Des gens bien sous tout rapport

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Tout a commencé lorsque la concierge de mon immeuble à Marseille, m’annonce que l’appartement du 5ème a enfin été acheté, par des gens « bien sous tout rapport, des gens de l‘ONU. »

Je ne pus m’empêcher de sourire à cette naïveté populaire concernant les fonctionnaires internationaux. Je n’ai rien contre les gens de l’ONU, mais pour les côtoyer assez souvent car je vis au Mali où ils sont pléthore, je trouve qu’ils ne sont pas meilleurs que les autres. En revanche ils ont de bien meilleurs salaires.

En effet si le fonctionnaire européen double aisément ses revenus par rapport à un poste national, le fonctionnaire onusien le triple, sans compter les avantages de toutes sortes.

Vous me direz avec raison que ce n’est pas joli-joli de regarder dans l’assiette de son voisin, que cela ne nous concerne pas. Et bien dans le cas présent, ces traitements astronomiques ont des conséquences (pas necessairement positives) sur la vie de centaines de milliers de personnes.

La première conséquence est qu’ils ont tendance à s’attarder dans les missions lointaines. Alors qu’elles consistent bien souvent en une intervention d’urgence ou ponctuelle. Imaginez que le chirurgien qui vous opère soit payé à l’heure, plutôt qu’à l’intervention ! Ne seriez-vous pas en droit de vous demander si l’anesthésie ne va pas durer trop longtemps ?

La deuxième est que ce ne sont pas forcément des passionnés de l’engagement international qui s’investissent dans ces missions à l’étranger. Il est plus que probable qu’un simple réajustement des salaires suffirait à faire se volatiliser 90 % du personnel de l’Organisation des Nations Unis.

Je me souviens d’une époque pas si lointaine, (c’était le bon temps comme disent tous les vieux !), où les candidats à l’expatriation étaient avant tout des idéalistes. Les associations et les ONG attiraient de nombreux volontaires. Il y avait parfois un certain amateurisme dans leurs initiatives, mais ils y mettaient vraiment du cœur. Et je me rends compte après toutes ces années passées au Mali que c’était ça l’essentiel. Ce que les gens gardent en mémoire, plus que le projet en lui-même, c’est la rencontre, l’amitié et le vrai partage.

Malheureusement, ces empathiques citoyens sont aujourd’hui fermement invités à rester chez eux pour des raisons de sécurité. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une stratégie, tellement cela s’inscrit dans cette tendance très occidentale, où tout ce qui est gratuit devient prohibé et donc tend à disparaitre au profit de ce qui rapporte.

Quelques jours plus tard, je croise mes nouveaux voisins marseillais dans l’escalier. C’est un couple d’une cinquantaine d’année chacun. Ils sont en ce moment en poste en Egypte et ont eu envie d’avoir un pied à terre en France pour y passer quelques semaines par an. Je les félicite d’avoir choisi Marseille, souvent plus facile d’adaptation pour quelqu’un venant de l’étranger, principalement d’Afrique, car c’est une ville cosmopolite, et aussi ensoleillée que le Sahara.

Mais après ces quelques échanges de politesse et malgré notre statut commun de français de l‘étranger on se rend compte que pas grand-chose ne nous rapproche.

Moi, je travaille au Mali depuis plus de 20 ans et je suis très attaché à ce pays. Je souffre et je me réjouis avec lui à chaque soubresaut de son Histoire. Eux ne s’installent pas et ne se projettent pas dans le pays qu’ils investissent. Leur avenir est quelque part ailleurs. Dans un, deux ou trois ans, ils s’en iront pour ne jamais revenir. De plus ils abordent les pays, non pas comme un lieu de vie, c’est-à-dire comme une précieuse, complexe et fragile biosphère, mais comme une problématique. La problématique du sous-développement, de la bonne gouvernance, de la sécurité, ….

