques ne pourront jamais compenser.

Cette fermeture généralisée des frontières est une première dans l’histoire de l’Humanité. Par cette mesure sans précédent, l’Homme accélère sa déconnexion avec les grands courants terrestres, et perd ses espaces de liberté. 
Le migrateur ne s’est pas attardé sur les bancs de l’école, il n’a pas d’horaires de travail et ne possède pas de bureau. Par contre, il sait au fond de lui qu’en s’enfermant de la sorte, l’être humain accumule une telle quantité de frustrations qu’il ne pourra bientôt plus trouver les ressources pour s’en sortir. 

Comment des êtres devenus à ce point faibles, peureux et strictement rationnels, pourront-ils un jour retrouver la force, le courage et le rêve ? Comment des prisonniers pourront-ils recouvrer leur liberté s’ils s’ingénient à perdre les clés ?

Au large de la Terre de Feu

Les canaux de Patagonie constituent un immense dédale, formé par les contreforts de la Cordillère des Andes à moitié ensevelis sous la mer. Inutile de préciser que le décor est grandiose ou sublime, les agences de voyage s’en chargent parfaitement bien.
La particularité d’une navigation dans ce labyrinthe est l’isolement total, l’absence de toute présence ou trace d’humanité, hormis quelques petits bateaux de pêcheurs de crabes. Et ce qui constitue le luxe ultime, pas de connexion internet ou de réseau téléphonique. Nous sommes absolument tranquilles de ce côté-là.

Il nous fallut deux mois pour remonter des îles du Cap Horn jusqu’à celle de Chiloé, qui marque la fin de la Patagonie chilienne. Pendant des semaines, nous longions des rives vertigineuses, couvertes de végétation en bas et de neige en haut. Le sol était recouvert d’un épais tapis de mousse, rendu spongieux par les pluies quotidiennes. C’était, vous l’avez compris, un rivage plutôt hostile aux randonneurs. Chaque soir, nous jetions l’ancre dans une crique abritée des vents dominants. Nous tendions des cordages à terre pour amarrer solidement le bateau au cas où une rafale de vent se mettrait en tête de nous chasser de là. C’était une des spécialités de la région, servie par les diligents Williwaws. Le matin, une fois l’ancre levée et les amarres rangées, nous progressions vers le nord, en tirant des bords. Le vent du Pacifique, qui soufflait en général du nord-ouest à cette latitude, s’engouffrait dans les canaux comme un gosse dans une foire. Après le passage du Détroit de Magellan, la navigation se fit plus paisible. Nous usions raisonnablement nos forces, en naviguant 8 à 10 heures par jour, avec des haltes plus longues lorsque nous croisions un beau mouillage, ou lorsque la météo l’exigeait. Nous vivions là une délicieuse routine que seuls les caprices de la nature pouvaient troubler. Nous étions hors du temps. Ou plutôt, nous étions parfaitement dans le temps présent, avec la sensation d’en disposer à l’infini.

Les pêcheurs de crabes faisaient des campagnes de plusieurs semaines dans les canaux, sur de vieux  rafiots à peine plus grands que notre voilier. Comme ils connaissaient les meilleurs abris, nous allions souvent mouiller près d’eux. Ils venaient de Punta Arenas sur le détroit de Magellan, de Chiloé ou de Puerto Montt plus au nord. C’était le travail le plus isolé du monde. Il rendait les hommes calmes, bons et taiseux. Mais quand ils rentraient à terre pour livrer leur pêche et retrouver leur famille, ils se sentaient perdus. Le temps leur échappait. Je les imaginais sans mal, débarquer chez eux béats et hirsutes, après un ou deux mois passés dans les canaux. Leurs femmes devaient se pincer le nez, et leurs gamins les prendre pour des vieux crabes…. Ils repartaient au bout de quelques jours. Bien qu’ils n’en vissent pas l’utilité, ils me demandèrent si beaucoup de gens faisaient, comme nous, le tour du monde en voilier. Je sentis que c’était à mon tour d’y aller de ma confidence. Très peu, leur dis-je, et moins qu’avant je crois. Il y a bien des millions de propriétaires de voilier, mais très peu d’entre eux font le tour du monde avec. Ils n’ont plus le temps ! Maintenant ils ne font guère plus que le tour de leur bateau… Sur ces bonnes paroles, nous trinquâmes. Salud ! Libertad siempre !

