La marina Mikalvi à Puerto Williams est le lieu de rendez-vous incontournable des cap horniers et autres navigateurs au long cours. Au fond d’une caleta, un vieux navire échoué, le Mikalvi, sert de ponton et de bar. Des bateaux de tous les âges s’y sont amarrés bord à bord, afin de résister ensemble aux rafales de vent qui descendent des montagnes environnantes. Quelques vieux marins encalminés ornent le chaleureux carré du Mikalvi, où chacun apporte ses boissons car le barman a pris sa retraite depuis 5 ans déjà.

Les discussions tournent bien évidemment autour des fortunes de mer que chacun a connu, dans ces parages riches en naufrages. Bercés par toutes ces belles histoires, autant que par de réconfortants vieux rhums, nous nous sentions de moins en moins prêts à appareiller pour l’étape qui s’annonçait la plus difficile depuis mon départ de Marseille : la remontée des canaux de Patagonie au début du printemps. On nous promettait un vent de face froid et violent parcouru de grains incessants, des canaux étroits qui nous obligeraient à une vigilance constante et des mouillages soumis aux rafales démentielles qui vous couchent un bateau de 10 tonnes comme une demoiselle. Sans compter que nous n’allions croiser aucun port, ni ravitaillement, ni connexion et encore moins de bars chaleureux avant plusieurs semaines. Ainsi mis en condition, nous quittâmes Puerto Williams le cœur lourd et nous embouquâmes le canal Beagle vers l’ouest. Nous passâmes devant Ushuaia dans l’après-midi et mouillâmes le soir même à la caleta Ola dans le canal Beagle Nord. Au matin, un doux soleil de printemps s’invitait dans le carré. Les oiseaux gazouillaient. La Patagonie sauvage offrait son plus délicieux sourire, et semblait nous souhaiter la bienvenue avec l’enjouement d’un vendeur d’un Apple store.

Le voyage s’annonçait sous les meilleurs hospices et j’envisageais déjà la promenade de plaisir que nous promettaient ces mois de navigation en autonomie totale dans les canaux de Patagonie. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait réaliser une telle « sortie du monde ».

Cette expérience allait nous transformer, nous le sentions. Mais sans savoir encore comment ni en quoi…

Les jours suivants nous cabotions dans les canaux en tirant de gentils bords. Un vent de face de 20-25 nœuds, 2 ris dans la GV, nous permettaient de progresser de 15 à 20 miles par jour sans trop faire souffrir le bateau, ni l’équipage*. Mais le soleil disparut bientôt définitivement pour laisser place à un ciel nuageux traversé de fréquentes averses de pluies ou de grêles. Des rafales de 45 à 50 nœuds vous tombaient dessus en l’espace de quelques secondes, nécessitant de mettre le 4ème ris en 4ème vitesse ou de tout affaler, ou quand c’était vraiment trop soudain, de prendre la fuite.  Jour après jour, en s’approchant du Pacifique, le vent forcissait. Si les bords de près par un vent de 25 à 30 nœuds ressemblent encore à quelque chose, par 35 à 40 nœuds, notre trace sur le GPS dessinait un Z comme… zeubi ! Ce n’était vraiment pas la peine de s’épuiser pour parcourir 10 miles par jour. Quant à sortir dans le Pacifique, il ne fallait pas y songer ! Depuis notre départ de Puerto Williams, les dépressions déboulaient le long des côtes chiliennes telles des boules de feu, au rythme d’une tous les 2 jours. Autant patienter tranquillement au mouillage en attendant que le vent tourne. Ainsi bloqués par le mauvais temps, seuls au fin fond de la Patagonie, je relisais le livre de Joshua Slocum, qui fut le premier à accomplir un tour du monde à la voile en solitaire (dans les années 1895 !). Il avait vécu la pire étape de son voyage justement dans cette zone.  Après avoir connu mille difficultés pour s’extraire du détroit de Magellan, les vents et la houle démentielle du Pacifique, le repoussèrent illico vers le Sud. Afin de ne pas être propulsé au-delà du Cap Horn, et se retrouver aux Falklands, il chercha refuge dans les canaux. Parvenu de nuit au sud du détroit, il se retrouva entouré d’écume, les milky ways, dans une mer incompréhensible et connut la peur de sa vie. «…nulle part au monde on n’aurait pu trouver une mer aussi mauvaise que ce jour-là près du cap Pilar, la farouche sentinelle du cap Horn » écrit-il dans « Seul autour du Monde ».
Ne souhaitant pas retenter l’expérience de Slocum, nous restâmes dans les canaux. Par petites étapes, toujours en tirant des bords, nous parvînmes finalement dans le détroit de Magellan en empruntant le canal Barbara. Il nous restait 120 miles à remonter au vent dans le détroit avant d’emprunter le canal Smith qui nous conduirait plus au nord.

04Cela faisait bientôt 15 jours que nous avions quitté Puerto Williams et 10 jours qu’il pleuvait sans discontinuer. Cette humidité, plus que le froid ou le vent, nous atteignait profondément. Je décidai de prendre le taureau par les cornes afin de nous sortir de là au plus vite. En tant que capitaine, je décrétai pour tout l’équipage finies les grasses matinées. De son côté, l’équipage rationna la nourriture car nous avions prévu trop juste.

En naviguant 12 heures par jour, on arriverait bien à parcourir ces 120 miles en 6 jours, et sortir enfin du détroit de Magellan. Nous luttâmes ainsi jour après jour contre pluies, vents et marées.  Nous nous couchions épuisés le soir après avoir amarré le bateau aux plus solides arbres de la berge, afin de résister aux rafales qui déboulaient de n’importe quel côté, et pouvaient vous drosser sur les rochers en moins de temps qu’il n’en faut pour enfiler son caleçon et bondir sur le démarreur. Je coupais la nuit l’éolienne dont les hurlements nous empêchaient de dormir.

Mais le plus surprenant est que, malgré cette situation difficile et épuisante nerveusement, notre moral trouvait à se nourrir et à s’équilibrer. Les hautes falaises de granits noirs ruisselantes de pluies, les sommets enneigés, ce ciel perpétuellement gris auquel répondait le gris sombre de la mer, accompagnés par les rugissements du vent qui jouait avec les reliefs, conféraient une beauté surnaturelle à l’univers qui nous entourait. Cette beauté, à chaque fois qu’elle nous pénétrait, nous gonflait d’énergie et de courage.

Le 5ème jour, probablement parce que nous approchions de la sortie du détroit, les conditions météo empirèrent encore, et la mer commença à se former. Beau ou pas, il fallait s’extraire de là sans tarder. Nous étions à présent proche de la peninsula Tamar, où nous pouvions mouiller, d’après le guide nautique de référence sur la Patagonie, écrit par les seuls italiens ayant jamais navigué dans ce secteur. Il ne nous resterait plus, le lendemain matin, qu’à passer le Cap Roda tout proche, puis enfin virer au nord. Mais vers 19H, une bourrasque sous un grain trouva utile d’envoyer 10 à 15 nœuds de plus dans les voiles alors qu’on avait déjà bien 30 à 35 nœuds en moyenne depuis le matin. En enroulant précipitamment le reste de trinquette, je reçus un grêlon dans l’œil, qui me fit l’effet d’un coup de poing. Je m’affalai sous la barre, littéralement sonné. Je m’imaginais déjà borgne avec un bandeau sur l’œil, de retour au bar du Mikalvi pour raconter mes aventures.

– « Dieu a des poings les gars ! Et le détroit de Magellan m’a tout l’air d’être son ring préféré ! »

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dessins Sarah Kabbaj

Dès que j’eus repris possession de mes faibles moyens, je décidai de m’aider du moteur pour atteindre le mouillage de l’île Tamar au plus vite. Et grâce à cela, nous y parvînmes juste avant la nuit. En nous approchant, je trouvais étrange que ce mouillage soi-disant abrité soit aussi accueillant pour les vents d’Ouest, qui s’engouffraient dans le vallon, redoublant de puissance par l’effet venturi. Je fis néanmoins confiance au guide nautique. De toute façon, nous étions à bout de forces. C’était ça ou passer la nuit à la cape dans le détroit, à surveiller les rivages pas vraiment accueillants de l’île de la Désolation, probablement bien nommée par mes prédécesseurs.

Nous mouillâmes donc par 5 mètres de fond sableux face à la plage, et par sécurité, je déroulai les 60 mètres de chaîne. 12 fois la hauteur, ça devrait tenir, pensais-je, car j’avais la paresse d’empenneler une 2ème ancre.