Voici une anecdote qui illustre bien l’état d’esprit qui règne dans cet univers Onusien. Lors du pot de départ d’un membre de la mission de maintien de la paix, je demandais à mon hôte ce qu’il avait retenu du Mali où il venait de passer 2 ans, il me répondit qu’il avait eu l’impression que ce qu’il faisait ne servait à rien, (je lui confirme que son impression est bonne), ce qui le déprimait profondément, (car il est encore jeune) mais que d’un autre côté, il avait pu mettre assez d’argent de côté pour s’acheter une maison quelque part en Europe…

Je déplore cette manie de vouloir s’acheter à tout prix des résidences secondaires. Mais je comprends que ce soit déprimant de faire un travail inutile. En y réfléchissant un petit peu, on se demande comment il pourrait en être autrement. Est-ce que les maliens pensent être qualifiés pour régler les différends entre les Serbes et les Croates, entre les Flamands et les Wallons, entre les Marseillais et les Parisiens ?

Que ce soit pour une mission de maintien de la paix ou de développement, il faut vivre dans le pays assez longtemps pour en connaitre les plus fins rouages qui permettront d’agir subtilement et à bon escient. Or, non seulement leurs missions sont de plus en plus courtes, mais ils vivent de plus en plus repliés sur eux-mêmes, dans des résidences sécurisées, où ils organisent des soirées privées.

Ce mode de vie « hors sol » se ressent sur leur travail. On dirait que la mission des casques bleus consiste à s’installer dans des camps ou des résidences qu’il convient de sécuriser. Ils vivent dans une paranoïa sécuritaire qu’ils veulent faire partager par tout le monde. Impossible de sortir boire un verre à Bamako, même dans le maquis le plus insignifiant, sans se faire fouiller, scanner, palper, … La plupart du temps avec du matériel factice !… Il y a un tel amateurisme dans ce domaine qu’on aurait du mal à garder son sérieux si ce n’était pas aussi désagréable.

Mais le plus grave est qu’ils renvoient dans le monde, peut-être pour justifier le prolongement de leur mission, une image d’un pays très dangereux, où l’on ne peut circuler qu’en véhicule blindé. Alors que, bien au contraire, Bamako est une des capitales les plus sûres d’Afrique.

Cette mauvaise publicité détruit des pans entiers de l’économie, et condamne l’essor du pays. Les principales victimes sont le tourisme, une activité en pleine croissance avant la crise, totalement anéantie, (la France aussi serait à genoux si cela lui arrivait), puis l’entrepreneuriat privé, par la difficulté de faire venir des gens de l’extérieur, et plus triste encore, la diaspora malienne, jeune, qualifiée, qui hésite à s’investir dans le pays malgré le potentiel de croissance.

Il est difficile de dire si l’utilité de leur mission contrebalancent les importants effets négatifs de leur présence, tellement il y a d’enfumage médiatique de toutes parts. Mais nous pouvons être certain d’une chose : tant qu’ils seront là pour maintenir la paix, nous ne serons pas en paix. Et tant qu’ils s’occuperont de la « problématique » du Mali, nous continuerons à avoir des problèmes.

De retour à Marseille quelques mois plus tard, à ma concierge qui me rabattait les oreilles avec ces gens de l’ONU, comme s’ils allaient élever le standing de l’immeuble, je lui tins le discours qui a donné naissance à cet article. Elle, qui avait pu s’acheter l’appartement du rez-de-chaussée avec les économies de toute une vie de travail, ça l’a scandalisé de voir ses impôts partir en résidences secondaires.

Est-ce pour cette histoire, ou pour d’autres raisons liées à la problématique du sous-développement à Marseille, toujours est-il que mes nouveaux voisins ont revendu leur appartement et sont partis sans rien dire à personne. Aujourd’hui, on ne parle plus des gens de l’ONU dans mon immeuble ; en définitive, on préfère s’engueuler avec les Parisiens. Avec eux au moins on peut se comprendre…

Et je conseille aux maliens de faire de même. Il vaut toujours mieux essayer de régler ses problèmes en famille.

Comments (2)

  1. Je rejoins ce que tu exprimes si bien Hervé. Le constat amer est que cela dure depuis avant nous et continuera après nous tant que les faibles n’aurons pas un gouvernement fort, nous serons des oiseaux pour le chat. Que ce chat devienne Tigre comme un certain Paul Kagame ou Patrice Talon ou autres…? et on pourra espérer un revirement total dans ces régions que nous aimons tendrement. Inchallah. Bon vent ou bon sable 😉

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    Dominique Faucq - 13 juillet 2018
  2. […] était parisienne et travaillait à L’ONU. (Je repensai avec effroi à mon récent article sur le sujet !) Elle finissait sa mission au Brésil, et devait repartir le soir même à Paris. Je […]

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