Après avoir dévoré les centollas que les pêcheurs nous offrirent (les centollas sont une sorte d’araignée de mer pouvant atteindre un mètre d’envergure !), nous reprîmes notre voyage. Avant de poursuivre, il faut vous préciser, et de cela les agences de voyage n’en parlent pas, qu’il pleut tout le temps dans cette région. J’insiste donc sur ce point : le climat est épouvantable dans les canaux de Patagonie. Quand il ne pleuvait pas, il neigeait, et parfois une violente grêle punissait ceux qui avaient le nez en l’air !
Voici la description qu’en fit Saint-Loup qui vécut en exil en Patagonie : « la neige tombait depuis 30 jours. Avec la même rigueur que la pluie. Elle ne transfigurait pas le paysage. C’était une neige triste, pelliculeuse, elle rétrécissait encore plus l’univers mou, sans fond ni forme où tout, même la chair vivante, semblait pourrir ». (Extrait de « La nuit commence au Cap Horn »)
Même si je trouve que Saint-Loup exagère, je comprends aisément qu’on qualifie ce décor de sinistre. Tout paraissait absolument gris. Le ciel, la mer, la roche, la neige, la végétation n’affichaient aucune couleur. Même les pêcheurs étaient sombres et graves. Mais au fil des semaines, notre impression changea. Équipés de cirés en caoutchouc, (seule barrière efficace, le Goretex ™ ne vaut rien !), nous passions des heures dans le cockpit, sous la pluie, à regarder défiler les paysages. L’eau suintait des hautes parois rocheuses, les falaises ruisselaient, les arbres dégoulinaient. L’eau était partout. Les éclaircies semblaient irréelles et détonantes dans cet océan de nuages. On aurait dit que le bleu n’avait rien à faire dans le décor. D’ailleurs, il disparaissait aussi vite qu’il apparaissait.
N’étant pas distrait par les chatoyantes et trompeuses couleurs de la nature, nous avions tout le loisir d’observer des phénomènes moins « tape à l’œil », comme les mouvements et métamorphoses de l’eau. Ce spectacle nous faisait rêver d’une façon totalement indécente. Nous passions l’essentiel de nos journées à observer l’eau qui dévale la montagne, les nuages qui traversent le ciel, et la pluie qui tombe. Nous étions merveilleusement improductifs. Nous traiterait-on de flâneurs, de contemplatifs, de dilettantes, que c’eût été bien en dessous de la réalité.
Sur un même flanc de montagne, des centaines de petits filets d’eau d’un blanc brillant descendaient en serpentant depuis les sommets enneigés. Ils formaient des dizaines de ruisseaux, qui se rejoignaient l’un après l’autre pour former des rivières. Ces rivières se déversaient dans des lacs d’où sortaient des torrents, qui enfin rejoignaient la mer. Les petits ruisseaux pouvaient être incroyablement nombreux, longs et tortueux, ou ridiculement courts et filiformes. Les rivières chutaient en cascade ou se faufilaient dans les vallons, les torrents couraient avec force sur leur lit de cailloux en faisant un tel bruit de fureur que nous l’entendions depuis le bateau. Mais le torrent a beau faire, la star de ce spectacle est, sans conteste, le glacier qui plonge dans la mer. Il s’annonce par de petits icebergs, les tempanos, qui sortent de ses entrailles et dérivent des jours dans les canaux avant de fondre. Il n’est pas rare d’y voir se prélasser une otarie ou un banc d’oiseaux. À croire que, comme les enfants, ça les amuse aussi de se laisser dériver sur un radeau de fortune. Mais ces tempanos, même petits, pouvaient sérieusement endommager la coque de notre bateau, et nous obligeaient à la plus grande vigilance.
Très lentement, sur la pointe des pales de notre hélice si je puis dire, nous nous approchâmes de ces hautes falaises de glaces hérissées de pics. Notre bateau semblait si petit et si fragile face à un tel monstre, qu’il craignait sans doute de le réveiller. Déjà, nous sentions son haleine froide et minérale, chargée de l’odeur des roches qu’il charrie et broie pendant des années. Le glacier est un géant à la digestion difficile. Pas une minute ne se passait sans que ne survienne un terrible grondement, comme celui d’un monstrueux estomac, suivi d’une dégringolade de blocs de glace dans la mer.
En scientifique de formation, (mais pas de profession je vous rassure !), je tentais de m’expliquer la raison de tant de pluies. Cette eau n’arrivait pas de nulle part, ni sans raison. Par la formidable énergie du soleil, elle s’était évaporée du Pacifique. Ensuite, l’air du large chargé d’humidité, conduit par les fortes et incessantes dépressions qui longeaient la Cordillère des Andes, se précipitait sur la Patagonie. L’air s’élevait, se refroidissait, l’eau se condensait, retombait sur les reliefs, coulait dans les rivières et retournait à la mer. C’était un travail colossal, qui demandait une énergie considérable. Et tout ça pour quoi ? Plusieurs hypothèses s’offraient à notre entendement de rêveurs impénitents. Dieu avait-il voulu préserver cette région des touristes ? C’était un combat perdu d’avance. Pour permettre la vie sur terre ? En réalité, seule une infime partie de cette eau était absorbée par les végétaux et les animaux, ainsi que par votre humble narrateur qui allait de temps en temps remplir ses bidons dans les ruisseaux. 99% de cette eau ne faisait que creuser, raviner, éroder, charrier la terre des montagnes. Encore quelques millions d’années et elle aura fait disparaître la Cordillère des Andes. A moins que de nouvelles formidables éruptions n’élèvent de nouvelles montagnes au-dessus des mers…

Cette Terre est le théâtre d’un formidable jeu de forces démentielles et éternelles, où les acteurs essentiels sont l’eau, la terre, le vent, et le soleil. Les êtres vivants ne sont que des figurants, minuscules, superficiels, éphémères. Nous par exemple, quelles traces allions-nous laisser dans cette Patagonie, que le sillage d’un voilier, quelques empreintes de pas sur le rivage, et des carapaces de centollas vite recyclées par la nature ? Aucune. Ici, nous n’étions que des esprits qui passent, pensent, et prient. En définitive, seule la Patagonie allait laisser des traces en nous.
Mais nous n’en ressentions aucune frustration.
Par je ne sais quel miracle, peut-être dû à la lenteur respectueuse de notre voyage en son sein, elle nous fit partager un peu de son éternité. Nous comprenions alors que ces deux mois de navigation en Patagonie étaient un avant-goût du grand voyage, pour lequel l’important n’était pas que l’Homme laisse des traces sur terre, mais bien que la Terre laisse des traces en lui.

Quand nous quittâmes les canaux et sortîmes dans le Pacifique, au niveau du golfe de Penas, un magnifique soleil nous salua et avec lui toute la Création se révéla. Cela nous fit l’effet d’une immense clameur. Oui c’est cela ! Une clameur de couleurs. Je regardai le rivage avec stupéfaction : la végétation arborait toute une palette de verts magnifiques. C’était pourtant la même végétation que dans les canaux. A ce moment-là, nous eûmes comme l’impression de sortir d’un imperceptible envoûtement.

 

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Aquarelles Sarah Kabbaj

 

 

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Dans le pacifique

 

La marina Mikalvi à Puerto Williams est le lieu de rendez-vous incontournable des cap horniers et autres navigateurs au long cours. Au fond d’une caleta, un vieux navire échoué, le Mikalvi, sert de ponton et de bar. Des bateaux de tous les âges s’y sont amarrés bord à bord, afin de résister ensemble aux rafales de vent qui descendent des montagnes environnantes. Quelques vieux marins encalminés ornent le chaleureux carré du Mikalvi, où chacun apporte ses boissons car le barman a pris sa retraite depuis 5 ans déjà.