J’étais bien au chaud au fond de mon lit quand une rafale tout droit sortie du cul du diable arracha l’ancre du fond comme une plume et le bateau se mit à dériver à toute vitesse vers les rochers sous les vents. Je bondis dehors, démarrai le moteur et mis plein gaz face au vent et à la pluie. Une chance que j’aie gardé mon caleçon, pensai-je… A 3500 tours/minutes, le bateau peinait à remonter au vent. Mètre par mètre, nous réussîmes à relever l’ancre, profitant de courtes accalmies et prîmes la fuite vers le large. Ouf ! Dans le détroit, le vent soufflait raisonnablement à 30 nœuds, alors plutôt que de chercher un autre mouillage plus abrité, nous tirâmes des bords jusqu’au matin, luttant contre le courant, et pûmes à l’aube enfin passer le cap Roda et abattre vers le nord. Le vent soufflait maintenant à 40-45 nœuds, mais au portant. Un vrai régal ! En 2 heures nous parcourûmes sans effort ce qui nous avait demandé la veille 12h de lutte acharnée.

A 10 heures du matin, nous avisâmes un mouillage bien abrité dans le canal Smith, et dormîmes 2 jours. Au réveil, nous fîmes le point sur la situation. Nous avions mis 3 semaines à parcourir à peine plus de 300 miles et il nous en restait encore plus du double avant de quitter les canaux de Patagonie. Mais qu’importe la distance ! Nous savions qu’un cap avait été franchi, un cap que nous avions rarement eu besoin de dépasser jusqu’ici. Nous nous sentions aguerris pour la suite du voyage.

*Pour cette étape, une équipière éprouvée, (Cf. l’Équipière) avait embarqué à bord d’Antinéa. Sa présence s’est révélée indispensable dans de nombreuses situations, principalement pour les mouillages. En effet, nous avions souvent besoin de tendre des amarres à terre, afin de placer le bateau au plus près du rivage. Chaque mètre compte : vous pouvez être suffisamment abrité à 10 mètres sous le vent d’un relief, alors qu’à 20 mètres, les rafales vous arrachent.

 

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A l’abri dans une profonde crique de l’île des États, nous entendions siffler le vent furieusement dans les haubans. Puis un jour, le bruit du vent se fit plus doux. C’était le signal du départ. Moins de 24h plus tard, après avoir traversé le redoutable détroit de Le Maire, nous embouquions le canal Beagle, un étroit couloir d’eau protégé des houles océaniques. Derrière nous l’Atlantique, devant, le Pacifique. Au nord, la Terre de feu, au sud les îles du Cap Horn. Tandis que nous étions à présent hors de tout danger, à quelques encablures de la civilisation, je repensais à la sensation époustouflante de liberté que nous ressentîmes en abordant ces immensités sauvages. Même si nous étions absolument incapables d’y survivre sans nourriture embarquée et sans le confort chauffé de notre carré, nous pûmes imaginer le suprême bonheur des êtres qui y parviennent.

Au milieu du canal Beagle trône Ushuaia, la célèbre ville du bout du monde. Trop célèbre hélas… Quel choc ce fut de débarquer dans la rue commerçante d’Ushuaia après des semaines de navigation loin du monde, et d’y rencontrer des gens de Courchevel venus faire du ski !

Grâce ou à cause de Nicolas Hulot qui en a fait la promotion dans les années 80, Ushuaia est devenue la destination favorite des touristes en mal d’aventure. Je ne saurais vous dire quels ressorts psychologiques les ont conduits à venir à Ushuaia, tant leurs cerveaux doivent être inondés de pollutions publicitaires. Quand on leur pose la question, ils répondent juste : ça nous faisait rêver, voilà tout ! Et hop ! 20 h de vol plus tard, ils se retrouvent dans la ville « del fin del mundo », « fin » étant la traduction espagnole de « bout ».

Pour fêter notre arrivée, nous allâmes le soir même dans un restaurant du centre-ville d’Ushuaia. A la table à côté, un couple de compatriotes, habillés en vêtements techniques comme s’ils s’apprêtaient à gravir l’Everest, parlait de leur programme de la semaine. Ils avaient prévu d’aller fouler les glaciers de la Cordillera Darwin, de franchir le cap Horn, d’attaquer les pentes enneigées de Cerro Castor….Voyant que nous les écoutions, ils nous demandèrent quel était notre programme. Ils s’étonnèrent de ma réponse évasive. Nous n’avions pas de programme, leur répondis-je. Pour nous, le voyage se suffisait à lui-même. Comme mon voisin jugeait ahurissant de venir à Ushuaia et de ne rien y faire, je lui répondis vertement : « Tout ça c’est du pipi de chat ! Je n’ai aucune envie et ni aucun plaisir à me laisser conduire ici ou là comme un gamin ! »

Il fût un temps où explorer les environs d’Ushuaia devait être une sacrée aventure. Mais à présent, tout est organisé aux petits oignons par les milliers d’agence de voyage qui vous proposent tout et n’importe quoi : tu veux aller voir des vrais pingouins mon ami ? C’est 50 balles, la navette part dans 15 minutes ! » Quoi qu’il en soit, le regard de nos interlocuteurs se figea brutalement. L’expression « pipi de chat » signa la fin de la conversation.

Craignant de ne pas nous faire beaucoup d’amis à Ushuaia, nous partîmes plus loin, à Puerto Williams, sur la rive Sud du Canal de Beagle, côté chilien. Puerto Williams, seule localité de l’île Navarino, est beaucoup plus modeste. Elle n’a pas de touristes, mais en revanche beaucoup de militaires et de fonctionnaires en tout genre. Les chiliens ont cette sale manie de vouloir tout réglementer. Les indiens Yaghans qui vivaient là depuis plus de 6000 ans en ont en fait la triste expérience. Eux qui réussissaient l’exploit de vivre en harmonie avec la nature dans des conditions extrêmes, simplement équipés de canoës rudimentaires, se sont vu demander des permis de navigation. Incapables de comprendre de quoi on leur parlait, ils ont dû abandonner leur mode de vie nomade. Ils se prélassent à présent dans des baraquements fournis par l’État, et font leurs courses au supermarché du coin. Résultat, en une génération, ils ont tout perdu, même la mémoire.

 

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Le petit village de Puerto Williams sur le canal Beagle.

C’est bien sur regrettable pour les Yaghans, de perdre aussi vite les extraordinaires qualités qui leur permettaient d’exister dans ce qui nous paraît être un enfer absolu. Surtout pour ce qu’ils y ont gagné en échange : le droit de rêver devant la télé et de s’empiffrer de cochonneries. Mais c’est tout aussi regrettable pour la société moderne de laisser disparaitre des connaissances qui pourraient lui être très précieuses pour son avenir.

Au cours des siècles précédents, les sociétés primitives ont été balayées par les Occidentaux, au profit de sociétés modernes. Et c’est tout à fait compréhensible :  selon les lois Darwiniennes de l’évolution, c’est-à-dire la loi du plus fort, elles étaient scientifiquement vouées à disparaître. Les plus forts, les occidentaux étaient sûrs de l’être, tout au moins jusqu’en 1992. Cette année, le sommet de la Terre à Rio a établi le constat sans appel que notre modèle de développement, notre « évolution », n’était pas viable, même pas sur le très court terme. Depuis 1992, nous savons que nous devons changer de façon de vivre, de nous organiser, et de concevoir le monde (enfin si nous voulons être plusieurs milliards à survivre ….). Pour amorcer ce virage probablement à plus de 90 degrés, il faut réapprendre à vivre en harmonie avec la nature. Et vivre en harmonie avec la nature, ça n’a rien à voir avec escalader les glaciers d’Ushuaia. Ça n’a rien à voir non plus avec le fait de vivre sur un voilier suréquipé. En fait, nous partons de tellement loin qu’il faudra procéder par étapes, et d’abord commencer par se réconcilier avec la nature. C’est plus facile à dire qu’à faire, je suis bien placé pour le savoir… Mais peut-être que des types comme les Yaghans auraient pu nous y aider…

En me promenant dans le quartier Yaghan d’Ukika, situé un peu à l’écart de Puerto Williams, je croisai le regard d’un vieil indien qui se prélassait au soleil devant la porte de sa baraque en tôle. Il était assis sur une banquette de voiture, provenant sans doute du pick-up Chevrolet qui lui servait de poulailler au fond de la cour. C’était tout à fait le décor de fin du monde qui seyait à mon humeur sombre.