Les discussions tournent bien évidemment autour des fortunes de mer que chacun a connu, dans ces parages riches en naufrages. Bercés par toutes ces belles histoires, autant que par de réconfortants vieux rhums, nous nous sentions de moins en moins prêts à appareiller pour l’étape qui s’annonçait la plus difficile depuis mon départ de Marseille : la remontée des canaux de Patagonie au début du printemps. On nous promettait un vent de face froid et violent parcouru de grains incessants, des canaux étroits qui nous obligeraient à une vigilance constante et des mouillages soumis aux rafales démentielles qui vous couchent un bateau de 10 tonnes comme une demoiselle. Sans compter que nous n’allions croiser aucun port, ni ravitaillement, ni connexion et encore moins de bars chaleureux avant plusieurs semaines. Ainsi mis en condition, nous quittâmes Puerto Williams le cœur lourd et nous embouquâmes le canal Beagle vers l’ouest. Nous passâmes devant Ushuaia dans l’après-midi et mouillâmes le soir même à la caleta Ola dans le canal Beagle Nord. Au matin, un doux soleil de printemps s’invitait dans le carré. Les oiseaux gazouillaient. La Patagonie sauvage offrait son plus délicieux sourire, et semblait nous souhaiter la bienvenue avec l’enjouement d’un vendeur d’un Apple store.

Le voyage s’annonçait sous les meilleurs hospices et j’envisageais déjà la promenade de plaisir que nous promettaient ces mois de navigation en autonomie totale dans les canaux de Patagonie. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait réaliser une telle « sortie du monde ».

Cette expérience allait nous transformer, nous le sentions. Mais sans savoir encore comment ni en quoi…

Les jours suivants nous cabotions dans les canaux en tirant de gentils bords. Un vent de face de 20-25 nœuds, 2 ris dans la GV, nous permettaient de progresser de 15 à 20 miles par jour sans trop faire souffrir le bateau, ni l’équipage*. Mais le soleil disparut bientôt définitivement pour laisser place à un ciel nuageux traversé de fréquentes averses de pluies ou de grêles. Des rafales de 45 à 50 nœuds vous tombaient dessus en l’espace de quelques secondes, nécessitant de mettre le 4ème ris en 4ème vitesse ou de tout affaler, ou quand c’était vraiment trop soudain, de prendre la fuite.  Jour après jour, en s’approchant du Pacifique, le vent forcissait. Si les bords de près par un vent de 25 à 30 nœuds ressemblent encore à quelque chose, par 35 à 40 nœuds, notre trace sur le GPS dessinait un Z comme… zeubi ! Ce n’était vraiment pas la peine de s’épuiser pour parcourir 10 miles par jour. Quant à sortir dans le Pacifique, il ne fallait pas y songer ! Depuis notre départ de Puerto Williams, les dépressions déboulaient le long des côtes chiliennes telles des boules de feu, au rythme d’une tous les 2 jours. Autant patienter tranquillement au mouillage en attendant que le vent tourne. Ainsi bloqués par le mauvais temps, seuls au fin fond de la Patagonie, je relisais le livre de Joshua Slocum, qui fut le premier à accomplir un tour du monde à la voile en solitaire (dans les années 1895 !). Il avait vécu la pire étape de son voyage justement dans cette zone.  Après avoir connu mille difficultés pour s’extraire du détroit de Magellan, les vents et la houle démentielle du Pacifique, le repoussèrent illico vers le Sud. Afin de ne pas être propulsé au-delà du Cap Horn, et se retrouver aux Falklands, il chercha refuge dans les canaux. Parvenu de nuit au sud du détroit, il se retrouva entouré d’écume, les milky ways, dans une mer incompréhensible et connut la peur de sa vie. «…nulle part au monde on n’aurait pu trouver une mer aussi mauvaise que ce jour-là près du cap Pilar, la farouche sentinelle du cap Horn » écrit-il dans « Seul autour du Monde ».
Ne souhaitant pas retenter l’expérience de Slocum, nous restâmes dans les canaux. Par petites étapes, toujours en tirant des bords, nous parvînmes finalement dans le détroit de Magellan en empruntant le canal Barbara. Il nous restait 120 miles à remonter au vent dans le détroit avant d’emprunter le canal Smith qui nous conduirait plus au nord.

04Cela faisait bientôt 15 jours que nous avions quitté Puerto Williams et 10 jours qu’il pleuvait sans discontinuer. Cette humidité, plus que le froid ou le vent, nous atteignait profondément. Je décidai de prendre le taureau par les cornes afin de nous sortir de là au plus vite. En tant que capitaine, je décrétai pour tout l’équipage finies les grasses matinées. De son côté, l’équipage rationna la nourriture car nous avions prévu trop juste.

En naviguant 12 heures par jour, on arriverait bien à parcourir ces 120 miles en 6 jours, et sortir enfin du détroit de Magellan. Nous luttâmes ainsi jour après jour contre pluies, vents et marées.  Nous nous couchions épuisés le soir après avoir amarré le bateau aux plus solides arbres de la berge, afin de résister aux rafales qui déboulaient de n’importe quel côté, et pouvaient vous drosser sur les rochers en moins de temps qu’il n’en faut pour enfiler son caleçon et bondir sur le démarreur. Je coupais la nuit l’éolienne dont les hurlements nous empêchaient de dormir.

Mais le plus surprenant est que, malgré cette situation difficile et épuisante nerveusement, notre moral trouvait à se nourrir et à s’équilibrer. Les hautes falaises de granits noirs ruisselantes de pluies, les sommets enneigés, ce ciel perpétuellement gris auquel répondait le gris sombre de la mer, accompagnés par les rugissements du vent qui jouait avec les reliefs, conféraient une beauté surnaturelle à l’univers qui nous entourait. Cette beauté, à chaque fois qu’elle nous pénétrait, nous gonflait d’énergie et de courage.

Le 5ème jour, probablement parce que nous approchions de la sortie du détroit, les conditions météo empirèrent encore, et la mer commença à se former. Beau ou pas, il fallait s’extraire de là sans tarder. Nous étions à présent proche de la peninsula Tamar, où nous pouvions mouiller, d’après le guide nautique de référence sur la Patagonie, écrit par les seuls italiens ayant jamais navigué dans ce secteur. Il ne nous resterait plus, le lendemain matin, qu’à passer le Cap Roda tout proche, puis enfin virer au nord. Mais vers 19H, une bourrasque sous un grain trouva utile d’envoyer 10 à 15 nœuds de plus dans les voiles alors qu’on avait déjà bien 30 à 35 nœuds en moyenne depuis le matin. En enroulant précipitamment le reste de trinquette, je reçus un grêlon dans l’œil, qui me fit l’effet d’un coup de poing. Je m’affalai sous la barre, littéralement sonné. Je m’imaginais déjà borgne avec un bandeau sur l’œil, de retour au bar du Mikalvi pour raconter mes aventures.

– « Dieu a des poings les gars ! Et le détroit de Magellan m’a tout l’air d’être son ring préféré ! »

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dessins Sarah Kabbaj

Dès que j’eus repris possession de mes faibles moyens, je décidai de m’aider du moteur pour atteindre le mouillage de l’île Tamar au plus vite. Et grâce à cela, nous y parvînmes juste avant la nuit. En nous approchant, je trouvais étrange que ce mouillage soi-disant abrité soit aussi accueillant pour les vents d’Ouest, qui s’engouffraient dans le vallon, redoublant de puissance par l’effet venturi. Je fis néanmoins confiance au guide nautique. De toute façon, nous étions à bout de forces. C’était ça ou passer la nuit à la cape dans le détroit, à surveiller les rivages pas vraiment accueillants de l’île de la Désolation, probablement bien nommée par mes prédécesseurs.

Nous mouillâmes donc par 5 mètres de fond sableux face à la plage, et par sécurité, je déroulai les 60 mètres de chaîne. 12 fois la hauteur, ça devrait tenir, pensais-je, car j’avais la paresse d’empenneler une 2ème ancre.

J’étais bien au chaud au fond de mon lit quand une rafale tout droit sortie du cul du diable arracha l’ancre du fond comme une plume et le bateau se mit à dériver à toute vitesse vers les rochers sous les vents. Je bondis dehors, démarrai le moteur et mis plein gaz face au vent et à la pluie. Une chance que j’aie gardé mon caleçon, pensai-je… A 3500 tours/minutes, le bateau peinait à remonter au vent. Mètre par mètre, nous réussîmes à relever l’ancre, profitant de courtes accalmies et prîmes la fuite vers le large. Ouf ! Dans le détroit, le vent soufflait raisonnablement à 30 nœuds, alors plutôt que de chercher un autre mouillage plus abrité, nous tirâmes des bords jusqu’au matin, luttant contre le courant, et pûmes à l’aube enfin passer le cap Roda et abattre vers le nord. Le vent soufflait maintenant à 40-45 nœuds, mais au portant. Un vrai régal ! En 2 heures nous parcourûmes sans effort ce qui nous avait demandé la veille 12h de lutte acharnée.

A 10 heures du matin, nous avisâmes un mouillage bien abrité dans le canal Smith, et dormîmes 2 jours. Au réveil, nous fîmes le point sur la situation. Nous avions mis 3 semaines à parcourir à peine plus de 300 miles et il nous en restait encore plus du double avant de quitter les canaux de Patagonie. Mais qu’importe la distance ! Nous savions qu’un cap avait été franchi, un cap que nous avions rarement eu besoin de dépasser jusqu’ici. Nous nous sentions aguerris pour la suite du voyage.

*Pour cette étape, une équipière éprouvée, (Cf. l’Équipière) avait embarqué à bord d’Antinéa. Sa présence s’est révélée indispensable dans de nombreuses situations, principalement pour les mouillages. En effet, nous avions souvent besoin de tendre des amarres à terre, afin de placer le bateau au plus près du rivage. Chaque mètre compte : vous pouvez être suffisamment abrité à 10 mètres sous le vent d’un relief, alors qu’à 20 mètres, les rafales vous arrachent.

 

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Je quittais à regret mon ami Gaston et reprenais ma navigation vers le sud. Devant moi la Terre de Feu, le Cap Horn et les canaux de Patagonie. Pour cette partie du voyage, un équipier me semblait indispensable. Je ne voyais pas comment amarrer seul mon bateau dans des mouillages parcourus de violentes rafales (les célèbres Williwaw qui, dit-on, vous tombent dessus sans prévenir), ni comment me reposer en navigant dans les canaux.

Je passai une annonce sur le site internet la-bourse-aux-équipiers.com : Recherche équipier ou équipière de bonne compagnie pour naviguer en Patagonie. Par la seule magie du mot Patagonie, je ne tardai pas à recevoir des dizaines de propositions. Parmi elles, je retins la candidature de S…, une jeune architecte parisienne. Le style direct de son message et, je l’avoue, le joli portrait l’accompagnant, pesèrent dans la balance. Son CV nautique était aussi maigre qu’un mannequin de chez Cartier, mais je préférais mille fois naviguer avec une jeune et jolie équipière qui a soif de découvertes, plutôt qu’avec un vieux loup de mer qui sait déjà tout.

S… était disponible rapidement. Nous convînmes de nous retrouver à Rio Gallegos, une ville dotée d’un aéroport, située à 50 miles au Nord du détroit de Magellan. De là, je prévoyais de rejoindre Ushuaia en 3 semaines, en flânant en chemin bien évidemment.

Je découvris quelques jours plus tard sur mon guide des mouillages en Patagonie que Rio Gallegos était le pire endroit de toute la région pour jeter l’ancre. Il était conseillé, même en cas de tempête, de rester en mer. Comptant sur une exagération de l’auteur, probablement excédé par les autorités locales, je pénétrai néanmoins dans le rio et mouillai devant la ville. Comme partout en Argentine, la « prefectura maritima » m’accueillit avec une gentillesse inversement proportionnelle à ses compétences.
Je compris au fur et à mesure les inconvénients de ce mouillage de si mauvaise réputation. Le marnage est en moyenne de 10 mètres, les courants de marée atteignent facilement 5 nœuds, et le vent souffle dans l’axe du fleuve de façon quasi permanente à plus de 25 -30 nœuds. Le courant est si puissant que le bateau se met en travers du vent et des vagues, et roule de façon très désagréable. A marée montante, le vent crée des déferlantes qui rendent le déplacement en annexe acrobatique.
Mais le clou du spectacle reste le débarquement à marée basse. Les berges sont recouvertes d’une vase profonde, gluante et glissante. Curieusement personne, et surtout pas la « prefectura maritima » qui ne dispose d’aucun bateau (!), n’a songé à installer un ponton. Il faut donc traîner son annexe sur 100 à 200 mètres dans la gadoue pour la mettre à l’abri… Cette vase était si difficile à franchir que mes bottes s’y perdaient et que je m’étalais parfois de tout mon long avant d’arriver sur la grève. Ajoutez à cela que la température oscille entre zéro et 5°C, vous comprendrez que descendre à terre était une expédition dangereuse et éreintante. Le guide n’avait pas exagéré.