Comme le regard insondable de l’indien interdisait tout échange de parole, j’appelai dans mes rêves Lafko, le dernier allakaluf libre, pour une conversation à mon goût.

– « Lafko, qu’est-ce que votre tribu a ressenti en voyant arriver les Occidentaux ?

– Nous avons vu arriver des hommes infiniment supérieurs techniquement. Ça en a soufflé plus d’un dans notre tribu ! Mais le plus déstabilisant est qu’en parallèle, leurs agissements étaient contraires à toutes les règles de vie que nous connaissions, contraires à toute logique et à tout bon sens. Ils faisaient des âneries, que même l’enfant le moins bien éduqué chez nous n’aurait pas commises. Le mélange des deux, a laissé notre tribu totalement hébétée.

– Lafko, penses-tu que les sociétés modernes sont sur la bonne voie ? »

Il a ri en disant qu’elles couraient à leur perte, aussi sûrement qu’un oiseau qui ne sait plus voler s’écrase. Ce qui était moins drôle selon lui, c’était qu’elles entrainaient dans ce crash la plupart des espèces vivantes avec elles, dont eux, les indiens.
Avait-il des explications à cela lui demandais-je.  Des solutions pour s’en sortir ? Puisqu’il était maintenant concerné …

– « Avant, me répondit-il, nous vivions en groupe. Bien plus que cela, nous étions un corps où l‘individu, pas plus qu’un organe du corps, ne peut vivre indépendamment des autres. Il ne peut même pas le concevoir. Individuellement, nous n’étions rien, mais collectivement nous étions plus intelligents qu’une nation moderne comme le Chili. Nous ne prenions pas de décision aussi stupide comme par exemple celle d’introduire le saumon dans les canaux de Patagonie. On sait qu’il va tout dévorer, donc appauvrir les milliers de petits pêcheurs pour enrichir un ou deux industriels. Ce qui revient à hypertrophier un organe pour en atrophier mille. Pas besoin d’être médecin pour savoir que ce n’est pas du tout bon pour la santé !

– Lafko, quel est le principal défaut de nos sociétés modernes ?

– Promouvoir la liberté individuelle est leur principale erreur. L’ambition d’un groupe est bien plus profonde, a bien plus de sens que l’ambition d’un individu. Comme l’illustre le comportement erratique et puéril de vos compatriotes à Ushuaia.

– Cela me rappelle ce fameux concept de l’entropie, lui dis-je. Selon une loi de la physique, l’entropie, le désordre au sein d’un système, augmente irrémédiablement. Il était donc inévitable que la société humaine en arrive là, que l’homme brise ses chaînes pour s’ébattre en tous sens. C’est une évolution naturelle en quelque sorte et nous n’y sommes pour rien.

– Certes, me dit-il, mais pourquoi vouloir accélérer le mouvement ? Pourquoi, par exemple, mettre les enfants en compétition dans vos écoles ? Pourquoi les encourager à se distinguer des autres, à être indépendants ? C’est une grave erreur, car pour vivre intelligemment, il faut apprendre à faire corps. Là, c’est comme si vous disiez à chacune de vos cellules : quand tu seras grande tu pourras faire ce qu’il te plaît. Eh bien, si elles vous écoutent, je ne donne pas cher de votre espérance de vie.
L’évolution, la complexification de la vie, suit, depuis le début de son apparition sur terre, un rythme qu’il faut respecter. Mais dans vos sociétés, c’est comme si chaque nouvelle génération voulait en finir. Vous n’êtes plus dans l’évolution, vous êtes dans la révolution.

– Merci Lafko pour ces paroles pas rassurantes du tout. Pensez-vous que vous pourrez un jour réconcilier votre passé Yaghan à la société du futur ?

– Nous, indiens, vivions au bout du monde et vous nous avez poussés hors du monde. Ceux qui sont restés en vie auraient aimé en comprendre la raison. Mais quand on voit aujourd’hui, l’élite de vos sociétés (à ce qu’il paraît), traverser le monde pour faire du ski à Ushuaia, vous comprenez que notre seule alternative à l’hébétude est l’oubli. »

Je quittais à regret mon ami Gaston et reprenais ma navigation vers le sud. Devant moi la Terre de Feu, le Cap Horn et les canaux de Patagonie. Pour cette partie du voyage, un équipier me semblait indispensable. Je ne voyais pas comment amarrer seul mon bateau dans des mouillages parcourus de violentes rafales (les célèbres Williwaw qui, dit-on, vous tombent dessus sans prévenir), ni comment me reposer en navigant dans les canaux.

Je passai une annonce sur le site internet la-bourse-aux-équipiers.com : Recherche équipier ou équipière de bonne compagnie pour naviguer en Patagonie. Par la seule magie du mot Patagonie, je ne tardai pas à recevoir des dizaines de propositions. Parmi elles, je retins la candidature de S…, une jeune architecte parisienne. Le style direct de son message et, je l’avoue, le joli portrait l’accompagnant, pesèrent dans la balance. Son CV nautique était aussi maigre qu’un mannequin de chez Cartier, mais je préférais mille fois naviguer avec une jeune et jolie équipière qui a soif de découvertes, plutôt qu’avec un vieux loup de mer qui sait déjà tout.

S… était disponible rapidement. Nous convînmes de nous retrouver à Rio Gallegos, une ville dotée d’un aéroport, située à 50 miles au Nord du détroit de Magellan. De là, je prévoyais de rejoindre Ushuaia en 3 semaines, en flânant en chemin bien évidemment.

Je découvris quelques jours plus tard sur mon guide des mouillages en Patagonie que Rio Gallegos était le pire endroit de toute la région pour jeter l’ancre. Il était conseillé, même en cas de tempête, de rester en mer. Comptant sur une exagération de l’auteur, probablement excédé par les autorités locales, je pénétrai néanmoins dans le rio et mouillai devant la ville. Comme partout en Argentine, la « prefectura maritima » m’accueillit avec une gentillesse inversement proportionnelle à ses compétences.
Je compris au fur et à mesure les inconvénients de ce mouillage de si mauvaise réputation. Le marnage est en moyenne de 10 mètres, les courants de marée atteignent facilement 5 nœuds, et le vent souffle dans l’axe du fleuve de façon quasi permanente à plus de 25 -30 nœuds. Le courant est si puissant que le bateau se met en travers du vent et des vagues, et roule de façon très désagréable. A marée montante, le vent crée des déferlantes qui rendent le déplacement en annexe acrobatique.
Mais le clou du spectacle reste le débarquement à marée basse. Les berges sont recouvertes d’une vase profonde, gluante et glissante. Curieusement personne, et surtout pas la « prefectura maritima » qui ne dispose d’aucun bateau (!), n’a songé à installer un ponton. Il faut donc traîner son annexe sur 100 à 200 mètres dans la gadoue pour la mettre à l’abri… Cette vase était si difficile à franchir que mes bottes s’y perdaient et que je m’étalais parfois de tout mon long avant d’arriver sur la grève. Ajoutez à cela que la température oscille entre zéro et 5°C, vous comprendrez que descendre à terre était une expédition dangereuse et éreintante. Le guide n’avait pas exagéré.

S… arrivait le soir même à l’aéroport, situé à moins de 5 km de là. Ce n’était pas sans une certaine appréhension que j’imaginais mon équipière parisienne avec ses valises à roulettes rejoindre le bateau en pleine nuit. Il fallait que je fasse preuve d’humour pour lui éviter un violent traumatisme dès son arrivée.
Son avion atterrissait à 2 heures du matin. J’eus l’idée de commencer la soirée par une tournée des bars de la ville pour arriver parfaitement décontracté à l’aéroport. Dans l’un des lieux les plus animés du patelin, je rencontrai deux sympathiques jeunes femmes avec lesquelles je partageai mes inquiétudes. Elles proposèrent aussitôt de m’aider. Après plusieurs verres durant lesquels nous affinions notre stratégie d’accueil, nous allâmes chercher ensemble S… à l’aéroport et la ramenâmes illico dans le bar que nous venions de quitter. Les argentins sont d’infatigables fêtards. Ce n’est que vers 7 heures du matin que nous parvînmes à leur échapper et que nous nous mîmes en route vers le bateau. Dans la voiture qui nous conduisit à l’annexe, je prévins, avec une douceur infinie, mon équipière, que nous allions bientôt quitter notre « zone de confort ». Son regard, plongé dans le vide de la nuit, ne cilla pas.