S… arrivait le soir même à l’aéroport, situé à moins de 5 km de là. Ce n’était pas sans une certaine appréhension que j’imaginais mon équipière parisienne avec ses valises à roulettes rejoindre le bateau en pleine nuit. Il fallait que je fasse preuve d’humour pour lui éviter un violent traumatisme dès son arrivée.
Son avion atterrissait à 2 heures du matin. J’eus l’idée de commencer la soirée par une tournée des bars de la ville pour arriver parfaitement décontracté à l’aéroport. Dans l’un des lieux les plus animés du patelin, je rencontrai deux sympathiques jeunes femmes avec lesquelles je partageai mes inquiétudes. Elles proposèrent aussitôt de m’aider. Après plusieurs verres durant lesquels nous affinions notre stratégie d’accueil, nous allâmes chercher ensemble S… à l’aéroport et la ramenâmes illico dans le bar que nous venions de quitter. Les argentins sont d’infatigables fêtards. Ce n’est que vers 7 heures du matin que nous parvînmes à leur échapper et que nous nous mîmes en route vers le bateau. Dans la voiture qui nous conduisit à l’annexe, je prévins, avec une douceur infinie, mon équipière, que nous allions bientôt quitter notre « zone de confort ». Son regard, plongé dans le vide de la nuit, ne cilla pas.

Comment nous parvînmes au bateau ? Je ne saurais le dire, mais cela confirm la croyance populaire qu’il y a un Dieu pour les ivrognes.

Mon bateau disposait de 2 cabines. Comme j’avais installé le poêle dans le carré, les cabines n’étaient pas chauffées. Pour parer à ce problème, je dormais à côté du poêle. En abaissant la table du carré, et en disposant des coussins par-dessus, cela faisait un grand lit double. J’avais recouvert le tout d’une épaisse couverture synthétique qui ressemblait à une peau de bête. L’ensemble pouvait avoir l’aspect, pour un œil non averti, d’une tanière d’ours. Mon équipière, peut-être encore sous le choc du voyage, ne fit aucun commentaire. Nous nous couchâmes rapidement car nous étions transis de froid et épuisés.
Je me demandais ce qui pouvait bien attirer une jolie parisienne à la carrière prometteuse dans cette galère. L’amour de la mer ? Le goût de l’aventure ? C’était un fameux saut dans l’inconnu pour elle ! Jusqu’à présent, elle n’avait fait que des sorties en mer d’un jour ou deux. Là, nous partions plusieurs semaines pour une navigation des plus exigeantes.
De mon côté, c’était la première fois que j’embarquais une équipière, et je dois avouer que j’appréhendais la vie à deux sur un bateau, en fussé-je le capitaine.
Depuis le début de mon tour du monde, mis à part lors de la première étape, je naviguais seul avec un bonheur certain. J’aimais plus que tout ce silence, cette absolue tranquillité qui berçaient mes rêveries. A présent, il allait falloir discuter de tout et de rien à longueur de journée. Quelle horreur ! Quant à m’encombrer d’une compagne, je n’y pensais pas : déjà à terre, l’intérêt de vivre en couple ne m’avait jamais sauté aux yeux, alors sur un bateau sans échappatoire…
Je pris la ferme résolution de me concentrer sur l’aspect pratique de l’équipier : la manœuvre au mouillage, l’alternance des quarts, et le partage des tâches ménagères. Mon équipière allait m’être indispensable, cela valait quelques sacrifices.

Pour commencer, nous sommes restés bloqués 4 jours au mouillage à Rio Gallegos, à nous balancer comme des pendules en attendant une bonne fenêtre météo. Cette attente imprévue en aurait énervé plus d’un, pressé comme toujours de vivre à fond ses quelques semaines de vacances annuelles. Mais S… resta zen, et trouva sa place sur le bateau avec une facilité déconcertante. Elle était volontaire pour toutes les tâches, ce qui me soulageait énormément.
Nous étions aux antipodes du confort et du prévisible. Malgré une entrée en matière plutôt fracassante, elle ne manifestait aucune inquiétude. Au contraire, elle semblait avoir retrouvé une sérénité perdue, une confiance en un avenir, qui, à coup sûr, serait parsemé d’aventures extraordinaires…
Je l’observais souvent à la dérobée pour essayer de comprendre ses motivations, et de deviner d’où lui venait cet entêtement de breton à tête dure. Mais je ne décelais pas le moindre indice derrière son front lisse: cette équipière était une énigme.
Enfin le vent se mit à souffler dans la bonne direction, et nous pûmes lever l’ancre. Le vrai voyage commençait. Nous mîmes le cap sur l’île des États, une île déserte à la pointe de la Terre de Feu que nous espérions atteindre en moins de 3 jours.

De tout le voyage, nous ne vîmes aucun bateau, aucune lumière, ni aucun feu… Et pour cause, les indiens Allakalufs et Yaghans qui les entretenaient, ont disparu. Personne parmi les envahisseurs n’a eu l’envie ou le courage de s’installer à leur place dans cette nature jugée si inhospitalière…
Après le détroit de Magellan, nous nous éloignâmes de cette Terre de Feu éteinte à jamais, pour pénétrer dans le monde des baleines, dauphins, otaries, albatros, dont l’impression de liberté est envoûtante.
Chaque heure, chaque mile, nous éloignaient du monde civilisé (en considérant que Rio Gallegos en fasse partie), pour pénétrer dans un monde que seuls nos rêves pouvaient concevoir…
Au soir du 3ème jour, nous jetâmes l’ancre dans la baie de Salvamento, à l’extrémité Est de l’île des États, un mouillage bien abrité, où nous pûmes enfin nous reposer.

Avec mon équipière, en navigation comme au mouillage, la vie sur le bateau s’organisait mieux que je n’avais jamais réussi à le faire à terre. Il y avait toujours des tâches à accomplir à bord, certaines où il fallait être deux, les autres que nous nous partagions avec plaisir. J’imagine que cela fonctionnait à peu près ainsi, à l’époque de l’Homme des cavernes (notre aspect, avec nos multiples couches de vêtements, bonnets et chaussettes polaires, n’en était d’ailleurs pas très éloigné). Nous étions ensemble par nécessité, c’était là notre force.
La journée, nous tentions des excursions sur l’île, que la végétation rendait pratiquement impénétrable. Chaque fois que nous empruntions ce qui ressemblait à un sentier abandonné, nous tombions sur un cimetière marin, de simples croix de bois envahies par les herbes, témoignages de la quantité de naufrages qui eurent lieu sur cette île. La construction du phare du bout du monde n’y changea pas grand-chose. Mais ce nom, qui inspira Jules Vernes, était bien trouvé. Nous baignions véritablement dans une ambiance de fin du monde.
La nature pourtant ne semblait pas inhospitalière, mais plutôt superbement indifférente. En définitive, ce monde nous ignorait au même titre que nous en ignorions tout.