Comment nous parvînmes au bateau ? Je ne saurais le dire, mais cela confirm la croyance populaire qu’il y a un Dieu pour les ivrognes.

Mon bateau disposait de 2 cabines. Comme j’avais installé le poêle dans le carré, les cabines n’étaient pas chauffées. Pour parer à ce problème, je dormais à côté du poêle. En abaissant la table du carré, et en disposant des coussins par-dessus, cela faisait un grand lit double. J’avais recouvert le tout d’une épaisse couverture synthétique qui ressemblait à une peau de bête. L’ensemble pouvait avoir l’aspect, pour un œil non averti, d’une tanière d’ours. Mon équipière, peut-être encore sous le choc du voyage, ne fit aucun commentaire. Nous nous couchâmes rapidement car nous étions transis de froid et épuisés.
Je me demandais ce qui pouvait bien attirer une jolie parisienne à la carrière prometteuse dans cette galère. L’amour de la mer ? Le goût de l’aventure ? C’était un fameux saut dans l’inconnu pour elle ! Jusqu’à présent, elle n’avait fait que des sorties en mer d’un jour ou deux. Là, nous partions plusieurs semaines pour une navigation des plus exigeantes.
De mon côté, c’était la première fois que j’embarquais une équipière, et je dois avouer que j’appréhendais la vie à deux sur un bateau, en fussé-je le capitaine.
Depuis le début de mon tour du monde, mis à part lors de la première étape, je naviguais seul avec un bonheur certain. J’aimais plus que tout ce silence, cette absolue tranquillité qui berçaient mes rêveries. A présent, il allait falloir discuter de tout et de rien à longueur de journée. Quelle horreur ! Quant à m’encombrer d’une compagne, je n’y pensais pas : déjà à terre, l’intérêt de vivre en couple ne m’avait jamais sauté aux yeux, alors sur un bateau sans échappatoire…
Je pris la ferme résolution de me concentrer sur l’aspect pratique de l’équipier : la manœuvre au mouillage, l’alternance des quarts, et le partage des tâches ménagères. Mon équipière allait m’être indispensable, cela valait quelques sacrifices.

Pour commencer, nous sommes restés bloqués 4 jours au mouillage à Rio Gallegos, à nous balancer comme des pendules en attendant une bonne fenêtre météo. Cette attente imprévue en aurait énervé plus d’un, pressé comme toujours de vivre à fond ses quelques semaines de vacances annuelles. Mais S… resta zen, et trouva sa place sur le bateau avec une facilité déconcertante. Elle était volontaire pour toutes les tâches, ce qui me soulageait énormément.
Nous étions aux antipodes du confort et du prévisible. Malgré une entrée en matière plutôt fracassante, elle ne manifestait aucune inquiétude. Au contraire, elle semblait avoir retrouvé une sérénité perdue, une confiance en un avenir, qui, à coup sûr, serait parsemé d’aventures extraordinaires…
Je l’observais souvent à la dérobée pour essayer de comprendre ses motivations, et de deviner d’où lui venait cet entêtement de breton à tête dure. Mais je ne décelais pas le moindre indice derrière son front lisse: cette équipière était une énigme.
Enfin le vent se mit à souffler dans la bonne direction, et nous pûmes lever l’ancre. Le vrai voyage commençait. Nous mîmes le cap sur l’île des États, une île déserte à la pointe de la Terre de Feu que nous espérions atteindre en moins de 3 jours.

De tout le voyage, nous ne vîmes aucun bateau, aucune lumière, ni aucun feu… Et pour cause, les indiens Allakalufs et Yaghans qui les entretenaient, ont disparu. Personne parmi les envahisseurs n’a eu l’envie ou le courage de s’installer à leur place dans cette nature jugée si inhospitalière…
Après le détroit de Magellan, nous nous éloignâmes de cette Terre de Feu éteinte à jamais, pour pénétrer dans le monde des baleines, dauphins, otaries, albatros, dont l’impression de liberté est envoûtante.
Chaque heure, chaque mile, nous éloignaient du monde civilisé (en considérant que Rio Gallegos en fasse partie), pour pénétrer dans un monde que seuls nos rêves pouvaient concevoir…
Au soir du 3ème jour, nous jetâmes l’ancre dans la baie de Salvamento, à l’extrémité Est de l’île des États, un mouillage bien abrité, où nous pûmes enfin nous reposer.

Avec mon équipière, en navigation comme au mouillage, la vie sur le bateau s’organisait mieux que je n’avais jamais réussi à le faire à terre. Il y avait toujours des tâches à accomplir à bord, certaines où il fallait être deux, les autres que nous nous partagions avec plaisir. J’imagine que cela fonctionnait à peu près ainsi, à l’époque de l’Homme des cavernes (notre aspect, avec nos multiples couches de vêtements, bonnets et chaussettes polaires, n’en était d’ailleurs pas très éloigné). Nous étions ensemble par nécessité, c’était là notre force.
La journée, nous tentions des excursions sur l’île, que la végétation rendait pratiquement impénétrable. Chaque fois que nous empruntions ce qui ressemblait à un sentier abandonné, nous tombions sur un cimetière marin, de simples croix de bois envahies par les herbes, témoignages de la quantité de naufrages qui eurent lieu sur cette île. La construction du phare du bout du monde n’y changea pas grand-chose. Mais ce nom, qui inspira Jules Vernes, était bien trouvé. Nous baignions véritablement dans une ambiance de fin du monde.
La nature pourtant ne semblait pas inhospitalière, mais plutôt superbement indifférente. En définitive, ce monde nous ignorait au même titre que nous en ignorions tout.

Seul, j’aurais sans doute mis les voiles aussi vite que possible. Mais curieusement, avec mon équipière, nous n’étions pas pressés de partir. Les nuits duraient environ 17 heures. Nous les passions dans le carré autour du poêle, à lire, dormir, faire la cuisine, et nous serrer l’un contre l’autre pour nous tenir chaud. Cette sage hibernation laissa dans nos mémoires des traces profondes.
C’était une expérience rare, comme un plongeon dans l’éternité, passée et à venir.

Durant ces journées sur l’île, nous étions à ce point coupés du reste du monde, que si l’Humanité avait disparu, nous n’en aurions rien su. De ce fait, j’eus tout le temps de me poser cette question : qu’aurions nous fait alors, mon équipière et moi, seuls sur cette île du bout du monde ?
Aurions-nous, comme Lafko, dans Qui se souvient des Hommes…, le roman de Jean Raspail, sombré volontairement dans l’oubli ?
Lafko était le dernier survivant de la tribu des Allakalufs, qui vécurent des milliers d’années en Terre de Feu. A l’arrivée des Blancs, leur imaginaire, leur interprétation du monde et la place qu’ils pensaient y tenir s’effondrèrent. Ils n’eurent pas le temps ou pas l’envie de s’adapter. Brisés intérieurement, ils se laissèrent mourir comme des millions d’autres indiens avant eux.

En étions-nous arrivés aujourd’hui au même point que Lafko il y a un siècle ? Pouvions-nous imaginer une civilisation radicalement différente ? Pouvions-nous faire autrement dans le peu de temps qu’il nous restait ?
L’Homo Sapiens est-il dans l’erreur ou est-il une l’erreur ?

Ces questions sans réponse débouchaient, pour nous qui étions seuls au monde, sur ce simple dilemme : aurions-nous voulu donner une nouvelle chance à l’Homme ?

Je souris à mon équipière. Avec elle, au moins, la question pouvait se poser…

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Aquarelles Sarah Kabbaj

Au cœur de la Patagonie se trouve la Peninsula Valdez, paradis des baleines, orques, otaries, touristes et autres pingouins. Mais je ne vis personne quand j’y débarquai en plein hiver. Ce n’était pas la saison. N’ayant pu me faire d’amis, je la quittai sans regret pour Puerto Deseado, à 270 miles plus au Sud. J’avais repéré sur la carte un mouillage bien abrité à mi-chemin, au cas où le temps se gâterait, la Caleta Hornos… Le temps était au beau fixe quand je la croisai, mais je décidai quand même de m’y arrêter par curiosité. J’y accédai par un étroit chenal qui débouchait sur un joli petit bassin intérieur, entouré de collines protectrices. Il n’y avait, bien sûr, pas un chat, mais pour le reste, c’était jour de fête ! J’observai une grande variété d’oiseaux, une colonie d’otaries, appelées aussi lions de mer, et des guanacos, (une sorte de lama sauvage) sur les hauteurs. Je jetai l’ancre au beau milieu de la calanque et coupai le moteur. Un silence respectueux m’accueillit, moi, le roi de la Création.