Seul, j’aurais sans doute mis les voiles aussi vite que possible. Mais curieusement, avec mon équipière, nous n’étions pas pressés de partir. Les nuits duraient environ 17 heures. Nous les passions dans le carré autour du poêle, à lire, dormir, faire la cuisine, et nous serrer l’un contre l’autre pour nous tenir chaud. Cette sage hibernation laissa dans nos mémoires des traces profondes.
C’était une expérience rare, comme un plongeon dans l’éternité, passée et à venir.

Durant ces journées sur l’île, nous étions à ce point coupés du reste du monde, que si l’Humanité avait disparu, nous n’en aurions rien su. De ce fait, j’eus tout le temps de me poser cette question : qu’aurions nous fait alors, mon équipière et moi, seuls sur cette île du bout du monde ?
Aurions-nous, comme Lafko, dans Qui se souvient des Hommes…, le roman de Jean Raspail, sombré volontairement dans l’oubli ?
Lafko était le dernier survivant de la tribu des Allakalufs, qui vécurent des milliers d’années en Terre de Feu. A l’arrivée des Blancs, leur imaginaire, leur interprétation du monde et la place qu’ils pensaient y tenir s’effondrèrent. Ils n’eurent pas le temps ou pas l’envie de s’adapter. Brisés intérieurement, ils se laissèrent mourir comme des millions d’autres indiens avant eux.

En étions-nous arrivés aujourd’hui au même point que Lafko il y a un siècle ? Pouvions-nous imaginer une civilisation radicalement différente ? Pouvions-nous faire autrement dans le peu de temps qu’il nous restait ?
L’Homo Sapiens est-il dans l’erreur ou est-il une l’erreur ?

Ces questions sans réponse débouchaient, pour nous qui étions seuls au monde, sur ce simple dilemme : aurions-nous voulu donner une nouvelle chance à l’Homme ?

Je souris à mon équipière. Avec elle, au moins, la question pouvait se poser…

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Aquarelles Sarah Kabbaj

Au cœur de la Patagonie se trouve la Peninsula Valdez, paradis des baleines, orques, otaries, touristes et autres pingouins. Mais je ne vis personne quand j’y débarquai en plein hiver. Ce n’était pas la saison. N’ayant pu me faire d’amis, je la quittai sans regret pour Puerto Deseado, à 270 miles plus au Sud. J’avais repéré sur la carte un mouillage bien abrité à mi-chemin, au cas où le temps se gâterait, la Caleta Hornos… Le temps était au beau fixe quand je la croisai, mais je décidai quand même de m’y arrêter par curiosité. J’y accédai par un étroit chenal qui débouchait sur un joli petit bassin intérieur, entouré de collines protectrices. Il n’y avait, bien sûr, pas un chat, mais pour le reste, c’était jour de fête ! J’observai une grande variété d’oiseaux, une colonie d’otaries, appelées aussi lions de mer, et des guanacos, (une sorte de lama sauvage) sur les hauteurs. Je jetai l’ancre au beau milieu de la calanque et coupai le moteur. Un silence respectueux m’accueillit, moi, le roi de la Création.

Il faisait beau, la température était douce ; c’était le moment et l’endroit idéal pour mettre au point tout un tas de choses avant d’attaquer l’exigeante navigation autour du Cap Horn.
Je suis un épouvantable bricoleur, maladroit, impatient, con (je ne cesse de le dire !), car je casse plus souvent que je ne répare. Quand j’ai le malheur de devoir me rendre dans un magasin de bricolage grand public comme Leroy Merlin ou Castorama, une grande déprime m’envahit. Mon caddie est aussi vide que mon regard, en particulier quand je croise celui de mes congénères surexcités, l’œil brillant d’intelligence pratique !
Mais sur un bateau, on a n’a pas le choix. Il y a toujours quelque chose à réparer, et personne d’autre que vous pour le faire.

La colonie d’otaries batifolant dans la crique comportait une vingtaine d’individus, et je ne tardai pas à éveiller la curiosité d’un des jeunes, qui vint jouer autour du bateau. Il nageait sur le dos juste sous la surface, faisait des loopings sous l’eau, (je me souviens que j’adorais faire ça étant enfant), puis il sortait la tête pour vérifier que je le regardais bien.
Son manège dura toute la journée, pendant que je bricolais péniblement. Je décidai d’appeler mon nouvel ami Gaston, ça lui allait mieux que le nom dont l’avaient affublé les scientifiques. Otaria Flavescens, ce n’est pas le nom qu’on donne à un copain.

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Aquarelle Sarah Kabbaj

Au petit soir, je décidai de faire une petite promenade pour me dégourdir les jambes. Cependant, ce n’était pas une mince affaire de se rendre à terre. Il fallait préparer des affaires de rechange, mettre l’annexe à l’eau, installer le moteur, prévoir des outils au cas où il ne redémarre pas, haler tout l’équipement sur les rochers, dérouler les cordages pour amarrer le bateau au rivage… Après 45 minutes d’effort, j’étais enfin en marche vers les sommets environnants, prêt à percer les mystères du charme que cette région a exercé sur bon nombre de grands hommes.

Malheureusement je ne suis ni ornithologue comme Robert Hudson, ni anthropologue comme Charles Darwin, ni romantique comme Bruce Chatwin, ni chanteur comme Florent Pagny… Mes observations seront très brèves :
– Il n’y avait pas la moindre trace d’humanité mis à part les déchets plastiques sur les plages. Curieusement, les animaux n’y faisaient pas attention.
– 
Les guanacos me surveillaient depuis les crêtes et restaient à bonne distance, alors que je ne leur voulais aucun mal. Quand on a longtemps servi de dîner aux Hommes, la méfiance reste….
– 
Il y avait sur le sol beaucoup de traces d’animaux et une grande variété de végétaux. Ne parvenant pas à les identifier ni à comprendre les interactions du vivant, il ne me restait, en désespoir de cause, qu’à m’extasier comme un vulgaire touriste sur la beauté­ des paysages.

Je remontai à bord, non pas à la nuit tombée, car ici la nuit ne tombe pas, mais glisse lentement en un interminable crépuscule.
Le lendemain, je repris mon bricolage et Gaston son ballet aquatique.
Je m’échinais sans succès plusieurs heures sur le dessalinisateur. Pendant ce temps,Gaston essayait toujours d’attirer mon attention. Après chacune de ses cabrioles, il sortait la tête de l’eau et me regardait de son air perpétuellement satisfait.
Chez les animaux comme chez les hommes, un jeune ne se lasse jamais de jouer, surtout si cela peut agacer un adulte occupé à des choses sérieuses.
Cette situation où l’un s’amuse pendant que l’autre travaille commençait à me taper sur les nerfs. Je repensai à la première réaction de Saint Exupéry occupé à réparer son avion quand le Petit Prince lui demanda : « Dessine-moi un mouton. »

L’insistance de Gaston à vouloir éveiller mon attention devenait étrange. Que voulait-il ? Un dessin ? Se foutait-il de ma gueule ? Mais un animal est-il assez évolué pour se moquer de l’Humanité ? Grande question qui, à ma connaissance, n’a pas encore été traitée sérieusement par les scientifiques, et encore moins par les religieux.
Quoi qu’il en soit, une brèche s’était ouverte dans ma certitude d’Homme.

J’essayai de me rassurer. Cet animal ne sait rien faire d’autre que jouer, manger et se reproduire. Et mis à part cette extrêmement lente transformation des espèces, son existence se limite à tourner en rond dans sa crique (je m’aperçus quelques jours plus tard de mon erreur lorsque je croisai une dizaine d’individus remontant vers le nord, au large de l’île des États). Que connaissait Gaston des sciences ? De l’art ? De toutes les découvertes prodigieuses de l’humanité ?… Il n’y avait qu’à voir mon bateau, et la somme de technologies qu’il contenait. On n’attend pas d’évoluer au rythme de la transformation des espèces, nous les Hommes, on a pris les choses en mains !

Le troisième jour, alors que Gaston reprenait ses facéties avec un bonheur sans cesse renouvelé, je ne parvenais plus à me concentrer sur le bricolage. J’éprouvais un rejet de tous les objets qui m’entouraient. Certes, ma vie en dépendait car j’étais bien incapable de survivre plus de 24h dans cet environnement sans eau potable, nourriture, chauffage et sans les milliers d’éléments de confort auxquels je m’étais habitué. Ce confort participait à me maintenir le moral au-dessus du niveau de la mer, mais se révélait aussi être un piège dont les mailles se resserraient à chaque innovation. Il transformait petit à petit mon univers en une prison dorée et anxiogène qui m’affaiblissait physiquement et moralement.

Que les scientifiques m’expliquent : toutes ces innovations devaient en principe soulager l’Homme, afin qu’il passe moins de temps à assurer sa survie. Or, si Gaston jouait toute la journée, quand s’occupait-il de sa nourriture ? Cela ne semblait pas lui prendre plus de temps ou d’énergie qu’il ne m’en faut pour me faire cuire des pâtes… Sachant qu’en plus de cela, je dois faire les courses, les transporter, travailler pour les payer et faire la vaisselle, Gaston s’en sortait bien mieux que moi pour satisfaire ses besoins alimentaires.
Quant aux loisirs, Gaston batifolait nu comme un vers et heureux comme un pape dans l’eau glacée. Alors que moi, je n’avais non seulement ni le courage ni l’envie d’y mettre un pied, mais en plus je me sentais, en comparaison, si balourd avec tous mes équipements.

Le moral assez ébranlé par toutes ces questions existentielles qui remettaient en cause mon statut de privilégié, je renonçai définitivement au bricolage. Armé d’un cigare et d’un bon vieux rhum (ça, ce n‘est pas pour Gaston !), je m’allongeai dans le cockpit pour rêvasser, mon regard et mes pensées se perdant dans la voûte étoilée.

J’imaginai Dieu, ayant achevé sa Création, réunissant toutes ses créatures pour un grand discours inaugural :
« J’ai créé ce monde, et il est parfait, dit-il….  A un petit détail près : Il faut que tout le monde en soit convaincu. Pour cela, je laisse la possibilité à chacun d’entre vous d’essayer de faire mieux que Moi. Que ceux qui veulent tenter leur chance le disent maintenant ou se taisent à jamais.
– Moi ! dit l’Homme pour faire le malin. »

Depuis ce jour, tous les êtres vivants se mirent à observer l’Homme pour voir ce qu’il allait faire.
C’est en voyant le résultat aujourd’hui, où l’Homme s’est avéré être un infâme bricoleur, détruisant bien plus qu’il ne crée, que je compris pourquoi Gaston et ses congénères se payaient ma tête.

 

 

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La caleta Hornos

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Un guanaco guetteur

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La caleta Hornos vue des collines

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

Charles Baudelaire, L’albatros,

Au petit soir, j’amerrissai à Buenos Aires tel un albatros, fatigué par sa traversée et heureux de son voyage. Après avoir longé la ville pendant plus de trois heures, pour rejoindre la rivière Tigre au fond du delta du Rio de la Plata, j’embouquai le premier canal à gauche, dans le quartier de San Isidro. Pablo, un ami argentin, me l’avait conseillé pour aborder cette capitale tentaculaire. C’est un quartier paisible, un tantinet bourgeois, mais avec quand même des bars intéressants et tout ce qu’il faut à proximité, m’avait-il dit d’un œil complice.

Le canal était encombré de voiliers. Ils étaient serrés comme des sardines et ne me laissaient nulle place pour accoster. Sur les berges, il n’y avait personne pour répondre à mes « Hola ! », personne non plus sur le canal 16 de ma VHF. Il était presque 19h ce dimanche, et c’était peut-être l’heure de la sieste. Au bout du canal, je fis demi-tour, et m’apprêtais à rejoindre le Tigre quand j’avisai, juste avant la sortie, une place libre. Probablement le ponton d’accueil du Club Nautico San Isidro, dont j’apercevais la salle de restaurant, à moins de trois encablures. Elle était très animée. Ce n’était donc pas l’heure de la sieste, mais plutôt l’heure de l’apéro !