Il faisait beau, la température était douce ; c’était le moment et l’endroit idéal pour mettre au point tout un tas de choses avant d’attaquer l’exigeante navigation autour du Cap Horn.
Je suis un épouvantable bricoleur, maladroit, impatient, con (je ne cesse de le dire !), car je casse plus souvent que je ne répare. Quand j’ai le malheur de devoir me rendre dans un magasin de bricolage grand public comme Leroy Merlin ou Castorama, une grande déprime m’envahit. Mon caddie est aussi vide que mon regard, en particulier quand je croise celui de mes congénères surexcités, l’œil brillant d’intelligence pratique !
Mais sur un bateau, on a n’a pas le choix. Il y a toujours quelque chose à réparer, et personne d’autre que vous pour le faire.

La colonie d’otaries batifolant dans la crique comportait une vingtaine d’individus, et je ne tardai pas à éveiller la curiosité d’un des jeunes, qui vint jouer autour du bateau. Il nageait sur le dos juste sous la surface, faisait des loopings sous l’eau, (je me souviens que j’adorais faire ça étant enfant), puis il sortait la tête pour vérifier que je le regardais bien.
Son manège dura toute la journée, pendant que je bricolais péniblement. Je décidai d’appeler mon nouvel ami Gaston, ça lui allait mieux que le nom dont l’avaient affublé les scientifiques. Otaria Flavescens, ce n’est pas le nom qu’on donne à un copain.

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Aquarelle Sarah Kabbaj

Au petit soir, je décidai de faire une petite promenade pour me dégourdir les jambes. Cependant, ce n’était pas une mince affaire de se rendre à terre. Il fallait préparer des affaires de rechange, mettre l’annexe à l’eau, installer le moteur, prévoir des outils au cas où il ne redémarre pas, haler tout l’équipement sur les rochers, dérouler les cordages pour amarrer le bateau au rivage… Après 45 minutes d’effort, j’étais enfin en marche vers les sommets environnants, prêt à percer les mystères du charme que cette région a exercé sur bon nombre de grands hommes.

Malheureusement je ne suis ni ornithologue comme Robert Hudson, ni anthropologue comme Charles Darwin, ni romantique comme Bruce Chatwin, ni chanteur comme Florent Pagny… Mes observations seront très brèves :
– Il n’y avait pas la moindre trace d’humanité mis à part les déchets plastiques sur les plages. Curieusement, les animaux n’y faisaient pas attention.
– 
Les guanacos me surveillaient depuis les crêtes et restaient à bonne distance, alors que je ne leur voulais aucun mal. Quand on a longtemps servi de dîner aux Hommes, la méfiance reste….
– 
Il y avait sur le sol beaucoup de traces d’animaux et une grande variété de végétaux. Ne parvenant pas à les identifier ni à comprendre les interactions du vivant, il ne me restait, en désespoir de cause, qu’à m’extasier comme un vulgaire touriste sur la beauté­ des paysages.

Je remontai à bord, non pas à la nuit tombée, car ici la nuit ne tombe pas, mais glisse lentement en un interminable crépuscule.
Le lendemain, je repris mon bricolage et Gaston son ballet aquatique.
Je m’échinais sans succès plusieurs heures sur le dessalinisateur. Pendant ce temps,Gaston essayait toujours d’attirer mon attention. Après chacune de ses cabrioles, il sortait la tête de l’eau et me regardait de son air perpétuellement satisfait.
Chez les animaux comme chez les hommes, un jeune ne se lasse jamais de jouer, surtout si cela peut agacer un adulte occupé à des choses sérieuses.
Cette situation où l’un s’amuse pendant que l’autre travaille commençait à me taper sur les nerfs. Je repensai à la première réaction de Saint Exupéry occupé à réparer son avion quand le Petit Prince lui demanda : « Dessine-moi un mouton. »

L’insistance de Gaston à vouloir éveiller mon attention devenait étrange. Que voulait-il ? Un dessin ? Se foutait-il de ma gueule ? Mais un animal est-il assez évolué pour se moquer de l’Humanité ? Grande question qui, à ma connaissance, n’a pas encore été traitée sérieusement par les scientifiques, et encore moins par les religieux.
Quoi qu’il en soit, une brèche s’était ouverte dans ma certitude d’Homme.

J’essayai de me rassurer. Cet animal ne sait rien faire d’autre que jouer, manger et se reproduire. Et mis à part cette extrêmement lente transformation des espèces, son existence se limite à tourner en rond dans sa crique (je m’aperçus quelques jours plus tard de mon erreur lorsque je croisai une dizaine d’individus remontant vers le nord, au large de l’île des États). Que connaissait Gaston des sciences ? De l’art ? De toutes les découvertes prodigieuses de l’humanité ?… Il n’y avait qu’à voir mon bateau, et la somme de technologies qu’il contenait. On n’attend pas d’évoluer au rythme de la transformation des espèces, nous les Hommes, on a pris les choses en mains !

Le troisième jour, alors que Gaston reprenait ses facéties avec un bonheur sans cesse renouvelé, je ne parvenais plus à me concentrer sur le bricolage. J’éprouvais un rejet de tous les objets qui m’entouraient. Certes, ma vie en dépendait car j’étais bien incapable de survivre plus de 24h dans cet environnement sans eau potable, nourriture, chauffage et sans les milliers d’éléments de confort auxquels je m’étais habitué. Ce confort participait à me maintenir le moral au-dessus du niveau de la mer, mais se révélait aussi être un piège dont les mailles se resserraient à chaque innovation. Il transformait petit à petit mon univers en une prison dorée et anxiogène qui m’affaiblissait physiquement et moralement.

Que les scientifiques m’expliquent : toutes ces innovations devaient en principe soulager l’Homme, afin qu’il passe moins de temps à assurer sa survie. Or, si Gaston jouait toute la journée, quand s’occupait-il de sa nourriture ? Cela ne semblait pas lui prendre plus de temps ou d’énergie qu’il ne m’en faut pour me faire cuire des pâtes… Sachant qu’en plus de cela, je dois faire les courses, les transporter, travailler pour les payer et faire la vaisselle, Gaston s’en sortait bien mieux que moi pour satisfaire ses besoins alimentaires.
Quant aux loisirs, Gaston batifolait nu comme un vers et heureux comme un pape dans l’eau glacée. Alors que moi, je n’avais non seulement ni le courage ni l’envie d’y mettre un pied, mais en plus je me sentais, en comparaison, si balourd avec tous mes équipements.

Le moral assez ébranlé par toutes ces questions existentielles qui remettaient en cause mon statut de privilégié, je renonçai définitivement au bricolage. Armé d’un cigare et d’un bon vieux rhum (ça, ce n‘est pas pour Gaston !), je m’allongeai dans le cockpit pour rêvasser, mon regard et mes pensées se perdant dans la voûte étoilée.

J’imaginai Dieu, ayant achevé sa Création, réunissant toutes ses créatures pour un grand discours inaugural :
« J’ai créé ce monde, et il est parfait, dit-il….  A un petit détail près : Il faut que tout le monde en soit convaincu. Pour cela, je laisse la possibilité à chacun d’entre vous d’essayer de faire mieux que Moi. Que ceux qui veulent tenter leur chance le disent maintenant ou se taisent à jamais.
– Moi ! dit l’Homme pour faire le malin. »

Depuis ce jour, tous les êtres vivants se mirent à observer l’Homme pour voir ce qu’il allait faire.
C’est en voyant le résultat aujourd’hui, où l’Homme s’est avéré être un infâme bricoleur, détruisant bien plus qu’il ne crée, que je compris pourquoi Gaston et ses congénères se payaient ma tête.

 

 

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La caleta Hornos
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Un guanaco guetteur
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La caleta Hornos vue des collines

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

Charles Baudelaire, L’albatros,

Au petit soir, j’amerrissai à Buenos Aires tel un albatros, fatigué par sa traversée et heureux de son voyage. Après avoir longé la ville pendant plus de trois heures, pour rejoindre la rivière Tigre au fond du delta du Rio de la Plata, j’embouquai le premier canal à gauche, dans le quartier de San Isidro. Pablo, un ami argentin, me l’avait conseillé pour aborder cette capitale tentaculaire. C’est un quartier paisible, un tantinet bourgeois, mais avec quand même des bars intéressants et tout ce qu’il faut à proximité, m’avait-il dit d’un œil complice.

Le canal était encombré de voiliers. Ils étaient serrés comme des sardines et ne me laissaient nulle place pour accoster. Sur les berges, il n’y avait personne pour répondre à mes « Hola ! », personne non plus sur le canal 16 de ma VHF. Il était presque 19h ce dimanche, et c’était peut-être l’heure de la sieste. Au bout du canal, je fis demi-tour, et m’apprêtais à rejoindre le Tigre quand j’avisai, juste avant la sortie, une place libre. Probablement le ponton d’accueil du Club Nautico San Isidro, dont j’apercevais la salle de restaurant, à moins de trois encablures. Elle était très animée. Ce n’était donc pas l’heure de la sieste, mais plutôt l’heure de l’apéro !

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Le ponton d’accueil du club à l’entrée du canal

Je me préparais à sauter à quai avec mon bout d’amarrage en main, lorsqu’une joyeuse bande de septuagénaires, habillés comme des plaisanciers du dimanche ou des golfeurs de tous les jours, sortit du restaurant, vint m’aider à m’amarrer et me souhaita la bienvenue avec un enthousiasme surprenant. Ils n’avaient pas dû voir de navigateurs au long cours depuis Vito Dumas, me dis-je.

J’eus à peine le temps de couper le contact, d’éteindre les instruments et d’enfiler des tongs que je me retrouvai à leur table, un verre de whisky à la main. C’étaient les Socios, les plus anciens membres du Club, le conseil d’administration en quelque sorte. Je tombais décidément bien, j’avais besoin de contacts pour préparer la suite de mon voyage en Patagonie. Ils s’ébahirent devant mon projet de tour du monde en solitaire, et me proposèrent une place de « courtoisie » au club, le temps nécessaire à mes préparatifs. Je m’émerveillais de cet accueil féerique, de ces étonnantes rencontres qui ne cessaient de me surprendre à chaque fois que je débarquais quelque part.

La soirée se prolongea jusque tard dans la nuit, le sujet des conversations glissant naturellement de la voile vers les femmes. Les trois encablures qui séparaient le restaurant du ponton d’accueil m’ont paru bien plus longues pour rentrer à bord.

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Le vénérable Club Nautico San Isidro

J’avais rencontré Pablo au petit port de la Paloma en Uruguay. Sa dernière copine, de 20 ans de moins que lui, lui avait brisé le cœur, et vrillé le cerveau, me confia-t-il moins de trois minutes après que j’eus sauté à quai. Il tombait bien, car de mon côté, je me relevais à peine d’un coup de foudre, contracté à Rio ! (Cf. « Coup de foudre sur un marin »)

Pablo passait toutes les vacances d’été sur son bateau, à écrire des scénarios de film. Il avait choisi la Paloma pour la tranquillité indiscutable du lieu. Il avait comme moi la cinquantaine, un âge où l’on fuyait les touristes.  Nos dispositions d’esprit nous rapprochèrent. Il m’invita à faire une virée le soir même dans les bars du village.

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Antinea à La Paloma, port d’entrée en Uruguay

Quand on aborde un nouveau pays, qu’on débarque dans un nouveau port, après une navigation qui a porté vers l’ailleurs, on éprouve un véritable moment de grâce. Sauter à quai, avec ou sans chaussures, faire ses premiers pas sur un sol nouveau, parler au premier étranger que l’on rencontre simplement pour le plaisir d’entendre une nouvelle langue, aller boire un verre avant même d’avoir fait viser son passeport, c’est une sensation magique et euphorisante. A l’opposé de ce que l’on ressent en débarquant dans un aéroport international. Enfin je parle des aéroports d’aujourd’hui, qui vous fouillent, vous palpent, vous scannent, vous enregistrent, puis vous parquent dans une galerie commerciale en attendant d’embarquer vers une destination similaire. Il y a mieux pour rêver d’horizons lointains ! On est bien loin de l’esprit qui devait régner sur l’aérodrome de Buenos Aires quand Saint Exupéry dirigeait l’Aéroposta Argentina, entre 1929 et 1931, et écrivit « Vol de Nuit ».

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Dans l’appartement qu’occupa Saint Exupéry à Buenos Aires, transformé en salle d’exposition à sa mémoire.

Quelles puissantes émotions devaient ressentir Mermoz, Guillaumet et Saint Exépury en faisant leurs premiers pas sur le tarmac, après avoir traversé la Cordillère des Andes ou l‘Atlantique ! Si leurs pieds touchaient le sol, leur esprit, qui s’était senti poussé des ailes durant le voyage, volait encore en compagnie du prince des nuées.

Au fil de mon voyage, j’appris à préparer minutieusement mes débarquements. J’accostais de préférence en fin d’après-midi dans un petit port tranquille, afin de vivre pleinement ces heures magiques que m’offrait la mer et qui me confiaient un pouvoir de séduction quasi surnaturel. Était-ce la démarche chaloupée des premiers pas à terre, les yeux encore embués par les embruns, dans lequel on pouvait plonger si facilement le regard, car aucune méfiance ne s’y lisait ? Était-ce cette façon de parler avec la mâchoire grippée par la solitude du large,  cette candeur de nouveau-né qui émane de notre âme lavée par les flots ? Était-ce ce cœur gonflé à craquer et débordant de gratitude pour celui qui a su l’écouter, et par là même braver l’inconnu et surmonter ses peurs ? Ou était-ce encore autre chose de moins palpable qui touche au divin, à l’État de grâce, qui faisait chavirer les cœurs ?

Cette question méritait une étude approfondie.

Nous partîmes en bordée dans les bars du village avec Pablo qui connaissait bien ce phénomène et entendait profiter de cette éphémère aura. Partout, nous attirions l’attention de ceux qui rêvent d’un ailleurs où un amour, une amitié, simples et purs, seraient encore possible. Un ailleurs où l’on n’aurait pas encore accepté toutes ces compromissions, accumulé toutes ces entorses à notre nature qui ont fini par faire de nous des êtres branlants et douteux, des êtres au passé trouble et à l’avenir sombre. Nous, nous devions avoir l’air de débarquer du paradis originel, car leur regard s’allumait à notre approche. Ils n’attendaient rien de nous, aucune preuve, aucune explication sur ce que nous ressentions. Ils voulaient simplement y projeter leurs rêves, partir loin et ne pas redescendre sur terre tout de suite. La moindre maladresse pouvait tout foutre en l’air, ce qui ne manquait pas de se produire à un moment ou un autre. L’albatros, à terre, n’est plus qu’un misérable empoté.

Cet état de grâce ne dure jamais bien longtemps, parfois juste une soirée, jamais plus de quelques jours. Nous étions rapidement rattrapés par les mille petites mesquineries de la vie. Nous souffrions alors de cette pesanteur terrestre, contre laquelle nous n’avions que peu de défense. Il nous fallait repartir. A moins que nous ne rejoignions celles et ceux qui rêvent un impossible rêve, et qui parfois, le soir dans les bars, espèrent voir débarquer le Messie.

Parmi les mille préparatifs d’un voyage autour du monde, il ne faut pas oublier de faire le plein de livres. Car on ne sait jamais quand on recroisera une librairie amie.

Mon bateau était amarré au Vieux Port de Marseille, en face du quai Rive Neuve, là où se trouve La Cardinale, la mythique librairie maritime. Entre une visite chez le voilier ou l’accastilleur, j’y passais presque tous les jours acheter deux ou trois livres parmi la vingtaine que je feuilletais. Parfois je remontais la Canebière, et me rendais chez Maupetit, puiser dans le rayon littérature de voyage, quelques récits de voyageurs terrestres. Je m’imaginais déjà tranquillement allongé dans le cockpit, un livre à la main, tandis que mon bateau faisait voile sous les doux alizés océaniques, vers un ailleurs rêvé.

Un an plus tard, alors que j’abordais la côte sud-américaine, j’ai été surpris de constater que beaucoup de mes lectures parlaient de la manière déplorable dont l’Occident a conquis le monde. Il semble qu’il y ait, parmi les écrivains voyageurs, un consensus sur le sujet. Je vous recommande particulièrement « Le Papalagui » de Eric Scheurmann, les récits d’Alain Gerbault et de Stevenson sur les sociétés traditionnelles polynésiennes, « L’ile » de Robert Merle, « La nuit commence au Cap Horn » de Saint Loup, le glaçant « Voyage Saharien » de Sven Lindqvis, ou le très romancé « Conquistadors » d’Éric Vuillard.