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Le ponton d’accueil du club à l’entrée du canal

Je me préparais à sauter à quai avec mon bout d’amarrage en main, lorsqu’une joyeuse bande de septuagénaires, habillés comme des plaisanciers du dimanche ou des golfeurs de tous les jours, sortit du restaurant, vint m’aider à m’amarrer et me souhaita la bienvenue avec un enthousiasme surprenant. Ils n’avaient pas dû voir de navigateurs au long cours depuis Vito Dumas, me dis-je.

J’eus à peine le temps de couper le contact, d’éteindre les instruments et d’enfiler des tongs que je me retrouvai à leur table, un verre de whisky à la main. C’étaient les Socios, les plus anciens membres du Club, le conseil d’administration en quelque sorte. Je tombais décidément bien, j’avais besoin de contacts pour préparer la suite de mon voyage en Patagonie. Ils s’ébahirent devant mon projet de tour du monde en solitaire, et me proposèrent une place de « courtoisie » au club, le temps nécessaire à mes préparatifs. Je m’émerveillais de cet accueil féerique, de ces étonnantes rencontres qui ne cessaient de me surprendre à chaque fois que je débarquais quelque part.

La soirée se prolongea jusque tard dans la nuit, le sujet des conversations glissant naturellement de la voile vers les femmes. Les trois encablures qui séparaient le restaurant du ponton d’accueil m’ont paru bien plus longues pour rentrer à bord.

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Le vénérable Club Nautico San Isidro

J’avais rencontré Pablo au petit port de la Paloma en Uruguay. Sa dernière copine, de 20 ans de moins que lui, lui avait brisé le cœur, et vrillé le cerveau, me confia-t-il moins de trois minutes après que j’eus sauté à quai. Il tombait bien, car de mon côté, je me relevais à peine d’un coup de foudre, contracté à Rio ! (Cf. « Coup de foudre sur un marin »)

Pablo passait toutes les vacances d’été sur son bateau, à écrire des scénarios de film. Il avait choisi la Paloma pour la tranquillité indiscutable du lieu. Il avait comme moi la cinquantaine, un âge où l’on fuyait les touristes.  Nos dispositions d’esprit nous rapprochèrent. Il m’invita à faire une virée le soir même dans les bars du village.

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Antinea à La Paloma, port d’entrée en Uruguay

Quand on aborde un nouveau pays, qu’on débarque dans un nouveau port, après une navigation qui a porté vers l’ailleurs, on éprouve un véritable moment de grâce. Sauter à quai, avec ou sans chaussures, faire ses premiers pas sur un sol nouveau, parler au premier étranger que l’on rencontre simplement pour le plaisir d’entendre une nouvelle langue, aller boire un verre avant même d’avoir fait viser son passeport, c’est une sensation magique et euphorisante. A l’opposé de ce que l’on ressent en débarquant dans un aéroport international. Enfin je parle des aéroports d’aujourd’hui, qui vous fouillent, vous palpent, vous scannent, vous enregistrent, puis vous parquent dans une galerie commerciale en attendant d’embarquer vers une destination similaire. Il y a mieux pour rêver d’horizons lointains ! On est bien loin de l’esprit qui devait régner sur l’aérodrome de Buenos Aires quand Saint Exupéry dirigeait l’Aéroposta Argentina, entre 1929 et 1931, et écrivit « Vol de Nuit ».

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Dans l’appartement qu’occupa Saint Exupéry à Buenos Aires, transformé en salle d’exposition à sa mémoire.

Quelles puissantes émotions devaient ressentir Mermoz, Guillaumet et Saint Exépury en faisant leurs premiers pas sur le tarmac, après avoir traversé la Cordillère des Andes ou l‘Atlantique ! Si leurs pieds touchaient le sol, leur esprit, qui s’était senti poussé des ailes durant le voyage, volait encore en compagnie du prince des nuées.

Au fil de mon voyage, j’appris à préparer minutieusement mes débarquements. J’accostais de préférence en fin d’après-midi dans un petit port tranquille, afin de vivre pleinement ces heures magiques que m’offrait la mer et qui me confiaient un pouvoir de séduction quasi surnaturel. Était-ce la démarche chaloupée des premiers pas à terre, les yeux encore embués par les embruns, dans lequel on pouvait plonger si facilement le regard, car aucune méfiance ne s’y lisait ? Était-ce cette façon de parler avec la mâchoire grippée par la solitude du large,  cette candeur de nouveau-né qui émane de notre âme lavée par les flots ? Était-ce ce cœur gonflé à craquer et débordant de gratitude pour celui qui a su l’écouter, et par là même braver l’inconnu et surmonter ses peurs ? Ou était-ce encore autre chose de moins palpable qui touche au divin, à l’État de grâce, qui faisait chavirer les cœurs ?

Cette question méritait une étude approfondie.

Nous partîmes en bordée dans les bars du village avec Pablo qui connaissait bien ce phénomène et entendait profiter de cette éphémère aura. Partout, nous attirions l’attention de ceux qui rêvent d’un ailleurs où un amour, une amitié, simples et purs, seraient encore possible. Un ailleurs où l’on n’aurait pas encore accepté toutes ces compromissions, accumulé toutes ces entorses à notre nature qui ont fini par faire de nous des êtres branlants et douteux, des êtres au passé trouble et à l’avenir sombre. Nous, nous devions avoir l’air de débarquer du paradis originel, car leur regard s’allumait à notre approche. Ils n’attendaient rien de nous, aucune preuve, aucune explication sur ce que nous ressentions. Ils voulaient simplement y projeter leurs rêves, partir loin et ne pas redescendre sur terre tout de suite. La moindre maladresse pouvait tout foutre en l’air, ce qui ne manquait pas de se produire à un moment ou un autre. L’albatros, à terre, n’est plus qu’un misérable empoté.

Cet état de grâce ne dure jamais bien longtemps, parfois juste une soirée, jamais plus de quelques jours. Nous étions rapidement rattrapés par les mille petites mesquineries de la vie. Nous souffrions alors de cette pesanteur terrestre, contre laquelle nous n’avions que peu de défense. Il nous fallait repartir. A moins que nous ne rejoignions celles et ceux qui rêvent un impossible rêve, et qui parfois, le soir dans les bars, espèrent voir débarquer le Messie.