Dans son livre, Eric Vuillard retrace la conquête de l’empire Inca par Francisco Pizarre. Quelques centaines d’espagnols ont réussi à détruire la civilisation Inca et à asservir un peuple de plusieurs millions de personnes en quelques années ! La principale explication de cet incroyable exploit guerrier ? Le degré de barbarie des Conquistadors serait resté longtemps inimaginable pour les Incas. Impressionnés par ces grands barbus pétaradant sur leurs chevaux, ils les ont pris pour des demi-dieux. Ils devaient, se disaient-ils, poursuivre un but élevé, dont le sens leur échappait encore. Mais quand ils ont compris que Pizarre et ses hommes voulaient seulement faire main basse sur leur or et leurs terres, il était trop tard. Partout, ce même effet de surprise a joué en faveur des envahisseurs. Partout les peuples autochtones ont été massacrés, déculturés ou réduits à l’esclavage, et les civilisations, amérindiennes, aborigènes, polynésiennes…. anéanties. Seules quelques populations reculées, en Afrique notamment, ont pu en réchapper. Pour l’instant. Car la conquête n’est pas finie, au contraire, elle a pris aujourd’hui une forme encore plus pénétrante.

Je me plais à rêver qu’il aurait pu en être autrement, si Francisco Pizarre était tombé sous le charme de la civilisation Inca. Si, fasciné par ses connaissances, ses croyances et ses mœurs, il eut préféré les assimiler aux siennes plutôt que de les détruire. Si son ambition avait été de comprendre le monde, de le contenir dans sa pensée, de le sentir dans son âme, afin de s’élever vers une conscience universelle. Il était chrétien après tout, et le Christ ne lui aurait pas conseillé autre chose, si l’on en croit le Nouveau Testament. Mais, dans la mesure où l’on se bat mieux quand on pense défendre une noble cause, le christianisme a surtout servi de prétexte à l’invasion. Cette hypocrisie fera date dans l’histoire.

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Eglise Colonia de Sacramento – Uruguay

Je ne pense pas qu’Eric Vuillard me contredira si j’affirme que l’idée de défendre la culture Inca n’a même pas traversé l’esprit de Francisco Pizarre. Digne descendant D’Herman Cortès, Pizarre était un pur et magnifique produit de son pays et de son époque, un barbare dans toute sa splendeur. Quand il rentra en Espagne après la conquête du Pérou, il parla des immenses quantités d’or qu’il avait prises et entreprit de recruter une armée pour préparer l’invasion de toute l’Amérique du Sud. Pas une armée de scientifiques, de théologiens ou d’artistes, mais une armée de brutes avides. Ce qu’il fit avec la bénédiction royale.

Une fois le monde partagé comme un camembert entre les différentes nations conquérantes, avec la bénédiction du Pape cette fois-ci, la barbarie s’est déplacée sur d’autres terrains. Le commerce, et son diabolique allié la publicité, la production et le travail, planifiés à l’échelle planétaire, sont devenus les nouveaux fers de lance de la conquête.

Depuis toujours, le commerce pollinise le monde. Et par les subtils mélanges qu’il crée, lui donne toute sa variété et sa saveur. Hélas, là encore, les mauvaises manières ont tout gâché. Aujourd’hui, toutes les méthodes sont bonnes pour conquérir des parts de marché. L’hypocrisie fait plus que jamais partie du jeu, elle en est devenue la règle. Ainsi, l’ « amitié » entre deux pays est un marché de dupes. L’ »aide au développement « , est un terme bien-pensant derrière lequel se cachent des accès privilégiés aux matières premières et aux débouchés commerciaux.

Quant à la publicité, sous couvert d’informer gracieusement, elle trompe ou manipule cyniquement, usant sur nos cerveaux de procédés dignes de tortionnaires nazis !

Pendant des millénaires, l’homme, si fier de posséder un savoir-faire, s’est enorgueilli de son travail. Aujourd’hui, le travail s’est transformé en simple ressource pour quelques prédateurs. Pour la plupart d’entre nous, il est devenu si absurde et détestable, qu’aucun animal n’en voudrait.

Tout cela est normal, me direz-vous en esquissant un sourire condescendant devant une telle naïveté, le monde est un gigantesque marché où la concurrence fait rage. Il faut bien que l’on se batte ou se défende ! Le problème est précisément que le monde soit devenu un marché, alors qu’il aurait pu en être autrement.

Francisco Pizarre parla-t-il des crimes qu’il commit ? Des massacres et des destructions ? Probablement pour s’en vanter, car il ne voyait pas le mal. Aujourd’hui, de pareilles méthodes l’auraient conduit tout droit au tribunal de la Haye. Je ne saurais dire comment sera le monde dans cinq cents ans, mais je pense que, s’il y a encore des consciences libres, elles auront le même regard horrifié face à la barbarie actuelle que celui que nous avons aujourd’hui sur celle des Conquistadors. La production de masse et le marketing planétaire détruisent le monde et asservissent les consciences de toute l’humanité, dans le seul but de mettre la main sur des tonnes d’or… Rien n’a changé depuis l’invasion du Pérou…

Comme il fallait s’y attendre, ces manières de Conquistadors ont fini par être adoptées par tous les pays au nom des lois du marché. Et tous les peuples en sont à présent les victimes. Les écoles forment des barbares, prêt à en découdre avec le reste du monde. On apprend aux enfants à concevoir la terre comme un champ de bataille, un terrain de conquête politique, économique, scientifique, sportif… Notre intelligence, notre créativité, notre formidable capacité d’organisation, notre surproduction, ne nous ont pas permis, à l’échelle des nations, de concevoir la vie autrement que comme une lutte pour la survie ou la domination.

Cela aurait-il été mieux si d’autres peuples avaient conquis le monde ? Ce dont je suis sûr, en tant que voyageur, c’est que le monde aurait été plus beau et plus riche s’il n’y avait pas eu de conquête du tout. J’imagine avec ravissement ce qu’il aurait pu devenir si on avait cumulé respectueusement les savoirs et les croyances des hommes, si on avait cultivé plutôt que combattu nos différences. Après tout il semble que sur certains points, beaucoup de sociétés traditionnelles étaient plus avancées que l’Occident.

En voyageant longuement, à pied, à cheval, ou en voilier, en vivant dans des villages épargnés par l’agression des barbares, en lisant tous ces livres de grands voyageurs, j’ ai pu me débarrasser de cette enveloppe de Conquistador que mon éducation et ma culture m’avaient tissé, et enfin entrevoir les ultimes traces du « Nouveau Monde ».

Il y avait là un embranchement de l’Evolution qu’ont totalement négligé Darwin et ses congénères, si intimement persuadés qu’ils étaient d’être assis sur la bonne branche, la seule qui mène au ciel…. C’était oublier un peu vite qu’une branche n’est pas un tronc, et qu’un tronc a besoin de plusieurs branches pour ne pas s’écrouler.

Pour retrouver cet équilibre du vivant, nos enfants devront être éduqués autrement que nous l’avons été et que nous le faisons jusqu’à présent. Qu’ils apprennent à travailler librement, qu’ils apprennent à commercer sans hypocrisie, qu’ils apprennent à voyager sans conquérir, qu’ils apprennent surtout les bonnes manières.

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Une des choses les plus difficile à vivre pour un marin solitaire, c’est de reprendre la mer après un coup de foudre. On embarque un passager fantôme sur son bateau, qui peut vite se montrer envahissant, et difficile à débarquer si le temps se gâte.

J’ai rencontré C…. sur la plage d’Ipanema à Rio de Janeiro. Elle était seule, en train de lire sur un transat, dans l’une de ces gargotes qui jalonnent la plage. Je l’ai observé pendant plus d’une heure en sirotant ma caïpirinha. Par bonheur, elle ne portait pas ces horribles maillots de bain « string », qu’adoptent toutes les Brésiliennes quel que soit leur âge, et qui laissent, au regard de l’esthète, aussi peu de place à l’imagination qu’un discours d’Emmanuel Macron. Elle avait un adorable bikini rouge, une couleur qui a toujours eu le don de m’hypnotiser.

Puis, peu avant le coucher du soleil, elle rangea ses affaires et passa devant moi. Au livre qu’elle tenait dans ses mains, « Conquistadors » de Eric Vuillard, j’observai qu’elle était francophone et amatrice de bonne littérature. Deux raisons supplémentaires, s’il était besoin, pour l’aborder. Je ne suis pas de ces Français qui bondissent sur leurs compatriotes quand ils voyagent à l’étranger. Mais quel bonheur de parler sa langue, alors que je baragouinais depuis des mois un infâme « portugnol », pour tenter de me faire comprendre des Brésiliens !

Elle était parisienne et travaillait à L’ONU. (Je repensai avec effroi à mon récent article sur le sujet !) Elle finissait sa mission au Brésil, et devait repartir le soir même à Paris. Je lui dis que je faisais le tour du monde en voilier. Ces mots ont toujours eu un effet remarquable sur les femmes, surtout en France où foisonnent les magnifiques récits de navigateurs …Voyager en voilier est si beau et follement romantique, divaguent-elles.

Cependant, notre conversation fut rapidement écourtée, car elle devait se préparer pour partir à l’aéroport. Nous échangeâmes nos adresses et elle s’éloigna en me faisant un petit signe charmant de la main. Il ne s’était rien passé, aucun contact physique, mais je sentis monter en moi, dès qu’elle eut disparu dans un taxi, tous les signes d’une passion amoureuse naissante. J’appris par la suite, qu’il en avait été de même pour elle.

Passablement troublé, je rejoignis plus tard dans la soirée mon bateau qui était au mouillage de l’autre côté de Rio, dans la baie de Botafogo. J’avais la nette sensation d’aller à contre-courant et une furieuse envie de foncer à l’aéroport. J’appareillai néanmoins comme je l’avais prévu le lendemain, en direction du sud, mais je longeai au plus près les côtes brésiliennes afin de garder assez de réseau pour correspondre avec C…. Je voguais sur un océan de béatitude. Le bateau avançait au moteur sous pilote automatique, tandis que je restais allongé dans le cockpit à penser à elle.

Quand on vit seul sur un bateau pendant des mois ou des années, souvent déconnecté du monde, on ne peut se parler qu’à soi-même. Cette voix intérieure est comme l’air que l’on respire. Notre équilibre mental repose entièrement sur l’art de se faire la conversation. Ceux et celles qui pensent que vivre sur un voilier procure un bonheur facile, n’imaginent pas la complexité des mécanismes psychiques qui permettent d’être heureux seul. Voilà sans doute pourquoi des milliers de personnes rêvent de partir mais ne le font pas.

C… semblait avoir ressenti au fond d’elle un séisme de magnitude égal au mien. Nous en étions en présence d’un de ces miracles de la nature où deux êtres entrent en résonance instantanément. Nous pensions tous deux que c’était suffisamment rare pour y voir un signe du destin.

Dans les jours qui suivirent, nous eûmes une intense correspondance de type « Proustienne ». Ses réponses nourrissaient toutes mes espérances. Et au bout d’une semaine, elle m’annonça qu’elle aimerait bien me rejoindre à Buenos Aires, ma prochaine destination, pour, dit-elle rêveusement, se retrouver dans une taverne autour d’une bonne bouteille de vin, et parler de voyage et de bout du monde….

Elle envisageait pour cela de démissionner de l’ONU, où elle s’ennuyait de toute façon. J’étais assez fier que mon article, qu’elle avait lu entre temps, l’ai conforté dans son choix. Elle se trouvait à un moment de sa vie où elle voulait prendre le temps de lire, d’écrire, de voyager et de rêver. Difficile, vous en conviendrez, de trouver mieux que le voilier pour un tel programme, et meilleur compagnon que moi, car c’est exactement ce que je faisais toute la journée !

Mais pour le moment, C… était à Paris, ville lumière, jalouse et possessive. Paris, où un gigantesque amas de conscience crée une force gravitationnelle, dont il est aussi dur de s’extraire que d’une gueule de bois après une élection présidentielle. Ainsi Paris et les Parisiens n’aiment pas qu’on les abandonne pour des rêves lointains.

J’imagine aisément la réaction de ses amis et parents à l’entendre parler de ses nouveaux projets.

– T’es devenue dingue ou quoi ! Prendre un billet pour Buenos Aires pour aller retrouver un inconnu ? Un marin en plus ! Et ton boulot ?

– Où irez-vous ? Et de quoi allez-vous vivre ? Combien de temps allez-vous vous aimer ? Peut-être même pas une nuit…

– Allez réfléchis ! Arrête de fantasmer ! Reviens sur Terre ! Ce voyage t’a toute chamboulée !

Chaque jour passé à Paris faisait perdre du terrain à son rêve. Elle devait lutter contre vents et marées pour continuer à y croire. Il fallait partir tout de suite ou ce serait trop tard.

Pour moi, c’était l’inverse. J’étais seul sur mon bateau, sans aucun frein, sans rien ni personne pour contenir mon imagination. Aucun rêve n’était déconseillé dans mon cas, au contraire, c’étaient eux qui me propulsaient. Ma raison, elle, apportait seulement son avis technique (souvent favorable je le reconnais) sur leur faisabilité. Inutile de vous dire qu’en ce qui concernait son projet de nous retrouver à Buenos Aires, chez moi, tout le monde était d’accord !

Mais pendant ce temps, de redoutables processus chimiques étaient à l’œuvre sous ma carapace de marin solitaire. Je n’entendais plus ma voix intérieure. Tout mon esprit se projetait à l‘extérieur, vers elle. Je n’avais plus goût à rien, je ne cuisinais plus. Les voiles de mon bateau ne me portaient plus nulle part, le vent était devenu un pitre qui me tourmente, la mer, un océan d’ennui, la circumnavigation, une errance vaine.

J’attendais qu’elle prenne son billet d’avion avant de mettre le cap sur Buenos Aires, que je pouvais rejoindre en une semaine de navigation. D’ici là, je cabotais de crique en crique, souvent désertes, sur les iles de Ilha Grande et de Ilha Bela. Mais je voyais que le baromètre commençait à baisser. Une dépression s’annonçait. De fait, notre correspondance devint, petit à petit, discordante. Je me demandais si Proust lui-même, aurait réussi à maintenir cette tension amoureuse, à l’heure des messageries instantanées.

Finalement, une semaine plus tard, C… m’annonça qu’elle ne venait plus à Buenos Aires… Les contraintes vous savez ? Non, je ne voulais pas savoir. Mon phare dans la nuit, cette taverne à Buenos Aires où nous devions nous retrouver, venait de s’éteindre. Je coupai le moteur. Un silence absolu m’envahissait. Mon encéphalogramme était aussi plat que l’océan qui m’entourait…J’étais perdu.

Tel un grand requin blanc, m’imaginais-je (mais en l’occurrence c’était plutôt un requin marteau), j’étais pris dans un filet, que pour l’essentiel mon imagination avait tissé. Tous les messages que je pouvais lui envoyer ne feraient qu’en resserrer les mailles. Pour se libérer, le requin n’a qu’une seule solution, regrouper ses dernières forces, et quitte à se déchirer les chairs, donner une ultime et puissante ruade pour rompre le piège mortel. Dans un de mes rares instants de lucidité, c’est ce que je décidai de faire en lui envoyant un message destructeur.

Je la traitai de tous les noms : de Parisienne et d’onusienne, futile et inutile, de rêveuse de supermarché, de simulatrice, de touriste ! …… Je n’en pensais rien, mais je savais que ça la ferait bondir.

Sa réponse ne tarda pas. Elle me répondit de même, me traita d’Ulysse de pacotille, de romantique à la noix, d’écrivain raté, puis y ajouta tous les noms de mammifères terrestres et marins. On y vit passer le blaireau, le beau merle et plus surprenant, le phoque moine. Je n’ai jamais su si elle le pensait vraiment car ce fut notre dernier échange, mais une chose était sûre, cette histoire était finie pour de bon.

J’éprouvai un immense soulagement. J’avais balancé le fantôme par-dessus bord. Au bout de quelques heures, ma voix intérieure revint. Elle me réchauffa, me congratula, me fit une délicieuse conversation toute la soirée et, pour la première fois depuis que j’avais quitté Rio, je m’endormis comme un bébé. Le lendemain au petit déjeuner, comme cela faisait 15 jours que j’errais dans les eaux létales de cette région du Brésil entre Rio et Sao Paulo, ma voix me suggéra de mettre les voiles.

– Et où va-t-on ? lui demandai-je.

– Si on allait dans cette taverne à Buenos Aires dont je t’ai entendu parler, boire une bonne bouteille de vin ? me dit-elle avec ce ton espiègle que je lui connaissais bien.